‹ La vraie religion selon Pascal; recherche de l'ordonnance purement logique de ses Pensées relatives à la religion. Suivie d'une analyse du Discours sur les passions de l'amourChapitre 18 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE SURNATUREL EN GENERAL. — DESIGNATION DE LA CUOSE A DEFI- NIR : MOTS QUI DÉSIGNENT LE MIRACLE DANS L'aNCIEN ET LE NOUVEAU TESTAMENT.

Tous les événements du monde accidentel sont habituellement reconnus par l'expérience humaine comme soumis à un système immuable de lois constantes qui les déterminent, et c'est le monde accidentel régi de la sorte qu'on appelle la nature. On appelle dès lors le surnaturel l'ensemble des facteurs, d'origine étrangère à la nature, qui interviennent pour en modifier l'ordre établi.

Parmi ces facteurs, nous en avons, avec Pascal, signalé un de caractère historique, c'est-à-dire intéressant, non pas tel ou tel individu, mais tous les individus d'un groupe social par son eflet sur leur destinée commune. Ce surnaturel historique n'est désigné par aucun nom spécial dans les Livres Saints. Le mot Providence désigne la puissance souveraine qui gouverne le monde accidentel, pourvoit à l'accomplissement de la fin qu'elle lui a prescrite, et intervient, au besoin, par décrets exceptionnels dans son évolution naturelle; le sens de ce mot est donc plus large que ne le comporte l'action du surnaturel historique; celui-ci n'est qu'une des fonctions de la Providence. 11 n'est pas ordinairement impliqué dans la signification du mot miracle; le miracle proprement dit est le surnaturel, mais considéré spécialement dans des faits particuliers provo-

qués par des décrets et des actes particuliers de la divinité, soit directement, soit par l'intermédiaire d'un thaumaturge. Mais nous no tenions pas encore de définir le miracle, nous nous bornons à indiquer sa place dans le surnaturel d'après les Livres Saints.

Pascal s'est formé l'idée du surnaturel par un examen personnel des documents bibliques, vraisemblablement sur les indications des savants théologiens de Port-Royal. La collection de ses Pensées relatives au miracle porte l'empreinte bien accusée de sa recherche propre, comme dans les notes suivantes par exemple :

Jérémie, xxiii, 32, les miracles des faux prophètes. En l'hébreu et Valable, il y a les légèretés.

Miracle ne signijîe pas toujours miracle. /, Rois, xiv, 15, miracle signifie crainte, et est aussi en V hébreu. De même en Job manifestement, xxxiii, 7. Et encore Isaïe, xxi, 4; Jérémie, xliv, 12. Portentum signifie simulacres, Jér., L. 3S; et est ainsi en l'hébreu et en Vatable. Is., vni, 18. Jésus- Christ dit que lui et les siens seront en miracles

La prophétie n est point appelée miracle (II, 68).

Le miracle de la Sainte Épine opéré sur sa nièce, Marguerite Périer, à Port-Royal même (I, cviii), avait contribué à lui faire approfondir la question du surnaturel.

Nous ne sommes pas directement éclairés par les fragments trop rares et trop fugaces compris dans ladite collection sur les conclusions que Pascal en a pu tirer, mais, en épousant le souci qui les a dictés, nous allons nous efforcer de préciser la signification du mot miracle, son sens étroit et son sens large, et de déterminer la valeur des événements qu'il désigne, en tant que fondements du christianisme. Cette étude nous préparera utilement à interpréter la définition que donne Pascal du miracle.

Ses Pensées que nous aurons à citer à l'appui de nos assertions supposent, pour la plupart, déjà complètement exposée la doctrine du christianisme et par là devancent le rang que le développement logiciuc des preuves semble

devoir leur assigner. Mais, en réalité, celte anticipation n'est qu'apparente, parce que les documents considérés ne le sont qu'à titre d'exemples du fait miraculeux et ne servent qu'à le définir en lui-même, quelle que soit pour le reste l'économie particulière de la théologie chrétienne (la Trinité, la Rédemption, etc.), question qui sera traitée en son lieu; il suffit ici que le miracle révèle un principe divin, dont l'essence, examinée ailleurs, est provisoirement dénommée selon le dogme chrétien. Quand Pascal exige le surnaturel pour adhérer à une religion, l'idée du miracle, de quelque façon que ce soit, est déjà formée en lui. L'histoire refigieuse lui a déjà appris qu'il y a, par exemple, de vrais et de faux miracles, et l'a mis en garde contre ce piège. En somme il fait servir au bénéfice de l'étabHssement logique de la logique chrétienne son expérience acquise, quelle qu'en ait pu être la source. Il n'y a donc au fond aucune pétition de principe dans l'intercalation que nous allons faire.

Pascal était sollicité à définir le miracle. D'abord les adversaires de Port-Royal lui en suscitèrent l'occasion : il avait à leur démontrer que le miracle de la Sainte Epine, qu'ils avaient intérêt à récuser, n'osant le nier, présentait bien aux chrétiens tous ses titres en règle, tous les caractères d'un miracle de bon aloi. En outre, comme nous l'avons rappelé, au chapitre V du livre I, c'est ce miracle qui l'avait engagé à entreprendre l'ouvrage dont nous étudions les matériaux. Il lui importait donc parlicuhèrement de déterminer le rôle du miracle dans l'établissement du christianisme, et pour cela, d'en examiner à fond l'essence.

Cet examen, d'ailleurs, n'est pas interdit à la raison humaine; il n'en excède nullement la compétence. La croyance aux miracles n'est pas un acte de foi : elle ne relève que de l'interprétation des perceptions sensibles par les lumières du sens commun (II, 70).

// est dit : Croyei à l'Église^ mais il n'est pas dit: Croye:{ aux miracles, à cause que le dernier est naturel, et non pas

le premier. L'un avait besoin de précepte, non pas l'autre (II, 76).

Lliomme est donc autorise à examiner avec les seules ressources de son esprit en quoi consiste le miracle.

Dans Topuscule intitulé : De V esprit géométrique (II, 278), joint au recueil des Pe?îsées, nous trouvons sur les définitions une distinction et des préceptes qu'il nous sera utile d'avoir présents à la mémoire en nous efforçant d'interpréter les Pensées relatives à l'essence du miracle. Ce travail est assez ardu, car elles offrent un ensemble chaotique mêlé de certaines propositions incompatibles, en apparence tout au moins; mais le sens propre de chacune d'elles est aujourd'hui fixé autant que possible par les savants éditeurs qui nous en fournissent le texte; nous n'avons plus souci que des relations qu'elles soutiennent entre elles.

Rappelons dabord ce qui intéresse notre présente étude dans l'opuscule précité : combien j- a-t-il de personnes qui croient avoir défini le temps quand ils ont dit que c'est la mesure du mouvement, en lui laissant cependant son sens ordinaire/ Et néanmoins ils ont fait une proposition, et non pas une définition (II, 285).

et, confondant ainsi les définitions qu'ils appellent

définitions de nom, qui sont les véritables définitions libres, permises et géométriques, avec celles qu'ils appellent définitions de chose, qui sont proprement des propositions nullement libres, mais sujettes à contradiction, ils sy donnent la liberté d'en former aussi bien que des autres; et chacun définissant les mêmes choses à sa manière par une liberté qui est aussi défendue dans ces sortes de définitions que permise dans les premières, ils embrouillent toutes choses, et perdant tout ordre et toute lumière, ils se perdent euxmêmes et s'égarent dans des embarras inexplicables (II, 286).

Règles nécessaires pour les définitions. — N'omettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques, sans définition. N'employer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliqués (II, 302).

La définition du miracle n'est évidemment pas la création d'un être de raison, comme en géométrie, soumis à la seule condition de ne pas cire contradictoire et auquel on déclare imposer tel ou tel nom. C'est une définition de chose, car il s'agit de dégager et reconnaître les caractères d'une chose préalablement nommée dont les exemplaires préexistent à sa définition pour tous les croyants convaincus de la valeur historique des récits de la Sainte Écriture.

Nous ne nous occuperons ici que des faits qualifiés de miracles dans l'Ancien et le Nouveau Testament, les seuls que Pascal envisage, et encore, parmi ces miracles, n'aurons-nous, comme lui, à considérer que ceux dont il a besoin à titre de témoignages directs de la vérité du christianisme.

Quand un croyant, par exemple, par de ferventes prières implore de Dieu tout bas le succès de quelque entreprise, connue seulement de lui même, d'une importance capitale pour lui et que nul effort humain, naturel, ne peut faire réussir, il ne cherche pas dans le miracle sollicité une raison de croire au Dieu des chrétiens; il y croit déjà. Son acte de foi, au lieu de suivre le miracle, le précède; sa foi est la condition fondamentale de sa pieuse tentative, bien loin qu'elle en attende son propre fondement. La faveur divine obtenue peut demeurer le secret de l'exaucé; il n'y a pas là un miracle spécialement affecté à la preuve de la doctrine. Mais ce cas est fort rare; le miracle, en général, est à la fois, sans même que l'intéressé immédiat le veuille ou le sache, une faveur pour lui et un témoignage pourautrui. Jésus-Christ n'avait certainement pas, en changeant l'eau en vin ou môme en ressuscitant des morts, pour unique objet d'épargner une privation à des convives ou le deuil à des familles; son bienfait servait de preuve à la vérité de son enseignement, bien qu'il évitât toute ostentation phari- .saïque. De même Jéhovah en ordonnant, pour le salut ou la victoire des Hébreux, à la mer Rouge de se retirer ou au soleil de s'arrêter, attestait par là sa puissance divine aux yeux de leurs ennemis consternés, en môme temps

qu'il protégeait son peuple, et ainsi lo miracle était à deux fins, l'une visant les intérêts temporels des croyants menacés, l'autre les intérêts spirituels de la religion môme méconnue.

C'est à cette seconde fin du miracle que nous aurons spécialement alVairc dans ce travail relatif aux preuves du christianisme. Remarquons du reste qu'elle constitue le trait le plus général et le moins indécis qui puisse servir à désigner les faits miraculeux avant que l'analyse en ait tiré une définition précise.

Le langage en fait foi, comme nous allons essayer rapidement de l'établir. Si, en effet, nous cherchons dans les textes sacrés grecs et hébreux les mots dont le sens se rapproche le plus de celui qui s'attache aujourd'hui au mot miracle emi)runléau latin miraciduni, nous trouvons ' en grec <77i;y.£?ov (signe), désignation la plus usitée dans les Evangiles, surtout dans le quatrième. Quand l'élément moral domine, le miracle est appelé simplement un signe. Un signe peut n'être pas un miracle, parce qu'il peut manquer du caractère de prodige, mais le mot prodige Tc'paç n'est jamais employé seul dans les Évangiles, il y est toujours associé au mot 7rjtj.£tov, et il n'y paraît que trois fois. Oauaà<jiov (merveille) apparaît une seule fois dans les Évan-

1. Nous empruntons à un remarquable article publié dans le numéro du T' juin 1896 de la Revue chrétienne par M. Thury et intitulé « Le miracle et les sciences de la nature » nos renseignements sur le miracle dans les saintes Écritures. Nous ne copions pas toujours littéralement ni entièrement le texte de l'article et nous assumons toute la responsabilité des quelques modifications et coupures que nous avons dit y faire pour l'approprier à notre ouvrage. Nous ne croyons pas jusliliée rigoureusement la distinction adoptée par l'auteur entre le naturel, le surnaturel et le miracle. Nous ne croyons pas non plus comme lui que l'idée de miracle puisse être formée indépendamment de celle d'une dérogation aux lois de la nature. Ces divergences de vue nous ont empêché d'adopter la partie principale de son article. En tout ce qui ne touche pas ii l'érudilion nous essayons de nous orienter nousmême sur la voie jalonnée vaguement par les Pensées de Pascal. Quant à la désignation verbale du miracle dans les Saintes-Ecritures, dont nous nous occupons d'abord, M. Thury déclare, dans une note, la tenir de M. L. Thomas, ancien professeur à l'École de Théologie de Genève.

giles el il n'y a pas le sens de miracle proprement dit. Le sens du mot Oau;ji.7., qui est le môme que celui du mot OauaaTtov, répondrait littéralement au sens étymologique du latin niiraculum et du français miracle, mais il n'est jamais employé dans les Évangiles ; il ne l'est que chez les Pères. Mentionnons deux autres expressions qui ne caractérisent pas leurs objets : oûvaat; (puissance ou acte de puissance), expression générale fréquemment employée dans les Évangiles, qui signifie la cause du miracle, manifestée dans ses effets, et epyov (œuvres), sen^ grammatical plus étendu que celui de miracle. Les miracles accomplis par celui qui possède la puissance de Dieu, sont, par rapport à celui qui les opère , de simples œuvres. Dans le Nouveau Testament et surtout dans le quatrième Évangile, les miracles de Jésus-Christ sont fréquemment appelés des œuvres.

En hébreu , dans l'Ancien Testament, le vocabulaire fournit de quoi spécifier soit l'élément physique, soit l'élément moral (le prodige ou le signe) selon que l'un ou l'autre est plus spécialement visé dans le miracle. Mais le mot Môfeth est celui qu'on traduit habituellement par miracle; or il a le sens général de répaç, mais plus étendu, contenant l'idée de prodige jointe à celle d'avertissement moral, rspaç el en partie ff-rjasTov. Les autres mots sont :

Oth ((TYiaeïov, signe);

Nifelaoth (chose extraordinaire) ;

Geboura, mahalâl (Sùvaixiç, acte -de puissance);

Machasé (soyov, œuvre).

Mùfeth, Filé, Nifelaoth, ont un sens plus large que xh-xq. Ces mots signifient souvent signe^ ou bien ils prennent un sens ayant du rapport avec BùvajjLtç et Oauixàtnov ,

De l'examen et du rappochement de ces divers vocables grecs et hébraïques, il semble donc résulter que, si, d'une part, les faits qu'ils désignent sont caractérisés par un élément physique extraordinaire, d'autre part ces faits, quand ils se rapprochent de ce que les traducteurs français mettent sous le mot miracle, sont conjointement mais plus

expressément caractérisés par un élément moral , par l'appui qu'ils prêtent à une doctrine.

' « Les faits qualifiés de miracles dans le recueil biblique sont groupés presque exclusivement autour de trois époques : Moïse et V Exode. — Elie (vers Tan 900). — Jésus-Christ et les apôtres. »

« Il ne suffît pas qu'un fait soit merveilleux, extraordinaire et sans explication possible, pour être qualifié de miracle. La création, acte de puissance s'il en fut, n'est jamais appelée miracle dans les Ecritures. »

« Un miracle divin est toujours une intervention de Dieu dans quelque fait extérieur de la nature ou de l'histoire. — Il n'y a point de miracle seulement de l'ordre moral, de miracles spirituels. La conversion , par exemple , n'est jamais appelée un miracle. »

« Les miracles accomplis par le ministère des anges ambassadeurs du Très-Haut , ministres plénipotentiaires absolument fidèles, peuvent être attribués également à Dieu lui-même. »

« Par exemple saint Paul nous apprend (Galates, III, 19; voir aussi Hébr., II, 2, et Actes, VIÏ, 53) que les Juifs ont reçu la loi par le ministère des anges. Suivant Moïse, c'est Dieu qui a donné la loi. »

« Parallèlement aux miracles pour le bien et la vérité, il se fait aussi des miracles de mensonge et de mal. Saint Mathieu parle ainsi (XXIV, 24) : « Il s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes qui feront de grands signes et des miracles ». Et saint Paul (2, Thess., II, 9) : « Alors sera révélé l'inique... dont l'arrivée est selon l'efficace de Satan en toute puissance et signes et miracles de mensonge. » On lit dans le Deutéronome (XIII, 1 et suiv.) : « S'il s'élève au milieu de vous quelque prophète ou songeur et s'il t'annonce un signe ou prodige en te disant : suivons d'autres dieux... et que ce prodige arrive... tu ne prêteras point l'oreille aux

1. Les passages qui suivent entre guillemets sont des cilalions textuelles de l'article de M. Thury, ci-dessus mentionné.

discours de ce prophète... et il sera rais à mort... ainsi vous ôterez le mal du milieu de vous. »

« Les miracles pour le mal ont des caractères propres, ordinairement plus ou moins dissimulés : mensonge, arbitraire, désordre moral. Cependant, il reste à ces miracles le merveilleux, joint au but qui leur est propre. Qualifiés positivement de miracles dans les Ecritures, ils seraient non miracles suivant la logique des définitions traditionnelles. »

« Le miracle n'est donc pas par lui-môme et nécessairement une preuve de la vérité d'une doctrine, non plus que de la valeur morale de celui qui l'a opéré. »

Telles sont les données empiriques, les matériaux bruts fournis à l'esprit par les Livres Saints pour la définition du miracle en général.

Tâchons d'en dégager ce qu'il y a d'abord de plus évidemment commun à tous les miracles sous leur diversité, et de plus essentiel dans ce qui leur est commun. Ce sera la matière du chapitre suivant.

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