CHAPITRE III
DÉFINITION TROGRESSIVE DU MIRACLE PAR SA RAISON D ÊTRE. — CETTE DÉFINITION EST FINALEMENT IMPLIQUÉE DANS CELLE QU'eN A DONNÉE PASCAL. — SON OBJET ESSENTIEL : FOURNIR UNE PREUVE VALABLE EN TOUT TEMPS ET POUR TOUS DE LA VRAIE RELIGION. — CARACTÈRE DE LA VALEUR PROBANTE DU MIRACLE. — LE VRAI MIRACLE NE PORTE PAS EN SOI LA MARQUE DE SA VÉRACITÉ DOCTRINALE.
Étant donné qu'il existe, le miracle a sa raison cFêlre identique à sa fin. Cette raison même nous fournira de quoi le définir, car, pour y satisfaire, pour réaliser la fin qu'elle exprime, un événement, un fait doit alïecter certains caractères distinctifs, lesquels constituent précisément la définition du miracle.
Remarquons tout de suite que ce phénomène exceptionnel manquerait de sa principale raison d'être, faillirait à sa fin pi'incipale (II, 67), s'il suffisait à quiconque professe une ck»ctrine au nom d'une puissance extra-terrestre d'affirmer simplement la vérité de l'une et la réalité de l'autre pour être cru. Tant s'en faut qu'en pareille matière l'affirmation suffise. Il s'agit donc pour l'opérateur du miracle de conquérir la confiance de ses auditeurs, de leur faire prendre sa parole en sérieuse considération, de ^'accréditera en un mot, auprès d'eux. Or c'est par un témoignage de sa puissance qu'il les dispose en faveur de sa doctrine. Il obtient ce résultat par l'étonnenient que provoquent en eux certains de ses actes.
Étonner, tel est le premier stade du processus miraculeux, le moyen primordial du miracle. Le second stade, qui, nous le savons, n'est pas aussi essentiel, est la préparation à croire par le prestige né de l'étonnement causé. Ces deux effets successifs du miracle sont tout relatifs à l'état mental des témoins, qui sont plus ou moins faciles à étonner, et plus ou moins confiants.
Il faut, dans le cas où le second effet est requis, que le fait opéré les étonne au suprême degré; c'est plus que de l'admiration qu'il doit éveiller en eux, car le crédit qu'on leur demande est beaucoup plus important que celui qui s'accorde communément à tout individu prouvant son excellence par l'exercice admirable de quelque fonction de la vie humaine, par une action héroïque, ou par un chefd'œuvre. Si exceptionnel qu'il pût être, un tel exercice ne serait tenu pour miraculeux par ses témoins qu'autant qu'il les surprendrait au point de leur sembler outrepasser l'aptitude des hommes les mieux doués, l'aptitude de l'homme absolument et il changerait dès lors de dénomination; ce serait plus qu'une action héroïque, plus qu'un chef-d'œuvre. Aussi le thaumaturge capable de surprendre ses témoins à ce degré sera-t-il à leurs yeux un êlre surhumain à forme humaine, c'est-à-dire un homme surnaturel; chez eux l'admiration deviendra de la vénération religieuse et par suite ils croiront sans réserve à son enseignement comme ils croient à son pouvoir. Les miracles prouvent le pouvoir que Dieu a sur les cœurs par celui qu'il exerce sur les corps (il, 81).... Un effet qui n'excède pas la force naturelle des moyens qu'on jy emploie (II, 81), n'excite aucune surprise de ce genre, bien qu'il puisse exciter l'admiration en atteignant l'extrême limite des forces naturelles mises en action par la volonté; c'est un nonmiracle (II, 81), mais il devient miracle si c'est un effet qui excède la force naturelle des moyens qu'on y emploie (11,81).
Quand, par exemple, Jésus-Christ rend la vue à un aveugle en lui touchant les paupières ou qu'il ressuscite
Lazare en lui ordonnant simplement de se lever, il faut évidemment que sa puissance propre, divine, vienne s'ajouter à celle de la nature, qui se borne à lui fournir ces moyens et le concours normal de ses lois tout à fait insuffisants par eux-mcMnes, Pascal ajoute : Ainsi ceux qui guérissent par l'invocation du diable ne font pas un miracle; car cela n'excède pas la force naturelle du diable (II, 81).
Pour refuser au diable le privilège divin de modifier Tordre naturel du monde, Pascal use d'un procédé très simple (trop simple) qui consiste à considérer la puissance diabolique comme une force naturelle intervenant à titre de composante imprévue dans Texcrcice prévu des autres forces naturelles ambiantes et coutumières, tout comme la volonté humaine est une force naturelle capable d'arrêter inopinément pour autrui la chute d'un corps. Le diable ne peut donc faire que des miracles illusoires, fondés sur l'ignorance où nous sommes de la part de puissance naturelle que Dieu lui a dévolue.
La définition adoptée par Pascal suppose et implique donc les caractères que nous avons logiquement déduits de la raison d'être du fait miraculeux ; ce fait doit remplir les conditions nécessaires pour éveiller le sentiment que l'homme éprouve devant un phénomène que n'explique rien du monde accidentel tel que Dieu l'a originairement ordonné. La créance accordée à la doctrine est la conséquence naturelle de ce sentiment.
Ainsi dans quelque ordre d'événements que ce soit (selon la Bible l'événement est toujours d'ordre physique) le premier caractère essentiel qui définit le miracle consiste en ce que le fait opéré stupéfie ou enthousiasme les spectateurs. Il est donc présumé par eux impossible dans les conditions normales (c'est-à-dire habituellement observées) parce que, d'après leur expérience personnelle ou leur préjugé traditionnel, aucune de ces conditions, avec le concours des autres, ne suffirait à le déterminer. Ils en considèrent par suite la cause première comme supérieure en puissance, non seulement à l'homme, jugé par eux inca-
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pable de la suppléer, mais encore à toutes les autres forces dont elle se passe pour l'opérer ou qu'elle contraint à le déterminer, à savoir aux forces régulières et ordinaires (c'est-à-dire habituellement observées] et par induction aux forces qui, inconnues encore mais présumées analof^ues et coordonnées à celles-ci, font partie du système dynamique appelé la Nature.
On voit que le miracle suppose, de la part de ceux qui l'acceptent, soit pour y avoir assisté, soit sur le témoignage d'autrui, une appréciation des limites du possible dans l'ordre de faits auquel il appartient, et la conviction que ces limites ont été dépassées. Selon que les adhérents au miracle sont plus ou moins expérimentés et instruits, cette appréciation est exacte, approximative ou erronée.
Dirons-nous donc qu'il y a miracle dans le cas même où elle est fausse? Il nous faudrait l'admettre si nous ne définissions le miracle qu'au moyen de sa fin précédemment constatée, car elle consiste à détourner sur la doctrine du thaumaturge le crédit que procure à celui-ci l'étonnemcnt qu'il a provoqué. Or c'est précisément parce que les témoins du fait illusoire sont induits en erreur qu'ils se livrent à la docirine et la croient; le fait remplirait donc toutes les conditions qui définiraient le miracle. Grâce à l'élément subjectif impliqué dans celte définition un même fait pourrait être miraculeux aux yeux de tel de ses témoins et naturel aux yeux de tel autre, efficace pour accréditer sa cause originelle auprès du premier, incapable au contraire d'influencer le second. Il en serait de môme des diflerents esprits qui en auraient reçu la tradition : les uns le jugeant irréductible aux lois naturelles, y croiraient, les autres, au contraire, le jugeant explicable naturellement, pourraient se dispenser d'y croire. Enfin, il n'y aurait aucune raison pour ne pas qualifier miraculeux un tour de passe-passe quelconque, exécuté par un mystificateur devant un témoin naïf dont il surprendrait la créance puisque, aussi bien, ce témoin, jugeant miraculeux le fait, se sentirait disposé à en vénérer et croire l'auteur.
Ces suites choquantes des seuls caractères que nous avons jusquici attribués au miracle sont inadmissibles. Personne nadmellra, par exemple, que Robert-IIoudin, dépêché en Algérie par le gouvernement français pour disputer aux sorciers leur influence sur les Arabes parle prestige de ses tours', les ait institués miracles par cela seul que des spectateurs trompés ont pu les tenir pour miraculeux. Les définitions ne sont libres, comme nous l'avons rappelé au début de ce chapitre, qu'autant que les choses à définir n'ont d'existence que dans la pensée; mais il s'agit ici de faits posés hors de l'esprit dans le monde extérieur et considérés comme réels par d'innombrables croyants qui en ont une idée très discernable avant quelle leur soit définie, au point qu'ils réclament si la définition proposée n'y répond pas exactement. Or celle que nous sommes en train de formuler ne les satisferait nullement si nous nous en tenions à notre précédente formule. La raison d'être, la fin du miracle comporte donc quelque élément dont nous n'avons pas encore tenu compte et qu'il s'agit de reconnaître pour pouvoir en déduire la condition complémentaire, le caractère qui achèvera notre imparfaite définition. Or nous avons fait observer plus haut que la raison d'être, la fin au moyen de laquelle nous avons d'abord défini le miracle est exclusivement relative aux témoins et aux adhérents qu'il a. Jusqu'ici donc c'est pour eux seuls que vaut le miracle; n'importe qui peut prétendre que le fait réputé par eux miraculeux ne l'est pas, qu'ils le tiennent à tort pour impossible dans les conditions normales, c'est-à-dire selon les lois du monde accidentel livré à luimême. Les progrès de la connaissance reculent sans cesse les limites du possible dans l'exploitation des phénomènes. La transmission de la parole à travers les mers, à d'immenses distances, eût passé pour impossible avant l'invention du téléphone.
1. Ccl exemple nous esl fourni par M. M. Thury dans son article de la Hcvue Cliréliptine précédeinmenl consulté.
La raison d'être, la fin du miracle ne se borne donc pas à faire croire à lel ou tel individu qu'une doctrine est vraie, quand même elle pourrait ne pas l'être; s'il n'avait pas d'autre objet, il serait sans utilité pour la vraie religion. Il tend à beaucoup plus. Il a pour objet essentiel de fournir une preuve valable de la vraie religion, valable pour tous les hommes et pour tous les temps. Pascal ne manque pas de le signaler.
Fondement de la religion. Cest les miracles. Quoi donc? Dieu parle-t-il contre les miracles., contre les fondements de la foi qu'on a en lui? (II, 73.) La religion c'est ici la vraie.
Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion quHl leur envoie. Dieu doit aux hommes de ne les point induire en erreur. Or ils seraient iiiduits en erreur, si les faiseurs [de] miracles annonçaient une doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun, et si un plus grand faiseur de miracles n'avait déjà averti de ne les pas croire (II, 70).
Il n'est pas possible de croire raisonnablement contre les mii'acles (II, 169).
Toujours le vrai prévaut en miracles. Les deux croix (II, 72).
Jamais, en la contention du vrai Dieu, la vérité de la religion, il n'est arrivé de miracle du côté de terreur et non de la vérité (II, 72).
Je ne serais pas chrétien sans les miracles, dit Saint- Augustin (II, 169).
On n'aurait point péché en ne croyant pas Jésus-Curist, sans les jniracles (II, 169).
Les Juifs s'aveuglaient en jugeant des miracles par V Ecriture...
Donatistes. Point de miracle, qui oblige à dire que c'est le diable (II, 184).
Les miracles sont plus importants que vous nepense\ : ils ont servi à la fondation, et serviront à la continuation de l'Église, jusqu'à l'Antéchrist, jusqu'à la fin (II, 74).
Il y a bien de la différence entre tenter , et induire en erreur. Dieu tente, mais il n'induit pas en erreur. Tenter est procurer les occasions, qui n' imposant point de nécessité, si on n'aime pa'i Dieu, on fera une certaine chose. Induire en erreur, est mettre l'homme dans la nécessité de conclure et suivre une fausseté [II, 70).
Ccst ce que Dieu ne pmt fairCy & ce qu'il ferait néanmoins, s'il permettcit que dans une queftion obfcure il Je fît des miracles du cofté de la fauffcté (Molinier, II, 79).
Il ressort de ces citalions qu'aux yeux de Pascal, en efiet, il n'y a miracle proprement dit ([ue si le fait qualifié miraculeux témoigne pour la vérité.
Aussi l'événement miraculeux suppose-t-il l'intervention de la puissance divine dans le vrai système dynamique du monde accidentel, dans la nature telle que cette puissance l'a créée en réalité, et non pas dans la nature telle que les sciences positives l'interprètent, l'expliquent avec plus ou moins d'exactitude et la représentent à l'imagination au moment où le miracle s'accomplit.
Assurément l'opinion toute subjective des témoins et des autres adhérents est essentielle au miracle et contribue à le définir, car c'est elle qui en assure l'efficacité morale, mais elle n'en mesure pas la valeur probante. Tandis que l'opinion demeure toujours relative, cette valeur, au contraire, est absolue. Intrinsèquement elle n'est pas individuelle, particulière, elle ne dépend pas de telle ou telle personne qui l'apprécie, elle est universelle et impersonnelle. Elle a pour fondement, en effet, non l'apparence mais bien la réalité du fait qui l'engendre. C'est à ce prix que le miracle offre une assise inébranlable à tout l'édifice des preuves du christianisme.
En résumé, la définition que propose Pascal du miracle à savoir : un effet qui excède la force naturelle des moyens qu'on y emploie (II, 81), répond entièrement à la raison d'être, à la fin de cet événement extraordinaire, car : 1" un tel effet provoque chez ses témoins un étonnement qui passe l'admiration due à tout efl'et qui, si surprenant qu'il
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soit, n'excède pas la force naturelle des moyens qu'on y emploie. Cet étonnement devient de la vt^'nération religieuse; 2° il prédispose par là ses témoins à une confiance sans réserve dans la véracité du thaumaturge; ',i" il témoigne en celui-ci de l'exercice de la véritable puissance divine, c'est-à-dire d'une puissance réellement supérieure aux forces naturelles puisqu'elle s'en passe ou les soumet à son service; A" il garantit ainsi la vérité de la doctrine professée et lui confère le caractère de la vraie religion.
Il résulte toutefois de cette définition que le miracle ne porte pas en soi ses moyens de contrôle. Le'témoin, en effet, ignore les limites du naturel et du surnaturel; par conséquent, si étonné qu'il soit, il ne peut être assuré que le fait dépasse réellement les bornes du possible naturel. Il peut sur ce point se tromper, et, en outre, à supposer même que l'impossibilité de certains faits dans l'ordre naturel ne puisse comporter aucun doute même pour l'homme malgré son ignorance, encore n'est-il pas impossible qu'un fait de ce genre soit simulé par un très habile mystificateur, et le témoin, au lieu de se tromper, sera trompé sans pouvoir davantage s'en apercevoir. De fausses doctrines s'insinueront et s'imposeront parle témoignage de ces faits tenus à tort pour miraculeux. On entend par faux miracles, non pas des faits qui n'ont que l'apparence du surnaturel, mais des faits dont l'apparence miraculeuse cautionne de fausses doctrines, ou encore des faits qui, bien que réellement surnaturels par une tolérance spéciale de Dieu, n'appuient que de fausses doctrines. C'est donc, en somme, la «jualité de la doctrine qui prescrit celle du miracle. C'est ce qui autorise Pascal, après qu'il a dit : ... Lesrniraclcs discernent la doctrine, à ajouter : et la doctrine discerne les miracles (II, GG).
Il y a de faux miracles, et les vrais miracles ne portent pas en eux leur preuve ; ils ne sont pas probants par euxmêmes, ils ne le deviennent qu'autant qu'il est prouvé qu'ils le sont. A quoi donc servent-ils? Comment expliquer cette étrange économie de leur essence? Ce sont des armes à
deux Iranchants, extrêmement dangereuses, s'il n'existe pas de pierre de touche pour discerner les vrais des faux, car leur prestige est tout-puissant : Les miracles ont une telle force, qu'il a fallu que Dieu ait averti qu'on n'y pense point contre lui, tout clair qu'il soit qu'il y a un Dieu; sans quoi ils eussent été capables de troubler.
Et ainsi tant s'en faut que ces passages, « Dent., xiii », fassent contre l'autorité des miracles, que rien n'en marque davantage la force. Et de même pour l'Antéchrist : « Jusqu'à séduire les élus, s'il était possible » (II, 7i). Cette pierre de touche, où la prendre? Pourquoi ne l'avoir pas introduite dans le miracle même de sorte qu'il manifestât son authenticité en même temps qu'il se donne pour garant de la puissance et de la qualité divines de sa cause initiale? Quelle sécurité c'eût été pour l'esprit à la recherche d'une preuve irréfragable de la vraie Religion!
Oui, mais c'est précisément celte sécurité (jue par malheur interdisent à l'Ame les conséquences du péché originel. Aussi Pascal n'est-il nullement arrêté par l'efficacité conditionnelle, ambiguë et parfois même fallacieuse du miracle : S'il n'y avait point de faux miracles, il y aurait certitude (II, G8j, et c'est ce qui n'est pas pleinement accordé à l'homme déchu. La certitude le dispenserait de la foi, c'est-à-dire de l'adhésion au dogme par un acte de pure confiance et d'humilité intellectuelle. Mais d'autre pari : S'il n'y avait point de règle pour les discerner, les miracles seraient inutiles, et il n'y aurait pas de raison de croire. Or, il n'y a pas humainement de certitude humaine, mais raison (II, 08).
11 s'agit donc ici d'une raison qui permet seulement d'incliner à croire de sorte que la foi n'y perde pas tousses droits, que le cœur y trouve sa part et son compte. De là vient que les miracles peuvent être des pierres d'achoppement, s'ils sont exigés par la raison sans aucune participation du cœur qui prédispose à la foi : Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner (II, 158). Cette prédisposition du cœur à la foi, c'est la bonne volonté à
l'égard de Dieu, en un mot la Charité. Ce qui fait qu'on ne croit pas les vrais miracles, c'est le manque de charité (II, 74).
« Joh. [x, 26] ; Sedvos non creditis quia non estis ex ovibus. » Ce qui fait croire les faux est le manque de charité (II, 74).
Que je hais ceux qui font les douteurs de miracles! Montaigne en parle comme il faut dans les deux endroits. On voit en Vun combien il est prudent, et néanmoins il croit en Vautre, et se moque des incrédules (II, 162).