CHAPITRE IV
DISCERNEMENT DES MIRACLES. — LA DOCTRINE EST DISCERNEE TOUT d'abord par LE SURNATUREL UISTORIQUE, MIRACLE GÉNÉRAL ET FONDAMENTAL, EXEMPT DE TOUT CARACTÈRE SUBJECTIF, PUIS, UNE FOIS PROUVÉE AINSI, ELLE DISCERNE LES MIRACLES PROPRE- MENT DITS, QUI SONT DES FAITS PARTICULIERS ET TRANSITOIRES. — UTILITÉ DES MIRACLES.
L'expression faux miracle esl ambiguë. Un miracle peut être (X\\. faux parce qu'il n'est pas réel, mais n'est qu'apparence, illusion, et, dans ce cas, il trompe l'esprit en trompant les sens; il peut encore être ù^iifaiix parce qu'il trompe l'esprit en l'induisant à épouser une fausse doctrine, bien qu'il soit réel et ne trompe pas les sens. Selon Pascal Dieu permet que des miracles réels soient employés par les faux prophètes ou par l'Antéchrist pour tenter l'esprit et l'induire en erreur, mais il ne le permet que si la doctrine proposée présente des caractères de fausseté reconnaissables :
•Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion qu'il leur envoie. Dieu doit aux hommes de ne les point induire en erreur. Or ils seraient induits en erreur, si les faiseurs [de] miracles annonçaient une doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun., et si un plus grand faiseur de miracles n'avait déjà averti de ne les pas croire (II, 70).
// est impossible, par le devoir de Dieu, quun homme cachant sa mauvaise doctrine, et nen faisant paraître
qu'une bonne, et se disant conforme à Dieu et à VEglise, fasse des miracles pour couler insensiblement une doctrine fausse et subtile; cela ne se peut. Et encore moins que Dieu, qui connaît les cœurs, fasse des miracles en faveur d'un tel{U, 71).
Il y a bien de la différence entre n'être pas pour Jésus- CuRiSï, et le dire, ou ti'être pas pour Jksus-Christ, et feindre d'en être.. Les uns peuvent faire des miracles, non les autres; car il est clair des ims quils sont contre la vérité, non des autres ; et ainsi les miracles sont plus clairs (II, 71).
jÉsus-CuRiST ne parlait ni contre Dieu, ni contre Moïse. L'Antéchrist et les faux prophètes, prédits par l'un et l'autre Testajnent, parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Ciihist, qui n'est point caché. Qui serait ennemi couvert, Dieu ne permettrait pas qu'il fit des miracles ouvertement (II, 73).
Ou Dieu a confondu les faux miracles., ou il les a prédits; et par l'un et par l'autre il s'est élevé au-dessus de ce qui est surnaturel à noire égard, et nousj- a élevés nousmêmes (II, 74),
Nous entendons par/izz/x miracle tout miracle, réel ou non, qui ment soit aux sens, soit à l'esprit, soit à l'un et l'autre, en un mot tout miracle qui n'est pas véridique. Discerner le vrai miracle du faux, c'est, dans le langage de Pascal, discerner le véridique de celui qui ne l'est pas. Il est évident que si un miracle est démontré non réel, artifice d'un ingénieux machiniste, il est faux à tous les titres, mais Pascal ne se place pas au point de vue du savant qui ne se préoccupe en rien de la doctrine autorisée par le miracle, mais simplement des moyens physiques de le produire, de la supercherie ou de la véracité f[ue ces moyens révèlent et ne les juge que par là. Pascal laisse donc entièrement à l'écart le contrôle scientifique des faits passés que les Livres Saints donnent pour miraculeux, contrôle d'ailleurs impossible aujourd'hui; il n'en indique pas les règles et ne les appli(iue même pas aux miracles récents, comme celui
de la Sainte Épine. Nous ne nous occupons ici que des miracles anciens qu'il relate et dont il examine la valeur probante.
Nous allons essayer de déterminer la marque et la règle (II, G") qui servent à discerner les miracles et donnent son fondement à la raison d'y ajouter foi.
Remarquons d'abord que, avant môme d'avoir établi ce discernement, nous pouvons, selon Pascal, être assurés qu'il y a de vrais miracles par cela seul qu'il s'en produit assurément de faux.
Pascal développe cette considération en deux fragments qui, réunis, fournissent trois pages dans l'édition de A. Molinier. Ces fragments ne semblent pas d'une argumentation irréfutable (II, 69). Il suffira de citer le second; il paraît être, en ce qui nous intéresse ici, la dernière forme donnée au premier :
T Ayant confideré d'où vient qu'il y a tant de faux miracles ^ de fauffes re/velations, fortileges, &c., il m'a paru que la véritable caufe eft qifil [y] en a de vrays, car il ne ferait pas poffible qiiil y eufi tant de faux miracles s il n'y en avait de vrays ^ ny tant de fauffes révélations^ s'il n'y en avait de vrayeSy ny tant de fauffes religions, s'il ny en avait une véritable. Car s'il n'y avait jamais eu de tout cela, il eft comme irnpaffible que les hommes fêle fujfent imaginé & encore plus impojjible que tant d'autres Veuffcnt creu. Mais comme il y a eu de très grandes chofes véritables & qu'ainfy elles ont efté creiks par de grands hommes, celte impreffion a efté caufe que prefque tout le monde s'eft rendu capable de croire auffy les faujfes, & ainfy au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles^ puifquil y en a tant de faux, il faut dire au contraire quil y a de vrays miracleSy puifquil y en a tant de faux ^ & qu'il ny en a de faux que par cette raifon qu'il y en a de vrais, & qu'il n'y a de même de fauffes religions que parce quil y en a une vraye. — L'objeàion à cela que les fauvages ont une religion. Mais ceft qu'ils ont ouy parler de la véritable, comme il paroift par la
croix de St. Andréa le déluge, la circoncifion, &c. — Cela vient de ce que Ve/prit de rhonime, fe trouvant plié de ce cofié là par la vérité, devient fufceptible par là de toutes les fauj[fete:( de cette (MoLiNiER, II, 71, 72.)
Pascal fait, en quelque sorte, lui-même la critique de l'argumentation précédente par l'exemple qu'il donne, à litre de comparaison, dans le premier fragment :
De me/me, ce qui fait qu'on croit tant de faux effets de la lune, ceft qu'il y en a de vrays, comme le flux de la mer (MoLiNiER, II, 70).
Combien d'ignorants croient à de chimériques influences de la lune qui ne se doutent pas qu'elle est la cause des marées! Combien y ont cru avant même que cette cause fût découverte, avant qu'aucune action véritable de ce satel^ lile de la terre sur les choses terrestres fût connue! Voltaire avait relevé le vice de cet exemple, qui d'ailleurs saute aux yeux.
Il existe donc de vrais miracles, selon Pascal, par cela même qu'il y en a de faux, mais comment discerner les vrais des faux? Cette question a beaucoup préoccupé Pascal; on le voit à la part importante faite aux Pensées qui la traitent parmi toutes celles qui touchent au miracle. Cela s'explique par rhosliUté des Jésuites : dans ses Pensées il semble ne jamais perdre de vue l'objection subtile suscitée par eux à la parfaite validité, à la force probante du miracle de la Sainte Épine; il faut s'en souvenir en les interprétant; ... Les tniracles discernent la doctrine. C'est, en elîet, leur raison d'être, leur fin même, et la doctrine discerne les miracles (II, 66), carie miracle, nous le savons, ne porte pas en soi la marque qui le discerne, il épouse la qualité de la doctrine qu'il appuie; vrai ou faux comme elle; c'est d'elle qu'il recevra son caractère véridique ou fallacieux. Il ne témoignera donc delà vérité de la doctrine qu'à la condition que la doctrine môme ait d'abord témoigné de sa véracité, pétition de principe qu'il s'agit de résoudre, sinon il demeure inutile. Tâchons de saisir comment un
logicien tel que Pascal a pu s'en tirer. Il lui importe d'autant plus de sortir de ce cercle vicieux que les ennemis de l'Eglise en abusent :
VÉglise a trois sortes d'ennemis : les Juifs, qui n'ont jamais été de son corps; les hérétiques, qui s en sont retirés; . et les mauvais chrétiens, qui la déchirent au dedans.
Ces trois sortes différentes d'adversaires la combattent d'ordinaire diversement. Mais ici ils la combattent d'une même sorte. Comme ils sont tous sans miracles., et que VÉglise a toujours eu contre eux des miracles, il ont tous eu le même intérêt à les éluder, et se sont tous servis de cette défaite : qu'il fie faut pas juger de la doctrine par les miracles, mais des miracles par la doctrine. Il y avait deux partis entre ceux qui écoutaient iÉsu^^-CimiST : les uns ■qui suivaient sa doctrine par ses miracles; les autres qui disaient... Il y avait deux partis au temps de Calvin... Il y a maintenant des jésuites..., etc. (II, 77.)
Ce n'est point ici le pays de la vérité : elle erre inconnue
parmi les hommes. Dieu l'a couverte d'un voile, qui la laisse
méconnaître à ceux qui n'entendent pas sa voix. Le lieu est
ouvert au blasphème, et même sur des vérités au moins bien
apparentes. Si l'on publie les vérités de l'Evangile, on en
publie de contraires, et on obscurcit les questions, en sorte
que le peuple ne peut discerner. Et on demande : Qu'ave^-
vouspour vous faire plutôt croire que les autres? Quel signe
faites-vous? Vous n'ave:ç que des paroles, et nous aussi. Si
vous avie\ des miracles, bien. — Cela est une vérité, que la
doctrine doit être soutenue par les miracles, dont on abuse
pour blasphémer la doctrine. Et si les mii'acles arrivent^
on dit que les miracles ne suffisent pas sans la doctrine; et
c'est une autre vérité, pour blasphémer les miracles (II, 78).
Notons que, en fait, historiquement les faux miracles
sont toujours discernés, car : (> Ou Dieu a confondu les
faux miracles, ou il les a prédits; et par l'un et par l'autre
il s'est élevé au-dessus de ce qui est surnaturel à notre
égard, et nous y a élevés nous-mêmes » (II, 74).
S'il y a un Dieu, il fallait que la foi de Dieu fût sur la
ter7'e. Or les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par V Antéchrist , mais les miracles de r Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ; et ainsi, si Jésus-Christ n était pas le Messie, il aurait bien induit en erreur; mais V Antéchrist ne peut bien induire en erreur. Quand Jésus-Christ a prédit les miracles de V Antéchrist, a-t-il cru détruire la foi de ses propres miracles? Moïse a prédit Jésus-Christ, et ordonné de le ^z/n're; Jésus-Cdrîst a prédit V Antéchrist, et défendu de le suivre.
Il était impossible qu'au temps de Moïse on réservât sa croyance à l' Antéchrist ^ qui leur était inconnu; mais il est bien aisé, au temps de l'Antéchrist, de croire en Jésus- Christ, déjà connu.
Il n'y a judle raison de croire en l'Antéchrist, qui ne soit à croire en Jésus-Christ; mais il y en a en Jésus-Christ, qui ne sont pas en Vautre (II, 73 et 7i).
Mais la doctrine suffît au discernement, si elle a été déjà prouvée véritable, de quelque manière que ce soit; il est alors admissible qu'elle discerne tous les miracles postérieurs à sa preuve établie :
Le difcermment des temps. Autre règle durant Moyfe, autre règle à prefent (Molinier, II, 67).
Règle. Il faut juger de la doctrine par les miracles, il faut juger des miracles par la doctrine. Tout cela est vrai, mais cela ne se contredit pas. Car il faut distinguer les temps (II, 67).
Supposons donc d'abord le Judœo-Christianisme démontré. Nous en pourrons inférer tout de suite que Dieu a luimôme pourvu au discernement des miracles; et nous rappellerons toutes les Pensées de Pascal citées précédemment où il donne les motifs d'avoir pleine confiance en Dieu (le vrai Dieu) qui ne peut vouloir tromper ni permettre de tromper les hommes sur la vraie religion. A cette garantie générale, il ajoute des marques et des règles particulières pour ce discernement. Moïse en a donné deux : que la prédiction n'arrive pas. Deut. xviii [2i2] (II, 07) (cela discerne les faux miracles), et qu'ils ne mènent point à l'ido-
latrie. Dent., xiii(i); el J.-C. une (II, 67) (Marc, IX, 38) : // n est pas possible qiiun homme fasse un miracle en mon nom et quen même temps il parle mal de moi » (Havet, II, 07, noie "1).
... Dans le Vieux Testament, quand on vous détournera de Dieu. Dans le Nouveau, quand on vous détournera de Jésus-Cdrist. Voilà les occasions d'exclusion à la foi des miracles marquées. Il ne faut pas y donner d'autres exclusions...
D'abord donc qu'on voit un miracle, il faut, ou se soumettre, ou avoir d'étranges marques du contraire. Il faut voir s'il nie un Dieu, ou Jésus-Curist, ou l'Eglise (II, 67).
Nous ne sommes pas aujourd'hui dans la peine de faire ce discernement. Il est pourtant bien facile à faire : ceux qui ne nient ni Dieu, ni Jésus-Christ, ne font point de miracles qui ne soient sûrs : « Nemo faciat virtutem in nomine meo, et cito possit de me maie loqui » (II, 79;.
Voilà bien toute une catégorie de miracles discernés par la doctrine. Mais encore faut-il que celle-ci soit, comme nous l'avons supposé, prouvée véritable et, parmi les preuves initiales de sa vérité, dont nous avons laissé la nature indéterminée, il faut qu'il y ait des miracles : l'Eglise est sans preuve s'ils (les incrédules au miracle) ont raison (II, 77).
Or le miracle étant considéré, comme nous l'avons fait jusqu'ici, comme un événement particulier et transitoire que n'explique pas le système établi des lois naturelles, il est évident que, au moment dialectique où nous en sommes de la démonstration du Christianisme (c'est-à-dire au point où nous en étions en commençant le présent chapitre), il n'y a pas lieu encore de s'adresser au miracle pour prouver la vraie religion. D'une part, en effet, nous savons que les vrais miracles ne portent pas en eux la garantie manifeste de leur authenticité doctrinale, et, d'autre part, aucune religion ne peut encore être tenue légitimement pour vraie et, à ce titre, propre à discerner les miracles.
Mais en réalité le miracle n'est-il essentiellement qu'un
événement isolé et éphémère? La profonde définilion fournie par Pascal ne le suppose nullement. Le miracle est un effet qui excède la force naturelle des moyens qu'on y emploie (II, 81). Or un effet n'est pas nécessairement particulier et transitoire, il peut implique^ une suite continue et durable de facteurs progressivement et indivisément variables, une portion considérable du perpétuel devenir, toute une période historique par exemple. La formation et la persistance d'une institution religieuse seront un effet en tant que déterminées par le concours de certaines causes, et cet effet sera miraculeux si les causes d'ordre naturel, autrement dit si le système des lois établies régissant le monde accidentel ne suffit pas à l'expliquer. Pascal reconnaît expressément, il est vrai, que dans les Livres Saints le sens du mot miracle est restreint aux cas particuliers, qu'il ne s'étend même pas à la prophétie, laquelle consiste pourtant dans une divination surnaturelle et spéciale à un certain homme en un certain moment.
T La prophétie neft point appelée miracle, comme St. Jehan parle du i miracle en Cana, & puifde ce que J. C. dit à la Samaritaine qui découvrit toute fa vie cachée, & puis gairit le fifs d^unfergent, & St. Jehan appelle cela le 2 f igné (Molinier,
Mais il écrira néanmoins :
Les prophéties accomplies sont un miracle subsistant, car r événement qui les a remplies esi un miracle subsistant depuis la naissance de VEglise jusques à la fin (II, 2:1).
Extension capitale du sens strict, adopté tout d'abord du mot miracle. Que faut-il entendre, en effet, par prophétie accomplie? C'est la vérification de la parole prophétique par l'histoire. Mais cette parole prophétique ne se vérifie que grâce à la direction donnée aux événements par Dieu même en vue d'une fin préfixée par lui. Ainsi dans l'histoire religieuse les événements forment une chaîne dont les anneaux ne sont pas tous unis par les lois constantes du monde accidentel, mais dont certaines sont expressément
et exceptionnellement introduites par des décrets spéciaux de la Providence. La conservation et la persistance du peuple juif et de sa tradition n'apparaissent pas comme nécessitées par l'ordre naturel; celui-ci, au contraire, en eut, sans l'intervention divine, amené la dissolution, la ruine et la fin. De là le caractère miraculeux de l'établissement de la religion judœo-chrétienne, car c'est un effet qui a excédé la force naturelle des moyens fournis parle milieu terrestre où il s'est produit. Un facteur de plus y a été nécessaire que rien des lois constantes du monde accidentel ne pouvait suppléer; ce facteur est Dieu.
Voilà le miracle général et fondamental, le seul qui contienne en lui-même sa marque d'authenticité doctrinale. Tout miracle particulier, produit au nom de la religion établie sur ce miracle initial, y puisera ses titres de véracité, tandis que celui-ci ne saurait s'appuyer sur aucun autre; il ne relève que de soi.
T Lef combinaijonj dej miraclef.
Ix Jecond miracle peut fuppofer le premier, mai/ le premier ne peut Juppofer le fécond (Molin'ier, II, 67).
Dans la collection des Pensées relatives au miracle, la plupart ont pour objet la subordination des miracles proprement dits (particuliers et transitoires) les uns aux autres. Comme ils concernent, non le discernement des diverses religions avant que la preuve d'aucune ait été faite, mais le discernement aux choses douteuses : entre les peuples juif et païen ^'jui/et chrétien ; catholique, hérétique; calomniés et calomniateurs ; entre les deux croix (II, 71), alors que le Judœo-Christianisme est supposé prouvé, nous n'avons pas à examiner de près ces questions subséquentes ni les Pensées qui s'y rapportent. Remarquons, d'ailleurs, que ces Pensées ont trait à la querelle faite aux jansénistes par les jésuites sur la valeur du miracle de la Sainte Epine et n'appartiennent qu'indirectement aux matériaux destinés par Pascal à l'édifice des preuves du christianisme. Contentons-nous de relever la fin de la Pensée citée plus haut : Mais aux hérétiques les miracles seraient inutiles, car
Sully Prcdhomme. '0
l'Eglise, autorisée par les miracles, qui ont préoccupé la créance, nous dit qu'ils nont pas la vraie foi. Il n'y a pas de doute qu'ils ny sont pas, puisque les premiers miracles de V Eglise excluent la foi des leurs. Il y a ainsi miracle contre miracle, et premiers et plus grands du côté de r Église [II, 71).
Ainsi les miracles qui ont pris légitimement possession de la créance avant tous les autres en infirment la valeur probante, car alors la doctrine discerne les miracles et n'est pas discernée par eux.
Mais pour que des miracles puissent préoccuper la créance légitimement par rapport à d'autres, encore fautil qu'ils témoignent pour la vraie religion. Or nous savons qu'ils ne portent pas en eux-mêmes leur signe, leur marque de véracité doctrinale. Il faut donc que la religion dont ils témoignent soit déjà prouvée, et par là les autorise, car il est évident que la seule priorité d'un miracle ne saurait conférer à celui-ci sur un autre l'avantage d'être vrai. Or cette religion ne peut être miraculeusement prouvée sans contestation sur la valeur objective de la preuve que par le miracle général et fondamental impliqué dans son histoire. Celui-là seul, en effet, porte en soi sa marque d'authenticité, seul il échappe au subjectivisme de l'opinion de ses témoins, car ses témoins ne sont pas individuels, ils constituent toute une nation, laquelle est la matière même du miracle. 11 suffit à chacun de prendre connaissance de l'histoire pour le constater.
En somme le miracle est ou prouvé ou seulement confirmé; il suffit à procurer la croyance ou il se borne à la soutenir. 1° Il la procure d'emblée quand sa réalité et la véracité de ceux qui l'attestent est scientifiquement prouvée (Pascal ne fait pas mention du contrôle scientifique). 2'^ Il suffit encore à la procurer, lorsque, sans qu'on établisse scientifiquement sa réalité, rien d'ailleurs ne s'y oppose.
Les preuves que Jésus-Christ et les apôtres tirent de l'Ecriture ne sont pas démonstratives; car ils disent seulement que Mo'ise a dit qu'un prophète viendrait., mais ils ne
prouvent pas par là que ce soit celui-là, et c'était toute la question. Ces passages ne servent donc qu'à montrer quon nest pas contraire à l'Écriture, et qu'il ny parait point de répugnance, mais non pas quil y ait accord. Or cela suffit, exclusion de répugnance, avec miracles (II, 68).
Jésus-Christ dit que les Écritures témoignent de lui, mais il ne montre pas en quoi.
Même les prophéties ne pouvaient pas prouver Jésus- Christ pendant sa vie. Et ainsi on neût pas été coupable de ne pas croire en lui avant sa mort, si les miracles n'eussent pas suffi sans la doctrine. Or ceux qui ne croyaient pas en lui encore vivant étaient pécheurs, comme il le dit luimême, et sans excuse. Donc il fallait qu'ils eussent une démonstration à laquelle ils résistassent. Or ils n'avaient pas la nôtre, mais seulement les miracles; donc ils suffisent, quand la doctrine n'est pas contraire, et on doit y croire (11,69).
Quand donc on voit les miracles et la doctrine non suspecte tout ensemble d'im côté, il n'y a pas de difficulté (II, 70). Ce n'était pas le cas de Jésus-Christ : sa doctrine était éminemment suspecte à ses compatriotes juifs.
Mais quand on voit les miracles et doctrine suspects d'un même côté, alors il faut voir quel est le plus clair. Jésus-Christ était suspect (II, 70). Mais un homme qui nous annonce les secrets de Dieu n'est pas digne d'être cru sur son autorité privée, et que c'est pour cela que les impies en doutent; aussi un homme qui, pour marque de la communicatiofî qu'il a avec Dieu, ressuscite les morts, prédit l'avenir, transporte les mers, guérit les malades, il n'y a point d'impie qui Jie s'y rende, et l'incrédulité de Pharao et des Pharisiens est l'effet d'un endurcissement surnaturel (II, 70). Dans le cas considéré, les miracles particuliers, bien qu'ils ne puissent être scientifiquement contestés, suffisent parce que la croyance est déjà motivée par la constatation du miracle fondamental, tel que l'accomplissement des prophéties : Pour prouver Jésus- Christ, nous avons les prophéties, qui sont des preuves solides et
palpables. Et ces prophéties, étant accomplies, et prouvées véritables par révénement, marquent la certitude de ces vérités, et partant la preuve de la divinité de Jésus- Christ (II, 62). Les Juifs avaient une doctrine de Dieu comme nous en avons une de Jésus-Christ, et confirmée par miracles; et défense de croire à tous faiseurs de miracles, et, de plus, ordre de recourir aux grands-prêtres et de s'en tenir à eux. Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles, ils les avaient à V égard de leurs prophètes. Et cependant ils étaient très coupables de refuser les prophètes, à cause de leurs miracles, et n'eussent pas été coupables s'ils n'eussent point vu les miracles : Nisi fecissem, peccatum non haberent. Donc toute la créance est sur les miracles (II, 68). Oui, à la condition que le miracle soit incontestable scientifiquement ou qu'on étende comme nous l'avons fait le sens du mot miracle et qu'on le prête à la prophétie qui doit s'accomplir. Pascal lui-même reconnaît d'ailleurs la légitimité de cette extension qui seule concilie logiquement ses Pensées éparses sur la valeur probante des miracles.
Leur utilité a fait l'objet de sa plus attentive méditation. Ils sont pour lui le signe du divin dans l'accomplissement des prophéties.
Si je n'avais ouï parler en aucune sorte du Messie, néanmoins, après les prédictions si admirables de l'ordre du monde que je vois accomplies, je vois que cela est divin. Et si je savais que ces mêmes livres prédissent un Messie, je m'assurerais qu'il serait venu. Et voyant qu'ils mettent son temps avant la destruction du deuxième temple., je dirais qu'il serait venu (II, 186).
Ubi est Deus tuus? Les miracles le montrent, et sont un éclair (II, 169).
Mais il ne croit pourtant pas le miracle nécessaire pour prouver qu'il faut aimer un seul Dieu. L'intuition du cœur y suffit
C'est une chose si visible, qu'il faut aitner un seul Dieu, qu'il ne faut point de miracles pour le prouver.
Bel état de l'Église^ quand elle nest plus soutenue que de Dieu (II, 200). Après avoir établi l'importance des miracles pour la preuve de la Religion il explique pourquoi il n'en faut plus contre les Juifs.
Jésus-Christ a fait des miracles, et les apôtres ensuite, et les premiers saints en grand nombre; parce que^ les prophéties n étant pas encore accomplies et s' accomplissant par eux, rien ne témoignait^ que les miracles. Il était prédit que le Messie convertirait les nations. Comment cette prophétie se fût-elle accomplie, sans la conversion des nations? Et comment les nations se fussent-elles converties au Messie, ne voyant pas ce dernier effet des prophéties qui le prouvent? Avant donc qu'il ait été mort, ressuscité, et converti les nations, tout n était pas accompli; et ainsi il a fallu des miracles pendant tout ce temps. Maintenant il tien faut plus contre les Juifs^ car les prophéties accomplies sont im miracle subsistant... (II, 39).
Pascal reconnaît qu'aujourd'hui les miracles ne sont plus nécessaires, mais il atteste qu'ils peuvent le devenir encore.
Les miracles 7ie sont plus nécessaires, à cause qu'on en a déjà. Mais quand on n écoute plus la tradition^ quand on ne propose plus que le pape, quand on Va surpris, et qii ainsi ayant exclu la vraie source de la vérité, qui est la tradition, et ayant prévenu le pape, qui en est le dépositaire, la vérité n'a plus de liberté de paraître : alors les hommes ne paj'lant plus de la vérité, la vérité doit parler elle-même aux hommes. C'est ce qui arriva au temps d'Arius (II, 80).