‹ La vraie religion selon Pascal; recherche de l'ordonnance purement logique de ses Pensées relatives à la religion. Suivie d'une analyse du Discours sur les passions de l'amourChapitre 21 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CONTINUITE DE LA TRADITION DU JUDiEO-CHRISTIANISME. — FIDELITE DES JUIFS A LA CONSERVATION D'uN LIVRE QUI TÉMOIGNE DE LEUR INGRATITUDE ET A UNE RELIGION d'UNE OBSERVANCE TYRANNIQUE. — FIDÉLITÉ DES CHRÉTIENS A UNE CROYANCE ENNEMIE DES INS- TINCTS, DES APPÉTITS ET DES PASSIONS CUEZ l'dOMME. — CARAC- TÈRES VÉRIDIQUES ET DIVINS DE LA RELIGION JUDJ:0-CnRÉTIENNE.

Reprenons donc la preuve historique de Pascal au point où nous l'avions laissée pour dégager l'idée qu'il se fait du surnaturel.

n a signalé la longue durée, l'ancienneté et la pérennité singulières, tout exceptionnelles de la religion judfco-chrétienne. 11 va démontrer que ces privilèges ont un caractère miraculeux. Si l'on considère l'extraordinaire enchaînement des conditions qui ont, dans le judaïsme, assuré les assises et préparé l'édifice du christianisme, on est contraint de reconnaître qu'une faveur et une influence spéciales de la Providence divine ont seules pu les combiner. 11 la montre veillant à la continuité de la tradition, La mémoire du déluge étant si fraîche parmi les hommes , lorsque Noé vivait encore, Dieu fit ses promesses à Abraham, et lorsque Sem vivait encore^ Dieu envoya Moïse, etc. (I, 174.) — Et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait divin, c'est que cette religion, qui a toujours duré, a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une destruction universelle; et toutes les fois qu'elle a été en

cet état, Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance (I, 172).

Dieu n a jamais laissé ses élus, le peuple saint, qu'il séparerait de toutes les autres nations, qu'il délivrerait de ses ennemis, qu'il mettrait dans un lieu de repos (1, 173),... sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur salut. Car, dans la création de V homme, Adam en était le témoin^ et le dépositaire de la promesse du Sauveur, qui devait naître de la femme; lorsque les hommes étaient encore si proches de la création^ qu'ils ne pouvaient avoir oublié leur création et leur chute. Lorsque ceux qui avaient vu Adam n'ont plus été au monde, Dieu a envoyé Noé (I, 173)...

La longueur de la vie des patriarches, au lieu de faire que les histoires des choses passées se perdissent, servait, au contraire, à les conserver. Car ce qui fait que Von n'est pas quelquefois asse^ instruit dans V histoire de ses ancêtres^ est que l'on n'a jamais guère vécu avec eux, et qu'ils sont morts souvent devant que l'on eût atteint l'âge de raison. Or, lorsque les hommes vivaient si longtemps, les enfants vivaient longtemps avec leurs pères, ils les entretenaient longtemps. Or, de quoi les eussent-ils entretenus, sinon de rhistoire de leurs ancêtres, puisque toute l'histoire était réduite à celle-là, et qu'ils n'avaient point d'études ni de sciences, ni d'arts, qui occupent une grande partie des discours de la vie? Aussi l'on voit qu'en ce temps- là les peuples avaient un soin particulier de conserver leurs généalogies (1,213).

Ailleurs Pascal relève le caractère miraculeux de la conservation du dogme judieo-chrétien dans son intégrité : Les Etats périraient, si on ne faisait ployer souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n'a souffert cela, et n'en a usé. Aussi il faut ces accommodements,- ou des miracles. — ... Mais que cette religion se soit toujours maintenue, et inflexible, cela est divin (I, 174).

Ce nesl pas tout. Une singularité surprenante encore le frappe : ... //a- (les imh) portent avec amouret fidélité le livre

ir)2 LA VRAIE RELIGION SELON PASCAL

où Moïse déclare qu'ils ont été ingrats envers Dieu toute leur vie; qu'il sait quHls le seront encore plus après sa mort ; mais qu'il appelle le ciel et la terre à témoin contre eux,... qu enfin Dieu, s'irritant contre eux, les dispersera parmi tous les peuples de la terre : que., comme ils Vont irrité en adorant les dieux qui n'étaient point leur dieu, de ?néme il les provoquera en appelant un peuple qui n'est point son peuple; et veut que toutes ses paroles soient conservées éternellement, et que son livre soit mis dans l'arche de l'alliance pour servir à jamais de témoin contre eux. Isaïe dit la même chose, xxx, 8. Cependant ce livrCy qui les déshonore en tant de façons, ils le conservent aux dépens de leur vie. C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni sa racine dans la nature (I, 201). Il y a donc là une preuve de la religion judœo-chrétienne par le surnaturel, par la conservation miraculeuse de son monument fondamental.

Pascal remarque une autre singularité du même genre, mais d'un caractère plus général, car il s'agit du sacrifice non pas de l'honneur seulement, mais bien de tout ce qui tient à la sensibilité humaine. Cette preuve est plus miraculeuse encore. Il est naturel, normal que la durée d'une religion se mesure à la conformité de sa doctrine et de ses préceptes aux idées, aux penchants, aux mœurs de ses adeptes, car d'ordinaire cette rehgion en est l'expression même : l'homme ne s'attache pas à ce qui le heurte et lui déplaît. Cependant celle qui lui impose les plus intimes sacrifices se trouve être précisément la plus durable : La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un Etat. C'est ce que Josèphe montre admirablement contre Apion, et Philon juif, en divers lieux, oii ils font voir qu^elle est si ancienne, que le nom même de loi n'a été connu des plus anciens que plus de mille ans après; en sorte qu'Homère, qui a écrit de l'histoire de tant d'Etats, ne s'en est jamais servi. Et il est aisé de juger de sa perfec-

tion par la simple lecture, où Von voit qu'on a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d'équité, tant de jugement, que les plus anciens législateurs grecs et romains, en avant eu quelque lumière, en ont emprunté leurs principales lois; ce qui parait par celle qu'ils appellent des Dou\e Tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne. Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plus rigoureuse de toutes en ce qui regarde le culte de leur religion, obligeant ce peuple, pour le retenir dans son devoir j à mille observations particulières et pénibles, sous peine de la vie. De sorte que c'est une chose bien étonnante qu'elle se soit toujours conservée si constamment durant tant de siècles par un peuple rebelle et impatient comme celui-ci; pendant que tous les autres Etats ont changé de temps en temps leurs lois, quoique tout autrement faciles (I, 200).

Celte prodigieuse fidélité du peuple juif à sa dure loi, qui assure sa durée malgré sa misère, s'explique par la nécessité de son témoignage en faveur du chrislianisme ; C'est une chose étonnante et digne d'une étrange attention, de voir ce peuple juif subsister depuis tant d'années et de le voir toujours misérable : étant nécessaire, pour la preuve de Jésus-Christ, et qu'il subsiste, pour le prouver, et qu'il soit misérable , puisqu'ils Vont crucifié; et, quoiqiVil soit contraire d'être misérable et de subsister, il subsiste néanmoins toujours malgré sa misère (II, 40).

Si les Juifs eussent été tous convertis par Jésus-Christ, nous n^aurions plus que des témoins suspects; et s'ils avaient été exterminés, nous n'en aurions point du tout (II, 40).

Les Juifs le refusent, mais non pas tous : les saints le reçoivent, et non les charnels. Et tant s'en faut que cela soit contre sa gloire, que c'est le dernier trait qui Vachève. Comme la raison qu'ils en ont, et la seule qui se trouve dans tous leurs écrits, dans le Tabnud et dans les rabbins, n'est que parce que Jésus-Christ na pas dompté les nations en main armée, gladium tuum, potentissime. N'ont-ils que cela à dire? Jésus-Christ a été tué, disent-ils, il a succombé; il

n'a pas dompté les Païens par sa force; il ne nous a pas donné leurs dépouilles ; il ne donne point de richesses, N^ont-ils que cela à dire? C'est en cela qu'il m'est aimable. Je ne voudrais pas celui qu'ils se figurent. Il est visible que ce n''est que sa vie qui les a empêchés de le recevoir; et par ce l'efus, ils sont des témoins sans reproche., et qui plus est, par là, ils accomplissent les prophéties (II, 40).

Le christianisme offre, dans sa conservation, le même caractère miraculeux que le judaïsme, de sorte que ce caractère prouve la vérité de la religion judœo-chrétienne considérée dans son ensemble.

La seule religion contre nature., contre le sens commun, contre nos plaisirs, est la seule qui ait toujours été (I, 175).

Elle offense, en effet, toutes les facultés humaines : Tinielligence par ses mystères, aussi déconcertants dans Tordre des idées que ses miracles dans l'ordre des faits ; les sens par les mortifications qu'elle leur inflige et par les illusions dont elle les leurre dans l'Eucharistie où la chair et le sang du Christ leur apparaissent sous les espèces du pain et du vin ; le cœur par la répression de tous ses mouvements passionnels et même de ses penchants innés ; la volonté par l'abdication qu'elle lui impose dans la pratique de l'obéissance et de l'humilité; la conscience, enfin, par les suites du péché originel incompatibles avec le sentiment de la responsabilité personnelle.

Instituée pour révéler à l'homme le secret de sa condition terrestre, l'indéfinissable objet de son soupir et le dénouement de sa destinée, préposée à la sauvegarde de sa dignité, d'où vient que cette religion est adoptée par lui malgré lui? D'où vient qu'elle le sacre et l'humilie tout ensemble, qu'elle ne se borne pas à mater la bête obscure déchaînée en lui, qu'elle s'attaque môme à ses titres de noblesse en bafouant sa raison et bravant sa conscience? D'où vient enfin qu'elle lui refuse les insignes et les honneurs de la royauté tout en lui conférant la royauté môme sur les autres créatures. Pascal insiste avec une sorte de complaisance sur ces contrariétés ., si étranges, car elles font de

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la prodigieuse fortune du Judœo-Christianisme un miracle qui l'arrache tout d'abord à la perplexité du choix entre toutes les religions.

La racine de celle-ci dans le cœur humain est donc à la fois très profonde et entièrement indépendante de toute complaisance pour lui. Une pareille infraction à l'ordre naturel des choses constitue, par excellence, le miracle. La fidélité même des Judœo-Chrétiens à leur religion en prouve donc la divinité véritable.

L'histoire de toutes les religions, pourra-t-on objecter, abonde en récits de faits extraordinaires, en apparence contraires à Tordre natur'el des choses, et ce caractère même les rend tous au même titre suspects de fraude ou d'illusion. Il faut que des témoignages certains en assurent l'authenticité pour les imposer à la croyance. A supposer même qu'on ne les rejette pas tous en principe, comment discerner les véritables des faux? C'est une question que Pascal, nous le savons, n'a point éludée. Mais, de quelque façon qu'il la résolve, si les prodiges accidentels et passagers donnent prise à la critique et motivent une légitime défiance, il ne saurait en être de même des prodiges perpétuels, essentiels en quelque sorte, chez leurs sujets, comme le sont l'établissement de la rehgion judœo-chrétienne, et l'attachement de ses adeptes à leur croyance en dépit des sacrifices qu'elle impose aux passions. Ce sont là des miracles (au sens le plus large et le plus exact du mot) qui ne peuvent être l'œuvre de l'imagination ni de la fraude. Nul thaumaturge n'y suffirait, à moins de vivre aussi longtemps que la religion môme, et d'opérer à la fois sur l'essence même de toutes les âmes.

Il est nécessaire de définir strictement le miracle probant quand la source du miracle est suspecte ou quand la méprise touchant la réalité du fait témoigné est possible. Ce n'est point ici le cas.

Ainsi la religion judœo-chrétienne, seule entre toutes les autres, se désigne et se recommande à l'examen par un exceptionnel caractère de perpétuité et d'universalité; de

plus, par la qualité miraculeuse en elle de ce caractère elle fournit, non plus une simple présomption, mais une preuve de sa divine origine. Pascal, avant môme d'en avoir approfondi les dogmes, est donc d'ores et déjà autorisé à y croire et à la déclarer vraie.

La religion est proportionnée à toutes sortes d^ esprits. Les premiers s'arrêtent au seul établissement (c'est-à-dire, comme l'entend Port-Royal, à l'état et à l'établissement où elle est), et cette religion est telle que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Cette déclaration est ce qui nous importe ici. Pascal poursuit : Les autres vont jusques aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu'au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux, et de plus loin (II, 94).

Sans remonter jusqu'aux anges, Pascal en prend de très haut et de très loin les fondements. Dans bon nombre de Pensées., dont nous ne citons dans cet ouvrage que les plus essentielles à la preuve du Christianisme, il a scruté ce qu'ont été et devaient être le caractère, la croyance, la conduite et l'évolution historique des Juifs pour que tout en eux et par eux servît à l'établissement de la vraie religion. Il explique ce qu'il y a d'étrange dans leur vitalité sociale et dans leurs égarements à la fois.

Si cela est si clairement prédit aux Juifs., comment ne Vont-ils pas cru? ou comment n ont-ils point été exterminés, de résister à une chose si claire?

Je réponds : premièrement, cela a été prédit, et qu'ils ne croiraient point une chose si claire, et qu'ils ne seraient point exterminés. Et rien Ji' est plus glorieux au Messie; car il ne suffisait pas qu'il y eût des prophètes; il fallait qu'ils fussent conservés sans soupçon (II, 29).

Si les Juifs eussent été tous convertis par Jésus-Christ, nous n'aurions plus que des témoins suspects et s'ils avaient été exterminés, nous nen aurions point du tout

Les sages qui ont dit qu'il y a un Dieu ont été persécutés, les Juifs haïSf les Chrétiens encore plus (II, 96).

Les Juifs qui ont été appelés à dompter les nations et les rois, ont été esclaves du péché; et les chrétiens, dont la vocation a été à servir et à être sujets, so)it les enfants libres (II, 107).

D'autres citations corroborent, en leurs lieux, les précédentes.

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