CHAPITRE VI
LA MISSION DE JESUS-CURIST. — EFFORTS DE PASCAL POUR IDEN- TIFIER LE CHRIST AVEC LE MESSIE ET POUR RAPPROCHER DE l'esprit ÉVANGÉLIQUE le VÉRITABLE ESPRIT DE LA RELIGION JUIVE.
Le dogme du péché originel enseigne à l'iiomme la cause de sa condition misérable où se reconnaissent des vestiges de grandeur : c'est un être déchu. Mais ce que cet être déchu demande à la religion, ce qu'il en espère, ce qu'il en attend, ce n'est pas seulement de motiver sa condamnation, c'est avant tout de le réhabiliter, de le racheter, de le délivrer, de le sauver. Il ne saurait opérer lui-même son salut, se soustraire lui-même par le mérite aux conséquences de sa faute, car sa volonté a été viciée par celle-ci. Qui donc le rapprochera de Dieu dont elle l'a séparé? Qui le réconciliera avec lui? Ce rédempteur, ce libérateur, ce réparateur, ce sauveur, il l'implore de son propre Créateur offensé, il fait appel à sa clémence, et c'est encore le Dieu des chrétiens qui seul répond à cet appel. Ce Dieu a dabord imprimé dans l'histoire môme de l'humanité des marques de la rédemption en même temps que de la corruption... : tout ce qiCil nous importe de connaître est que nous sommes misérables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus-Christ ; et c^est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre. Ainsi, les deux preuves de la corruption et de la rédemption se tirent des impies,
PREUVES HISTORIQUES UU CHRISTIANISME lo9
gui vivent dans l'indifférence de la religion, et des Juifs qui en sont les ennemis irréconciliables (I, 188),
Les impies qui s'adonnent aveuglement à leurs pajfions, fans connoiftre Dieu & fans fe mettre en peine de le chercher ^ vérifient par eux-mefmes ce fondement de la foy qu'ils combattent^ qui eft que la nature des hommes eft dans la corruption. Et les Juifs, qui combattent fi opiniaftrement la religion chrétienne vérifient encore cet autre fondement de cette mefmefoy qu'ils attaquent, qui eft que Jéfus-Chrifi est le véritable Meffie & quil eft venu racheter les hommes & les retirer de la corruption & de la mifere où ils eftoient, tant par l'ejtat où Von les voit aujourd'hui & qui fe trouve prédit dans les prophéties , que par ces mêmes prophéties qu'ils portent & qu'ils confervent inviolableinent comme les marques auxquelles on doit reconnoitre le Meffie. (Mollmer. I, 293.)
La mission de Jésus-Christ, la rédemption des hommes par sa mort sur la croix, achève de prouver, aux yeux de Pascal, la vérité du christianisme, parce que ce divin secours satisfait à Tune des conditions les plus essentielles que doive remplir la vraie religion. Elle doit indiquer les remèdes à l'impuissance où est le genre humain de rejoindre par lui-môme son Dieu, dont il a été séparé par le péché originel, et elle doit lui prescrire les moyens d'obtenir ces remèdes.
C'est ici que la religion juive entre en conflit avec la religion chrétienne et cesse pour les chrétiens d'être la véritable, car, si les Juifs reconnaissent la nécessité de ces remèdes, ils ne reconnaissent pas que Jésus en soit le dispensateur promis, qu'il soit le Messie annoncé par les prophètes. L'identité de Jésus avec le Messie, que les chrétiens affirment, ils la nient. C'est leur religion qui, selon eux, est la vraie; elle Test par le Décalogue, fondement de la vraie morale, et par son histoire môme, car les preuves que Pascal a tirées jusqu'à présent de considérations historiques sont plus favorables au judaïsme, encore si vivace aujourd'hui, quau christianisme; celui-ci est plus riche sans doute en adeptes, mais par contre, moins ancien.
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Ainsi les Juifs ont sur les chrétiens un double avantage : la priorité dans l'adoration d'un seul Dieu, dans l'inslitution de la justice, non moins indispensable à la vie sociale que la charité, et une durée beaucoup plus longue.
Avant de s'engager dans l'examen approfondi de la doctrine chrétienne, il importe donc de démontrer que Jésus est bien le Messie, qu'il n'est pas seulement le représentant de Dieu, mais Dieu même fait homme, et que l'Evangile est le complément nécessaire du livre sacré des Juifs, de sorte que ces deux monuments forment un témoignage indivisible qui se retourne contre le Judaïsme en faveur du seul Christianisme.
Qu'est-ce, d'abord, que le Messie? Il faut le demandera l'Ancien Testament, aux prophètes surtout, qui indiquent sa mission et annoncent sa venue. Pascal avait réuni un certain nombre d'extraits de la Vulgate qu'il avait choisis ou qu'on lui avait signalés comme probants touchant l'identité de Jésus avec le Messie et touchant la divinité de celui-ci. Nous chercherons dans ces extraits, dont il a traduit la plus grande partie, les données des questions qu'il devait logiquement se poser sur ces points si importants, et le fondement des réponses qu'il y a faites. Nous n'avons nullement la compétence spéciale requise pour discuter la valeur historique et la portée doctrinale de ces documents interrogés par lui, non plus que l'interprétation qu'il en donne; nous nous en remettons là-dessus aux docteurs spéciaux. Nous avons à considérer ici l'enchaînement logique plutôt que la vérité même de ses aperçus qu'a pu fausser une aveugle acceptation des textes, question que nous laissons entière. Par la définition môme du miracle une prophétie et son accomplissement constituent un processus miraculeux, lequel suffît à démontrer l'authenticité et la véracité des Livres Saints.
L'accomplissement des prophéties constaté par les historiens est donc un miracle fondamental qui avère tous ceux que relate la tradition sacrée. Il sensuit que la vérification empirique, d'ailleurs impossible, de ceux-ci est inutile pour en assurer le crédit. Il fallait logiquement que la définition du miracle précédât l'examen critique des prophéties. Cet examen, appliqué aux textes extraits par Pascal, n'est pas attrayant tout d'abord pour un profane. On les étudie toutefois avec un intérêt croissant à mesure qu'on y découvre les préoccupations qui en ont dicté le choix à Pascal.
Il devait être fort soucieux de trouver dans la Bible une indication claire de la nature divine du Messie. Aucun texte ne le renseignait formellement à cet égard. On apprend par les prophéties que le Messie : devait être de Jiida, et quand il n'y aurait plus de roi (II, 28). ... Qu'il serait roi des Juifs et des Gentils (II, 24). Daniel l'appelle prince.
Sache\ donc et entende^. Depuis que la parole sortira pour rétablir et réédijier Jérusalem, jusqu'au prince Messie, il y aura sept semaines et soixante-deux semaines (II, 30, note). Il n'est pas évident par ces textes qu'il soit plus qu'un roi, qu'il participe de l'essence divine. Mais on lit dans Isaïe : qui osera m' accuser? qui se lèvera pour disputer contre moi, et pour m'accuser de péché^ Dieu étant lui-même mon protecteur? (II, 195); et dans Isaïe encore : Lors le Seigneur, qui m'a formé lui-même dès le ventre de ma mère pour être tout à lui, afin de ramener Jacob et Israël, tna dit : Tu seras glorieux en ma présence, et je serai moi-même ta force (II, 193).
Le Messie est donc en communication si intime avec Dieu qu'il participe de la force divine. Il n'en est pas moins encore un simple prophète. Aggée l'atteste explicitement : {Deut., xvni, i6 : « ... En Horeb, au jour oîi vous y étie\ assemblés, et que vous dites : Que le Seigneur ne parle plus lui-même à nous, et que nous ne voyions plus ce Jeu, de peur que nous ne mourions. Et le Seigneur me
Sully Prudhomme. 11
dit : Leur prière est juste : je leur susciterai un prophète tel que vous du milieu de leurs frères, dans la bouche duquel je mettrai mes paroles : et il leur dira toutes les choses que je lui aurai ordonnées; et il arrivera que quiconque n'^obéira point aux paroles qu'il lui portera en mon nom, j'en ferai moi-même le jugement » (II, 197).
Voilà, certes, un prophète singulièrement autorisé, privilégié, mais il n'est pas encore identifié à Dieu. Faut-il reconnaître cette identification dans certains versets d'Isaïe où le Seigneur est présenté comme rachetant lui-môme Israël et Jacob où il est nommé expressément le Rédempteur?
Delevi ut nuhem iniquitates tuas, & quafi nebulam peccata tua, reverfere ad me quoniam redemi te.
44, 23, 24. Laudale cœli quoniam mifericordiam fecit Dominus..., quoniam redemit Dominus Jacob, et Ifrael gloriabitur. Hcec dicit Dominus redemptor tiius & et formater tuus ex utero : Ego suni Dominus faciens omnia & extendens cœlos. Joins, ftabiliens terrani & nullus mecum.
Js. 54, S. In momento indignationis abfcondi faciem meam parumper a te & in mifericordia Jewpiterna mifertus fum fui, dixit redemptor tuus Dominus (Molinier, I, 209.)
Soit que, selon la pure doctrine janséniste, le péché originel ait destitué l'homme de toute aptitude à valoir par lui-môme, à mériter par ses propres œuvres, soit que, selon la doctrine orthodoxe, sa volonté puisse mériter, mais ne le puisse, par elle-même, qu'insuffisamment sans le secours de la grâce, dans tous les cas il ne peut tenir sa rédemption que de Dieu lui-même. Dieu est donc bien son rédempteur, mais Dieu peut, sans cesser de l'être, ne l'être que par procuration, par l'intermédiaire d'une de ses créatures d'élite, à laquelle il a confié la mission de régénérer l'âme humaine. Il peut se faire représenter dans son ministère de rédempteur par un prophète, dispensateur de sa grâce. Telles seraient la personne et le rôle du Messie; dans cette interprétation des paroles d'Isaïe, il ne serait pas Dieu
même. Sa fonction, dans les versets cités plus haut, se borne d'ailleurs à celle d'un roi, à celle que lui attribuent expressément d'autres prophéties, d'autres paroles d'isaïe même (XLIX) : Le Seigneur ma dit encore .Je t'ai exaucé dans les jours de salut et de miséricorde, et je fai établi pour être l'alliance du peuple , et te mettre en possession des nations les plus abandonnées ; afin que tu dises à eaux qui sont dans les chahies : Sorte:{ en liberté; et à ceux qui sont dans les ténèbres : Vene\ à la lumière., et possède^ des terres abondantes et fertiles. Ils ne seront plus travaillés ni de la faim, ni de la soif ni de r ardeur du soleil, parce que celui qui a eu compassion d'eux sera leur conducteur : il les mènera aux sources vivantes des eaux., et aplanira les montagnes devant eux. Voici, les peuples aborderont de toutes parts, d'Orient, d'Occident, d'Aquilon et de Midi. Que le ciel en rende gloire à Dieu; que la terre s'en réjouisse, parce qu'il a plu au Seigneur de consoler son peuple, et qu'il aura enfin pitié des pauvres qui espèrent en lui (II, 194),
Le Messie apparaît, dans ces derniers textes, comme une sorte de Josué destiné à introduire, non plus seulement les Juifs, mais tous les peuples dans une nouvelle terre promise où satisfaction sera enfin donnée aux besoins du corps, aux seuls vœux tout terrestres de l'âme. Il est difficile d'accorder le signalement et le mandat de ce Messie avec le caractère et la mission d'un régénérateur purement spirituel tel qu'il est représenté dans les premiers textes cités.
Pascal reconnaît avec sa franchise accoutumée ces difficultés, cette indétermination touchant la personne divine du Messie et cette ambiguïté touchant sa fonction, quand on s'en lient au sens littéral de l'Écriture, dans l'Ancien Testament. Mais il n'en est ni surpris ni découragé : Les prophéties doivent être inintelligibles aux impies, Dan. xii ; Osée, ult. 10; mais intelligibles à ceux qui sont bien instruits (II, 26).
Il sait que ce mélange d'obscurité et de lumière est une suite du péché originel.
Le discerneraenl du vrai sens, c'est-à-dire, pour Pascal, de celui qui seul peut identifier Jésus avec le Messie exige autant de bonne volonté que de sagacité.
La création et le déluge étant passés^ et Dieu ne devant plus détruire le monde, non plus que le recréer, ni donner de ces grandes marques de lui, il commença d'établir un peuple sur la terre, formé exprès, qui devait durer jusqu'au peuple que le Messie formerait par son esprit (I, 205).
Voilà le ministère du Messie indiqué, mais non défini. Quel est, en effet, cet esprit? Est-ce l'esprit juif, qui vise à la prospérité terrestre par l'observation de la loi, ou l'esprit chrétien, qui poursuit la félicité spirituelle par la perfection intérieure? Le sens littéral des prophéties n'est, dans beaucoup, inspiré que du premier et il faut, coûte que coûte, en tirer un sens contraire exclusivement animé du second et applicable à toutes, sinon Jésus ne serait pas le Messie; à plus forte raison ne serait-il pas Dieu et c'est le Judaïsme qui serait la vraie religion.
La mission de" Jésus-Christ et celle du Messie ont une même raison d'être, le péché originel. La tradition en est indéniable et abondante chez les Juifs :
Tradition ample du péché originel selon les Juifs.
Sur le mot de la Genèse, viii (21). [La composition du cœur de l'homme est mauvaise dès son enfance.) R. Moïse Haddarschan : Ce mauvais levain est mis dans l'homme dès l'heure où il est formé. Massechet Succa : Ce mauvais levain a sept noms dans IL^criture. Il est appelé mal, prépuce, immonde, ennemi, scandale, cœur de pierre, aquilon; tout cela signifie la malignité qui est cachée et empreinte dans le cœur de l'homme (II, 181).
Pascal cite ici plusieurs autres témoignages de la tradition juive relatifs à la malignité de l'homme, mauvais levain déposé en lui dès sa naissance.
Le christianisme est issu de la religion juive par le concept de la divinité unique et personnelle que celle-ci lui a légué et aussi par la morale de Jésus, morale foncièrement altruiste dont le germe avait pu être déposé dans son cœur
PREUVES HISTORIQUES DU CHRISTIANISME lOn
parla lecture des plus grands prophètes d'Israël. Aussi la disparate est-elle étrang-e entre le caractère du peuple juif tel que la Bible nous le révèle et Texquise douceur, la tendre charité qui respire dans les Évangiles. Ce contraste est choquant et l'on comprend que Pascal, désireux de rendre inlimement solidaires l'ancienne religion et la nouvelle, ail eu à cœur d'en faire ressortir le plus possible les analogies secrètes voilées par leurs apparentes dissemblances. C'est, nous le croyons, à cet effet, qu'il a si complaisamment relevé dans un long fragment ce qu'il y a d'essentiel dans la religion des Juifs sous les dehors qu'elle affecte dans ses rites et certaines de ses traditions. Voici ce fragment :
La religion des Juifs semblait consister essentiellement en la paternité d^ Abraham, en la circoncision, aux sacrifices, aux cérémonies, en l'arche, au temple, en Hiérusalem, et enfin en la Loi et en V Alliance de Moïse.
Je dis qu'elle ne consistait en aucune de ces choses, mais seulement en l'amour de Dieu, et que Dieu réprouvait toutes les autres choses.
Que Dieu n'acceptait pas la postérité d'Abraham.
Que les Juifs seront punis de Dieu comme les étrangers, s'ils Voffensent, Deut. viii, 19 ; « Si vous oublie^ Dieu, et que vous suivie\ des dieux étrangers, je vous prédis que vous périre\ de la même manière que les nations que Dieu a exterminées devant vous. »
Que les étrangers seront reçus de Dieu comme les Juifs, s'ils l'aiment. Is. lvi, 3 ; « Que l'étranger ne dise pas : Le Seigneur ne me recevra pas. Les étrangers qui s'attachent à Dieu seront pour le servir et l'aimer : je les mènerai en ma sainte montagne, et recevrai d'eux des sacrifices; car ma maison est la maison d'oraison. »
Que les vrais Juifs ne considéraient leur mérite que de Dieu, et non d'Abraham. Is. lxiii, i6 : « Vous êtes véritablement notre père, et Abraham ne nous a pas connus, et Israël n'a pas eu de connaissance de nous; mais c'est vous qui êtes notre père et noire rédempteur » (II, 56).
Il importe de constater que l'autographe de cet article porte en titre : Pour montrer que les vrais Juifs et les vrais Chrétiens nont qu'une même religion. Ajoutons à ces témoignages les suivants :
Qiii jugera de la religion des Juif s par les grossiers, la connaîtra mal. Elle est visible dans les saints livres, et dans la tradition des prophètes, qui ont asse\fait entendre qu'ils n'entendaient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans V Evangile, les apôtres et la tradition; mais elle est ridicule dans ceux qui la traitent mal.
Le Messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand prince temporel. Jésus-Christ, selon les Chrétiens charnels, est venu nous dispenser d'aimer Dieu, et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous. Ni l'un ni l'autre n'est la religion chrétienne, ni juive. Les vrais Juifs et les vrais Chrétiens ont toujours attendu un Messie qui les ferait aimer Dieu, et, par cet amour, triompher de leurs ennemis (I, 210).
« Fac secundum exemplar quod tibi ostensum est in
monte. » La religion des Juifs a donc été formée sur la
ressemblance de la vérité du Messie; et la vérité du Messie
a été reconnue par la religion des Juifs, qui en était la
.figure.
Dans les Juifs, la vérité n'était que figurée. Dans le ciel, elle est découverte. Dans l'Eglise, elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure (I, 210).