‹ La vraie religion selon Pascal; recherche de l'ordonnance purement logique de ses Pensées relatives à la religion. Suivie d'une analyse du Discours sur les passions de l'amourChapitre 23 sur 40 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

NÉCESsnÉ d'admettre que les textes sacrés relatifs au

MESSIE COMI'ORTENT DEUX INTERPRÉTATIONS DIFFÉRENTES; qu'ils ont a la fois un SENS LITTÉRAL, TOUT MATÉRIEL, ET UN SENS SPIRITUEL; IL FAUT, EN UN MOT, QUE LES PROPHÉTIES SOIENT FIGURATIVES. — IMPORTANCE DE LA PERSONNE ET D ELA MISSION DE JÉSUS -CURIST. — IL RÉSULTE DU CARACTÈRE FIGU- RATIF DES PROPHÉTIES UNE EXTENSION DANS LE PASSÉ, UNE PRÉ- EXISTENCE VIRTUELLE DU ' CHRISTIANISME A SON AVÈNEMENT DÉCLARÉ ET VISIBLE. — CARACTÈRE MIRACULEUX ET d'AUTANT PLUS PROBANT DES PROPHÉTIES FIGURATIVES.

La nécessité de mettre en harmonie le sens littéral de toutes les prophéties avec l'esprit évangélique détermina la tendance à ne voir dans l'Ancien Testament qu'un symbole du Nouveau. Pascal ne pouvait mieux faire que d'y céder, car cette conception permet seule d'identifier le Christ au Messie, et elle répond d'ailleurs à l'idée singulièrement haute qu'il se faisait du rôle de Jésus-Christ dans l'histoire universelle. Sa préoccupation dominante est de lui tout rapporter : Jésus- Christ est l'objet de tout et le centre où tout tend. Qui le connaît, connaît la raison de toutes choses (I, loi).

Partant la religion chrétienne, qui est son œuvre, doit subordonner toute l'histoire humaine; on ne saurait en exagérer l'importance, tous les événements s'y rattachent. Elle est la cause finale du passé depuis le péché originel qui l'a rendue indispensable au salut du genre humain jusqu'à la naissance du Sauveur. L'histoire du Judaïsme

est prescrite par celle du Christianisme. Celui-ci. avant d'éclore. avec Tenfant Jésus, au sein de la vicr^^e .Marie, germait déjà dans celui-là depuis le jour où Adam et Eve furent chassés du Paradis terrestre, et n'a cessé de travailler obscurément l'humanité par sa germination jusqu'à son éclosion. Et de même que la plante est d'avance virtuellement figurée dans la graine, toute l'histoire chrétienne est tracée d'avance dans l'histoire juive pour qui sait l'y déchiffrer; tous les principaux événements de l'une ont leurs figures dans l'autre. Des deux Testaments l'Ancien n'est que le reflet rétrospectif du Nouveau, de sorte qu'il l'annonce et qu'ainsi une figure est en réalité une prophétie, une prophétie par un fait. Cette prophétie-là ne pouvait être entendue par les Juifs, môme contemporains du fait; elle ne devait témoigner de la vérité chrétienne que pour les contemporains du Christ et les peuples futurs. Réciproquement les prophéties proprement dites, révélations verbales de l'avenir conservées dans l'Écriture sainte, sont des figures en tant que la venue du Christ, rédempteur spirituel, y est annoncée par la prédiction de la venue du Messie, roi temporel.

Les extraits suivants des Pensées mettent bien en lumière le caractère universel que Pascal attribue dans le temps et dans l'espace à l'importance de Jésus-Christ :

Voilà quelle a été la préparation à la naissance de Jésus- Christ, dont l'Evangile devant être cru de tout le monde, il a fallu non seulement qu'il y ait eu des prophéties pour le faire croire, mais que ces prophéties fussent par tout le monde, pour le faire embrasser par tout le monde (II, 21).

Quand un seul homme aurait fait un livre des prédictions de JÉsus-CuRiST, jjowr le temps et pour la manière, et que Jésus-Christ serait venu conformément à ces prophéties, ce serait une force infnie. Mais il y a bien plus ici. C'est une suite d'hommes, durant quatre mille ajis, qui, constamment et sans variation, viennent, l'un ensuite de l'autre, prédire ce même avènement. C'est un peuple tout entier qui l'annonce, et qui subsiste depuis quatre mille années, pour

rendre en corps témoignage des assurances qu'ils en ont, et dont ils ne peuvent être divertis par quelques menaces et persécutions qu'on leur fasse : ceci est tout autrement considérable (II, 22).

Et il est arrivé, selon la prédiction, qu'en la quatrième monarchie, avant la destruction du second temple, etc., les Païens enfouie adorent Dieu et mènent une vie angélique; les filles consacrent à Dieu leur virginité et leur vie; les hommes renoncent à tous plaisirs. Ce que Platon na pu persuader à quelque peu d'hommes choisis et si instruits, une force secrète le persuade à cent millions d'hommes ignorants., par la vertu de peu de paroles.

Les riches quittent leur bien., les enfants quittent la maison délicate de leurs pères pour aller dans V austérité d'un désert., etc. [voye^ Philon juif). Qu'est-ce que tout cela? C'est ce qui a été prédit si longtemps auparavant. Depuis deux mille années, aucun païen n'avait adoré le Dieu des Juifs: et dans le temps prédit, la foule des païens adore cet unique Dieu. Les temples sont détruits, les rois mêmes se soumettent à la croix. Qu'' est-ce que tout cela? c'est l'esprit de Dieu qui est répandu sur la terre. {Nul païen depuis Moïse jusqu'à Jésus-Christ, selon les rabbins mêmes. La foule des païens, après Jésus-Christ, croit en les livres de Moïse et en observe l'essence et l'esprit, et n'en rejette que l'inutile) (II, 23).

« Effundam spiritum meum. » Tous les peuples étaient dans l'infidélité et dans la concupiscence; toute la terre fut ardente de charité. Les princes quittent leurs grandeurs; les filles souffrent le martyre. D'oii vient cette force? C'est que le Messie est arrivé. Voilà l'effet et les marques de sa venue {\\,1'i).

Il est prédit. . .

Qu'il enseignerait aux hommes la voie parfaite {Is., II, 3).

Et jamais il n'est venu, ni devant ni après, aucun homme qui ait enseigné rien de divin approchant de cela (II, 24).

Qu'il serait roi des Juifs et des Gentils {Ps. lxxi, 11).

Et voilà ce roi des Juifs et des Gentils^ opprimé par les uns et les autres qui conspirent à sa mort, dominateur des uns et des autres, et détruisant^ et le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en était le centre, dont il fait sa première église, et le culte des idoles dans Rome, qui en était le centre et dont il fait sa principale église (II, 24).

En JÉsus-CnniST toutes les contrariétés sont accordées (II, 7).

La connaissance de Dieu sans celle de sa misère fait l'orgueil. La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connaissance de Jésus-Cdrist fait le milieu, parce que nous y trouvons et Dieu et notre misère (II, 62).

Mais par Jésus-Curist et en Jésus-Curist, on prouve Dieu, et on enseigne la morale et la doctrine. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes (II, 62).

Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus- Curist, inais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Cdrist. Nous ne connaissons la vie, la mort, que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c'est que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes (II, 63).

Sans Jésus-Christ, il faut que l'homme soit dans le vice et dans la misère; avec Jésus-Curist, V homme est exempt de vice et de misère. En lui est toute notre vertu et toute notre félicité. Hors de lui, il Ji'y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort, désespoir {U, 63).

Les rois di la terre s'unissent pour abolir cette religion naissante, comme cela avait été prédit : « Quarefremuerunt gentes. Reges terrœ adversus Christum. » Tout ce qu'il j^ a de grand sur la terre s'unit, les savants, les sages, les rois. Les uns écrivent, les autres condamnent, les autres tuent. Et, nonobstant toutes ces oppositions, ces gens simples et sans force résistent à toutes ces puissances, et se soumettent même ces rois, ces savants, ces sages, et ôtent l'idolâtrie de toute la terre. Et tout cela se fait par la force qui l'avait prédit (II, 25).

// devait lui seul produire un grand peuple, élu, saint et choisi; le conduire, le nourrir, r introduire dans le lieu de repos et de sainteté; le rendre saint à Dieu; en faire le temple de Dieu, le réconcilier à Dieu, le sauver de la colère de Dieu, le délivrer de la servitude du péché, qui règne visiblement dans V homme ; donner des lois à ce peuple, graver ces lois dans leur cœur, s'offrir à Dieu pour eux, se sacrifier pour eux, être une hostie sans tache, et lui-même sacrificateur, devant s'offrir lui-même, son corps et son sang, et néanmoins offrir pain et vin à Dieu.

Prophéties : « Transfixerunt ». Zach. xii, 10 (II, 27).

... Sauveur, père, sacrificateur, hostie, nourriture, roi, sage, législateur, affligé, pauvre, devant produire un peuple quil devait conduire, et nourrir, et introduire dans sa terre... (II, '11).

... jÉsus-CuBiST, que les deux Testaments regardent, V Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle; tous deux comme leur centre (II, 18).

Sans Jésus-Curist le monde ne subsisterait pas; car il faudrait, ou qu'il fût détruit, ou qu'il fût comme un enfer (II, 03).

L'interprétation des Livres Saints conduit à une définition précise des sens qu'on attache au texte sacré'. 1° C'est en premier lieu le sens verbal ou littéral. Ce sens est le premier que le vocabulaire employé confère immédiatement à la phrase. C'est le sens qu'il s'agit , dans tous les cas , d'interpréter. Il est le sens propre (juand le texte n'en comporte pas d'autre, il est le sens figuré ou métaphorique, si le texte en comporte deux dont le rapport soit tel qu'ils aient des caractères communs plus ou moins abstraits (allégories, symboles, paraboles). Ce rapport est celui de signe naturel à chose signifiée; quand il n'y a rien de commun entre ces deux termes, le signe est purement conventionnel.

2" C'est en second lieu le sens qu'on appelle typique.

l. Le canevas des définilions qui suivent nous a été fourni par l'édilion de Va\>\u\ Gullilin (j). 158, 159 et 160).

Dans ce cas les mots ont deux sens signifiant deux choses différentes dont le rapport est encore celui de signe naturel à objet signifié, mais qui ont toutes deux une existence historique. Ce sont deux événements réels dont l'un littéralement et immédiatement exprimé sert d'expression indirecte à l'autre. Il y a trois sortes de sens typiques : 1° le prophétique^ annonce d'un fait futur, touchant l'œuvre ou la personne du Messie et figuré par un fait présent, qui en est le type (c'est \q figuratif à& Pascal); 2° le tropologique lorsque le sens a trait à une règle ou à un enseignement d'ordre moral ; 3° Vanagogique, lorsqu'il concerne de près ou de loin la vie future. Le qualificatif typique a été adopté par les théologiens pour remplacer les mots mystique^ allégorique, figurai^ figuratifs spirituel qui faisaient équivoque.

La théorie des figures et des prophéties, instituée par saint Paul, a été acceptée par Pascal avec empressement. Elle crée entre la religion juive et la chrétienne la plus étroite solidarité possible, bien plus précieuse que la simple succession historique delà seconde à la première, succession de l'effet à la cause efficiente, qui pourrait n'avoir rien de miraculeux ni, par suite, de péremptoirement probant. Comment douter, au contraire, de la vérité du christianisme qui apparaît ainsi dilaté en arrière jusqu'à la création du monde. Il y gagne, pour ainsi dire, une durée double; et le miracle de son établissement éclate dans la subordination du passé à l'avenir, renversement, en sa faveur, de la loi du déterminisme. Elevé au rang de cause finale, il prend la valeur d'une forme vivante, dont le type, prescrit d'avance, ne procède pas de rencontres fortuites comme le font, pour une si grande part, la suite et la trame des événements tout humains.

Ainsi le vieux Testament est un chiffre (II, 184). La figure y est prophétique, la prophétie y est figurative. Par ce double caractère le témoignage fourni par le judaïsme au christianisme est miraculeux et assure à celui-ci un fondement inébranlable.

Ce sont les prophéties accomplies qui caractérisent de la façon la plus frappante Vcnchainement tout divin dont parle Pascal I, 214). Leur efficacité probante est double, en eiîel, mais à la condition d'y reconnaître deux sens concomitants :

Pour prouver tout d'un coup les deux, il ne faut que voir si les prophéties de Vun sont accomplies en l'autre (II, 2).

Pour examiner les prophéties, il faut les entendre; car, si on croit qu'elles n'ont qu'un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu; mais si elles ont deux sens, il est sûr qu'il sera venu en Jésus-Christ. Toute la question est donc de savoir si elles ont deux sens (II, 2).

T C'eft comme ceux entre le/quels il y a un certain langage ohfcur.

Ceux qui nentendroyenl pas cela ny comprendroyent qu'un fot fens (MoLixiER, I, 243).

Or Pascal reconnaît ... Que l Ecriture a deux sens, que Jésus-Christ et les apôtres ont donnés, dont voici les preuves (II, 200).

(11 les énumère sans les développer, sommairement). 1° Preuve par l'Ecriture même. 2° Preuve par les rabbins. Moïse Maymon dit qu'elle a deux faces, et que les prophètes n'ont prophétisé que Jésus-Christ. 3° Preuves par la cabale. 4° Preuves par l'interprétation mystique que les rabbins même donnent à l'Ecriture. 5^* Preuves par les principes des rabbins, qu'il y a deux sens.

Qiiily a deux avènements du Messie, glorieux ou abject, selon leur mérite; que les prophètes n'ont prophétisé que du Messie. La loi n'est pas éternelle, mais doit changer au Messie. Qu'alors on ne se souviendra plus de la mer Rouge; que les Juifs et les Gentils seront mêlés. (II, 200.)

On remarquera qu'en empruntant aux rabbins leurs preuves il manifeste son dessein de puiser dans l'arsenal môme de la critique juive des armes contre les objections des Juifs à la vérité de la doctrine chrétienne. Il constate, en outre, que la prospérité de la synagogue est subor-

donnée dans l'histoire aux intérêts de l'Église : La synagogue ne périssait points parce qu'elle était la^gure, mais parce qu'elle n'était que la figure^ elle est tombée dans la servitud'. La figure a subsisté jusqu'à la vérité, afin que l'Eglise fût toujours visible^ ou dans la peinture qui la promettait, ou dans Veffet (II, 2).

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