‹ La vraie religion selon Pascal; recherche de l'ordonnance purement logique de ses Pensées relatives à la religion. Suivie d'une analyse du Discours sur les passions de l'amourChapitre 26 sur 40 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ORDRE DES PENSEES DE PASCAL QUI MANIFESTENT LES DEGRES d'importance qu'il ATTRIBUAIT AUX PROPHÉTIES, AUX FIGURES ET AUX MIRACLES.

Nous allons examiner, dans Tordre qui les éclaire rautuellemenl, les Pensées où Pascal exprime son sentiment assez complexe sur la valeur probante des prophéties. Il définit la révélation prophétique : Prophétiser, c'est parler de Dieu^ non par preuve du dehors^ mais par sentiment intérieur et immédiat (II, 183).

Une prophétie est donc une révélation, sans intermédiaire, parlant, la plus sûre possible, qui, par l'accomplissement du fait révélé, devient de particulière générale, d'individuelle universelle. La relation établie entre l'esprit du prophète et l'événement futur qu'il annonce, la prévision, en un mot, n'étant explicable par aucun des procédés ordinaires de la nature, est à ce titre surnaturelle, il s'ensuit que la prophétie est l'effet d'une intervention spéciale de Dieu dans l'ordre qu'il a établi dès la création du monde, c'est-à-dire en réalité un miracle, bien que dans les Livres Saints la prophétie ne soit pas appelée miracle, comme Pascal l'a remarqué lui-môme (11,68). Le miracle constaté prouve du môme coup la véracité du prophète, la vérité de la religion qu'il professe, et, par suile, celle du Dieu qui l'a suscité. C'est, avec la conservation merveilleuse de la religion judteo-chrétienne à travers des épreuves séculaires, le plus probant de tous les miracles. Tous les autres ne

sont incontestables que pour les témoins oculaires, et encore ceux-ci peuvent-ils craindre d'avoir été les jouets d'une hallucination ou d'une supercherie; une prédiction vérifiée par l'événement ne laisse place à aucun doute pour personne. Son accomplissement garantit, en efl'et, tout ensemble et que le prophète était sincère et qu'il n'était pas dupe de son imagination ou de ses sens. Qu'un homme entende ou croie entendre en son for intime le verbe divin, cette révélation ne vaut que pour lui ; les autres ont le droit de n'y voir qu'une illusion, de suspecter même sa bonne foi. Mais si cette parole intérieure annonce un événement futur, il deviendra possible de la contrôler et, si l'événement qu'elle prédit se réalise, il faudra bien la reconnaître d'origine surnaturelle, divine. Aussi Pascal altache-t-il à la prophétie uue souveraine importance :

La plus grande des preuves de Jésus-Curist sont les prophéties... V événement qui les a remplies est un miracle subsistant depuis la naissance de lEglise jusques à la fin (II, 21).

La prophétie accomplie suppose la révélation que Dieu a faite au prophète de l'événement futur et la réalisation de celui-ci. Mais il faut que la réalisation du fait soit certaine, qu'elle puisse être considérée comme historiquement établie par des témoignages irréfragables. Les contemporains qui y ont assisté en sont certains, mais les hommes qui sont nés longtemps après ne peuvent la connaître que par la tradition orale ou écrite transmise depuis ceux-là jusqu'à eux, et ne sauraient l'accepter sans l'avoir soumise à un examen critique d'autant plus sévère que la question du surnaturel est engagée dans cette question de fait. Une prédiction véridique à très longue échéance constitue un phénomène si extraordinaire, qu'il n'est permis d'y croire et de l'enseigner qu'avec précaution, après avoir prévenu et dissipé tout soupçon d'erreur ou de fraude. Assurément, si la prophétie était toujours formulée en termes explicites et précis, et qu'ainsi l'événement prédit fût désigné sans confusion possible, elle serait trop aisée à vérifier pour qu'on

pût s'y tromper ou en falsifier la preuve. Mais tel n'est point le cas des prophéties de l'Ancien Testament. Les termes en sont figurés et élastiques; point assez, sans doute, pour en permettre une application tout arbitraire aux faits historiques, assez toutefois pour que les intéressés en puissent solliciter l'adaptation à des faits qui s'y prêtent sans y être manifestement conformes.

Le temps, prédit par l'état du peuple juif ^ par Vétat du peuple païen, par Vétat du temple, par le nombre des années. Il faut être hardi pour prédire une même chose en tant de manières (II, 22).

Oui, mais la seule prédiction précise, le nombre des années, n'a pu se vérifier.

Les jo semaines de Daniel sont équivoques pour le terme du commencement, à cause des termes de la prophétie; et pour le terme de la fin, à cause des diversités des chronologistes. Mais toute cette différence ne va qu'à 200 ans

Pascal s'en contente; c'est ce qu'on appelle : faire contre fortune bon cœur.

On Ji entend les prophéties que quand on voit les choses arrivées (II, 179). Cette remarque est alarmante. Il serait invraisemblable que rien de tout cela ne l'eût inquiété. Il a beau savoir que le péché originel interdit la pleine lumière ou même, selon la doctrine janséniste, toute lumière à lintelligence humaine déchue, et qu'ainsi toute adhésion au fondement de la religion doit impliquer un acte de foi, néanmoins, dans la part plus ou moins restreinte concédée par la foi à la raison, il apporte les invincibles habitudes d'esprit du savant et ne se dissimule pas l'incertitude qui naît de l'indétermination essentielle aux termes de toute prophétie. D'ailleurs, nous avons vu précédemment qu'il en fait l'aveu : Les prophéties, les miracles mêmes ne sont pas de telle nature qu'on puisse dire qu'ils sont absolument convaincants (11, 90). Mais la foi aura le dernier mot; de ce que l'obscurité dans les prophéties est inévitable il ne conclut pas que toute clarté y manque au

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point d'empêcher d'y croire. Il suffit qu'on ne puisse dire que ce soit être sans raison que de les croire (II, 90); la foi fait le reste. La mission secourablede la foi a môme sur le jugement une influence préventive. C'est elle, à coup sûr, qui prémunit inconsciemment Pascal contre la tentation de se demander si, par hasard, le Nouveau Testament, dont la rédaction n'est pas homogène et a été précédée d'une assez longue tradition orale, ne serait point un récit tout ensemble étrangement composite et pieusement artificiel de la vie du Christ, arrangée peu à peu de manière à s'accommoder aux prophéties de l'Ancien Testament. Une pareille idée, fût-ce en tant que simple hypothèse, a quchjue chose de sacrilège qui répugne à sa piété de chrétien et devait l'interdire môme à sa scrupuleuse défiance de savant; elle ne s'est même pas présentée à son esprit. La critique moderne, surtout la critique allemande du milieu du siècle dernier, complètement affranchie du mysticisme, pouvait seule l'émettre et la discuter. Elle semble depuis lors avoir perdu beaucoup de terrain. Notre incompétence nous dispense de l'adopter comme de la rejeter; nous remarquons seulement que Pascal n'a pas trouvé dans son génie une initiative qui lui permît môme de se placer au point de vue que nous mentionnons. Sans aller jusque-là le libre examen lui était bien difficile.

Le plus puissant esprit scientifique, circonvenu par les mille influences de l'hérédité et du milieu social, est exposé à perdre de son indépendance et de sa largeur. Il voit plus directement et plus loin que le vulgaire, mais son horizon est fatalement rétréci par les œillères qu'il lient, à son insu, de ses ancôtres et de ses contemporains. Sans doute c'est le propre du génie de changer, de renouveler le point de vue accoutumé, comme aussi de pénétrer à fond ce qu'il regarde; mais l'un est peut-être plus difficile encore que l'autre, et le regard de Pascal était peut-être plus pénétrant qu'étendu, car il n'a point, comme Descartes et Leibnitz, inventé en géométrie de grande méthode. Quoi qu'il en soit, son aveu précité, si l'on tient compte de son

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préjugé favorable au christianisme, atteste en lui, sinon une hardiesse, du moins une droiture de critique plus forte que rinclinalion du cœur. Ce (jui le rassure, c'est que l'avènement de Jésus-Christ n'a pas été prédit ^oz/r le temps et pour la manière, par un homme seulement, et ce serait déjà d'une /orce iiî/îfîie (II, 22), mais qu'il l'a été par une suite d'hommes, durant quatre mille ans, malgré toutes sortes de menaces et de persécutions : Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger (II, 107).

C'est, en outre, que les prophéties ont été distribuées par tous les lieux & conservées dans tous les temps {Mouler, 1, 199), pour faire croire de tout le monde l'Évangile; et que ce concert n'a point été un elTet du hasard, car il a lui-même été prédit. Voilà bien des raisons d'écarter toute supposition d'erreur et de fraude ; ces raisons suffisent, du moins, à étayer la croyance, à justifier la foi. Mais, dira-t-on, si la foi a besoin de quelque fondement rationnel, si elle doit s'appuyer sur autre chose que sur elle-même, ne cesset-elle pas par cela même d'être un moyen de connaître réellement distinct et indépendant de la raison? Ne perd-elle pas sa vertu même, qui lui permet précisément de s'en passer, et sa fonction propre qui est de la suppléer? Pascal semble importuné par cette contradiction impliquée dans l'usage d'une preuve empirique, telle que l'accomplissement d'une prophétie, pour communiquer la foi. Cette preuve est, au fond, une concession faite aux dépens de celle-ci à la raison, puisqu'elle a pour but de convaincre et non de toucher. C'est le propre de la foi chrétienne d'être un pur don de Dieu, de ne pas se communiquer par le raisonnement. Les autres religions ne disent pas cela de leur foi; elles ne donnaient que le raisonnement pour y arriver, qui n'y mène pas néanmoins (II, 158).

Le vrai croyant est celui qui adhère au christianisme par un élan immédiat du cœur. Tout ce qui s'interpose entre le cœur et son divin objet, tout témoignage intermédiaire le distrait de sa fonction et l'usurpe. Pascal ne nous

révèle-t-il pas sa pensée intime sur ce point, dans le iVa{^ment suivant, qui au premier abord déconcerte :

Les prophéties citées dans l'Evangile, vous croye:{ qu'elles sont rapportées pour vous faire croire. Non; c est pour vous éloigner de croire (II, 52.) Elles dispensent, en effet, de l'acte de foi, C'est dans le môme esprit, nous l'avons déjà signalé, qu'il dit ailleurs : Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner [U, 158).

Les prophéties et les miracles rendent, en effet, l'acte de foi proprement dit superflu, puisque ces preuves empiriques suffisent à déterminer l'adhésion au christianisme.

Malgré tout, en se considérant d'abord comme isolé dans l'infini et livré aux seules ressources naturelles de Tintelligence humaine, en se mettant à la place de ceux qu'il se proposait de convertir, Pascal a bien été obligé de donner le pas à la preuve empirique sur la pure inspiration de la foi. Il a dû s'appliquer uniquement à mettre en lumière tout ce que les prophéties ont de probant en faveur de la religion qui lui semblait la plus digne d'examen et de crédit. Ajoutons qu'il admire en savant la divine ordonnance de cette démonstration dont il adore en chrétien l'auteur : ... Plus je les examine, plus j'j^ trouve de vérités.

Je trouve cet enchaînement, cette religion toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets (I, 214).

Ce jugement est le fruit de sa critique; son enthousiasme est ici réfléchi, procédant de sa raison; de sa raison, non de sa foi. Mais il ne prétend pas que le raisonnement suffise à la conversion de l'incrédule. II semble craindre de rendre ainsi l'acte de foi inutile et il insiste avec une vigueur singulière sur la vertu de la croix pour toucher les Ames :

Cette religion si grande en miracles {saints Pères irréprochables; savants et grands, témoins, martyrs, rois [David] établis; Isaïe, prince du sang) ; si grande en science ; après avoir étalé tous ses miracles et toute sa sagesse, elle

réprouve tout cela et dit qu'elle fi' a ni sagesse ni signes, mais la croix et la folie. Car ceux qui par ces signes et cette sagesse ont mérité votre créance, et qui vous ont prouvé leur caractère, vous déclarent que rien de tout cela ne peut vous changer, et nous rendre capables de connaître et aimer Dieu, que la vertu de la folie de la croix, sans sagesse ni signes; et non point les signes sans cette vertu. Ainsi notre religion est folle, en regardant à la cause effective, et sage en regardant à la sagesse qui jr prépare (II, 200).

Telle qu'elle est, elle communique la vie à ses adeptes.

La foi reçue au baptême est la source de toute la vie des chrétiens et des convertis.

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