CHAPITRE III
SUR LA. DOUBLE PERSONNE, DIVINE ET HUMAINE, DE JESUS. — COM- MENT IL SE MANIFESTE AUX HOMMES : PAR QUELS TÉMOIGNAGES. — PROPORTION DE l'ÉCLAT ET DE l'OBSCURITÉ OU IL A VÉCU. — PSYCUOLOGIE DE JÉSUS : TROIS ORDRES IRRÉDUCTIBLES DE VALEUR : LES CHOSES CORPORELLES, LA PENSÉE, LA CHARITÉ. — LA NATURE ET LA MISSION DE JÉSUS CORRESPONDENT A LA GRANDEUR ET A LA MISÈRE DE l'homme DÉCHU. — LA RESPONSABILITÉ DU LIBÉRATEUR DANS LE DOGME DE LA RÉDEMPTION.
Pascal devait s'attacher à caractériser la personne du Rédempteur, à en faire concorder tous les traits avec les marques de la chute originelle dans l'homme et avec les suites de cette chute dans la condition humaine et dans les événements terrestres, figuratifs de l'œuvre messianique. Il fallait que la psychologie et la vie du Christ fussent exceptionnelles afin de le rendre reconnaissable entre tous et il fallait pourtant que cette exception fût assez dissimulée pour expliquer l'aveuglement et l'animosité de ses concitoyens juifs et pour rendre méritoire la foi en lui; il fallait montrer du miracle probant et du mystère aussi dans l'ùme et les actes du Messie.
C'est ce qu'a fait Pascal en des morceaux admirables d'ingéniosité et de précision.
D'abord il convient d'écarter tout témoignage de source diabolique touchant la mission de Jésus :
Jésus-Curist n'a point voulu des témoignages des démons,
ni de ceux qui n'avaient pas vocation ; mais de Dieu et Jean- Baptiste {II, 9S).
Si le diable favorisait la doctrine qui le détruit, il serait divisé, comme disait Jésus-Christ. 6"/ Dieu favorisait la doctrine qui détruit l'Église, il serait divisé : « Omne regnum divisum », etc. [Luc, xi, 17.] Car Jésus-Christ agissait contre le diable et détruisait son empire sur les cœurs, dont V exorcisme est la figuration, pour établir le royaume de Dieu. Et ainsi il ajoute : « Si in digito Dei », etc., « Regnum Dei ad vos », etc. (II, 199).
Annoncé par le Précurseur, Jésus se fait ensuite connaître par lui-môme. Dans quelle mesure et dans quelles conditions? Il est seul à la fois prédit et prédisant :
Les prophètes ont prédit, et n'ont pas été prédits. Les saints ensuite prédits, non prédisants. Jésus-Christ prédit et prédisant (II, 18).
Quel homme eut jamais plus d'éclat! Le peuple juif tout entier le prédit, avant sa venue. Le peuple gentil Vadore, après sa venue. Les deux peuples gentil et juif le regardent comme leur centre. Et cependant quel homme jouit jamais moins de cet éclat. De trente-trois ans, il en vit trente sans paraître. Dans trois ans, il passe pour un imposteur; les prêtres et les principaux le rejettent; ses amis et ses plus ■ proches le méprisent. Enfin, il meurt trahi par im des siens, renié par l'autre, et abandonné par tous.
Quelle part a-t-il donc à cet éclat? Jamais homme n'a eu tant d'éclat; jamais homme n'a eu plus d'ignominie. Tout cet éclat n'a servi qu'à nous, pour nous le rendre reconnaissable ; et il n'en a rien eu pour lui (II, 17).
La valeur morale de Jésus-Christ est d'un ordre surnaturel :
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infime des esprits à la charité, car elle est surnaturelle (II, 15).
De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouve-
ynent de vraie charité; cela est impossible^ et d'un autre ordre, surnaturel (II, IG). C'est pourquoi : // est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse est du même ordre duquel est la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur abandon, dans sa secrète résurrection, et dans le reste, on la verra si grande, qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse qui ny est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s'il n'y en avait pas de spirituelles ; et d'autres qui n admirent que les spirituelles, comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus hautes dans la Sagesse (II, 16).
Pascal admire, dans la parole de Jésus-Christ, la clarté jointe à la naïveté :
Jésus-Christ a dit les choses grandes si simplement, qu'il semble qu'il ne les a pas pensées; et si nettement néanmoins, qu'on voit bien ce qu'il en pensait. Cette clarté, jointe à cette naïveté, est admirable (II, 17).
Il résume et définit dans les Pensées suivantes l'œuvre de Jésus :
jÉsus-CnRiST, /zor^ duquel toute communication avec Dieu est ôtée : « Nemo novit Patrem, nisi Filius, et cui voluerit Filins revelare » (II, 61).
Jésus-Christ n 'a fait autre chose qu' apprendre aux hommes qu'ils s'^aimaient eux-mêmes, quHls étaient esclaves, aveugles, malades, malheureux et pécheurs; qu'il fallait qu'il les délivrât, éclairât, béatifiât et guérit; que cela se ferait en se haïssant soi-même, et en le suivant par la misère et la mort de la croix (II, 4).
... Alors jÉsus-CuBisT vient dire aux hommes qu'ils n'ont point d'autres ennemis qu'eux-mêmes', que ce sont leurs passions qui les séparent de Dieu; qu'il vient pour les détruire, et pour leur donner sa grâce, afin de faire d'eux tous une église sainte ; qu'il vient ramener dans cette église les païens
et les Juifs; qu'il vient détruire les idoles des uns et la superstition des autres (II, 25).
Je considère Jésus-Curist en toutes les personnes et en nous-mêmes. Jésus-Curist comme père en son père, Jésus- Christ comme frère en ses frères, Jésis-Ciirist comme pauvre en les pauvres, Jésus-Curist comme riche en les riches, Jésus-Curist comme docteur et prêtre en les prêtres, Jésus-Christ comme souverain en les princes, etc. Car il est par sa gloire tout ce qu'il jy a de grand, étant Dieu, et est par sa vie mortelle tout ce quily a de chétif et d'abject; pour cela il a pris cette malheureuse condition, pour pouvoir être en toutes les personnes, et modèle de toutes conditions (II, 138).
Dans cette belle pensée : Jésus-Curist est un Dieu dont on s^ approche sans orgueil, et sous lequel on s^ abaisse sans désespoir (II, 18). La divinité des chrétiens est fortement distinp^uée de celle des stoïciens, qui se résignent sans humilité et sans espérance. La morale chrétienne également est bien distinguée de la païenne dans cette autre Pensée : Les philosophes ont consacré les vices, en les mettant en Dieu même; les chrétiens ont consacré les vertus (11,133).
Un caractère essentiel de Jésus, c'est que Jésus-Curist est venu ôter les figures pour mettre la vérité (II, 104).
Pascal signale Vobscurité de Jésus-Christ pour les historiens :
... Jésus-Curist dans une obscurité {selon ce que le monde appelle obscurité) telle, que les historiens, n'écrivant que les importantes choses des Etats, Font à peine aperçu (II, 17).
Il constate que les apparences étaient aussi grandes chez lui de riiumanité et de la divinité :
L'Eglise a eu autant de peine à montrer que Jésus-Curist était homme, contre ceux qui le niaient, qu'à montrer qu'il était Dieu; et les apparences étaient aussi grandes (II, 18)-
Il note qu'il est ^owr tous, Moïse pour im peuple (II, 18).
L'Eglise même n'offre le sacrifice que pour les fidèles ; Jésus-Christ a offert celui de la croix pour tous (IL 19).
... // s'est donné à comtiiunier comme mortel en la Cène, comme ressuscité aux disciples d'Emmaiis, comme mofité au ciel à toute l'Egalise (II, 210).
Jésus-Gurist îi'a jamais condamné sans ouïr. A Judas : « Amice, ad quid venisti? » A celui qui n avait pas la robe nuptiale, de même (II, 199).
Il fallait que la nature et la mission de Jésus correspondissent au double caractère de grandeur et de misère si profondément observé par Pascal dans la condition de l'homme déchu et pussent conhrmer cette observation. C'est dans son entretien avec M. de Saci qu'il relève cette concordance. Après avoir montré dans Épictète et dans Montaigne deux expressions typiques de ces contrariétés, il conclut :
De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leur défaut, ni s'unir à cause de leurs oppositions, et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de VEvangile. C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin, et, unissant tout ce qui est de vrai et sachant tout ce qu'il jy a de faux, elle en fait une sagesse véritablement céleste oii s'accordent ces opposés, qui étaient incompatibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du inonde placent les contraires dans un même sujet, car l'un attribuait la grandeur à la nature et l'autre la faiblesse à cette même nature, ce qui ne pouvait subsister; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en des sujets différents : tout ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, tout ce qu'ily a de puissance appartenant à la grâce. Voilà l'union étonnante et nouvelle qu'un Dieu seul pouvait enseigner, et que lui seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule personne d'un Homme-Dieu (I, cxxxiv).
Pour compléter ce que ces diverses Pensées nous revécut de l'idée que se faisait Pascal de la personne et de la mission de Jésus, il convient de lire Le Mystère de Jésus (II, 200 à 211), méditation qui ne semble pas avoir eu pour
objet de contribuer à la preuve du christianisme, mais d'édifier, de réconlorter les croyants et Pascal lui-môme. On y trouve des éclaircissements sur sa doctrine. Le paragraphe suivant, par exemple, précise bien le caractère de la Rédemption telle qu'il la comprenait :
Je vois mon abîme, d'orgueil, de curiosité, de concupiscence. Il n'y a nul rapport de moi à Dieu, ni à Jésus-Curist juste. Mais il a été fait péché par moi; tous vos fléaux sont tombés sur lui. Il est plus abominable que moi, et loin de m' abhorrer, il se tient honoré que faille à lui et le secoure
Ainsi le Rédempteur ne se comporte pas comme un innocent qui accepte d'être traité en coupable pour expier les péchés des hommes à leur place, mais en innocent (Pascal le déclare sans aucun péché, II, 10) qui épouse la culpabilité môme, qui est fait péché par le pécheur et devient plus abominable que lui (II, 209). Ainsi Jésus se livre à Dieu non seulement comme victime expiatoire, mais comme coupable de ce qu'il expie. L'ignominie du Rédempteur consisterait donc, non pas dans les outrages qu'il subit, mais bien dans l'état de sa moralité môme viciée par le péché d'autrui, absolument comme le péché originel vicie la moralité des descendants du premier couple humain. Dans ces conditions la responsabilité personnelle du Sauveur nous est aussi incompréhensible que celle de la race d'Adam. La Rédemption, à ce titre, est bien un mystère. Le catéchisme du diocèse de Paris, dans la définition de ce mystère, rend Jésus-Christ non pas personnellement responsable, mais répondant seulement pour les hommes du péché originel. C'est, dit-il, le mystère de Jésus-Christ mort sur la croix pour racheter tous les hommes, et plus loin : Jésus-Christ nous a rachetés en souffrant la mort pour nous comme homme, et en donnant, comme Dieu, un prix infini à ses souffrajices et à sa mort. L'idée d'un Christ abominable répugne vraiment trop : c'est assez qu'il soit traité comme s'il l'était et cela môme est suffisamment mystérieux.