‹ La vraie religion selon Pascal; recherche de l'ordonnance purement logique de ses Pensées relatives à la religion. Suivie d'une analyse du Discours sur les passions de l'amourChapitre 36 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA DIVINITE SELON PASCAL. — CE QUI EXPLIQUE ET JUSTIFIE L UNI- VERS s'impose ET SE REFUSE EN MÊME TEMPS A l'eSPRIT ET AU CCEUR; c'est dieu. — pascal sent dans son AME UN VIDE A COMBLER : IL INCLINE VKRS LE DIEU CHRÉTIEN QUI PAR SON INCARNATION SE MET A LA PORTÉE DE l'iIOMMME. — LE DIEU MÉTAPHYSIQUE CONÇU PAR l'iNTELLIGENCE ET LE DIEU ANTHRO- POMORPHE SENTI PAR LE CCEUR PARAISSENT ÉTRANGERS l'uN A l'autre, INCONCILIABLES. PASCAL SUBORDONNE LE PREMIER AU SECOND PAR l'acte DE FOI. — IL S'eXPLIQUE POURQUOI DIEU EST VOILÉ A l'homme.

Les recherches précédentes sur l'état intellectuel et affectif de Pascal, où il puise ses moyens de connaître, nous permettent d'interpréter avec quelque précision ses idées sur la divinité et sur les mystères.

L'homme, en appliquant à l'observation et à l'expérience son pouvoir de déduire, d'induire, d'abstraire et de généraliser, peut caresser l'espoir d'acquérir un jour toute la science dont sa pensée est capable; mais cette science, supposée achevée, ne satisferait pas encore à toutes les questions qu'il pose au monde phénoménal. L'origine des choses lui demeure à tout jamais celée. Le monde ne peut être entièrement expliqué par lui sans un principe qu'il ne connaît pas. Ce principe est le postulat métaphysique à la fois imposé à sa raison et refusé à son apercevance, et il l'appelle Dieu. L'homme, en outre, se sent capable d'une

félicité supérieure à toutes les jouissances que peut lui procurer la possession présente et future des biens terrestres, en un mot il aspire indéfiniment. L'objet inaccessible de son aspiration est son Idéal, autre postulat; mais celuilà c'est à son cœur qu'il s'impose et se refuse tout ensemble; c'est le postulat esthéliqne, principe du mysticisme dans les arts et les religions, et il l'appelle aussi Dieu. Sans ce second postulat, le monde lui apparaîtrait sans motif d'exister, injustifiable, comme, sans le premier, il lui apparaîtrait inexplicable.

Pascal éprouve au plus haut degré le besoin de combler le vide immense de son âme, il est né mystique; c'est donc la religion qui seule peut remplir cet abîme en lui, et c'est le christianisme qui, par l'éducation, envahit son âme dès sa naissance. Or il trouve précisément dans le Dieu du Christianisme celui qui s'approprie le mieux à son aspiration, car ce Dieu, en revêlant l'essence humaine, a mis la divinité à la portée de l'homme; par son incarnation il communique pleinement avec l'homme, il entre en société avec lui. Mais ce Dieu anthropomorphe, Pascal ne peut l'identifier tout entier au Dieu métaphysique sans prêter à celui-ci une personnalité et une essence morale dont le monde phénoménal ne fournit aucun témoignage incontestable. Il reconnaît sans hésiter que la nature ne révèle pas le Dieu chrétien à la raison. Il dédaigne le^ preuves de l'existence de Dieu tirées du spectacle de la nature, non pas que les marques de la divinité en soient absentes, mais celles que la raison seule y constate lui sont suspectes; il les déclare insuffisantes à caractériser l'essence du vrai Dieu. Cet aveu lui est commandé par une intraitable logique dont ni Fénelon, ni Bossuel, ni aucun autre apologiste chrétien ne paraît avoir affronté la dernière conséquence. Selon lui, c'est dans l'Église et point ailleurs que Dieu a établi des marques sensibles pour se faire reconnaître :

C'est une cïwse admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu. Tous tendent

à le faire croire. David, Salomon, etc., jamais n'ont dit : Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu. Il fallait qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s'en sotit tous servis. Cela est très considérable (I, 155).

J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la divinité

par les ouvrages de la nature dire à ceux-là qu'ils

n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils y verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune et des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois par raison et par expérience que rien nest plus propre à leur en faire naître le mépris (II, 60).

Pascal fait néanmoins un magnifique tableau de la nature enûèvQ dans sa haute et pleine majesté (I, 1). Après avoir proposé à l'imagination l'impossible tâche d'en embrasser l'infinité, il dit :

Enfin, c'est le plus grand caractère sensible de la toutepuissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée (I, 1).

Il reconnaît donc que la nature fournit de la toute-puissance divine une preuve qui n'est pas à dédaigner. Mais n'oublions pas que ce caractère sensible ne convient pas spécialement au Dieu chrétien, le seul qu'il considère ici. Elle (l'Écriture) dit au contraire que Dieu est un Dieu caché [II, 61).

Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qui s'arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et de le servir sans médiateur : et par là ils tombent, ou dans l'athéisme, ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également (H, 6:2).

Eh quoi! Ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu? — Non. — Et votre religion ne le dit-elle pas? — Non. Car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière., néanmoins cela est /aux à l'égard de la plupart (II, 204).

C'est-à-dire que la plupart, tout en reconnaissant que le ciel et les oiseaux ne s'expliquent pas par soi-même, ne reconnaissent pas pour cela que le postulat explicatif soit le Dieu chrétien, un Dieu anthropomorphe et personnel, et Pascal professe avec hauteur que ce n'est pas la raison seule, sans la révélation, qui oblige à expliquer la nature par l'existence de ce Dieu-là. Ne semble-t-il pas que le physicien protège ici instinctivement l'objet de ses études contre le péril des hypothèses transcendantes.

Ainsi des deux postulats divins c'est pour Pascal celui du cœur, formulé par le dogme chrétien, qui détermine la définition de l'autre, du postulat métaphysique; ce n'est pas la raison, c'est la foi qui enseigne que le dieu explicatif du monde phénoménal est un créateur, distinct de ce monde, agissant en souverain justicier et en père. Comme d'ailleurs le cœur est à ses yeux un des instruments de la connaissance, et même le plus direct et le plus sûr, il se sent approcher davantage de la divinité par la foi que par la raison. Le Dieu rationnel, en tant qu'il est défini par les métaphysiciens indépendamment du Dieu senti, lui est même antipathique, les attributs n'en ont rien d'évangéliquo: il y redoute un ennemi du Dieu en trois personnes. Il ne l'admet que dans les justes limites où celui-ci peut s'en assimiler l'essence.

Je sens que je puis n avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que f eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel., ni injini; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini (I, 13).

Il confesse donc l'existence du Dieu rationnel, car il tient ici le langage des métaphysiciens; il ne s'en peut

défendre, et il le fait loyalement, môme au risque de se contredire, car il dit ailleurs, en parlant de Dieu considéré par la raison : il n'a nul rapport avec nous : nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est (I, 149).

Sa sincérité lui interdit de nier la révélation d'un être nécessaire, éternel et infini par la raison seule, mais, d'autre part, il évite d'appliquer aux concepts de nécessité, d'éternité et d'infinité toute la rigueur de la dialectique qui menace de l'entraîner, comme Spinoza, au panthéisme. Il recule; il s'en tient à saluer, en passant, dans le Dieu chrétien les attributs métaphysiques sans en discuter la compatibilité avec la définition dogmatique. Tout cela fait une essence composite difficile à concevoir. Il l'avoue avec sa droiture habituelle :

Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu'il ne soit pas; que Vâme soit avec le corps, que nous n'ayons pas d'dme; que le monde soit créé, qu'il ne le soit pas, etc.; que le péché originel soit, et qu'il ne soit pas (II, 126).

Par cette Pensée Pascal reconnaît d'ailleurs sans étonnement que, formulée dans l'esprit humain, toute donnée métaphysique (existence de Dieu, union de l'âme et du corps, création du monde, péché originel), impose une contradiction à l'esprit humain. Il confirme ce fait par la Pensée suivante :

Les deux raisons contraires. Il faut commencer par là; sans cela on n'entend rien, et tout est hérétique. Et même, à la fin de chaque vérité, il faut ajouter qu'on se souvient de la vérité opy>osée (II, 202). L'opposition de deux vérités n'en infirme aucune, mais dans l'ordre métaphysique seulement, car le principe de contradiction est le critérium môme du non-sens, quand on l'applique aux propositions d'ordre empirique et fini.

Il confesse son impuissance à concilier les attributs métaphysiques du Dieu chrétien avec son essence anthropomorphe sans nier la part du concept métaphysique dans

LE PENSEUR ET LE CROYANT CHEZ PASCAL 317 ridée chrétienne de la divinité, il n'y insiste pas et en atténue l'importance au point de vue de l'enseignement religieux et de la piété nécessaire au salut :

Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu (I, 154).

Elles ne sont pas si évidentes que l'impression en soit durable: mais une heure après ils craignent de s'être trompés (I, 154).

En outre la superbe qiii pousse à les chercher en fait perdre le fruit : « Quod curiositate cognoverint superbia amiserunt » (I, 154).

Et c'est pourquoi je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'immortalité de l'dme, ni aucune des choses de cette nature; non seulement parce que je ne me sentirais pas asse\ fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis ; mais encore parce que cette connaissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile (I, 154).

Le Dieu qui intéresse par-dessus tout Pascal c'est celui qui par sa nature entre en communication avec l'homme sous la forme du Christ, c'est le Dieu anthropomorphe, le seul qui soit paternel et fraternel, principe et modèle de la justice et de l'amour et qui donne un sens à toutes les aspirations du cœur : ... le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d'amour et de consolation : c'est un Dieu qui remplit l'âme et le cœur de ceux qui le possèdent (II, 61).

Comme les deux sources de nos péchés sont l'orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert deux qualités en lui pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d'abattre l'orgueil, quelque saintes que soient les œuvres, « et non intres injudicium, etc. »; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres^ selon ce passage : « La miséricorde de Dieu invite à pénitence »; et cet autre des Ninivites : « Faisons pénitence, pour voir si par aventure il aura pitié de nous. »

Et ainsi tant s'en faut que la miséricorde autorise le relâchement^ que c'est au contraire la qualité qui le combat formellement; de sorte qu'au lieu de dire : S'il n'y avait point en Dieu de miséricorde^ il faudrait faire toutes sortes d^ efforts pour la vertu, il faut dire, au contraire, que c'est parce qu'il y a en Dieu de la miséricorde, qu'il faut faire toutes sortes d'efforts (II, 102).

Les passions mêmes de Jéhovah sont converties par lui en vertus :

Abraham ne prit rien pour lui, mais seulement pour ses serviteurs; ainsi le juste jie prend rien pour soi du monde^ ni des applaudissements du monde, mais seulement pour ses passions, desquelles il se sert comme maître, en disant à l'une : Va, et viens. « Sub te erit appetitus tuus. » Ses passions ainsi dominées sont vertus. L'avarice, la jalousie, la colère. Dieu même se les attribue; et ce sont aussi bien des vertus que la clémence, la pitié, la constance^ qui sont aussi des passions. Il faut s'en servir comme d'esclaves, et, leur laissant leur aliment ^empêcher que l'âme n'y enprenne; car quand les passions sont les maîtresses, elles sont vices, et alors elles donnent à l'âme de leur aliment, et l'âme s'en nourrit et s'en empoisonne (II, 172).

La volonté de Dieu est la pierre de touche du bien et du mal... Tout ce qu'il veut nous est bon et juste,... tout ce que Dieu ne veut pas est défendu,... l'absence de la volonté de Dieu, qui est seule toute la bonté et toute la justice, rend (une chose) injuste et mauvaise (I, 173).

La possession de Dieu est pour Pascal la condition même de toute lumière et de toute joie :

L'Ecclésiaste montre que l'homme sans Dieu est dans l'ignorance de tout, et dans un malheur inévitable. Car c'est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir. Or il veut être heureux, et assuré de quelque vérité, et cependant il ne peut ni savoir, ni ne désirer point de savoir. Il ne peut môme douter (II, 157).

Selon Pascal on ne peut connaître Dieu que par le cœur; il sent Dieu et ne le conqoit pas.

Son impuissance à concevoir le Dieu chrétien ne l'induit nullement à mettre en suspicion la véracité des Livres Saints. Il vénère la formule mystérieuse qui, pour être divine, doit déborder son intelligence et ne le saurait faire sans la violenter. Aussi bien la foi est une vertu.

Ce n'est pas du premier coup que Pascal s'est expliqué pourquoi la nature ne révèle pas Dieu avec évidence, pourquoi Dieu se cache aux hommes. 11 n'a pas toujours fait fi de la révélation j7rtr le cours de la lune et des planètes, par le ciel et les oiseaux ; il ne s'est pas toujours résigné à la recevoir uniquement de l'ÉgUse. Le morceau suivant est évidemment antérieur à ceux que nous avons cités plus haut :

La nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je ny voyais rien qui marquât une Divinité^ je me déterminerais à la négative. Si je voyais partout les marques d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier, et trop peu pour ni assurer, je suis en un état à plaindre, et oii j^ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait; qu''elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre (I, 197).

Cette éclipse de la grâce en lui n"a pas duré; il méritait par la noblesse et l'ardeur de sa recherche que le Deus absconditus de l'Écriture daignât écarter pour lui ses voiles. L'épreuve lui fut profitable, car elle lui valut de constater sur lui-même et de comprendre la justice et l'utilité du demi-jour dont Dieu s'environne. La clarté n'est accordée qu'aux yeux qui la désirent vivement et la demandent avec persévérance, non pas à la nature, mais à l'Évangile par l'intermédiaire de son interprète, l'Église. Parce que tant d'hommes se rendant indignes de sa clémence, il (Dieu) a voulu les laisser dans la privation du bien qu'ils ne veulent pas. Il n'était donc pas juste qu'il parût d'une manière manifestement divine, et absolument capable de convaincre tous les hommes; mais il n'était pas juste aussi qu'il vint

d'une manière si cachée, qu'il ne pût être reconnu de ceux qui le chercheraient sincèrement...

Il X a asse\ de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir et asse:{ d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire (II, 48).

Tout est donc pour le mieux, en dépit des apparences, dans l'inégale et incomplète dispensation que Dieu fait de sa connaissance aux hommes.

Pascal y voit même une marque de vérité pour la religion. Non seulement il n'est pas surpris de la demi-obscurité dans laquelle Dieu se retranche, mais encore il y attache la plus grande valeur probante en faveur du christianisme :

... Dès là je refuse toutes les autres religions : par là je trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu'un Dieu si pur ne se découvre qu'à ceux dont le cœur est purifié. Dès là cette religion m'est aimable, et je la trouve déjà asse\ autorisée par une si divine morale (1, 213).

Cette preuve morale est en outre corroborée par un puissant faisceau de preuves historiques :

Mais j'y trouve de plus .. Je trouve d'effectif que depuis que la mémoire des hommes dure, il est annoncé constamment aux hommes qu'ils sont dans une corruption imiverselle, mais qu'il viendra un réparateur. Qiie ce n'est pas un homme qui le dit., mais une infinité d'hommes, et un peuple entier ., prophétisant et fait exprès, durant quatre mille ans... Ainsi je tends les bras à mon libérateur., qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi sur la terre dans les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites; et, par sa grâce, f attends la mort en paix, dans l'espérance de lui être éternellement uni ; et je vis cependant avec joie, soit dans les biens qu'il lui plaît de me donner, soit dans les maux qu'il m'envoie pour mon bien, et qu'il m'a appris à souffrir par son exemple (I, 213).

... Dieu étant ainsi caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable; et toute religion qui

nen rend pas la raison n^ est pas instruisante. La nôtre fait tout cela : « Vere tu es Deus absconditus » (I, 171).

Il faut avouer pourtant que l'explication chrétienne satisfait beaucoup mieux les âmes prédisposées à la piété, comme Tétait celle de Pascal, que les esprits purement métaphysiciens; ceux-ci ne tiennent pas compte du péché originel, de la nuit qui en a été la suite dans la conscience humaine, de la grftce désormais nécessaire pour que la clarté y renaisse, de la gratuité de ce bienfait, de la prédestination qui le répartit, etc. Mais le Dieu de Pascal est celui de la Bible et de l'Évangile, monuments dont il a reconnu l'authenticité et la véracité. Le vrai Dieu trouve donc dans ces monuments sa définition ; la métaphysique ne peut pas plus infirmer celle-ci, que la spéculation ne peut prévaloir contre l'histoire.

Pascal a tenté de connaître le divin par les voies de la sensibilité morale, et il a pour cela intimement associé le cœur à l'intelligence. Nous n'avons rien à y objecter. Nous inclinons à admettre comme lui que l'émotion esthétique concourt avec le concept métaphysique à la connaissance du divin. Dans la contemplation admirative du Beau, sorte d'extase religieuse, l'acte de foi en l'idéal est intuitif au même titre que l'adhésion aux postulats géométriques; il y a dans les deux cas également affirmation sans preuves, et sur ce point la foi esthétique ne se distingue pas de la foi religieuse de Pascal. Mais tandis que celle-ci entre en lutte, celle-là, au contraire, entre en composition avec la raison, achève le concept métaphysique, en anime l'objet et y fait sentir quelque chose de plus que l'être abstrait qui est par soi et son infinité vide pour notre cœur; nous y sentons la source la plus profonde du monde phénoménal et de la vie.

Sully Prudhomme. 21

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