CHAPITRE III
LE SENS DU MOT INCOMPREHENSIBLE DANS LES PENSEES RELATIVES AUX MYSTÈRES. — DÉFINITION ORTHODOXE DU MYSTÈRE. CETTE DÉFINITION, QUI EST d'aCCORD AVEC l'iDÉE QUE SE FAIT PASCAL DU MYSTÈRE, NE s'ACCORDE PAS AVEC LA FORMULE DOGMATIQUE DE CHAQUE MYSTÈRE, LAQUELLE n'ÉNONCE RÉELLEMENT PAS UN FAIT INEXPLICABLE, MAIS EST CONTRADICTOIRE
Dans une langue, ancienne ou moderne, depuis longtemps en usage, chaque mot parlé ou écrit signifie un objet et souvent plusieurs, tant matériels que moraux, mais tous assez distinctement indiqués pour que l'esprit se les représente, c'est-à-dire les imagine ou les conçoive dès qu'il a perçu leurs signes. La signification, le sens d'un mot est un ou multiple. Une émission de voix (simple ou composée) qui ne signifie rien, qui n'a pas de sens, n'est pas un mot : ce n'est qu'une donnée purement sonore. Une phrase est une suite de mots telle que les sens respectifs de ces mots entrent tous en rapport de manière à former une proposition, c'est-à-dire à produire un sens collectif qui participe de chaque sens particulier et formule un jugement. Une phrase est donc une synthèse de mots qui signifie un jugement. Une suite de mots qui ne signifierait rien pour l'intelligence, qui n'otîrirait aucun sens, équivaudrait à une simple suite de sons, car le sens particulier de chaque mot ne soutenant,
par hypothèse, aucun rapport avec celui de chaque autre mot serait par cela môme inutilisé : il pourrait être sans inconvénient remplacé par n'importe quelle donnée purement sonore.
Quand on dit qu'un énoncé (verbal ou graphique) est incompréhensible^ on peut entendre ce qualificatif de deux manières, lui prêter deux applications différentes : il peut viser soit l'énoncé même, soit le jugement énoncé. D'une part pour un lecteur qui, par exemple, ne sait pas le grec, l'énoncé grec d'un jugement sera incompréhensible, quoique ce jugement même puisse être bien compris par un Jecteur différent sachant celte langue, et, d'autre part, il est possible que le lecteur, bien qu'il la sache et comprenne les mots, soit, par le degré ou la qualité de son intelligence, incapable de comprendre la phrase. Par exemple, l'énoncé d'un théorème d'Euclide, quand môme un lecteur poète en aurait compris chaque mot précédemment défini, peut n'offrir aucun sens collectif à son esprit rebelle à la perception des rapports mathématiques. Enfin le jugement énoncé peut n'avoir que l'apparence d'un jugement et ne comporter aucun sens pour quelque intelligence que ce soit, humaine ou divine. C'est le cas où l'énoncé implique une réelle contradiction : alors il est dépourvu de signification collective, il n'a pas de sens.
Ces préliminaires ne sont pas superflus; ils nous aideront à préciser ce qu'il faut entendre par le qualificatif incompréhensible dont se sert Pascal dans quelques-unes de ses plus importantes Pensées^ dans celles qui ont trait au mystère.
Le catéchisme du Diocèse de Paris définit le mystère comme il suit : Un mystère est une vérité révélée de Dieu, que nous devons croire, quoique nous ne puissions pas la comprendre. — // est raisonnable de croire les mystères^ puisque c\'st Dieu, la vérité même, qui nous les a révélés. — // n'est pas étonnant quiljy ait des mystères dans la religion, puisque, dans la nature elle-même, il y a une foule de choses que notre faible raison ne peut comprendre.
Ni Pascal ni aucun des croyants qui ont vécu postérieurement aux apôtres, n'ont reçu immédiatement de Dieu la révélation des vérités mystérieuses. Excepté aux apôtres et à certains Juifs privilégiés que mentionne TAncien Testament, Dieu n'a parlé aux hommes que par des intermédiaires sacrés et ses paroles ne nous sont transmises que traduites en formules écrites soit dans les Livres Saints, soit dans les dogmes rédigés par les docteurs chrétiens des conciles. Un mystère est donc une assertion qui, bien qu'incompréhensible à l'homme qui la lit, doit être tenue pour vraie par lui sur le témoignage écrit d'autrui. Admettons que ce témoignage soit authentique et irrécusable. Nous voilà en présence d'un texte à interpréter au point de vue de sa signification pour notre esprit. On nous le déclare incompréhensible. Qu'est-ce à dire? Assurément si nous ne pouvons en comprendre le sens, ce n'est pas quil soit en réalité dépourvu de sens, ce n'est pas qu'il implique contradiction, car alors il serait pour nous comme s'il n'était pas, il ne nous révélerait rien. Ce qu'il nous est interdit de comprendre en lui, c'est comment, par quelles relations le prédicat convient au sujet dans le jugement énoncé par le texte. Il en est comme d'un théorème de géométrie non encore démontré ou de la formule d'une loi naturelle non encore expliquée. Dans tous ces énoncés chacun des mots a pour nous un sens et leur synthèse constitue une proposition qui en a un pour nous aussi. En prononçant le jugement proposé nous savons ce que nous disons et en cela il nous est compréhensible, mais nous ne savons pas sur quoi il s'appuie ; son fondement nous est incompréhensible. Par nos moyens d'observation notre esprit ne peut saisir de l'Univers que le monde phénoménal qui en est la superficie, mais ce qui soutient ce monde, l'être même de l'Univers échappe à ses prises. C'est bien ainsi que Pascal entend l'incompréhensibililé du mystère. 11 dit, en parlant de la transmission du péché originel : le mystère le plus éloigné de notre connaissance, ce mystère le plus incompréhensible de tous (I, 115).
Ils le sont donc tous à ses yeux par leur distance de l'intelligence humaine, parce qu'ils la dépassent. Ses travaux scientifiques lui permettaient mieux qu'à personne de tracer la ligne de démarcation entre ce qui est encore inexpliqué et ce qui est inexplicable pour l'homme, car il est physicien et mathématicien. En présence d'un phénomène dont il ignore les causes, le physicien ne dit pas qu'il y a mystère, il se borne à dire qu'il y a là de l'inconnu; ce phénomène est inexpliqué. Tôt ou tard il l'expliquera par des conditions tirées elles-mêmes du champ de l'observation et de l'expérience. Ce champ toutefois est limité par celui des conditions métaphysiques, c'est-à-dire des conditions déterminantes initiales, par ce qu'on appelle les causes premières. C'est à cette limite que le mystère est imposé môme au savant par la Nature, à titre d'inconnu inexplicable. Les propriétés de la cycloïde n'étaient pas pour Pascal un mystère avant qu'il les eût découvertes, elles lui étaient seulement encore inconnues, mais quand il rencontra l'infîniment petit, sa raison se heurta à une donnée géométrique défiant l'intelligence humaine, donnée métaphysique et par là mystérieuse. Il dit :
Incompréhensible. — Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être. Le nombre infini. Un espace infini^ égal au fini.
Pascal semble donc, à première vue, en parfait accord avec le dogme catholique sur la question du mystère. Mais si l'on examine de près la formule dogmatique de chacun des mystères on s'aperçoit qu'elle ne répond pas à leur définition générale relatée plus haut. On découvre que la formule de chacun d'eux est incompréhensible, non point parce qu'elle signifie une chose inexplicable à l'esprit humain, mais parce que, en réalité, elle ne lui donne rien à expliquer. Elle est, en effet, contradictoire, ce qui la dépouille de tout sens. Il n'est pas vraisemblable que Pascal attache sa foi à une simple suite de sons, et c'est ce qu'il fait néanmoins. Si audacieuse que paraisse une telle imputation, il suffira pour la justifier de l'appuyer sur des
moyens de contrôle fournis par Pascal lui-même, c'est-àdire d'appliquer à la formule dogmatique de chaque mystère les règles qu'il a établies dans son opuscule intitulé De VEsprit géométrique^ mais qu'il y déclare n'être pas spéciales à la géométrie, et où il entoure de précautions minutieuses l'usage des mots pour assurer le respect de a convention qui leur prête un sens déterminé. Nous avons essayé cette critique, mais bien que notre essai soit fort sommaire, il est encore d'une étendue disproportionnée à son importance secondaire pour notre sujet essentiel, auquel il ne touche qu'incidemment. Le lecteur pourra le lire, si bon lui semble, à titre de hors-d'œuvre, dans le supplément qui fait suite au présent ouvrage.