A QUOI PEUT-ON S’AT- TENDRE
Il est bien permis de se demander ce que sera l'issue de ce conflit. Pour le deviner, il faut se bien rendre compte du‘ personnel qui compose les deux partis belligérants,.
D'un côté, les professeurs de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie, tous à la hauteur de leur position, les six à sept cents médecins sortis de son sein et leurs nombreux amis ; mais tous élevés à l'ombre du clocher de leur paroisse, habitués à voir dans l'habitant du presbytère un pouvoir occulte et irrésistible devant lequel, étant enfants, ils ont baissé la tête et devant lequel hommes, ils n’osent pas la relever, s’affirmer.
De l’autre, une institution séculaire, approuvée, étayée de l’épiscopat canadien et surtout de l'autorité papale, qui répond à toutes les réclames, à toutes les velléités d'indépendance, par l'irrésistible et irrévocable “non possumus,” “ nous ne pouvons,” contre lequel vient se briser
“tout ce qu'il y a dans l'Eglise de Rome de noble, d'indépendant et de libre,
Nous voudrions prédire à cette élice de notre société canadienne,et aux amis de l'Ecole en particulier, une victoire dans le conflit actuel, progrès et prospérité de leur école si digne, à tous égards, de Ja sympathie du public canadien.
Mais hélas ! la lutte n'est pas égale, Elle a affaire avec un pouvoir qui réclame l’obéissance en vertu du dogme de linfaillibilité. Et maintenant que ce pouvoir lui interdise l'accès aux hôpitaux, À quoi sera réduite l’école pour initier ses élèves à la pratique de la médecine ? On sait combien une telle interdiction la dépopulariserait dans la pensée de la jeunesse, et ferait déserter ses bancs pour remplir ceux de la succursrle Laval.
Or, il est probable, si la lutte se continue longtemps, que ces institutions, toutes sous le contrôle du clergé, lui seront interdites ; déjà quelques-unes ont ouvert leurs portes aux deux facultés, un pas de plus et elle en est exclue, Et dès lors on verra cette institution, après de si nobles sacrifices et de si grands services rendus au pays, dans l'obligation de dire un éternel et touchant adieu à cette jeunesse qui durant tant d'années l’a entourée de sa confiance et de son affection.
Il ÿ a tant de manières de faire périr. On
peut mourir par l'épée et on peut mourir de piqures d'épingles, des décrets de Rome et des conseils du confessionnal ; on peut fermer une école en clouant ses portes et en vidant ses bancs. Pour éviter le scandale Rome va probablement choisir ce dernier moyen.
Voilà le sort de toutes les institutions catholiques romaines en Amérique qui ont eu le malheur de ne pas avoir leurs lettres patentes de Rome.
Eh bien donc, quand Laval aura supprimé toute rivale ; qu'elle aura solennellement établi ses succursales et réuni au son des cloches notre jeunesse intelligente et fière; quand elle aura écrasé toutes les têtes hautes sous le sabot de son fier coursier ; meurtri toutes les consciences ; quand, du haut de son rocher escarpé, comme l'aigle sur une haute cime, elle jettera sur la plaine un regard altier et provocateur, sera-telle beureuse ? Eh bien, non! Le triomphe n’est doux qu’autant qu’il est juste et ne coûte la vie à personne. Croirait-on peut-être que l'on peut impunément fouler les consciences et aliéner les libertés humaines ? On peut les comprimer, en arrêter le cours, comme on arrête le cours des eaux, mais seulement pour un temps. Elles s'accumulent derrière la digue qu'on leur à opposée jusqu’à ce qu’elles débordent et reprennent leur cours avec une impétuo-
sité telle qu’elles font mouvoir de puissants mécanismes, moteurs de notre industrie et de notre prospérité. La liberté a aussi ses digues, son mécanisme et sa mission à remplir. Laval l’apprendra, et nous aimons à croire qu'ayant alors fait quelques pas dans la connaissance du cœur humain, sinon de la vérité, elle applaudira à ces aspirations de liberté bouillonnant au fond du cœur.
R. P. DucLos.