LE TOMBEAU D UNE REINE FRANÇAISE
moi... » Sans doute, Hélène d'Anjou l'a dit aussi, et le fait est que les nouvelles qui nous en viennent, après tant de siècles, nous la montrent « douce et de bon air » et jouant dans son pays d'adoption le rôle, ciiez nous, de Blanche de Castille. Si elle n'a pu faire de son fils Dragoutine un Saint Louis, elle a du moins semé en Serbie des idées qui s'y associaient rarement à celle de la puissance. Il y a dans ce pays beaucoup de tombes historiques, mais depuis celle d'Etienne Tomachévitch, le roi de Bosnie dont le squelette décapite repose chez les Franciscains de Yaïsé, en Bosnie, jusqu'à celle de Karageorges, décapité, lui aussi, dans la petite église de Topola, aucune ne donne d'aussi douces leçons que celle de Svcta léla, la Française.
Simonida
(Souvenir de Gratchanitsa.)
Portrait de notre reine, ô fresque précieuse, Un Albanais, un soir, seul après le départ Des moines, les servants de ta maison pieuse, T'a crevé les deux yeux du bout de son poignard.
Mais il n'a pas poussé plus loin l'œuvre profane.
Il ne s'en est pas pris à l'ovale des traits,
A la couronne d'or, au voile diaphane
Qui recouvre les flots de tes cheveux épais.
A mon tour, aujourd'hui, seul dans le sanctuaire. Près du pilier couvert de mosaïque et d'or, Je te contemple, image adorable naguère. T'admire que l'affront te laisse belle encor.
Il y a des soleils dont la lumière est morte. Mais, cheminant toujours par l'espace et le temps, Leurs rayons d'autrefois nous arrivent, de sorte Qu'ils sont toujours un feu de notre firmament.
De même, sur ce mur noirci par la fumée Des cierges que le peuple allume en ton honneur, Je vois tes yeux éteints, Simonide éplorée, S'entr'ouvrir et briller comme aux jours de bonheur.
[Traduit de M. Rakitch.J
Yéfimiya
Yéfimiya, l'enfant des seigneurs de Drama, La veuve du despote Ougliech qui, naguère, Mourut en brave, a fui dans un cloître, et voilà Qu'elle brode un tissu promis au monastère.
Autour d'elle on se bat ; partout des cris, du sang, Des vaincus, des vainqueurs acharnes sur leur proie, Des royaumes brises... Toujours seule et brodant, Elle coud sa douleur aux lils d'or et de soie.
Les siècles ont passé ; maintenant c'est l'oubli, Mais notre peuple encor se raidit et s'obstine A vivre, et je sens bien que notre cœur meurtri C'est toujours celui qui battait dans ta poitrine.
Aux heures de déclin des espoirs nationaux, Quand, devant le ciel noir, la foi nous abandonne, J'évoque ton image, ô mère de héros.
Princesse de Serbie en vêtements de nonne !
Et j'écoute, et j'entends ! Attentive à nos maux, Chaque fois qu'un nouveau désastre nous menace La vieille « Dame Noire », au fond de son tombeau, Murmure un chant de deuil et pleure sur sa race.
(Traduit de M. Rakitch: ipi^.J
L'Aurore de la liberté ''^
d'après les
MÉMOIRES DU PROTOPOPE MATIA NÉNADOVITCH
La renaissance de la Serbie nous a été contée jadis par Saint-René-Taillandicr, et avec tant de verve qu'on hésite a y revenir après lui (2). Pourtant il n'a guère fait que lésumer un ouvrage de Ranke (3); les documents essentiels lui sont restés inconnus ou inaccessibles. Voici, par exemple, les Mémoires de Matia Nénadovitch (4). Ce prêtre de village a vu la lutte contre les Turcs; il y a pris part, en rase campagne, dans les conseils de Karageorges, dans ceux des diplomates; longtemps après, il l'a contée à ses petits-enfants, sans beaucoup d'ordre, mais avec une naïveté qui nous révèle des Serbes assez différents de ceux des légendes romantiques. Cette différence vaut qu'on la relève ; il est temps que nous voyions les peuples et les gens, en Orient, tels qu'ils sont.
Matia Nénadovitch est né en 1777, à Brankovina,
(i) Revue historique, 1915.
(2) La Serbie, Ka ageorges et Milosch. Paris, 1872.
(5) Die serbiscke Révolution. Berlin, 1844.
(4) Memoari protopopa Matiyé Kéiiadovitcha. Belgrade, 1^95, publiés dans la collection de la Société littéraire sirbe, par L. Kovatchévitch.