L AURORE DE LA LIBERTE 27 I
thenticité de cettelettre n'est pas absolument sûre, et les dahis ont pu apprendre d'ailleurs un secret partagé par tant de monde ; le seul fait certain, c'est que, brouillés entre eux en décembre i8o3, ils se réconcilient en janvier 1804 et tiennent conseil sur conseil avec les plus notables des agas. De ceux-ci, les uns demandent qu'on tue tous les Serbes adultes, après quoi on « turquisera » les survivants; d'autres, plus modérés, suggèrent de convoquer, sous divers prétextes, les knèzes, les anciens fraikortsi^ les popes les plus remuants; une fois pris, on les expédiera à loisir. Cet avis l'emporte, malgré l'opposition du père du dahi Mehmed-Aga-Foktchitch : « Vous tuerez un, deux, trois knèzes; le quatrième vous échappera et mettra le feu partout. Avec de la paille, on étouffe le feu, mais on risque aussi de le taire flamber! » On passe outre; une liste de condamnés est adressée et des ordres expédiés aux janissaires des campagnes; à jour fixe, ils devront tuer tel et tel. Foktchitch en personne se charge d'Alexa.
Matia raconte que, vers le i5 janvier 1804, son père reçut l'avis que le dahi venait chasser dans le pays. Il se rendit à sa rencontre avec un autre knèze, Birtchanine; ils furent bien reçus, mais, aussitôt revenus à Valiévo, jetés en prison. A cette nouvelle, Jacques Nénadovitch accourut et s'en fut, sur le conseil de ses amis musulmans, se jeter aux pieds de Foktchitch. « Ce que j'en ai fait, dit celui-ci, c'est parce qu'on m'a mal reçu ; pour 3o.ooo piastres, je relâcherai mes deux prisonniers. » Jacques ramasse
tout ce qu'il peut, — même les femmes sacritient leurs colliers de sequins — et cependant il est loin des Bo.ooo piastres demandées. Par le soupirail de sa prison, Birtchanine crie qu'on se hâte de trouver le reste ; Alexa, lui, parle autrement : « Jacques, ne donne pas un para; ne mets pas mes enfants sur la paille. Foktchitch prendra l'argent et nous fera tout de même tuer. » Cependant Matia arrive à Valiévo, et d'abord il envoie le pandour Glicha reconnaître les abords delà prison. Alexa se fâche. « Que vient-il faire ici? Pour Dieu, Glicha, remmène-le! Personne ne peut plus me sauver! » Et il dit par quelle ruelle il faut fuir. Matia sort de la ville et bientôt il est rejoint par son oncle. Tout est fini ; Alexa a marché au supplice « comme à la fête » , demandant seulement qu'on le fît périr par le sabre, de la mort des braves. Le bourreau l'attendait sur le bord de la rivière; là, devant le peuple assemblé par ordre, Foktchitch a fait lire la lettre au major Mittesser. « C'est elle qui te tue, Alexa, toi qui conspires avec les Allemands... Ce serait un péché que de te laisser la tête, à toi qui veux les nôtres. » Et sur un signe les deux têtes sont tombées.
Le même soir, Matia et son oncle rentrentà Brankovina. Les gémisssements éclatent, mais se taisent bientôt; il faut faire fuir dans la forêt les femmes et les enfants et s'occuper, d'autrepart, d'avoir le corps d' Alexa. Les Nénadovitch y réussissent, et même, quelques jours après, ils peuvent y joindre la tête