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LE PASSE LOINTAIN

L'Illyrie pré-romaine et romaine. Les invasions barbares ; la formation des '* Slavinies " et la disparition des anciens habitants.

Les Slaves entre les Avares et les Byzantins. L'apparition des Serbes, des Croates ; celle des Bulgares. Leur Empire, sa transformation, sa fin.

Au iu« siècle avant J.-C. — les renseignements précis ne remontent pas plus haut — dans le pays qui est devenu celui des Serbes, Croates et Slovènes, un certain nombre de points sur la côte ou dans les îles sont occupés par des Grecs qui vivent de leur commerce avec les indigènes de l'intérieur. Pauvre j:ommerce, d'ailleurs ; ces Illyriens semblent avoir été plus souvent des pasteurs, voire des pirates, que deslaboureurssédentaires. Dans telle de leurs tribus, comme au Monténégro d'aujourd'hui, les femmes

seules cultivent la terre ; dans d'autres, c'est déjà la vie dont s'étonnera, vers 1800, le voyageur Pouqueville devant les foyers éteints des bergers du Pinde. « On aurait pu compter, à ces foyers, le nombre des peuplades, leurs haltes, les directions qu'elles suivent, tant l'ordre de leurs habitudes est invariable... »

A cet ordre immémorial, la conquête romaine a changé peu de choses. Commencée au ix« siècle avant notre ère, elle n'a d'abord été que l'occupation du littoral ; plus tard, Auguste a porté les légions dans l'intérieur, jusqu'au Danube, mais la romanisation du pays n'a commencé qu'après l'ouverture des routes qui, des villes de la côte, Aquilée, Salone, Dyrrachium, ont rejoint les camps établis sur les grands affluents du Danube. Autour de ces camps, des villes sont nées, presque toutes placées, comme celles du littoral, à la sortie des massifs montagneux.

Entre les unes et les autres, on ne trouvait guère, dans les vallées, que des stations fortifiées, des bourgades, parfois des exploitations minières ; à l'écart, les tribus vivaient sous l'autorité de chefs reconnus plutôt qu'institués par les Romains, souvent à peu près indépendants. De même, on a vu, jusqu'en 1869, les Krivoschi dés environs de Cattaro, refuser le service militaire à l'Autriche, et il n'y a pas longtemps que les Monténégrins condescendent à payer un impôt régulier.

Les légions du Danube ne s'appuient donc pas, comme celles du Rhin, sur un pays peuplé, riche et soumis, et cependant elles ont devant elles tous

les Barbares qui, refoulés d'ailleurs, refluentdans cet angle rentrant du Danube où convergent tant de riches vallées. Ils passent le fleuve, parfois furtivement, en latriinculi^ comme les Bastarnes ; parfois ensuppliants, comme les Goths, mais sans livrerleurs armes ; parfois en dévastateurs sans merci, comme les Huns. Dès le v« siècle, les historiens parlent du pays d'au delà des montagnes, et des montagnes elles-mêmes, comme d'un désert où s'infiltrent des Slaves venus de l'Est et du Nord. Ils sont, dit-on, braves, endurants plus que les Germains, nombreux et pourtant soumis aux Sarniates des steppes, parce qu'ils vivent en anarchie, sans chefs de leur race et dispersés à l'infini.

Anarchie et dispersion font qu'on suit mal leurs déplacements ; on ne sait au juste ni d'où ni quand ils sont arrivés dans la Péninsule Balkanique.

En dépit de la tradition qui les prétend autochtones en lUyrie, il semble, à la richesse de leur langue en termes relatifs aux rivières et aux marais, qu'ils aient habitéd'abord le haut bassin du Dniepr, d'où ils ont gagné les Carpathes, puis les Balkans. Suivant un chroniqueur arménien, dès le iv« siècle, plusieurs de leurs tribus entraînées par les Goths, se seraient installées en Macédoine, en Thrace, en Mésie. Un peu plus tard, on voit des Slaves dans les armées impériales, mais leur masse n'apparait qu'au vie siècle avec les Avares. Sous Justin I»"", sous Justinien, leurs incursions sont fréquentes : en 55i, on note, pour la première fois, qu'ils ont passé l'hiver

sur le sol romain «comme dans leur pays », et c'est peut-être simplement parce que les Gépides, leurs ennemis, les guettaientprès du Danube ; mais, un peu plus tard, il restent quatre ans de suite, sans que personne les inquièie, et peu à peu ils prennent les villes. En 582,1e poste avancé de l'Empire, Syrmium, tombe, et bientôt, après l'intérieur, le littoral est atteint. On a retrouvé à Narona, en Dalmatie, un trésor enfoui, d'après les empreintes des monnaies, avant 584, sans doute à la nouvelle de la chute de Syrmium; celle de Narona a dû suivre de près. Dans une lettre de l'an 600, le pape Grégoire Jer plaint la ville de Salone d'être menacée à son tour par les Slaves ; ils la prennent, en effet, en 604. En 609, une lettre de l'évêque égyptien, Jean, constate que, dans toutes ces provinces de l'Empire, la seule Thessalonique a été sauvée. Puis on parle d'établissement des Slaves dans la péninsule jusque dans la Grèce propre, etl'apparition de ces oSlavinies» coïncide avec la disparition, dans l'Empire d'Orient, des noms romains. Le dernier cité est celui du général Bonus qui, en 622, défend Constantinople contre les Avares.

S'en suit-il que la population romaine ou romanisée ait disparu aussi? On l'a cru et on l'a expliqué par l'acharnement de la lutte sur le Danube et la barbarie des Slaves, mais les textes ne prouvent clairement ni l'un ni l'autre. Après la peste, compagne inévitable de toute guerre en Orient, les vrais dépopulateurs, ce sont les nomades, Huns ou Avares ; grands massacreurs à l'occasion, ils entraînaient avec

eux des milliers de captifs dont les os jonchaient les Steppes, au nord du Danube, tandis que, dans les villes du littoral, les rescapés s'hellénisaient et oubliaient leurs campagnes livrées aux Barbares.

Pourtant des Romains y vivaient encore. Les uns y étaient captifs des Slaves qui les traitaient, dit-on, en membres de leur famille ; d'autres se maintenaient par groupes, en des localités où les noms romains se reconnaissent encore — «Semez et moissonnez en paix, leur disaient les nouveaux maîtres, et vous nous payerez tribut» — ; plus à l'écart, des «Vlaquies» libres abritaient, à côté de montagnards autochtones, des fugitifs de la plaine. De ces « Vlaquies p, celle du Pinde subsiste encore ; d'autres se sont slavisées, en Dalmatie à une époque récente, en pays serbe dès le Moyen Age ; les diplômes des rois nous y montreront des pasteurs hésitant entre deux langues et deux nationalités. La transformation de la péninsule a moins été l'eft'et d'un cataclysme, comme on l'a cru longtemps, que de la lente absorption de ces «Vlaquies» dans les «Slavinies».

Au vi« siècle, l'histoire ne mentionne que celles-ci. Au nord, près du Danube et de la Save, elles sont vassales des Avares qui emmènent leurs contingents en campagne, leur font construire des bateaux, jeter des ponts; grandis dans les plaines herbeuses, ces cavaliers ne savent pas ajuster les bois. D'autres Slaves suivent le Khan de leur plein gré, contre les Bavarois ou les Byzantins, mais parfois ils se retour-

nent contre lui, et leurs attaques amènent la décadence de l'Empire avare au viiie siècle et par contrecoup,«emble-t-il,lereculdes Slaves eux-mêmes. Privés de leurs «entraîneurs», ils cessent d'envahir et résistent mal, à Touest, à la poussée des Germains, au sud, à l'influence byzantine, qui leur vient avec les captifs, les marchands, les ambassadeurs, l'or et les titres pompeux qui achètent leur tranquillité ou leur alliance. Devenu patrice,tel chef croate mène ses gens en Italie pour le service de César qui, en retour, l'aidera contre ses voisins, mais petitement ; il ne faut pas qu'un barbare devienne trop fort. Tout le travail de Byzance vise à maintenir l'émiettement des tribus, que, de'temps en temps, de nouveaux envahisseurs, descendus du Nord, tâchent de faire cesser.

Au viiie siècle, ce sont les Croates et les Serbes, venus on ne sait exactement d'où, en dépit des efforts faits pour les rattacher soit aux Croates des Carpathes, soit aux Serbes des bords de la Saale ; on ne saitpas davantage s'ils ne formaient qu'un peuple, et s'il faut voir, dans leurs deux noms, les dérivés d'un nom unique. Ce qui est sûr, c'est qu'il deviennent puissants — « Sorahi qui mcig?tflm partem lUyrice tenere dicuniurï>, écrit Eginhard, en 823 ; au sud, ils luttent contre les Grecs ; au nord, ils résistent aux Francs ; sur l'Adriatique, ils harcèlent les Vénitiens et les Arabes — mais tout cela sans reprendre le grand rôle des Avares, dont les Bulgares seront les vrais successeurs.

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Venus de cette Bulgarie de la Volga dont le nom figurait hier parmi les titres de l'Empereur russe, ils sont nomades, à la fois cohérents et mobiles comme les Huns et les Avares l'avaient été, et le môme genre de vie leur fait recommencer la même histoire. Vers 800, avec des Slaves qu'ils ont entraînés du Nord, ils s'établissent dans la Dobroudcha, puis ils poussent aux balkans, refoulent devant eux d'autres Slaves, plus ou moins alliés des Byzantins qu'ils battent, en 848, devant Sofia. Dès lors, maîtres du bastion central de la péninsule, ils rayonnent en Thracc et en Macédoine, massacrant ou transplantant les Romains, s'associant les Slaves par l'appât du butin. Mais la s'arrête leur ressemblance avec les Avares. Dans la pu{{ta danubienne, ceux-ci étaient restés eux-mêmes : dans les vallées étroites des Balkans, au milieu de populations déjà denses et relativement civilisées, les Bulgares changent de vie ; peu à peu leur mélange avec les Slaves altère leur langue, qu'ilsoublienttoutàfaitquandlcsdisciples desapôtres slaves, les saints Cyrille et Méthode, leur ont enseigné l'Evangile en slave. Au x* siècle, avec leur Khan devenu tsar, leur patriarche, leurs évêques, leurs boïars déguisés en patrices, ils semblent prêts h fonder, sur les ruines de l'Empire d'Orient, une sorte de « Saint-Empire » finno-slavo-byzantin. Il ne leur manque plus pour cela, d'un côté, que les villes du littoral, et de l'autre, à l'ouest, la Slavie obstinément rebelle des Serbes et des Croates.

La résistance de ces deux tribus au joug bulgare,

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on l'a expliquée par l'esprit particulier d'une région jadis rattachée à l'Empire d'Occident; on a évoqué aussi l'antique opposition des Illyriens et des Thraces, mais la nature même du pays est peut-être une meilleure explication. Les Bulgarespeuvent ravager les vallées de la Morava, de l'Ibar, du Drin, du Vardar, massacrer ou transplanter les habitants qui n'ont pas fui dans la montagne, recevoir l'hommage de tel chef et son tribut de fruits, de faucons et de chiens de chasse; à peine ont-ils tourné bride qu'on voit sortir de la forêt un insoumis, ce Tchaslav, par exemple, qui n'a, le premier jour, que vingt chasseurs autour de lui, mais bientôt après une armée. La lutte recommence, et cette fois l'armée bulgare pourra être, comme celle du boïar Alabogotour, en 874, cernée et détruite dans quelque défilé. Mieux vaut s'en tenir avec ces montagnards aux procédés byzantins, susciter des factions, attirer les chefs, un à un, « in societatem Bulgayormn », mais, pour cela, il faudrait du temps, et voici déjà que leur Empire chancelle.

Est-ce l'effet de leur slavisation qui les a fait participer à « l'anarchie» des Slaves? de leur conversion au christianisme qui les aurait amollis, ou simplement de l'usure de la horde primitive ? Toujours est-il que, dans la seconde moitié du x® siècle, les Byzantins reprennent le dessus, avec l'aide, d'ailleurs, d'un nouveau peuple, venu des bords du Dniepr. Sous les coups des Varégo-Russes, l'empire bulgare s'écroule, mais pour ressusciter bientôt. Sur

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les confins de l'Epire et de la Thessalie, quatre frères, des chefs locaux que les textes appellent boïars ou comitopouli^ fondent un nouveau « Tsarat» de caractère, à vrai dire, assez douteux. De l'origine purement slavede ces personnages, on a conclu qu'ils se réclamaient du nom bulgare simplement pour revendiquer l'héritage des tsars disparus, qu'ils n'ont d'ailleurs pas recueilli, car leur Etat s'est développé, non dans l'est de la péninsule, comme celui des vrais Bulgares, mais dans l'ouest, en pays slave, serbe ou croate, où la légende montre le roi serbe Vladimir assiégé, près du lac de Scutari, par le tsar « bulgare », Samuel, puis devenu son vassal et son gendre, et finalement mis à mort par le successeur de Samuel, Radoslav. En fait, cet empire des Samuel et des Radoslav correspond moins à la Bulgarie qu'à la Serbie de 1913, et l'on comprend dès lors que des historiens serbes y aient vu, malgré son étiquette bulgare, la première ébauche d'un Empire serbe.

En tout cas, il dura peu. Dès 1020, la politique byzantine sépare de Radoslav ses boïars et le patriarche d'Okhrida; Basile le Tueur de Bulgares entre dans cette capitale de l'Eglise slave, et le tsarat de la veille devient le capitanat de Bulgarie, une Marche dont la capitale est Uskub (Skoplié), à peu de distance des Serbes et des Croates du nord que la reconquête byzantine menace, eux aussi. Nous les suivrons dans leur résistance et leurs progrès, mais il faut dire d'abord ce qu'ont fait d'eux les trois siècles déjà passés dans la péninsule.

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