‹ La Yougoslavie; études et souvenirsChapitre 6 sur 17 · LES CROATES ET LES SERBES · texte numérisé non relu

LES CROATES ET LES SERBES

Le premier groupement. Le royaume de Croatie, sa décadence. Le royaume de Dioclée ; le pays de l'intérieur, laRascie ou Serbie propre.

Les tribus, leur vie, les influences du dehors. L'apparition du christianisme, latin, grec, slave. L'esprit chrétien dans la légende.

Croates et Serbes étaient arrivés ensemble dans la péninsule, et si mêlés qu'encore au xi= siècle, on emploie parfois le nom de ceux-ci pour ceux-là; on ne les distingue guère que par leur voisinage ou leur éloignement de la mer. Les Croates sont sur le littoral, entre la Narenta au sud, la Pliva à Test, et au nord les monts Vellebit que dépassent des colonies éparses, entre Save et Drave, dans la plaine qui deviendra la Croatie actuelle. En attendant, c'est la côte qui compte ; les Croates y acquièrent, au voisinage des quelques villes qui ont survécu à l'invasion, en même temps que la foi chrétienne, le désir de formes politiques nouvelles : un de^ leurs chefs, Zvonimir, sollicite et obtient du pape la couronne royale. Ses successeurs essayent de grouper sous cette couronne les cantons de l'intérieur et les villes de la côte. Il en résulte des luttes confuses que compliquent des querelles dynastiques ; après chaque roi

tous ses fils sont candidats au trône ; quand l'un d'eux est soutenu par les Byzantins, l'autre a pour luiles Francs. Vassal des uns ou des autres^le royaume de Croatie figure, au x te siècle, simultanément, dans les formulaires des empereurs byzantins, des ducs allemands de Carinthie et des doges de Venise. Puis les Magyars paraissent; en j 102, leur roi, Koloman, devient roi de la Croatie de la Save et étend son autorité jusqu'àla côte. Sessuccesseurs ne l'exercent, il est vrai, que par l'intermédiaire d'un ban, d'un vice-roi croate ; cette annexion n'est, en fait, quela décomposition du vieux royaume en une foule d'autonomies, et l'effacement de la puissance des Croates.

Les Serbes reprennent leur rôle. Encore au XI® siècle, il sont répartis, au sud et à l'est des Croates, en principautés confuses, la Zakhoumiid au sud de la Narenta ; puis, entre Raguse et la Boyana, la Zêta ou la Dioclée ; à l'est, jusqu'aux vallées de l'Ibar, de la Drina, de la Morava occidentale, la Serbie proprement dite ou Rascie, du nom de sa capitale, Ras. Comme chez les Croates du même temps, le plus important de ces Etats est celui du littoral, le Primorié, peut-être parce que la population slave y est fort mêlée d'éléments latins ou albanais ; au X® siècle son prince est reconnu par le pape « roi des Slaves » ou de Dioclée, du nom d'une ville voisine du lac de Scutari et ruinée jadis par les Goths, dont les nouveaux rois se disent les successeurs. Leur capitale n'est d'ailleurs pas sur l'empla-

178 i-A YOUGOSLAVIE

cernent de cette Dioclée ; ils résident tantôt à Cattaro, tantôt sur les bords de la Boyana. Quant à l'étendue de leur domaine, on ne peut la préciser ; des tribus de l'intérieur, les unes, après avoir été vassales des Bulgares, le sont maintenant des Grecs ; d'autres, autour des sommets du Kom, du Visitor, du Dourmiter, n'obéissent à personne. Le chroniqueur assure pourtant que les rois de Dioclée défendaient ce pays contre l'Empereur; leur État correspondait donc à peu près, et par sa position, et par son rôle, au Monténégro d'hier.

La côte exceptée, ce pays était fort sauvage. Les croisés qui, au xi*^ siècle, ont suivi vers le sud la vallée de la Morava, parlent avec une sorte d'épouvante des larges fleuves à la traversée desquels on est attaqué : de l'immense forêt — la silva bulgarica — qui va de Belgrade à Nich ; des attaques perfides des habitants, provoquées, d'ailleurS; par les rapines des croisés. D'autres, qui sont venus, comme Raymond de Toulouse, par mer de Venise en Dioclée, parlent de montagnes sans forêts et sans oiseaux, de montagnards que rendent redoutables, et leur agilité, et leurs flèches empoisonnées ; la description qu'en fait Guillaume de Tyr évoque, trait pour trait, les^ Albanais de siècles plus proches de nous. Cette sauvagerie n'est pourtant pas la misère. Dans l'intérieur, en dépit de Raymond de Toulouse, le gibier est abondant — à preuve les chiens de chasse et les faucons des chefs. On parle aussi de leur miel, de leur cire— l'apiculture estunart slave— des fruits de leurs

LES ORIGINES HISTORIQUES DR LA SERBIE lyÇ

vergers ; et comme, d'autre part, les troupeaux se multiplient, sur la planina, encore plus vite que les hommes, la vie rude qu'on y mène est une vie presque large.

Tous les documents la montrent à peu près semblable à celle des clans écossais. C'est la même solidarité de la tribu, les mêmes intérêts, les mêmes querelles — à propos, par exemple, de vols de bestiaux— les mêmes incursions dans la plaine, la même rusticité belliqueuse. Dans son enclos de palissades que domine parfois une kouLi, une tour de pierre, le chef mène la même vie que ses hommes ; il n'a pas d'autres idées qu'eux. Pourtant, s'il est chef d'un canton un peu important, d'une joiipiiniL-, il faudra bien que son horizon dépasse les défilés qui le terminent ; ses gens vont dans les villes de l'intérieur ; du littoral, en sens inverse, par les anciennes voies romaines, il remonte des marchands et peut-être des prêtres. Il naît donc des besoins et des idées nouvelles, et tout de suite, ces idées sont en conflit. De l'ouest, en effet, c'est l'influence latine qui remonte; de l'est, c'est l'influence byzantine. S'ils veulent, en devenant chrétiens, prendre part à la civilisation générale, les chefs serbes devront choisir entre l'une ou l'autre.

Au début, il peut sembler que la balance penche vers l'ouest, à en juger par les emprunts du vocabulaire serbo-croate au latin que les Romains avaient propagé dans le pays. Mais au x* siècle, la lutte éclate entre les deux Eglises de Rome et de

l80 LA YOUGOSLAVIE

Byzance, et nulle pan elle n'est plus vive que sur le littoral de l'Adriatique. Rome, en effet, veut garder un pays jadis rattaché àTEmpire d'Occident, et d'où elle pourra, enévangélisant les Barbares, menacer le schisme jusque dans son foyer; Byzance veut fermer la route aux Latins, et se concilier les mêmes Barbares en leur donnant sa foi. Le résultat de ces efforts contraires a été que les Serbo-Croates ont reçu de bonne heure le christianisme, et que, proposé plutôt qu'imposé, il a pu pénétrer chez eux sans mettre en péril leur existence nationale.

C'est pour cela, sans doute, que leur paganisme apparaît moins tenace que celui des Slaves du Nord. Le Byzantin Procope, qui les a vus à leur entrée dans l'Empire, rapporte qu'enjce temps ils n'avaient recours à leurs dieux, « démons » ou nymphes des rivières, qu'en cas de péril extrême. Nul historien ne prononce, à leur sujet, le nom de Péroun, le Jupiter des autres Slaves, qu'on retrouve, il est vrai, en cer tains noms de lieux, mais dont l'origine est fort suspecte. Peut-ètreadoraient-ilslesoleil, dontle culte de Saint Elle serait devenu, dans les Balkans comme en Russie, la transposition chrétienne. En tout cas, leurs légendes ne connaissent, sous le nom de vilas, que des nymphes la plupart du temps malfaisantes ; puis des dragons de feu, des monstres demi-hommes et derai-bétes — tel Troyan (ou Trajan) aux oreilles de chèvre. Les vampires, que l'Europe occidentale a connus par les Dalmates, semblent appartenir aux Maygars beaucoup plus qu'aux Slaves. Il est

LES ORIGINES HISTORIQUES DE LA SERBIE l8l

douteux aussi qu'ils aient pratiqué des sacrifices humains, en dépit du chant fort ancien qui les montre maçonnant une captive dans les murs de Scutari pour les rendre imprenables.

Ce paganisme élémentaire, nous le voyons, de bonne heure, céder à l'influence des captifs chrétiens, des villes romaines ou byzantines, enfin des missionnaires. Déjà sous Heraclius, au vu» siècle, il y aurait eu conversion de beaucoup de tribus; une autre conversion, plus certaine, a suivi sous Basile I^r. Mais cette activité des Byzantins fut interrompue par l'invasion bulgare, et le latinisme en profita pour s'emparer définitivement de la côte. Quand, en 926, Tomislav devient roi de Croatie, c'est du pape qu'il tient sa couronne, et c'est le pape encore qui en dispose par la suite, en faveur de te ou tel prétendant. Puis en loSg, un concile dalmatc présidé par le roi Krésimir ordonne aux prêtres de savoir le latin et leur interdit le mariage, et c'est donc la séparation complète d'avec l'Eglise orientale qui, elle, domine dans l'intérieur.

Enfin, la propagande latine gagne le pays de Dioclée. Vers l'an 1000, le chef local, Mikhaïlo, précédemment dignitaire byzantin et par conséquent chrétien à la mode de Byzance, devient roi par la grâce du Saint-Siège et fonde un archevêché catholique à Antivari. Mais cette conversion, déterminée par la politique plus peut-être que par une conviction, ne prévaut pas contre l'influence qui vient de l'intérieur, influence d'autant plus forte que

maintenant elle n'est plus proprement byzantine, mais slave.

Au ix« siècle, en effet, la politique — et aussi, supposons-le, la ferveur religieuse de Byzance — a trouvé expédient de favoriser une sorte^d'adaptation slave du christianisme. Cette adaptation a été l'œuvre de deux frères, Cyrille ei Méthode, fils d'un haut fonctionnaire de Salonique, donc Grecs, mais familiers avec la langue et les mœurs des Slaves; fonctionnaires d'abord, puis entrés en religion, ils se trouvèrent les hommes qu'il fallait à l'Empereur quand le prince de la Grande-Moravie, Rostislav, lui demanda des missionnaires plus intelligibles et moins arrogants que les prêtres allemands auxquels il avait eu affaire jusque-là. L'Empereur lui envoya les deux frères, et ceux-ci purent, de longues années, enseigner les Moravesen slave — de Macédoine,ilestvrai,maisquine différait guère,ence temps, du slavede Moravie; ilsordonnèrentdesprêtres du pays, traduisirent les livres saints et inventèrent, pour écrire leur traduction, un alphabet nouveau formé de lettres grecques et de lettres orientales, et dont on ne sait d'ailleurs pas s'il est bien celui que les Slaves orthodoxes leur attribuent encore. Tous ces efforts n'eurent pourtant, en Moravie, que des conséquences éphémères ; peu après la mort des deux frères, une réaction germanique, puis l'invasion maygare mirent fin à l'existence de l'Eglise slave «de Pannonie» ; des disciples de Cyriile et de Méthode, quelques-uns, faits prisonniers et vendus

LES ORIGINES HISTORIQUES DE LA SERBIE l83

comme esclaves, furent rachetés, à Venise, par des agents byzantins : d'autres gagnèrent les montagnes serbes, et y furent, peut-être, les premiers initiateurs des. Serbes aux lettres slaves ; quelques-uns allèrent à Belgrade, dont le gouverneur bulgare les envoya au tsar Boris, à Preslav, qui était alors la capitale des Bulgares. Boris, n'osant les garder dans cette Bulgarie de l'Est aux trois quarts payenne ou même musulmane, les laissa partir pour la Macédoine où, sans doute, le sol était préparé pour des églises chrétiennes. Ils s'y groupèrent dans la région d'Ohkrida, où leur légende vit toujours, et bientôt leur prédication eut conquis, non seulement les Slavesde Macédoine, mais encore ceux de l'Est, puis le roi bulgare, ses boïars et son peuple, d'ailleurs non sans guerre civile. Le x« siècle nous montre, à côté d'un tsar bulgare défenseur de la foi, un patriarche, des évêques, toute une hiérarchie dressée en face de la grecque, et ce n'est sans doute pas ce résultat que l'Empereur avait attendu de la mission de Cyrille et de Méthode. Aussi bien était-ce un légat du pape qui avait distribué tous ces titres, sans obtenir pourtant que l'Eglise bulgare devint catholique ; l'emploi deslivres slaves assurait son caractère oriental.

Or, la région d'Okhrida est toute proche du pays proprement serbe; les missionnaires du rite slave s'y heurtèrent bientôt aux catholiques. De ceuxci beaucoup étaient dans le cas de cet évéque Radogast que l'on voit, en 1197, prêter serment à son

métropolite latin en slave, parce qu'il ne sait aucune autre langue : sommés d'apprendre le latin, les Radogast ont trouvé plus simple de s'en tenir aux livres et au rituel compréhensibles pour tous qu'on leur apportait de l'intérieur. Très vite, en dépit des Conciles, l'Eglise slave gagne la côte, pour ne plus s'en éloigner ; à partir du xi® ou du xii« siècle, tous les progrès de la culture, en pays serbe, tourneront à son profit.

Ils seront d'ailleurs, ces progrès, lents et incertains. Assurément, au xi^ siècle, les princes qui, sur l'initiative de gouverneurs byzantins, ont été élevés à Constantinople ne ressemblent plus aux chefs de clans d'autrefois. D'autre part, on doit croire à l'influence, sur les masses, des monastères du littoral où l'on recopiait: les livres saints en caractères slaves, oîi l'on commençait à traduire leurs commentaires grecs. Mais quels sentiments, quelle mentalité la nouvelle foi développait-elle, nous n'en savons encore rien. Le seul document qui renseigne un peu, c'est cette légende de Saint Vladimir que le chroniqueur, le Prêtre de DiocIée,a tirée des chants populaires. Nous avons déjà dit comment le roi Vladimir a été vaincu par le tsar Siméon. Jeté dans un cachot, sa douceur et sa piété charment la fille du tsar, Kosara ; elle l'épouse et le fait remonter sur son trône. Mais Siméon meurt ; Radoslav, l'usurpateur, mande Vladimir, lui promet, sur la croix, qu'il le renverra sain et sauf. Arrivé à Okhrida, il n'en est pas moins mis à mort, malgré les supplications des

LES ORIGINES HISTORIQUES DE LA SERBIE l85

évoques ; mais, martyr, il devient saint ; dans le couvent où Kosara a inhumé ses reliques, elles font des miracles. Il est donc le premier de la lignée de ces rois serbes, tous réputés saints, qui uniront, dans la conscience des peuples, la religion nationale et la royauté nationale. Avec lui, quelle qu'ait été son histoire réelle, nous sommes loin des barbares que décrivent les chroniqueurs des deux premières croisades.

Page 1