LA FONDATION DU ROYAUME SERBE
Les premiers souverains de la Rascie ; Némanya, son œuvre, ses héritier».
L'œuvre de Saint Sava. L'acquisition de la couronne royale. La formation d'une Eglise serbe. Signification de ces deux faits.
Au commencement du xi^ siècle, après la chute du second Empire « bulgare », les Grecs ont rétabli leur suprématie dans l'ouest de la péninsule; Basile II aurait occupé, dit-on, la Dalmatie, la Rascie, et même la Bosnie. Mais c'est là une autorité précaire ; après lui, nous voyons un roi de Dioclée, Bodin, se faire proclamer, à Prizren, tsar des « Bulgares » et pousser dans l'intérieur, où les Grecs
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le battent près de Kossovo. Puis ce sont des alternatives très confuses de guerre et de paix où l'on discerne seulement que le territoire grec recule. Au xi" siècle, il comprend encore, dans la province actuelle de Novi Bazar, la ville de Ras et la forteresse de Mitrovitza, celle-ci toute neuve et baptisée du nom du patron de Salonique; au xii«, elles sont tombe'es l'une et l'autre, et l'autorité des « Grands Joupans » de Rascie s'étend dans les vallées de l'Ibar, de la Morava de l'ouest et de la Toplitza, d'ailleurs sous la suzeraineté nominale des Grecs. Encore en ii5o nous voyons l'un de ces joupans, Primislav, se reconnaître vassal de l'Empereur et lui promettre un secours de 2.000 hommes en Europe, de 5oo en Asie, mais rien ne prouve que de telles promesses soient toujours tenues, et toute l'histoire de ce temps tient dans la phrase de Guillaume de Tyr : « Parfois les Serbes servent l'Empereur; parfois ils dévastent ses terres, autour de leurs montagnes, car ils sont braves et hardis. »
Avec Etienne Némanya cette histoire commence à s'éclaircir. On sait que son père, Zavida, avait été Grand Joupan vers 11 60; qu'une révolte l'avait forcé de fuir en Dioclée où l'un de ses fils fut baptisé, à Ribnitsa, près du lac de Scutari, sous le nom d'Etienne, à la mode latine, pour être ensuite rebaptisé à la grecque, après le retour de son père en Rascie. Un peu plus tard, nous le voyons devenir Grand Joupan avec l'aide de l'Empereur, contre lequel, pourtant, il ne tarde pas à se révolter, mais
sans succès; malgré l'alliance des Hongrois et des Vénitiens, il doit demander grâce « en chemise et la corde au cou », disent les chroniqueurs byzantins, et suivre son vainqueur, Manuel Comnène, à Constantinople, où sa taille et sa mine font sensation. Renvoyé chez lui, il est fidèle quelques années; en 1 177, un contingent «erbe figure dans une expédition grecque contre le sultan d'Iconium ; cependant, Némania s'empare de la Dioclée qu'ont affaiblie des querelles de prétendants, et quand Manuel meurt, en 1 180, il envahit les pays grecs et les dévaste, jusqu'à la Maritsa, favorise une révolte des Bulgares en 1 186, offre enfin son aide à Frédéric Barberousse quand il paraît dans les Balkans, en route pour Jérusalem, affirme-t-il, mais, chuchote-t-on autour de lui, en réalité pour Constantinople. Frédéric hésite et finit par passer en Asie; dès lors, restés seuls devant le nouvel Empereur grec, Isaac l'Ange, les Serbes sont battus, mais de façon si peu décisive que le traité qui suit leur laisse la plupart de leurs conquêtes et donne au second fils de Némania, Etienne, la main d'une nièce de l'Empereur (i 189). Cette Serbie devenue puissante, grâce surtout à la crise par laquelle passe l'Empire grec, Némania la gouverne, après ce traité, ep' ore six ans, pendant lesquels il s'occupe surtout, au dire de ses biographes, de fondations pieuses et notamment de celle du monastère de Stoudénitsa. Puis, en iiqS, l'avènement à l'Empire du beau-frère de son fils, Alexis l'Ange, le laissa libre de réaliser un projet qui,
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sans doute, le hantait depuis longtemps, celui de suivre dans la vie monastique son troisième fils, Hrastko. Le chroniqueur nous le montre à Ras, haranguant les grands, leur rappelant combien faible il avait trouvé la Serbie, et comment il l'avait agrandie « en long et en large » ; sûr maintenant que son œuvre ne périrait pas, il pouvait ne plus songer qu'à son propre salut; son second fils, Etienne, deviendrait Grand Joupan; l'aîné, Voukane, aurait un apanage. Après quoi, se tournant vers ses héritiers, il leur recommanda la concorde et l'amour, les bénit, revêtit la robe noire du moine, et devenu l'ascète Siméon, il s'éloigna vers Stoudénitsa. L'année suivante, il partit pour le mont Athos où l'attendait, au monastère grec de Vatopédion, le moine Sava, le Hrastko d'autrefois. Toujours actif, Némania y employa ses dernières années à bâtir, près de la mer, au milieu des vignes, des oliviers et des cyprès, un monastère serbe et rien que serbe, ce Khilendar que tant de ses successeurs enrichiront. Il y mourut en 1 199, répétant encore les conseils d'union qu'à Ras il avait donnés à ses fils.
Conseil inutile, bien entendu. Voukane, l'aîné, ne voulait pas accepter la suprématie d'Etienne; il avait pour lui la Dioclée, son apanage, et de plus, son frère étant l'allié des Grecs, il pouvait,lui, compter sur les Hongrois. Mais, chassé d'abord de son Etat, Etienne y revint bientôt avec des mercenaires Curnans ou Bulgares; en 1208 seulement, les frères ennemis se rappelèrent les conseils de leur père, et sur
leur prière, leur cadet revint de l'Athos, rapportant, en gage de paix,le corps de Némania.Sur la frontière, à Ipek, Etienne et Voukane l'attendaient; puis ils escortèrent les reliques déjà miraculeuses jusqu'à Stoudénitza, par le val si étroit qu'on a peine à s'y figurer la pompe décrite par le chroniqueur. L'inhumation faite, Sava resta en Serbie, continuant son rôle de médiateur, d'abord entre ses frères, puis, après la mort de Voukane, entre Etienne et ses sujets. Or, on ne pouvait créer l'ordre et la paix, en ce pays, qu'en renforçant de nouveaux liens celui que créait entre les tribus — quand il ne les divisait pas — leur appétit commun de guerre et de terre. Mais où les prendre, ces liens nouveaux? Comment obtenir que tout Serbe ne fût pas toujours prêt à s'allier, contre d'autres Serbes, avec le Magyar, le Bulgare ou le Grec? Comment créer un sentiment national?
Jadis, quand les chefs des Bulgares avaient voulu transformer en Etat une agglomération confuse de tribus, ils avaient créé, à côté d'eux, une Eglise distincte de la grecque, et dont le chef, institué patriarche, leur obéissait. Ce précédent a-t-il influé sur Etienne et Sava, ou bien ont-ilsagi simplement selon la mentalité de l'Orient qui identifie Eglise et nationalité ? Toujours est-il que, tout en négociant d'un autre côté pour son frère, qui deviendra Roi, Sava négocie pour lui-même avec le patriarche que les croisés latins ont expulsé de Constantinople.En 1219, il va le voir à Nicée et en revient revêtu du palliiim d'archevêque, avec la reconnaissance solennelle de
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Vautoképhalie — l'autonomie — de l'Eglise serbe. Dès lors, établi au monastère de Jitcha^ au confluent de la Morava et de l'Ibar, à l'entrée des vallées conquises par Némanya, il travaille à l'organisation de son Église, sans souci des anathèmesd'Okhrida, et sans oublier l'autre moitié de sa tâche ; avoir affranchi le clergé serbe des influences du dehors n'eût pas été, en cffet^un gain pour les Némanide6,si leur autorité à eux-mêmes n'avait été assurée par un titre plus haut que celui de Grand-Joupan. Au-dessus de l'archevêque, il fallait un roi.
Nous savons qu'il y avait eu jadis, en Dioclée, des rois dont Voukane, après la mort de Némania, avait repris le titre. Etienne n'avait pas voulu être en reste ; dès 1202, on trouve trace de ses négociations avec la Cour qui dispense les couronnes, celle de Rome. Puis, pendant de longues années, elles semblent s'interrompre. En 1220 seulement, un émissaire de Sava, l'évèque serbe Méthode, apporte à Jitcha, qui va devenir le Saint-Denis de la dynastie serbe, une couronne bénie par Innocent III. Quelques semaines plus tard les joupans sont réunis et Sava les harangue. « Il n'est pas juste, leur dit-il, qu'après tant de succès dont il est l'auteur, le chef suprême du pays porte le même titre que plusieurs de ses sujets » et, l'assistance convaincue ou paraissant l'être, il revêt son frère des insignes sous lesquels il figure encore, dans les fresques de l'église de Jitcha, à gauche de l'entrée. Après tant de siècles, on distingue toujours sa robe de pourpre et ses brodequins bro-
LES ORIGINES HlStORÎQUES DE LA SERBIE I9!
dés d'or, sa couronne ornée de perles, sa barbe brune et ses traits réguliers.
Huit ans après, il mourut, et Sava, ne pouvant s'entendre avec son neveu Radoslav qui s'était réconcilié avec Okhridaaux dépens de l'Eglise serbe, partit en terre sainte. Au retour de son pèlerinage, il mourut en Bulgarie, d'où son autre neveu, Vladislav, après avoir vaincu Radoslav, vint chercher ses restes pour les transporter au couvent de Milechevo. Ils y resteront le palladium de la Serbie jusqu'au jour où, pour détruire l'espoir obstiné des rayas, un pacha turc les fera brûler (1606).