LE DEVELOPPEMENT DU ROYAUME SERBE. — L'APOGÉE
Les premiers successeurs d'Etienne. Leurs rapports avec leurs voisins, Hongrois, Dalmates, Bosniaques, Grecs, Bulgares, Francs d'Orient. La France et les Serbe».
Douchan. La coalition de ses voisins. La défaite des Bulgares, ses suites. La conquête de la Macédoine. Douchan Empereur.
Les résultats de sa politique.
Le royaume de Serbie vivrait-il plus que ceux de Croatie ou de Dioclée ? La consécration de sa race
royale n'était pas un obstacle aux guerres civiles — ' on l'avait vu du vivant même de Saint Sava — et de puissants voisins le menaçaient. A la vérité, les Grecs ne comptaient plus ; les Bulgares, révoltés à nouveau, les avaient chassés des Balkans, et les croisés latins du littoral, mais pour ces Latins, non moins que Byzance, les Serbes étaient matière à croisade, et quant aux Bulgares, leur alliance eût été un autre danger ; leurs tsars du xin' siècle, encore qu'ils fussent de souche valaque, n'avaient pas oublié les prétentions de ceux du x^. Les Hongrois, enfin, possédaient toujours la plaine, jusqu'au pied des montagnes. Contre tous ces adversaires, les Serbes avaient, comme jadis, la protection de ces montagnes, mais devraient-ils s'y confiner, ne pas atteindre le Danube, au nord, ne pas descendre le Vardar au sud ?
En fait, ils peuvent grandir, parce que, chez tous leurs voisins, en ce temps, il y a encore moins de stabilité qu'en Serbie. En Hongrie, l'invasion des Mongols, puis l'extinction de la dynastie d'Arpad, au xni® siècle, est le point de départ de longues guerres civiles. A Constanlinople, les Latins ont assez à faire pour se défendre; refoulés, après i255, dans l'ouest de la péninsule, en Morée ou en Albanie, il y deviennent, contre les Grecs, les alliés des Serbes. Les Bulgares enfin sont à demi subjugués par les nomades d'outre-Danube, Koumans ou Petchénègues, que les Mongols, venus d'Asie, poussent d'un côté sur la Bulgarie, del'autre surla Hongrie, Seuls des peuples
du Danube, les Serbes ne sont pas atteints, du moins directement, par cette vague de nomades, et cette immunité relative aide singulièrement à leur progrès.
Progrès militaire d'abord. Némania n'avait guère disposé, dans ses guerres, que de levées de montagnards ; si agiles et si bons archers qu'ils fussent, ils ne savaient résister à des troupes régulières que dans leurs défilés ou sous les abris de la forêt, la chouma. Plus tard, la cavalerie noble des joupans s'ajouta à cette «piétaille»; mais, si la guerre se prolongeait, elle retournait chez elle. A la fin du xiii« siècle, avec l'argent tiré des mines romaines remises en valeur par des mineurs saxons, les rois purent engager des mercenaires, cavaliers koumans ou turcs, transfuges grecs habiles à fortifier ou prendre les places, chevaliers d'Occident, Allemands, Italiens ou c Celtes» — c'est-à-dire Catalans — dont le choc était irrésistible. Grâce à ces contingents nouveaux, ils s'assurèrent, et des succès contre leurs voisins, et de l'autorité sur leurs sujets. Les Serbes, en effet — ou tout au moins la noblesse qui commençait à se former — ne rêvaient que guerre et conquête : qu'un roi fût peu guerrier, la chronique nous apprend qu'il était mou, lâche, mauvais Serbe, qu'il a fallu le déposer, et si Miloutine, au xiii^ siècle, a pu se maintenir longtemps, c'est que ses cinquante années de règne sont autant d'années de succès.
Au nord d'abord. Les Hongrois possédaient, au sud du Danube et de la Save, Branitchévo, près de
rembouchure de la Morava, Zvornik sur la Drina, Belgrade entre les deux, étaient les principales forteresses de ce pays hongrois dont la population, d'ailleurs, était slave. Ce « duché de Matchva » était mal rattaché à la couronne de Saint Etienne ; pays d'apanage, il servait d'appoint à des combinaisons matrimoniales dont les Serbes surent profiter.
En 1234, le mariage de leur roi Dragoutine avec une fille d'Etienne V de Hongrie les met sur le Danube; après la mort de Dragoutine, son frère Miloutineconfisquel'héritageetil n'en reste, aux Hongrois, qu'un titre qu'ils feront valoir beaucoup plus tard, quand les Turcs envahiront la Serbie. C'est encore les Hongrois que les Serbes sont censés trouver devant eux dans la Dalmatie que se partageaient, en réalité, les Vénitiens établis sur quelques points des côtes, les magnats slaves de l'intérieur, et des cités plus ou moins indépendantes. C'est à Raguse, leur voisine directe, que les roisserbesontleplussouvent affaire; tantôt les Ragusains n'ont pas payé les coutumes moyennant lesquelles les montagnards respectaient leurs vignes et leurs jardins; tantôt ils ont donné asile à quelque roi détrôné, mais, au fond, le motif de la querelle est toujours le désir du roi serbe de s'emparer de ce port opulent, ou, du moins, de le rançonner. Il descend donc des montagnes avec ses troupes, dévastant tout; eux-mêmes, les Ragusains brûlent les faubourgs qui permettraient d'approcher de leurs murs. Le siège commence, mais les Serbes,
faute de machines, restent impuissants devant ces hauts murs, et d'autre part, ils ne peuvent fermer aux Ragusains la mer qui les ravitaille ; il faut finir par traiter et le roi y gagne généralement une indemnité, en retour de laquelle il confirme les privilèges des marchands ragusains dans ses États. Au xiv® siècle, d'ailleurs, le roi sait que le commerce de Raguse est pour lui la poule aux œufs d'or ; de son côté, Raguse n'est plus la ville purement latine de jadis ; l'immigration des gens de l'intérieur l'a peu à peu slavisée. Bref, c'estmaintenant l'amitié confirmée par des visites solennelles ; les Ragusains aiment à conter que lorsque François-Joseph visita leur ville, il fut peu satisfait de s'entendre rappeler son premier hôte impérial, le Serbe Douchan,
Il ne semble pas que la politique serbe ait jamais visé la Dalmatie au nord de la Narenta ; le titre de Rcx Croaciœ, pris par Ouroche III, ne correspond à aucune réalité. Le fait est que cette côte est séparée delà Serbie par un a Etat-tampon», la Bosnie, que les Némanides n'ont pas cherché à entamer. Pourquoi, on lecomprend mal maintenant que l'union des deux pays est le vœu de tout patriote. L'influence hongroise et catholique n'était pas suffisante en ce pays surtout orthodoxe ou bogomile pour l'interdire aux orthodoxes de l'Est, et, d'autre part, les monts de Bosnie ne sont pas la barrière impénétrable qu'ils semblent, de loin, à qui vient de Serbie. La vraie cause du long isolement d«s deux pays, c'est leur orientation différente : les bans de Bosnie
ont suivi leurs rivières vers le nord ; au xiv' siècle seulement, à la faveur des guerres civiles serbes, ils ont empiété dans le bassin de la Narenta. De leur côté, les Serbes allaient vers l'est ou le sud, où les menaient les affluents de la Morava, la Morava elle-même, et plus loin, le Vardar qui leur ouvrait les riches terres byzantines.
Au xin® siècle, ils se sont heurtés d'abord aux Bulgares, dont l'Etat s'étendait, sinon jusqu'à la Morava, du moins jusqu'à la bulgarica sitva^ qui, entre Morava etTimok, séparait du pays vraiment bulgare des avant-postes en réalité indépendants. Vers 1280, Miloutine s'en empare ; puis, suivant le Danube, il atteint Viddin, dont le prince se reconnaît son vassal. Cependant Tatars et Koumans ravagent la Bulgarie de l'Est ; celle du Sud s'est partagée en principautés que la menace grecque rapproche des Serbes ; un projet de partage entre Miloutine et la veuve d'un de leurs dynastes paraît annoncer l'union des deux peuples. Mais Byzance est aux aguets ; une princesse byzantine se trouve juste à point pour évincer la bulgare.
Ce mariage n'empêche pas que les rapports avec les Grecs sont la plupart du temps mauvais ; les deux pays sont, en effet, en rivalité constante pour la haute Macédoine, et cette rivalité fait que les Serbes se rapprochent des « Francs » d'Orient; ce rapprochement est de bonne heure confirmé par des mariages. Quand le comte Robert de Namur, traverse la Serbie pour aller prendre la couronne impériale à Constanti-
nople, il avait avec lui, dit le chroniqueur, une belle demoiselle, fille d'un sergent de Lille en Flandre, qu'il donna pour sa cousine au roi de Serbie qui l'épousa (?). Tout ce qu'on sait avec certitude, c'est que, quelque trente ans plus tard, Ouroche 1"*^ apparaît marié avec une Française que les textes serbes nomment Hélène, que les rois angevins de Naples qualifient de cousine — ce qui amène le roi Ouroche à mettre des fleurs de lis sur son écusson — et qui était apparentée h des barons français de Morce ou d'Albanie. D'où qu'elle fût, grâce à son influence sur son mari, puis sur ses deux fils Dragoutine et Miloutine, il s'établit entre Français et Serbes des relations étroites. Miloutine attendait le secours d'une armée angevine quand les Vêpres siciliennes éclatèrent ; laissé seul, il se rapprocha des Grecs sans cesserpourtant de négocier avec les Francs. Quand Charles de Valois fut devenu le pré tendant latin hContantinople,ilreçutsesambassadeurs,luicnvoya, de son côté, des gentilshommes ragusains. Ces négociations aboutirent à un traité par lequel Miloutine s'engageait à aider la marche de Charles de Valois sur Constantinople, promettait sa fille Zoritsa [Petite Aurore) à celui des fils de Charles qui sera la tige des ducs d'Alençon, et enfin stipule sa part de butin, à savoir: Prilip, Ichtip,rOvtché Polie, entre le Vardar et laBrégalnitsa, en un mot, la Macédoine moyenne. Pas plus que les précédents, cet accord n'eut de suites ; les Valois montèrent sur le trône de France et eurent d'autres soucis, cependant qu'en Albanie
un conflit éclatait entre Français et Serbes, les uns pénétrant de Durazzo dans l'intérieur, les autres venant du nord et de l'est. En 1 3 18, les« barons d'Albanie», demi-Français et demi-indigènes, complotent contre» l'infidèle roi de Serbie», qui a pris le titre de roi d'Albanie, et c'est peu après que les anciens agents de Charles de Valois, Guillaume Adam, archevêque de Bari, et le moine Burkhardt expliquent à son fils, notre Philippe VI, combien il lui serait facile de «conquester» ce pays ouatant de Latins, sur la côte, seraient heureux de l'accueillir, mais il a trop à faire chez lui pour suivre ces dangereux conseils et Miloutine reste maître de ses conquêtes, sans autres adversaires que les Grecs que la pression des Turcs rend de plus en plus incapables de résistance.
Après sa mort, comme toujours, plusieurs héritiers se disputent la couronne vacante. Le vainqueur est son fils aine, Ouroche, que jadis, à la suite d'une révolte, il avait ordonné d'aveugler, mais dont un miracle — apprit-on au lendemain de la mort de Miloutine — avait sauvé les yeux, ou à peu près. Il fut couronné à Jitcha, en i326, en même temps que son fils Douchqn, ou, de son aijtre nom, Etienne, alors âgé de dix ans. Avec ces deux souverains nous touchons à l'apogée de la puissance serbe.
Tout changement de souverain, dans les Balkans, était occasion de guerre, et les voisins de Miloutine n'avaient garde de rnanquercelle-là. Pourtantlenouvel empereur grec, Andronic III, ne put qu'en i328 se rapprocher du tsar bulgare Mikhaïlo. Celui-ci,
fils du prince de Viddin que jadis Miloutine avait vaincu, avait dû épouser la fille de son vainqueur; il se hâta de la chasser, puis, tandis qu'Andronic avançait vers la Macédoine serbe, il rassembla, près de Viddin, son armée que renforçaient des Koumans et des Moldaves fournis par son allié Bassaraba. De son côté, Ouroche III avait convoqué ses vassaux, et les chants populaires conservent encore le souvenir de son appel.
« Mon serviteur, ban Miloutine — Arme-toi dans ton palais blanc — Amène-moi trente guerriers — de ton fief de Dragatchévo — Viens me rejoindre h Prisrend — Car je vais, ban, faire la guerre — En la lointaine Bulgarie — A Mikhaïlo, tzar bulgare — Et nous y resterons longtemps — Prépare-toi, ban, pour trois ans! »
Dès juin, les Serbes étaient réunis au confluent de la Morava et de la Toplitsa, surveillant les routes par lesquelles, venant du nord et du sud, Bulgares et Grecs pouvaient se rejoindre. Cependant, Mikhaïlo les attendait du côté de Viddin; ne voyant personne, il remonta le long de la frontière et par Sofia gagna la route de Macédoine, Prévenus, les Serbes l'atteignirent dans cette plaine de Velboujd — aujourd'hui Kustendil — où nous les avons vus, en août 1913, attendre, pour une dernière bataille, les Grecs leurs alliés. Au xiv^ siècle, lasituation était l'inverse; les Grecs venaient au secours des Bulgares et les Serbes avaient intérêt à brusquer l'action. Ils se donnèrent l'air d'hésiter; les Koumans de Mikhaïlo
couraient autour d'eux, brûlant les villages serbes, sans qu'Ouroche et Douchan bougeassent. Ils attendaient, en effet, un contingent attardé qui devait égaliser les forces, à peu près 1 5. ooo hommes de chaque côté. Ce contingent arrivé, le 28 juillet, à midi, l'armée serbe attaqua. Le chroniqueur, qui répète ou imagine la harangue du vieux roi à ses troupes, renseigne peu sur la bataille elle-même; il semble que les Bulgares furent surpris, puis rompus à l'endroit où se trouvait leur roi, par la cavalerie bardée de fer que conduisait Douchan. Une panique s'ensuivit; le camp fut pris, Mikhaïlo tué, l'armée dispersée. Le lendemain, Ouroche présida au partage du butin, chevaux, vêtements, armes de prix; puis on lui amena les boïars prisonniers, et le chroniqueur note leurs plaintes devant le corps de leur roi, leurs prières pour qu'on l'ensevelît dignement, la générosité des rois serbes qui le firent transporter au monastère de Nagoritchane, et remirent les captifs en liberté. Seuls, les Koumans ne trouvèrent pas de grâce.
Quelques jours plus tard, à Izva, près de Sofia, une députation de boïars, conduite par le frère du tsar mort, apporta la soumission du pays. « Que les deux royaumes n'en fassent plus qu'un ! nous nous remettons à ta volonté. » Cette occasion d'unir deux peuples si proches, les rois serbes n'en voulurent pas ; il leur suffit de faire reconnaître leur suzeraineté sur Viddin, leurs droits sur quelques cantons contestés; puis d'installer sur le trône Etienne, fils
de Mikhaïlo et neveu d'Ouroche. On est tenté de regretter, pour l'unité balkanique, tant de magnanimité, mais il se peut que le chroniqueur ait amplifié la victoire et ses effets; si les rois serbes se sont retournés aussitôt contre les Grecs, c'est sans doute que, de ce côté, il y avait plus à gagner et plus facilement.
Les années qui suivent sont remplies par la conquête de la Macédoine — àpeine interrompue, quelques mois, par la révolte de Douchan et le détrônement d'Ouroche. Elle n'est marquée par aucun grand événement; les Serbes avancèrent, favorisés par la lutte des deux prétendants à l'Empire, Jean Cantacuzène et Jean Paléologue, ci prennent les villes sans grand effort. Plus tard, quand ils n'ont plus Cantacuzène pour allié, des retours offensifs se produisent, particulièrement quand des menaces hongroises rappellent Douchan sur le Danube; mais, dès qu'il reparait en Macédoine, le terrain perdu est repris, et dès lors, pour plus de sûreté, il expulse, non seulement les fonctionnaires, mais encore les vassaux nobles de l'Empereur, qu'il remplace par des Serbes, qui viennent avec leur famille et leur clientèle. Mais ces succès s'arrêtent devant Salonique : à plusieurs reprises, Douchan échoue devant elle peut-être parce que dans sa population, on est Salonicien avant d'être pour Cantacuzène ou pour Paléologue.
Arrêté sur ce point, il progresse ailleurs. En 1346, la peste qui désole l'Empire grec, fait tomber aux
mains des Serbes, sans combat, la Thessalie et l'Epire, jusqu'aux golfes d'Arta et de Volo. D'autre part, en Albanie, il y a garnison serbeàBératetàValona. Ainsi donc, en quelques années, sans autre bataille que celle qui a écarté les Bulgares, Douchan a réuni sous son sceptre, avec beaucoup d'autres terres, toutes celles de l'Empire «bulgare » de Siméon. Sauf Salonique, du Danube à la Grèce propre et à la Thrace, tout lui obéit.
Pour tant de succès, il fallait un titre nouveau. Tant que ses conquêtes n'avaient fait qu'agrandir la Serbie de ses aïeux, Douchan n'y avait pas songé ; en 1345, après la prise de Sérès qui lui donna la Macédoine orientale, il s'intitula, ou « roi de Serbie et de Romanie », ou « seigneur de presque toute la Romanie ». Mais ce n'est là qu'une constatation de fait, un peu gauche. En 1346, à Uskub, devant les grands de ses provinces anciennes et nouvelles, il se fait sacrer « empereur des Serbes et des Grecs », ce que sa chancellerie traduit en une formule où figurent la Bulgarie, l'Albanie, la x grande Vlaquie » (la Thessalie), l'Epire, etc. De même, son fils Ouroche devient roi; ses proches, César ou despotes ; sesliemena.ms,sevastokrator; le métropolite de Serbie, patriarche, et ainsi de suite. Manifestation de mégalomanie, peut-être, mais autre chose aussi.
En « Romanie », l'autorité traditionnelle était celle de l'Empereur. Prendre ce titre, c'était s'y légitimer ; comme jadis les chefs bulgares, Douchan le prend, en ajoutant le mot Serbie à la formule, et sans
y oublier lemot «bulgare ». Dans une lettre au pape, il s'intitule « imperii Bulgarorum non modici particeps » et cette expression a fait verser des flots d'encre, les Bulgares y voyant l'aveu du « bulgarisme » de la Macédoine, et les Serbes une allusion à la vague tutelle que, depuis Velboujd, Douchan exerçait sur des princes bulgares. Ce qui est sûr, c'est que les lois de Douf'han qui connaissent, en Macédoine, des Serbes, des Grecs et des Valaques, n'y connaissent pas de Bulgares, et que, d'autre part, ces formules, ne correspondent souvent qu'à des prétentions. Douchan pouvait en avoir en re'serve sur la Bulgarie, comme il en avait d'autres, plus sérieuses, sur Constantinople.
Il semblait, en ce milieu du xiv® siècle, que l'Empire byzantin fût à la veille de sa chute ; les Turcs avaient conquis la Grèce d'Asie et dévastaient celle d'Europe. A défaut des Latins, plus détestés encore que les Turcs, il n'y avait de sauveur possible que Douchan ; orthodoxe, élevé à Constantinople, il ne choquait ni l'orgueil ni la foi des Byzantins. On songeait donc à lui sur les bords du Bosphore, et qu'il \- songeât aussi, la preuve en est, et dans sa prise du litre impérial, et dans ses efforts pour obtenir du Pape celui de « capitaine » de la croisade. Mais, ce point acquis, on comprend mal sa politique ; au moment où il veut secourir les Grecs avec l'appui, au moins moral, des Latins, on le voit se brouiller avec ceux-ci, dont il combat la propagande religieuse en Albanie et sur le littoral serbe, et avec ceux-là,
en faisant, de sa propre autorité, un patriarche de Serbie, des archevêques, des évêques,ce qui lui vaut les anathèmes du patriarche de Constantinople et compromet toute sa politique impériale. On a donc l'impression que sa « grande idée » n'était pas une idée nette, et que sa mort prématurée et probablement due au poison, en i355, à la veille de sa première expédition contre les Turcs, l'a seule préservé d'un échec. Pas plus que les empereurs de Constantinople et les tsars bulgares, il n'aurait fait l'unité de la péninsule.
Des historiens en sont partis pour lui reprocher durement sa politique. Pourquoi, disent-ils, ces conquêtes dans des pays qui devaient se détacher à la première secousse, alors qu'au nord, dans la Serbie primitive, l'autorité d'un roi toujours absent s'oubliait ? Que n'y est-il resté, domptant sa noblesse, s'agrandissant peut-être, mais en terre bosniaque, serbe de race et de langue, mais en Bulgarie, où la nationalité différente se dessinait à peine? Il a '4 lâché la proie pour l'ombre, comme on l'a vu, quand aussitôt après sa mort, son Empire s'est divisé, puis effondré, et les Serbes ont le droit de le maudire comme les Allemands Barberousse et les Français Napoléon.
Dans cette réaction contre la légende d'un Douchan infiniment sage et puissant, il y a une singulière injustice. Après tout, nous ne savons pas ce qui serait advenu s'il avait vécu l'âge de Charlemagne et laissé son trône a. un héritier majeur et formé
par lui ; rien n'assure non plus qu'il se soit inspiré d'idées tellement fausses. Il n'a pas inventé, cinq siècles à l'avance, notre politique des nationalités, c'est vrai; ni plus ni moins que ses successeurs du xx« siècle, il a obéi à l'appel du sud, suivi, de la Morava au Vardar, la ligne de moindre résistance, en supposant sa-ns doute que le titre et la puissance qu'il trouverait en Macédoine lui faciliteraient le reste de sa tâche. Il n'est pas sûr non plus que ses conquêtes aient préparé la désagrégation de l'Etat ; elle se préparait avant lui ; et tout au plus l'ont-elles précipitée. Ce qui est sûr, c'est qu'il a couronné l'œuvre de ses prédécesseurs, porté à son plus haut degré de puissance le petit Etat que nous avons vu naître obscurément sur la planina^ et légué à son peuple, pour les siècles d'esclavage, une image de grandeur nationale qui a été pour lui l'élément peutêtre le plus précieux de sa renaissance.
La Légende de Kossovo'*'
Messieurs,
Le sujet que je ■ vais traiter devant vous, c'est la Serbie: de quelle façon, le programme ne le dit pas. Je pourrais parler de la Serbie militaire, des victoires qui viennent d'étonner l'Europe. Ce serait un autre sujet, non moins intéressant, que l'histoire de ces provocations autrichiennes, prélude à la guerre actuelle, où l'on a vu diplomates et professeurs d'Université jouer à l'envi, contre la Serbie, de documents faux. Au risque de vous décevoir, je remonterai plus haut dans l'histoire, et j'y chercherai la réponse à la question que nous pose chaque victoire serbe. Comment se fait-il qu'en ce temps de grandes agglomérations, ce petit Etat ait pu naître, vivre, s'élever jusqu'à jouer un rôle important dans le drame qui ébranle un bon tiers de l'humanité ? quelle fée l'a doté, à peine reparu sur la carte, d'assez d'énergie pour qu'il puisse — tel Hercule au berceau — repousser l'assaut d'un monstre, l'aigle à deux têtes des Habsbourg?
Au premier abord, peu d'événements semblent aussi peu explicables. Nous avons bien vu, au
(i) Conférence faite à Paris, à Foi et Vie, en mars 1915. .
La LEGENDE DE KOSSOVO 20^
XIX® siècle, renaître des pays que Ton croyait morts, la Grèce, la Roumanie, la Bulgarie ; mais, chaque fois, l'Europe a aidé à ces renaissances. Nous nous rappelons nos marins à Navarin, les cosaques à PIcvna, des diplomates autour de tapis verts, à Paris, à Londres, à Berlin. Il n'y a rien eu de semblable, ni pour les Serbes, ni pour leurs frères les Monténégrins. Ils se sont aflfranchis tout seuls, avec les armes qu'ils avaient arrachées h leurs oppresseurs, sans que l'Europe, alors occupée de Napoléon I^', se souciât d'eu.x. Privés à peu près complètement d'appuis matériels, ils n'ont pas été réchauffés par la flamme, que nous croyons si puissante, des idées de 1789; paysans illettrés, ils ne les soupçonnaient guère, et ce fut un grand progrès quand, leur liberté déjà reconquise, un traducteur entreprenant leur révéla, vers 18 10, le Tclcmaque de Fénelon. Ils n'avaient pas davantage l'aiguillon que sont les souvenirsd'uneliberté récente. Leurs contemporains, les légionnaires de Dombrowski, se rappelaient la liberté dorée de la République polonaise ; les Serbes étaient partagés, comme les Polonais, entre plusieurs maîtres, mais depuis si longtemps que, pour l'Europe, Serbe ou Servien était dérivé de serf, comme Slave l'était, disait-on, d'esclave.
Quelle force a pu redresser ce peuple, réveiller cette vie ? La rechercher sera d'autant moins déplacé ici, à Foi et Vie, que cette force, c'est la foi.
La foi, mais laquelle ? Est-ce la foi religieuse, la tradition chrétienne, orthodoxe pour les uns, schis-
matique pour les autres, que les Serbes tenaient du premier organisateur de leur Eglise, Saint Sava ? Oui, sans doute, mais dans une mesure assez faible. En Orient, la foi religieuse gardait intactes, ou à peu près, les nationalités chrétiennes, mais elle n'a jamais été, à elle seule, assez forte pour les affranchir. Dans l'Empire turc, en effet, et surtout dans ses provinces slaves, le clergé chrétien était tombé fort bas; lisez la très intéressante étude que M. Louis Léger a consacrée à Tévêque bulgare Sofroni, vous y verrez les évêques, presque toujours Grecs de nationalité, acheter leur charge au patriarche, Grec aussi, de Constantinople ; les popes acheter la leur aux évêques, et rançonner les fidèles. Ces fidèles pourtant tenaient à leurs prêtres et pour rien au monde ils n'auraient voulu renoncer au culte qu'avaient observé leurs aïeux, mais quant à suivre leurs popes dans une révolte, ils n'y songeaient guère, et ceux-ci, sauf de rares exceptions, ne songeaient pas davantage à la prêcher.
C'est donc à côté de la tradition purement religieuse qu'il nous faut chercher la force qui a relevé les Serbes plus tôt que les autres raîas. Justement un voyageur français, Ami Bou'é, signale, vers 1840, que dans les parties de la péninsule encore soumises aux Turcs, ce qui distingue les Serbes, c'est l'existence, chez eux, de traditions qui leur donnent une fierté, une énergie que n'ont pas leurs voisins, les Bulgares ; ces traditions, il ne dit d'ailleurs pas en quoi elles consistent ; il a seulement remarqué que
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dans les sabors, les fêtes des villages, dans les maisons serbes, en hiver, en été dans leur cour, à l'ombre maigre des pruniers, le peuple s'attroupait autour du goîisïar aveugle, qui psalmodiait, en s'accompagnant de sa guitare monotone, d'interminables mélopées, dont les auditeurs ne se lassaient pourtant pas, car, disaient-ils au voyageur franc, « ces chants nous sont venus de nos ancêtres ». Dès le xvi" siècle, en effet, d'autres voyageurs européens les signalent dans tous les pays serbes soumis aux Turcs et nous indiquent la matière qui fait leur popularité, l'histoire des héros tombés jadis pour la patrie. Un peu plus tard, transportés par les exilés ou les aveugles errants, ces chants sont sortis de l'Empire turc ; ils ont atteint la ville de rêve, Raguse, qui, sur les bords de la Mer Bleue, joint la grâce italienne à la vivacité slave. Puis, au Nord et à l'Est, ils ont gagné la Croatie, la Pologne, même la lointaine Russie, et l'Europe occidentaleenfinles a connus, auxvi ii» siècle, par des traductions qui se sont multipliées au xix'. Commentés, discutés, ils inspirent des mystifications littéraires, comme la Gu{la de Prosper Mérimée, et aussi de savantes études, mais où nous ne les suivrons pas. Tout ce qui importe, c'est de savoir si vraiment ils ont conservé, chez les Serbes, des traditions capables de créer la mentalité qu'Ami Boue trouve si caractéristique.
Le plus souvent, Messieurs, c'est par le souvenir de sa grandeur passée qu'un peuple déchu défend son âme ; les voisins des Serbes, les Grecs, ont vécu,
vivent encore dans le culte d'une grande idée, celle de la reconstruciion d'un Empire byzantin. Les Serbes, eux aussi, auraient pu faire de beaux rêves ; des rois puissants les ont gouvernés au Moyen Age ; leur empereur Douchan le Fort leur a donné, au xivQ siècle, l'hégémonie des Balkans, et les écrivains contemporains évoquent souvent sa glorieuse image. Or — chose étrange — cette image est absente de la poésie populaire ; tout au plus tel fragment de chant, de pesma, nous montre-t-il Douchan convoquant son vassal, le ban Miloutine, à la guerre contre les Bulgares, mais de cette guerre elle-même et de la victoire qui la termine, aucune ^(?5wa ne souffle mot. Ailleurs il est question du fils de Douchan, Ouroche, mais c'est moins à cause de lui que de son parrain, Marko le fils de Roi, qui lui a conservé son trône, dit-on, mais en lui prenant — à lui et à beaucoup d'autres — leur place dans la légende.
Ce Marko Kraliévitch, sa figure nous est devenue presque aussi familière que celle du Cid et de Roland, mais il en diffère par un trait essentiel. Tandis que ces deux paladins doivent leur gloire aux grands coups d'épée qu'ils ont frappés sur les mécréants, Marko, lui, les combat si peu qu'il est le vassal du sultan et meurt à son service dans une bataille contre des Roumains. Héritier d'un petit royaume en Macédoine, il n'a su s'y maintenir, après la mort de son père tué par les Turcs, qu'en acceptant leur joug, au scandale de ses sujets : « Va, Marko! va, court'san des Turcs!...» lui répond
avec mépris la belle Roksanda dont il sollicite la main. Ajoutez à cette espèce d'intamie qu'il est cruel, qu'il arrache les yeux à la pauvre Roksanda ; qu'il arrête, à l'occasion, les marchands sur la grand' route ; qu'à tout propos et hors de propos, il boit, « à plein soulier », le vin noir qu'il transporte, à l'arçon de sa selle, en une outre énorme. Tous ces traits ne sont pas héroïques, mais les Serbes s'en excusent en disant que, sans doute, ils proviennent des légendes bulgares, et que, chez eux, Marko a meilleure mine. Le fait est que dans d'autres /)t'5;«^, il est bon fils, plein de respect pour sa vieille mère, scrupuleux observateur des vieilles coutumes, de l'hospitalité qui est, vous le savez, une grande vertu slave ; fidèle aussi à ses amis, incorruptible gardien de la justice et de la vérité, même à l'encontre des Turcs. Que le sultan lui fasse un reproche, Marko fronce les sourcils, rabat son bonnet sur ses yeuj, serre sa massue, et le Sultan, inquiet, met la main à sa poche : « Tiens, mon fils, tiens, Marko f dit-il, voici trois cents ducats; va t'amuser ! » D'autres pcsmé le montrent destructeur des coupe-jarret musulmans qui désolent le pauvre peuple : il les poursuit dans leur repaire, les coupe en morceaux, délivre les femmes et les enfants qu'ils allaient vendre sur les marchés d'Asie; il est, en un mot, une sorte de gigantesque -/«awio/o-, de gendarme, dressé contre le {onlouni^ les exactions turques, et ce rôle explique sa popularité, sans pourtant faire de lui Tincarnation des érvergies natiop'^les.
Ces énergies, elles sont mieux exprimées dans les chants relatifs à la bataille de Kossovo. Vous vous rappelez que cette bataille a mis aux prises, en iSSg, sur le Champ des Merles (Kossovo Poliéj, l'armée d'un successeur de Douchan, le tsar Lazare, avec celle du sultan Mourat. Dès le début de l'action, celui-ci tombe frappé par un chevalier serbe, Miloch Obilitch, mais son fils Bajazet rétablit la bataille, écrase les Serbes, prend leur prince qui, avec d'autres prisonniers illustres, est mis à mort devant le cadavre de Mourat. Cette bataille, qui n'a pas été la fin de la Serbie du Moyen Age, mais après laquelle elle n'a plus traîné qu'une vie précaire; cette bataille est devenue, de bonne heure, le centre d'un cycle poétique dont nous ne possédons aujourd'hui que des fragments. Dans ces débris, il n'est plus guère question du beau, du brave, de l'héroïque Miloch qui avait été, au début, le favori de la légende ; le poète parle beaucoup, par contre, de Vouk Brankovitch, dont il fait le Judas de la Serbie, et surtout de l'empereur Lazare, dont la figure, assez pâle dans l'histoire, prend tout à coup un relief inattendu.
Son trait principal, dans Timagination populaire, c'est la piété, l'attachement à la- tradition nationale et religieuse, dans la prospérité comme dans l'infortune. Le voici, roi tout-puissant, qui préside, en son palais de Krouchévats, le banquet de ses féaux ; entre sa femme, la tsarine Militsa. Comme Esther devant l'Assuérus de Racine, elle s'excuse de paraître, de parler, m.ais l'ordre d'en haut la pousse.
LA LÉGENDE DE KOSSOVO 2l3
« Tous les rois serbes, dit-elle, ont fondé des églises brillantes de mosaïqueet d'or ;seul, Lazare, tu n'yas pas songé. Quand le feras-tu ? » L'Empereur jure aussitôt qu'il élèvera la blanche église de Ravanitsa, qu'il y entassera les trésors, etsesconvives de l'applaudir. Seul, Miloch se tait Lazare l'interpelle, la coupe à la main : « A ta santé, voïvode Miloch ! Dis-moi, toi aussi, si je dois construire une église ? » Miloch sfiute sur ses pieds légers ; son bonnet de zibeline à la main, il salue le prince et parie :
« Prince, le temps en est passé ;
Consulte le livre des tsars,
Voici ce qu'ils annoncent tous,
C'est que les temps sont arrivés
Où le Turc régnera chez nous.
Il détruira nos monastères,
Il pillera nos sanctuaires,
Pillera ta Ravanitsa.
Il prendra le plomb de ses murs
Pour en fondre des boulets
Qui détruiront nos forteresses.
Les morceaux de son toit d'or
Feront des colliers pour ses femmes.
Les perles des saintes images
Orneront le sein de ses filles,
Et les pierreries de l'autel,
La garde de son cimeterre... »
Miloch conclut que, ce qu'il faut faire, c'est une église non pas riche, mais solide, qui durera, dans le pays, aussi longtemps que les Turcs eux-mêmes, et Lazare l'approuve : « Ta bouche a dit la vérité », car
ces malheurs, Lazare, lui aussi, les voit venir. Comment en douter? voici que de Jérusalem vole un faucon gris qui apporte une lettre de la mère de Dieu.
« Tsar, rejeton de race illustre,
Dis, quel^royaume as-tu choisi ?
Veux-tu le royaume du ciel
Ou le royaume de la terre ?
Si tu préfères celui-ci,
Prends ton coursier, ton ceinturon;
Quêtes guerriers prennent leur sabre.
Et vous vaincrez l'armée des Turcs.
Mais, si tu préfères le ciel.
Elève un temple, non de marbre.
Mais de soie et d'écarlate,
Et que l'armée y communie,
Qu'elle s'y prépare à la mort,
Car tes guerriers périront tous.
Et toi aussi, tu périras... »
Le choix de Lazare est tout fait; il combattra, périra pour le royaume, non de la terre, mais du ciel. Quand les Turcs approchent, plus nombreux que les étoiles au ciel, il part avec tous ses guerriers ; nul, jeune ou vieux, ne veut rester en arrière. Pourtant la tsarine Militsa voudrait bien .garder près d'elle un de ses frères, un des neuf Yougovitch, et le tsar, en effet, le lui permet. Elle se place donc, le matin, sur le passage de l'armée, et voici qu'arrive son frère, Yougovitch Bochko.
« Son coursier resplendit d'or pur; Jusque sur ses flancs l'étendard
De la croix pend et le recouvre ; Une pomme d'or le surmonte Et puis, plus haut, une croix d'or Dont tombent des franges de soie Sur les épaules de Bochko.»
Militsa l'interpelle, le supplie de rester; le tsar l'a permis pour qu'elle ne soit point seule. Mais Bochko répond :
« Va, ma sœur, dans ta blanche tour;
Moi, je n'irai pas avec toi.
Si Lazare m'offrait Krouchcvats,
Je ne rendrais pas l'étendard,
Car l'armée entière rirait.
Car tous me montreraient au doigt :
« Voyez-vous le poltron ! le lâche !
Qui, pour Dieu, ne veut pas mourir. »
Et chacun des Yougovitch, à son tour, résiste aux prières de Militsa. Elle reste seule dans son palais, cependant que l'armée de Lazare continue sa marche vers Kossovo, joyeuse, telle que nous avons vu partir la nôtre, et pourtant, dans sa joie, il y a quelque chose d'autre que dans la réalité française. Nos Yougovitch, à nous, nous les avons vus partir, prêts à mourir, mais confiants dans la justice de notre cause, confiants dans la victoire, avec cette ardeur joyeuse que déjà le poète latin signalait dans nos ancêtres, les Gaulois. Les héros serbes, eux, savent que la fatalité pèse sur eux. S'arrêtent-ils, pour communier, dans l'église où les rencontre la jeune
fille de Kossovo, ils la saluent, lui promettent d'aller à sa noce, quand ils seront revenus, mais d'avance ils lui font leur présent, car ils ne comptent pas revenir. Gravement, impassiblement, ils vont à la mort ; si quelques-uns manquent au rendez-vous, dans la plaine de Kossovo, c'est par un dernier coup du destin. Tel héros a été retardé par la ruse de sa femme, tel autre par celle de son écuyer ; seul Vouk Brankovitch, l'infâme, a voulu rester hors de la mêlée avec tous ses guerriers... et le lendemain, les corbeaux volent sur la Serbie, croassant partout la nouvelle du désastre. Voici que l'un d'eux passe au-dessus de la maison où la mère des Yougovitch attend ses neuf fils et son vieil époux ; il laisse tomber devant elle une main qui porte encore un anneau d'or, a Ma bru, appelle la vieille femme, ma bru, épouse de Damian, mon plus jeune fils, de qui est cette main ? » Et la bru de répondre « Mère, je la reconnais ; c'est la main de notre Damian ; voici la bague de nos noces. » La mère prend la main, la tourne, la retourne, a Oh ! ma main, lui dit-elle, ma main chérie, ma pomme d'or, où as-tu grandi? qui t'a arrachée ? C'est ici, près de moi, que tu as grandi ; c'est à Kossovo qu'on t'a arrachée ? » Et son cœur éclate..
Est-il nécessaire d'insister. Messieurs, pour démontrer que nulle littérature, savante ou populaire, n'a des accents plus poignants ? Pourtant, il peut vous sembler douteux que des chants si beaux, mais si vieux, aient de l'importance encore aujourd hui, et qu'il y ait lieu d'en parler à propos du patriotisme
de la Serbie contemporaine. Irions-nous chercher la source du nôtre dans les vers de la Chanson de Roland ?
Ils sont vieux, en effet, ces chants serbes, vieux de quatre siècles au moins, mais les siècles, ne l'oublions pas, n'ont pas la même valeur partout. Les nôtres, depuis la date de Kossovo (1389), ont été pleins d'événements, de drames, de révolutions, de progrès, de reculs ; dans l'Orient slave, sous le joug turc, ces mêmes siècles ont passé vides au-dessus d'un peuple qui tenait ses yeux obstinément tournés vers son passé. Ce passé, il l'entendait chanter dans toutes ses réunions ; il le voyait aussi dans les édifices que les Turcs, moins prévoyants ou moins barbares que d'autres barbares plus proches de nous, avaient laissé subsister dans la Serbie conquise. Ici, les tours orgueilleuses de Smédérévo (Semendria) se miraient — comme elles se mirent toujours — dans les flots du Danube; là, celles de Manassia se cachaient au fond verdoyant d'un vallon : plus loin, celles de Maglitch ou de Ram surgissaient au sommet d'une montagne nue ; toutes, elles parlaient comme la pesma, du temps où les chevaliers serbes, dans les batailles, se pressaient « cheval contre cheval, héros contre héros, lances de guerre drues comme une forêt sombre, étendards aussi nombreux que les nuages » , Elles ne parlaient pas moins haut, les églises que les rois avaient construites, qui évoquaient leur souvenir et montraient leur image. Quand le pèlerin y entrait, ce qu'il apercevait à
2l8 LA YOUGOSLAVIE
gauche de l'entrée — ce qu'il aperçoit encore à Ravanitsa, à Manassia, à Stoudénitsa, dans bien d'autres monastère —c'était, en tête d'une longue file de fresques, le roi fondateur de l'église, couronne en tête ; puis, à côté de lui, presque toujours, sa tsarine en longs voiles blancs, parfois leurs enfants. Et ces figures, encore qu'assombries par la fumée des cierges, encore quedégradées souvent, semblaient au pèlerin serbe toujours jeunes et vivantes ; il sentait peser sur lui, pendant sa prière, le regard de leurs yeux éteints. Comme l'a dit un poète contemporains, dans les vers où il évoque l'image de la reine Simonida, (i)
Il y a des soleils dont la lumière est morte, Mais, cheminant toujours par l'espace et le temps, Leurs rayons d'autrefois nous arrivent, de sorte Qu'ils empourprent toujours le fond des firmaments.
Ces lueurs du passé, elles éclairent si bien que les Turcs eux-mêmes ont fini par les voir; l'un d'eux, Pertew-Pacha, pour décourager l'espoir obstiné des Serbes, a fait jeter au vent, près de quatre siècles après sa mort, les cendres de Saint Sava ; d'autres ont gratté, dans les basiliques, les yeux des effigies royales. Et soyez sûrs qu'hier encore, les Autrichiens spéculaient sur la puissance des souvenirs et leur révolte inévitable, quand, pour provoquer les Serbes et enflammer l'Europe, ils envoyaient l'archiduc François-Ferdinand faire son entrée dans la ville
(i) V. plus loin, p. 248.
serbe de Sarayévo, quel jour ?. . . celui du deuil national, le Vîdov dan, l'anniversaire de Kossovo.
Ce passé toujours présent, on ne doit pas être surpris qu'il emplisse toujours les âmes serbes ; on pourrait l'être un peu, qu'il inspire des actes violents. En somme, le sentiment qui domine la légende, c'est la re'signation : si la Serbie a souffert la défaite et l'esclavage, c'est que Dieu l'a voulu, c'est que Lazare, à l'avance, les a acceptées. Pourtant, Lazare a combattu. « Que les gens d'armes bataillen, disait Jeanne d'Arc, Dieu donnera la victoire » ; qui sait si, son courroux une fois épuisé, il ne donnera pas la victoire à ceux qu'il châtiait la veille et que leur courage aura rendus dignes de sa miséricorde. Les Serbes, après Kossovo, ont donc continué à ccmbaître, et c'est une merveilleuse épopée que l'histoire de leurs luttes séculaires contre l'oppresseur, luttes âeshaïdouks, demi-brigands, demi-héros, sur la lisière des forets ; luttes des derniers descendants de la race royale, les Brankovitch, sur les bords du Danube; luttes des Ouscoques, ces exilés devenus corsaires ou pirates, sur les rivages de l'Adriatique. Ces luttes, l'Europe les a vues sans s'y intéresser, mais la^^5/;/iT s'en emparait, elle, et les gravait, par ses vers, dans la mémoire du peuple. J'ai déjà mentionné le chant, sur un bateau de la Save, d'un Tzigane qu'entourait un cercle de paysans ; c'était l'histoire du vieil haïdouk que les Turcs ont fait prisonnier, avec ses trois fils. Il les exhorte à ne pas trahir, sous les tourments, le refuge
de leur chef; mais, quand il arrive au plus jeune, sa voix tremble : « Les Turcs, dit-il, te crèveront tes yeux noirs... » Et cependant, il Texhorte à tenir et tous ils tiendront jusqu'au bout.
Mais les siècles passaient, et ces trésors d'héroïsme se dépensaient en vain. C'était donc que Dieu ne donnerait pas la victoire aux Serbes, mais que peutêtre — puisqu'il ne devait pas protéger l'infidèle éternellement - leurs alliés seraient plus heureux. Quels alliés ? Les Serbes en ont cherché partout ; il y a des vers de l'un d'eux, adressés à notre Charles VIII, quand il marchait sur Naples ; d'un autre, on possède une ardente supplication à l'Italie pour qu'elle devienne unie et forte et profite de sa force pour délivrer les Balkans.
Puis, l'Italie restant faible et divisée, on a songé aux Allemands, et pendant des siècles, des milliers de Serbes ont combattu sous l'étendard des Habsbourg, jusqu'au jour où les trahisons répétées de ces Habsbourg ont fini par les convaincre que pour le Schvaba, l'Allemand, les Serbes n'étaient que de la chair à canon, bonne à sacrifier, et dans les batailles, et dans les traités. Alors ils ont cherché ailleurs, et justement, au fond du Nord, un peuple nouveau surgissait, de même race et de même religion que les Serbes, le peuple russe. Une pesma raconte avec humour son début dans la politique des Balkans: un jour, dit-elle, un ambassadeur moscovite est arrivé à Constantinople, avec des peaux de zibeline pour le sultan. Ravi, celui-ci demande ce qui pour-
rait faire plaisir au Tsar. « C'est, répond l'ambassadeur, la crosse de l'archevêque Saint Sava et la vieille couronne du Tsar Douchan. » Le Sultan lui fait donner ces antiquailles, mais voilà qu'accourt le Grand Vizir. «Arrête, Commandeur des croyants! Que fais-tu là ! tu donnes au Moscovite l'Empire de Serbie ! » On court après l'ambassadeur et son précieux bagage ; ils sont déjà loin.
Ce nouveau sauveur, le Moscovite, les Serbes ont espéré en lui depuis la lin du xvn« siècle, et c'est touchant de voir quel écho ont eu, dans ce peuple d'opprimés, non seulement les victoires de Pierre le Grand, mais encore son travail de civilisateur. Et certes, la Russie — ou du moins le peuple russe — était disposée à répondre à cette confiance naïve, mais la Russie officielle, elle, avait d'autres soucis. Se» hommes d'Etat et ses diplomates étaient souvent de Allemands, qui ne concevaient ni politique slave, ni politique orthodoxe. Bref, avant que la Russie eût agi, le moment arriva où l'anarchie de l'Empire turc imposa aux Serbes l'obligation d'engager, seuls, la lutte suprême. C'est une grande date, dans leur histoire, que celle de la réunion, dans le village d'Orachats — il y aura cent dix ans dans quelques jours — de la poignée de paysans qui décidèrent la révolte et choisirent Karageorges pour chef. Cette réunion nous a été racontée par un de ses témoins et acteurs.
«Après que Georges eut été élu, notre vieux pope Atanasse s'avança vers nous, là croix et ^'Evangile en
mains, pour recevoir notre serment d'être fidèles à Georges. Vous le savez, J'avais été haïdouk, et ce métier m'avait endurci le cœur. Pourtant, quand le vieux pope, tout blanc comme un agneau, se mit à genoux pour demander la victoire au ciel, Je sentis mes cheveux se hérisser ; il me sembla que Dieu lui-même descendait combattre avec nous. »
Nous voici loin, Messieurs, de la lettre de la mère de Dieu à Lazare. Les temps sont révolus; les Serbes ne s'arment plus, comme les chevaliers rencontrés par la jeune fille de Kossovo, pour mourir et sauver ainsi Thonneur de leur race et de leur foi ; ils s'arment maintenant pour la victoire que Dieu leur doit, après tant de siècles d'épreuves. Et si différentes que soient les inspirations, elles se tiennent ; le souvenir de Kossovo plane sur les conjurés d'Orachats comme il plane encore sur la Serbie contemporaine.
De cette Serbie contemporaine, je ne vous ai rien dit, Messieurs, mais que pourrais-je en dire qui ne soit pas le développement des forces que nous venons de voir naître? Depuis un siècle, le peuple serbe a vécu d'une vie que l'Europe a mal connue ; elle n'en savait, en effet, la plupart du temps, que les crises intérieures rapportées, amplifiées par la presse autrichienne. En réalité, sous ces agitations de surface, le peuple serbe travaillait, grandissait ; de quatre à cinq cent mille âmes, vers i8i 5, dans les limites de la Serbie affranchie, il passait à près de
La légende de KOSSOVO 223
trois millions en 191 2. En même temps, il défrichait la forêt, la chotima; il produisait, exportait, s'affranchissait de la domination économique de l'Autriche. Menaçait-il celle-ci ? Nous l'entendons parfois dire par des personnes qui regrettent de voir la France engagée dans une lutte à mort par la faute, disentelles, des ambitions serbes. La vérité, c'est que ce petit Etat ne pouvait menacer un colosse dix-sept ou dix-huit fois plus fort que lui, mais qu'il l'agaçait par son indépendance, par sa liberté politique, qui contrastait tellement avec la condition des Serbes de l'empire austro-hongrois, par son ascendant sur ces Serbes, par ses bons rapports avec les autres Slaves, par sa possession enfin d'une route que Vienne et Buda-Pesth convoitaient. En d'autres termes, la Serbie gênait l'Autriche, simplement parce qu'elle existait. L'Autriche a donc multiplié ses attaques contre elle, attaques sournoises d'abord; on a excité les Bulgares, puis les Albanais. Les uns et les autres ont échoué, et alors, se croyant suffisamment protégée par l'Allemagne, l'Autriche est descendue ellemême dans la lice. La Russie a fait mine d'intervenir ; l'Allemagne l'a attaquée, puis s'est jetée sur nous parce que nous ne voulions pas nous séparer d'elle.' S'ensuit-il que nous nous battions simplement pour rintérêi serbe ? Je me rappelle le propos que me tenait, il y a quelques années, un soir que nous revenions du vallon historique de Takovo, un magistrat serbe : « Si vous nous laissez manger, disait-il, cela vous fera trois cent mille défenseurs de moins
dans la grande guerre que préméditent l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie! Ajoutez encore que ceux d'entre nous qui survivront à la Serbie libre, on les enrégimentera pour marcher contre vous et contre les Russes. » Ce péril, la France et la Russie l'ont compris : elles ont refusé de livrer les Serbes, et ceux-ci, de leur côté, se sont défendus, avec quelle énergie, avec quel succès, vous le savez. Certes, ils ne sont pas au bout de leurs épreuves; elle n'est pas près de se reposer, la vila, la méchante fée qu'une pesnia montre au fond des Balkans, occupée à tresser ensemble les cheveux ensanglantés des jeunes guerriers, mais de cette dernière lutte la Serbie sortira victorieuse, et nous comptons bien que, dans cette Europe de demain, que nous voyons sortir de la souffrance et que nous voulons juste et libre, la nation serbe aura sa place, toute sa place.
La légende de Marko Kraliévitch ^'^
Depuis longtemps la littérature épique de la Serbie n'est plus inconnue en France. Sans remonter jusqu'à la mystification célèbre que Mérimée infligea au public de i83o, en publiant sous le titre de la Gu^la les œuvres complètes d'un poète serbe qui n'avait jamais existé, nous avons sur la poésie des Slaves du Sud toute une série de travaux intéressants. M. le baron d'Avril a traduit les chants relatifs à la bataille de Kossovo qui, il y a cinq cents ans, livra la Serbie aux Turcs et dont les Slaves de Paris viennent — le 27 juin, cette semaine même — de célébrer, à l'église russe, la douloureuse et glorieuse commémoration. M. Louis Léger nous a fait connaître le nom de Vouk Karadjitch, l'infatigable compilateur des chants pepulaires. Enfin, M.Dozon vient de publier un excellent livre (2) : l'Epopée serbe, qui fera pendant, dans nos études de littérature slave, à la Russie épique de M. Alfred Rambaud.
A vrai dire, r Epopée serbe est moins complète que
(i) Revut bleue, juillet 1889.
(2) L'Épopée serbe, chants populaires héroïques, traduits sur les originaux avec une introduction et des notes, par A. Dozon, ancien consul général de France. — Paris, Leroux, 1888^
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la Russie épique^ et les fragments que M. Dozon a choisis dans les cinquante mille vers recueillis et publiés par Vouk ne montrent qu'un des côtés de la littérature légendaire serbe. Laissant de côté tout ce qui est chanson d'amour ou récit mythique, M. Dozon n'a voulu nous donner que des chants de ces derniers siècles, et relatifs à des personnages à peu près historiques. Le recueil commence par/é-s Noces de Maxime Tsernoïcvitch^ un prince monténégrin du xve siècle, continue par. les aventures de Marko Kraliévitch et par des histoires de brigands, de haïdouks, qui datent de tous les temps de la domination turque. Enfin, si le livre de M. Dozon n'a pas les légendes si curieuses relatives à Poléon et aux Français dans Moscou, il donne du moins des fragments sur Karageorges et la guerre de l'Indépendance. Son livre est donc, en quelque sorte, une histoire de la Serbie par l'épopée.
Il va sans dire que ce genre d'histoire n'a qu'un médiocre souci de la réalité ou de la vraisemblance des faits. Partout où résonne la gu{la (ou plutôt gouslé)^ la mandoline slave, ce que demandent ses auditeurs au mendiant aveugle qui psalmodie les aventures des héros, c'est d'abord d'être amusant. Aussi, sur cette toile de Pénélope des récits sans cesse remaniés, les faits à demi historiques et les légendes merveilleuses se croisent à tout bout de fil. Les anachronismes pullulent : tel héros du plus pur Moyen Age quitte sa pipe pour prendre son fusil, et parle de giaours et de raïas longtemps avant que
LA LEGENDE DE MARKO KRALIlÉVITCH 227
la Serbie ait connu les Turcs. Puis des débris de la primitive mythologie slave surgissent tout à coup des personnages réels historiques. Le vaincu de Kossovo, le tsar Lazare, n'a pas eu d'ennuis qu'avec les Turcs; il a dû défendre son honneur conjugal contre un dragon de feu qui le lui ravissait tous les soirs; la blanche vila^ la fée malfaisante de la montagne, arrache les yeux au preux Miloch, autre héros de Kossovo. Tous les animaux parlent, les chevaux, les faucons gris, les corbeaux même, qui, « les pattes ensanglantées jusqu'aux genoux », volent annoncer partout la victoire des Turcs. Qui pourrait astreindre de tels conteurs au respect des faits !
Et cependant, à travers ces récits bizarres, on peut démêler des parcelles de vérité et des indications précieuses, non pas sur tel ou tel fait particulier, mais sur l'ensemble et les traits généraux d'une époque. De même que nos chansons de gestes les plus extravagantes contribuent toujours à nous faire connaître le Moyen Age, de même l'épopée serbe nous révèle bien des traits de vérité que le moine annaliste n'aurait jamais songé à consigner. C'est ce qui fait, non moins que son incontestable valeur littéraire, l'intérêt du cycle le plus abondant et le plus populaire de l'épopée serbe : le cyclede Marko Kraliévitch.
Marko Kraliévitch, c'est-à-dire Marko le fils du roi, le prince Marko, est fils et héritier du roi Voukachine,
qui vivait dans la seconde moitié du xiv« siècle. Malgré son titre de roi, Voukachine n'était qu'un des vassaux du tsar Douchan, le Charlemagne serbe, et son autorité s'étendait seulement sur quelques districts de la Macédoine et de l'Albanie. Presque toujours révolté contre l'autorité tsarienne, il fut à peu près indépendantjusqu'au jouroù les Turcsparurent. Il périt en luttant contre eux. Quant à son fils, tout ce que les chroniqueurs nous en disent, c'est qu'il devint le vassal des vainqueurs et les accompagna dans plusieurs expéditions. On a quelque peine à s'expliquer comment ce personnage obscur a pu prendre dans la légende, au détriment des Huniade et des Scanderbeg, une place que l'histoire lui refusait. Mais c'est le cas de notre Roland, et nous savons de reste que ce n'est pas au Moyen Age seulement que l'imagination populaire transforme en héros d'épopée des héros d'opérette, et réciproquement.
Dans tous les récits, Marko reste bien le fils de Voukachine ; seulement sa force et sa bravoure lui viennent, non de son père, mais de son oncle Momtchilo. Celui-ci possède le bras le plus robuste et le cœur le plus vaillant de la Serbie; il a un sabre qui voit, un cheval ailé, et « au pied du blanc Dourmitor, couvert éternellement de neiges et de glaces, au-dessus de la Tara, trouble et mugissante, qui roule des pierres et des arbres et jamais n'a porté de barque », l'inaccessible château de Pirlitor. Grâce à la complicité de la femme adultère de Momtchilo, Vouka-
chine tue le héros et prend le château. Vainqueur, il fait écarteler sa complice et épouse la courageuse Euphrosine, la soeur du vaincu. D'elle et de lui naîtra Marko Kraliévitch.
« Enveloppé dans des langes de soie liés avec une cordelette d'or, nourri de miel et de sucre », l'enfant grandit sous les yeux de sa mère, qui l'élève plus en neveu de Momtchilo qu'en nls de Voukachine. Avant tout, c'est à l'amour de la vérité qu'elle l'exhorte : « Marko, mon unique fils, que maudit soit le lait dont j'e t'ai nourri^ si tu témoignes faussement!... Dis toujours la vérité divine. Ne va pas, ô mon fils, perdre ton âme; mieux vaudrait périr que de charger ta tête d'un seul péché. » C'est Blanche de Casiille instruisant le futur saint Louis. Le héros serbe est aussi fidèle aux exhortations maternelles que l'a été le roi français. Scribe dans l'école impériale du tsar Douchan, Marko seul connaît le testament du tsar, et, malgré les promesses des rivaux de l'héritier légitime, malgré leurs menaces, malgré le poignard levé de son père Voukachine, Marko, pris comme arbitre, proclame le bon droit du tsarévitch Ouroch.
Ce tableau de l'éducation de Marko nous laisse dans l'esprit une belle et noble figure, mais une figure de saint et non de héros. Cette tcoiie ne pouvait être l'idéal de guerriers qui, comme nous les montre une chronique du xv« siècle, font bombance après la victoire au milieu des morts, et dansent, une fois échauffés par le vin, avec des cadavres turcs qu'ils tiennent à belles dents. Pour être chanté à la fin de
23o LA YOUGOSLAVIE
pareils banquets, le petit saint élevé par Euphrosine devait singulièrement se transformer.
Il change, en effet. Avec les années, le scribe de l'école impériale a disparu, et maintenant, à sa ceinture, au lieu de la longue écritoire de cuivre, Marko porte un cimeterre de Damas, orné de glands d'or qui tombent jusqu'à terre; il tient à la main une masse d'or, lourde de soixante-six ocques. Coiffé d'un bonnet de martre agrémenté d'une plume de faucon, sur les épaules un long dolman vert aux manches pendantes, il parcourt la Serbie sur son bon cheval Charats, le Babieça de ce nouveau Cid. Sur Charats, dit la légende, Marko chevauchera cent cinquante ans, trois cents ans; quand la dernière heure du héros approchera, c'est Charats, le cheval ailé, qui la lui annoncera. Puis vient, après Charats et évidemment dans un rang inférieur, \q pobratimc^ le frère d'armes de Marko, le beau Miloch « dont les moustaches retombent jusque derrière les épaules », et enfin un compagnon assez étrange, peut-être souvenir de quelque épopée mythique, le héros Relia l'Ailé. « Ce n'est pas une plaisanterie qu'un héros ailé ! ce n'est pas peu de chose que d'avoir des ailes ! » s'exclame le conteur, évidemment choqué par l'incrédulité de son auditoire.
Ce que Marko, en si bonne compagnie, promène par le monde, ce n'est pas précisément « 1 éternelle justice ». A l'occasion, il est ami fidèle et prince généreux ; il poursuit jusque dans les nuages la méchante vila qui a blessé son ami Miloch, il rabroue
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un Turc qui n'honore pas assez ses parents et reçoit mal les pauvres; mais quant à chercher des géants à pourfendre et de belles captives à délivrer, il n'y songe guère. Il est beaucoup trop simple pour être un Don Quichotte, et même, à certains égards, le rôle de Sancho ferait mieux son affaire. Il est ivrogne ; à tout moment nous le voyons descendre de Charats, s'installer commodément au pied d'un arbre et boire le vin frais « à plein soulier ». Il est brutal et fréquemment il devient 1' « Orlando furioso » qui tape à tort et à travers. Il est cruel, et sa cruauté s'exerce même sur les femmes. Aucun sentiment quelque peu raffiné, aucune idée abstraite et compliquée n'ont jamais traversé son cerveau : il est l'image fruste, mais vraie, des héros d'une époque barbare et d'une race qui n'a encore en propre que sa sauvagerie, sa bravoure et sa force innée d'imagination et de poésie.
Rien ne nous montre mieux le vrai Marko des primitives légendes, que la chanson de Roksanda la Fière. Roksanda, la sœur du capitaine Léka, d'Albanie ou de Macédoine, n'a sa pareille ni dans le pays des Giaours ni dans celui des Turcs. « Elle a, dans le gynécée, atteint ses quinze ans, et n'a point encore vu ni le soleil ni la lune. » Marko, que sa mère exhortait précisément à se marier, se décide à demander la main de Roksanda. Il prend ses plus belles armes et ses plus beaux habits, boit un seau entier de vin rouge, en fait boire un autre à Charats, et se met en route. Il passe successivement chez son pobratime
Miloch et chez Relia l'Ailé, et les emmène avec lui. De cette façon, entre trois héros, la belle aura qui choisir, et l'on verra bien qui sera le plus heureux des trois.
Quand ils se présentent au château du capitaine Léka, celui-ci qui, de loin, les a aperçus avec sa longue-vue, a fait préparer un copieux repas. Pendant huit jours on festoie ; puis Marko expose à son hôte la cause de la visite, et Léka se hâte d'appeler sa sœur, pour qu'elle voie les trois prétendants et fasse son choix.
Roksanda sort donc de sa blanche tour.
« Voilà que la haute galerie résonne, et que résonnent les escaliers sous les fins talons des babouches. Un essaim de jeunes filles s'avance, Roksanda au milieu d'elles, et quand elle entre, la galerie s'éclaire tout entière de l'éclat de ses riches habits, de sa taille et de ses yeux. Les trois voïvodes levèrent les yeux et rougirent, tant la vue de Roksanda les saisit. Marko avait vu bien des merveilles ; il avait vu des Vilas dans la montagne, et il avait eu amitié fraternelle avec les Vilas ; il ne connaissait ni la peur ni la honte, et voilà qu'il reste en admiration et qu'avec ses deux compagnons, il baisse les yeux vers la terre noire. »
Hélas! l'attitude soumise des trois héros ne touchera pas le cœur de la fière Roksanda ! Elleles refuse net : à Relia l'Ailé, elle répond qu'il est bâtard d'une
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Egyptienne; à Miloch, elle reproche, en Jouant sur son nom de famille (Kobilovitch), d'avoir pour mère une jument; à Marko, enfin, elle jette à la tête sa servilité envers les Turcs !
Les trois amis, d'abord, restent muets de honte et de colère, mais ce n'est qu'un court répit. Bientôt Marko veut couper la tête à Léka ; ses amis l'arrêtent, il leur échappe et court après la jeune fille. Il la somme de se retourner et de montrer une dernièce fois son beau visage : « Vois, dit-elle, Marko, et regarde bien Roksanda. »
« Marko était d'humeur violente ; il eut un transport de rage ; il fit un pas et bondit en avant : d'une main, il saisit la jeune fille, et, de l'autre, ayant tiré son poignard effilé, il lui tranche le bras droit au ras de l'épaule, lui met ce bras droit dans la main gauche ; puis de son poignard il lui arrache les yeux, les enveloppe dans un mouchoir de soie et les lui jette dans le sein. Alors il se met à lui dire : Choisis maintenant, jeune Roksanda, choisis ce qui te plaît le mieux. Préfères-tu le courtisan des Turcs, ou bien Miloch, le fils de la jument, ou bien Relia le bâtard ? »
Le poète nous raconte ces horreurs avec un parfait détachement. Il ne blâme ni ne loue la cruauté de Marko, et, bien évidemment, c'est à cette vilaine
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pécore de Roksanda qu'il donne tous les torts. Et pourtant, si quelqu'un n'avait pas le droit de se juger insulté, c'était bien Marko. Le reproche que lui adressait Roksanda est mérité. Marko a vu l'arrivée des Turcs, la ruine de sa patrie, la mort de son père et n'a tiré le sabre que pour aider les vainqueurs. Peu s'en faut qu'il ne soit, à tout prendre, aussi coupable que ce Vouk Brankovitch qui, sur le champ de bataille de Kossovo, est resté immobile, avec ses douze mille Serbes. Mais, dans la mémoire du peuple serbe, Brankovitch reste éternellement maudit ; Marko est célébré partout, des bords de l'Adriatique à ceux de la Mer Noire. D'où peut provenir une telle différence ?
Tout d'abord la défaillance de Marko a été moins éclatante que celle de Brankovitch ; avec un peu de bonne volonté, la légende a pu en douter parfois. Il y a même un chant où l'on voit le héros malade sur le bord du grand chemin et secouru par un faucon gris qui lui rappelle le grand carnage que lui, Marko, a fait des Turcs à Kossovo. Mais le plus souvent, les légendes sont moinsaudacieusesque cet oiseau; elles se contentent d'expliquer et d'atténuer. Si Marko a servi les Turcs, c'est parce que son père Voukachine l'a maudit le fameux jour où Marko n'a pas voulu fausser un testament pour servir son ambition déloyale. Et puis, au service des Turcs, le pauvre héros n'a pas été heureux. « Pendant trois ans, ils l'ont tenu en prison : sa chevelure tombe sur la terre noire, ses ongles sont si longs qu'il en pourrait labou-
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rer la terre ; l'humidité du cachot l'a maigri ; il ressemble à une pierre brune. » Enfin Marko a eu honte et regret du rôle auquel le sort ïa condamné. Quand Charats lui prédit sa fin prochaine, « il brise en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombe entre les mains des Turcs, qu'ils ne s'enorgueillissent en portant le sabre de Marko, et que les chrétiens ne le maudissent ! » A défaut de la même histoire glorieuse, le sabre du héros serbe a du moins la même fin que Durandal.
Il faut avouer pourtant que beaucoup de ces chants sont aussi indifférents à la conduite de Marko pendant la lutte qui décida pour quatre siècles du sort de la Serbie qu'ils le sont à son ivrognerie ou à sa brutalité. Une légende le conduit dans cette plaine de Kossovo, où son pobratime Miloch vient de frapper à mort le sultan Mourad; Marko est avec les Turcs, et la chanson mentionne le fait sans commentaire. Ailleurs nous voyons le héros causer avec le Sultan; ils se traitent de père et fils sans que le poète songe à s'étonner, encore moins à s'indigner. Cette indifférence ne va pas, toutefois, jusqu'à faire de Marko un sujet docile de son père adoptif. Sans cesse il a des démêlés avec les Turcs, et ceux-ci n'y ont jamais le dernier mot. Des agas s'invitent sans façon chez Marko, le jour où il célèbre sa slava^ la fête de son saint patron: pour leur apprendre à vivre, Marko les rançonne. Le grand-vizir, à la chasse, frappe le faucon de Marko; justement irrité, Marko coupe la tête au grand-vizir. Ce n'est pas
tout: en plein mois de Ramazan, malgré les édits de Sa Hautesse, Marko danse avec les Jeunes filles, boit du vin, et— qui pis est — force de pieux musulmans à se griser avec lui ! Cette fois le Sultan, perdant patience, mande son « fils » auprès de lui. Marko se rend à la citation, non sans avoir préalablement, à grands coups de sa grande coupe, cassé la tête aux messagers impériaux.
a Marko entra au divan, s'assit à la droite du Sultan, rabattit son bonnet de martre sur ses yeux, rapprocha de lui sa massue, serra contre sa poitrine le sabre tranchant. Le Sultan lui adresse ce discours : « Mon fils adoptif, Marko Kraliévitch, n'ai-je pas fait défense de boire du vin pendant le Ramazan ?... Des gens de bien sont venus me dire du mal de toi, ils ont calomnié le pauvre Marko ; ils m'ont dit que tu danses... Pourquoi donc rabattre ton bonnet sur les yeux? pourquoi serrer ta masse contre toi ? pourquoi rapprocher ton sabre de ta poitrine ?» Et Marko de lui répondre : « Mon père adoptif, Sultan Souleïman, si je bois du vin en ramazan, ma religion me le permet ; si je force des musulmans à boire avec moi, c'est un affront pour moi que je boive seul et qu'ils restent là à me regarder ; si je danse avec les dames, je ne suis pas marié, et toi aussi, Sultan, il fut un temps où tu ne l'étais pas ; si je rabats mon bonnet sur les yeux, la tête s'échauffe quand on parle au Sultan ; pourquoi j'ai rapproché cette masse ? pourquoi j'ai serré mon sabre contre ma poi-
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trine ? c'est que je redoute quelque querelle. Si une querelle venait à éclater, malheur à qui se trouverait le plusprès deMarko 1 »Le Sultan regarde de tout côté pour voir si quelque bon serviteur en est plus près que lui ; mais tout le monde a déjà fui. Le Sultan recule, Marko avance, tant et si bien qu'il accule le Sultan au mur. Il n'y a plus qu'à mettre la main à la poche, en tirer cent ducats d'or et les donner à ce terrible fils : « Tiens, Marko, va te régaler de vin ! »
Dans ce petit discours de Marko, il n'y a rien qui sente le patriote : il n'y a que les paroles d'un vassal indocile qui ne veut point qu'ontouche à sesplaisirs, et se moque absolument de son seigneur. C'est ainsi que, dans nos chansons de gestes, nous voyons Renaud de Montauhan gaber l'empereur à la barbe chenue « qui tout est assotez » . Dans ces tableaux de fantaisie, il y a une part de vérité. L'épopée française nous montre le temps, non de Charlemagne, mais de ces faibles Karolingiens, qui piteusement écrivent dans leurs actes, en parlant de leurs vassaux, nostri infidèles ; l'épopée serbe nous montre un genre de féodalité que nous ne soupçonnons guère dans l'histoire turque, et qui pourtant a existé. Nous nous imaginons volontiers que la conquête turque, en Europe, a fait table rase de ce qu'elle a rencontré. C'est une erreur: il y a eu cataclysme seulement à la surface.
Les petits princes qui, avant les Turcs, déchiraient l'empire de Douchan, ont continué^ sous les Turcs,
à lutter contre le pouvoir central, non pour la défense de leur religion, qu'ils ont fini par abandonner, pour la plupart, ou de leur patrie, dont ils avaient à peine conscience, mais simplement de leur demiindépendance. C'est pour cela que la légende, fidèle à l'histoire, nous montre en Marko, non un patriote, mais un vassal irrespectueux d'un suzerain que l'on s'ingénie à rendre ridicule, moins parce qu'il est un Turc, comme le dit M. Dozon, que parce qu'il est un suzerain.
La légende de Marko reflète si bien l'histoire, que, lorsque celle-ci a changé, la légende a changé de même. Il est, en effet, arrivé qu'à la longue les nobles, les descendants des compagnons de Marko, ont embrassé la religion musulmane, et ces apostasies ont fait peser sur les paysans restés chrétiens un joug beaucoup plus lourd que celui du padischah. Alors, sous l'aiguillon des vexations journalières, les idées de solidarité religieuse et nationale se sont développées dans la masse opprimée, et bientôt les chants populaires les ont reflétées. De vulgaires coureurs d'aventures, les haïdouks deviennent des héros du peuple serbe, et Marko luimême se transforme en patriote, lui qui peut-être se serait fait musulman s'il avait vécu seulement cinquante ans plus tard.
A vrai dire, les chants qui nous montrent Marko sous son nouvel aspect sont moins naturels, moins francs de couleur que les chants plus anciens : on y devine une vague influence occidentale. Tels sont,
par exemple, les récits relatifs à la sépulture de Marko. D'après la légende primitive, Marko a été enterré simplement dans une église de village, et rien n'indique l'emplacement de sa tombe. D'après une légende postérieure, et qui rappelle singulièrement celle de Frédéric Barberousse, Marko enseveli n'est pas mort. Il dort dans une caverne de la Montagne Noire, à côté de son cheval Charats. Quand Charats frappera le sol de son sabot, quand le sabre de Marko sortira lentement du fourreau, alors le héros s'éveillera. Il sautera sur Charats, et, descendant dans la plaine, il appellera les Serbes à la guerre sainte.
Une autre légende rapporte que Marko est déjà sorti de la caverne. Il erre dans les montagnes. Un Herzégovinien, qui revenait du marché. Ta rencontré. Le héros est grand comme quatre hommes d'aujourd'hui ; il vidé les outres de vin d'un seul trait et se lamente sur la dégénérescence des hommes qui bientôt, dit-il, devront se mettre à trois pour porter un œuf.
Dans ces légendes relativement modernes, on a beau grandir la taille du héros, sa figure apparaît de de moinsen moins nette. Il est évident que la légende dépérit ; l'instinct populaire a beau s'efforcer de transformer Marko en patriote serbe, Marko résiste. Lutter contre les vilas, gaber le sultan, battre ou aider ses compatriotes, voilà son rôle. Lutter sournoisement contre le Turc, c'est l'affaire des haïdouks ; proclamerl'indépendance nationale, cesera l'honneur
d'un Karageorges, qui n'est qu'un sous-officier devenu marchand de porcs, mais a respiré l'air de 1789. Les temps ont changé; à mesure que la Serbie du Moyen Age s'est transformée, la figure du héros a reculé dans l'ombre.
Du reste, ce n'est pas seulement une légende qui s'efface, mais toutes les légendes à la fois. Pendant longtemps, grâce à la domination turque qui prolongeait pour elle le Moyen Age, la Serbie a pu conserver intact le trésor de ses légendes héroïques; elle était la Belle au bois dormant qui recommence toujours le même rêve. Au temps où Voltaire écrivait la Pucelle, l'épopée naissait encore spontanément sur les bords de la Save et de la Morava, comme trois mille ans auparavant, à l'autre bout delà Péninsule, les poèmes homériques. Partout encore, sur la place du yillage, où les jeunes gens se réunissaient pour danser le kolo^ dans la chambre où tricotaient les femmes, dans les auberges isolées et suspectes de la montagne, on répétait les vers héroïques. On faisait mieux que de les chanter, on les vivait encore un peu ; et souvent, parmi les buveurs qui passaient la nuit à écouter les accords de la goii{la, plus d'un reconnaissait sa propre histoire dans les aventures des brigands légendaires.
Mais, depuis un siècle, la Serbie a bien changé. Déjà en i833, Vouk Karadjitch constatait que les chants populaires disparaissaient, et que dans les pays serbes soumis à l'influence autrichienne on ne trouvait plus, à la place des vraies pesmés, que
« des chansons composées par des gens instruits, écoliers ou employés de commerce ». Pour trouvei une gouzla, ajoutait-il, il faut aller jusqu'au cœur de la Serbie proprement dite. Où faudrait-il aller maintenant ? Depuis i833, la gouzla, a continué à reculei devant l'orgue de Barbarie, comme ledolman devant la redingote, et le bonnet à plume de faucon devant le tiylmeder, le haut de forme, symbole détesté des progrès du Schwabci, de l'Allemand. Les accessoires de 1 épopée disparaissent, ses personnages aussi. S'il y a encore des brigands dans la montagne, il n'y a plus de vilas ; les coups de sifflet des locomotives sur les lignes récemment ouvertes dans les Balkans ont dû faire fuir les dernières. Quant aux héros... espérons, pour l'avenir du peuple serbe, qu'ils n'ont pas tous rejoint Marko dans sa caverne!
Letombeau d'une reine française ('