SOUVENIR DE VOYAGE
Dans la gorge étroite, entre les rochers nus que les torrents ont zébrés de traînées blanches, nous avançons en file indienne ; un gendarme d'abord, la carabine prête — nous ne sommes pas loin de la frontière turque — moi ensuite, puis mon ami Iakchitch, sous le panama qui lui évoque le boulevard Saint- Michel, et enfin un pandour^ un de ces gardes champêtres d'à présent, dont le nom, jadis évocateur de pillages, s'est réhabilité pour nous en devenant celui de nos pandores. Et sous les rayons encore brûlants de ce soleil d'octobre, nous pensons que les paysans sont les mêmes partout, que ceux de Stoudénitsa nous ont annoncé deux heures de marche, que nous les avons faites et sommes pourtant loin du but.
Mais voici des arbres, des pruniers... il doit y avoir une maison ! Elle apparaît à son tour, et bientôt nous sommes installés devant sa porte, sous les pruniers ; on nous apporte des fruits, du pain de maïs, du raki^ et l'on cause. Notre hôte n'a Jamais vu de Français et il est fort surpris d'en voir un. « Où vastu comme cela ? demande-t-il. — A Gradats. — Et
(l) Gaulois illustré.
LE TOMBEAU d'unE REINE FRANÇAISE 243
quoi faire? — Voirie tombeau de la reine Hélène. — Ah oui ! Svéta léla, sainte Hélène. C'est un pèlerinage que tu fais ?— Oui ; parce qu'elle était Française.— Vraiment! comment cela serait-il possible? »
Mon ami Iakchitch explique à l'incrédule qu'il y a longtemps — bientôt sept cents ans — Hélène d'Anjou est venue en Serbie pour y épouser le Roi Ouroche, l'allié du roi français de Naples, Charles d'Anjou ; qu'elle a été une grande reine, car elle a fondé des écoles, des monastères ; qu'elle a voulu empêcher son mari et ses fils de se faire la guerre, qu'elle a fondé des écoles et des monastères et a été bonne pour le peuple. Notre paysan hoche la tête, satisfait, et ne s'étonne plus que je sois venu de loin pour sa Svéta léla. Il faut bien honorer les saints, et six siècles écoulés n'ôtent rien à leurs vertus.
A midi, nous repartons, mais maintenant le sentier passe à travers des bois — de maigres bois dont sourirait un Vosgien — et tout à coup nous débouchons sur de hautes chaumes qui pourraient bien, elles, être des Vosges. Quel plaisir de marcher sur leur herbe drue, de recevoir le vent des cimes qui, devant nous, en sept rangées successives, s'étagent autour du majestueux Kopaonik! Presque sans nous en apercevoir, nous arrivons au bord de la cuvette au fond de laquelle est Gradats. Une dégringolade! une autre encore, et nous voici sur la route prétendue « carrossable »quesuiventlesmarchandsqui viennent ici, de Belgrade, acheter prunes et marmelade pour les enfants d'Autriche ou d'Allemagne. Le village est
tout près : à l'entrée, notre bonne étoile nous y fait rencontrer le curé, le P. Martinovitch, qui va remplacer gendarme et pandour, fort avantageusement, car il a été aumônier d'une bande serbe en Macédoine, et ses paroissiens chuchotent qu'il a parfois laissé son chapelet pour des outils moins pacifiques ! Sous sa conduite nous traversons la plaine, puis, sur une planche, une jolie rivière; nous recommençons à monter, et nous voilà enfin dans l'enceinte du monastère de la reine Hélène.
Il a été magnifique, à en juger par la description qu'en a écrite, au xiv® siècle, le pieux archevêque Danilo, mais on ne s'en aperçoit guère maintenant. Les bâtiments d'habitation ont disparu ; les murs de l'enceinte ont dû servir de carrière, pendant tout le temps des Turcs, aux gens de Gradats ; et quant à l'église, elle est une ruine, mais une ruine unique en Serbie. Du premier coup d'œil, en effet, on y reconnaît l'œuvre d'un architecte occidental, et probabelment français. Voici notre arc brisé, et à l'entrée, et sur les murs latéraux, au-dessus de fenêtres aujourd'hui comblées, et dans l'intérieur, à la voûte du transept, à celle aussi du chœur, dont il ne reste, à vrai dire, que les grands arcs ; entre eux, c'est un fouillis d'arbres et de lianes dont les longues fleurs rouges retombent et se balancent au-dessus de l'autel. De la porte d'entrée, l'effet est si étrange et si charmant que nous en oublions, un instant, le tombeau de la Reine. Il est là pourtant, à droite, près de l'entrée, suivant l'usage en toute église serbe