‹ Labrador et Anticosti [microforme]Chapitre 25 sur 103 · ILETS-CARIBOU, 9 AOUT · texte numérisé non relu

ILETS-CARIBOU, 9 AOUT

“ A la demande que vous m'en avez faite, je me permets de vous transmettre le détail au sujet du serpent de mer’ que j'ai eu occasion de voir à diverses reprises.

“ En 1884, le 19 décembre, un nommé David Picard et son fils me firent rapport qu'ils avaient vu un poisson d’une longueur d'à peu près une centaine de pieds, et environ quatre pieds de large. . Nous crûmes à une farce et personne n’en tint compte, lorsqu’en 1885, en hiver encore, le même David Picard, accompagné d’un nommé Thomas Jourdain, vit encore le même monstre, mais toujours à une distance trop éloignée pour, en donner une description très exacte. Le même hiver, en janvier, le 26, à ma grande satisfaction, j'ai pu me convaincre par moi-même de la véracité de ces rapports. J’ai vu ce monstre à une distance de 300 verges, il se tenait dans une mare d’eau entourée de glace, dormant sur l’eau, paraissant se réchauffer au soleil, car le temps était exceptionnellement beau pour la saison. A peu près 40 pieds de l’animal flottait à la surface de l’eau, et probablement beaucoup plus long n’était pas visible, Voici la position dans laquelle j’apercus ce poisson extraordinaire’, n’apercevant ni tête ni queue, mais seulement ces deux bosses.

1—C'’est au large de la Pointe-de-Monts que l’on vit ce monstre marin (A.).

2—M. Comeau a figuré, en cet endroit de sa lettre, les deux replis du monstre qu’il a vus en dehors de l’eau (A.).

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Je lai examiné là pendant une couple d'heures, regrettant beaucoup de ne pouvoir l’approcher en raison des glaces, que je ne pouvais passer, étant en petit canot d’une douzaine de pieds : vaisseau dont on se sert en hiver, dans les glaces, pour chasser le phoque, ou loup marin, tel qu’on le nomme ici, En février, la même année, je l'ai vu de nouveau, et plusieurs aussi l’ont vu comme moi, Il faisait des bonds hors de l’eau droit en l'air, la tête montant à une cinquantaine de pieds de haut, quittant à l’eau on ne sait quelle longueur, Il fit quatre sauts de cette manière, montant droit hors de l’eau et se laissant abattre à plat sur l’eau, En mars, nous l’avons vu plusieurs. Enfin, le 14 avril, la dernière fois que je le vis, il paraissait encore dormir sur l’eau dans la même position où je le vis la première fois. L2 temps étant beau, calme et doux, très favorable à mon projet, je résolus de l’approcher et de lui décharger quelques balles. Nous partimes deux canots, lorsque, rendus à 300 verges, les gens montant le canot qui m’arcompagnait, pris de peur, retournèrent en arrière, Je l’approchai à une distance de trente pieds, sans qu’il bougeût ; rendu là, Panimal commença à se plonger, la queue la première, jusqu’à ce qu'il ne resta sur l’eau qu’une partie de la tête, c’est-à-dire la mâchoire d’en haut, gueule ouverte d'au moins dix pieds de haut ; la mâchoire d’en bas je ne l'ai point vue. «Ce aue j'ai trouvé de plus monstrueux et horrible, c’est l’œil qui w’a paru d’une grosseur énorme et d’une malice à faire trembler. Je w’apprêtais à tirer, lorsqu'il prit une position menacante, et, ne cédant pas un pouce de terrain, se tint ainsi la gueule ouverte, paraissant attendre ce que nous allions faive. Alors, j'ai cru plus prudent de ne pas l’attaquer, n'étant pas équipé pour une pareille chasse. Nous nous sommes éloïgnés et il est disparu, et n’a plus été revu. La peau était d’une couleur noire, l’écaille paraissant dure ; la queue d’une baleine, plate sur le sens de l’eau.

“ C’est le détail que je puis vous donner à ma meilleure connaissance, Veuillez excuser ce gr1ffonnage et cette description, exacte, mais insuffisante. “ PIERRE-Z. COMEAU.”

—Mais, écrivis-je à M, Comeau, c’est durant l'hiver de 1884-85 que vous avez fait rencontre de votre serpent de mer, tandis que les messieurs Jourdain, des Ilets-Caribou, n'ont parlé d’un serpent qu’ils ont vu il n’y a que quatre ans, à la Pointe-de-Monts, Suivant leur rapport, ce monstre était long d’une centaine de pieds, et de la grosseur d’une tonne, Ce n’est pas le même animal que vous avez vu.

Mon correspondant me répoudit ce qui suit, le 22 août suivant :

“ Voici l'explication de ce qui paraît être une inexactitude dans les dates. Ce qu'ont vu les frères Jourdain, et que j'ai vu moi-même, pouvait fort bien être le serpent ; mais je n'ai pas voulu en faire mention dans mon rapport, parce que je ne le tiens pas pour assez certain, Il y a quatre ans, en effet, nous avons remarqué un poisson extraordinaire, mais à une si grande distance qu’on n’en pouvait pas distinguer l'espèce; je crois autant, moi, que nous avions affaire à une baleine ; cela me paraissait trop gros et massif pour un serpent; dans tous les cas, je n’en tins aucun compte.”

Eh bien, grâce à M. Comeau, la Province de Québec n’a rien à envier aux autres nations, en fait de serpent de mer, On accusera encore les Canadiens-Français d’être toujours en arrière !

Je connais M. Comeau, j'ai confiance en son honorabilité, et je crois à son entière bonne foi, corroborée d’ailleurs par le témoignage d’autres braves gens des Ilets-Caribou, Malgré tout cela, je le répète, jamais la science n’admettra l’existence de ces serpents de mer de cinquante, soixante, quatre-vingts pieds ou plus, tant que l’on ne pourra en faire comparaître un, en personne, dans un cabinet d'étude. Car, voilà le malheur! On a rencontré tant de fois ces monstres effroyables, et jamais l’on

n’a pu en tuer un seul, et le faire voir à un naturaliste, On tue couramment les plus énormes baleines ; il ne saurait être plus difficile de faire passer un serpent de mer de vie à trépas.

Qu'il existe encore bon nombre de petits insectes inconnus à la science, cela est certain ; les explorateurs n’ont pas non plus

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fait connaissance avec toutes les classes de microbes, Mais comment admettre qu’il y ait encore, dans ce siècle où les recherches scientifiques se sont poursuivies avec tant de zèle et même de passion, comment admettre qu'il y ait encore, en ces océans

si fréquentés, des animaux marins de taille gigantesque qui aient échappé aux investigations des savants ? Il n’est sans doute pas impossible qu’il existe de ces grands serpents de mer ; mais la science n’y croira que de visu ; elle dira aux personnes qui lui raconteront qu’elles ont rencontré de ces monstres: Les illusions d'optique, surtout en pleine mer, sont bien fréquentes, et l'on peut s’y tromper, comme sur terre, avec la plus entière bonne foi !

En tout cas, à quoi tiennent les choses! Si le vent avait été favorable, au matin du 2 juin, je perdais l’occasion, probablement unique dans ma vie, de voir l’homme qui a vu le serpent de mer du Saint-Laurent !

LUNDI, 3 JUIN. — Le propriétaire de la Sainte-Anne avait eu le bonheur de la faire bénir par Monseigneur lui-même, ainsi que je l'ai raconté, Voulant étrenner sa chaloupe d’une facon non moins extraordinaire, il avait invité Sa Grandeur à se servir de cette embarcation pour se rendre à la Pointe-aux-Anglais. Mais l’obligeant nautonier dut se contenter, pour ce voyage d’inauguration, de passagers bien moins distingués... je veux parler de moi et... des bagages. Donc, aujourd’hui, “ nous ” fiant aux promesses d’une brise légère qui soufflait de l’ouest, nous nous embarquâmes ; et les blanches voiles se levèrent pour la première fois. Mais la petite brise nous joua le tour de s'endormir une demi-heure à peine après le départ, Il fallut rabattre les blanches voiles, et la Sainte-Anne s'en revint piteusement à la rame reprendre sa place dans le havre des Ilets-Caribou.

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La vie n’est pas mouvementée dans ce hameau des Ilets- Caribou, Il n’y faut pas songer à se distraire en regardant passer le monde: il ne passe jamais personne, Il n’y a pas davantage à attendre les journaux du soir pour avoir des nouvelles, Dans ces villages de pêcheurs, c’est la mer qui est l'unique distraction

(Photog. par N.-A. Comeau) AUX ILETS-CARIBOU — LES DÉBUTS D'UN ARMATEUR,

et l'unique préoccupation ; ses divers états de calme ou d’agitation, avec les variations atmosphériques de chaque instant, favorables ou défavorables à la pêche, sont presque les seuls aliments des pensées et de la conversation.

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Plusieurs fois par ; “ur, les pêcheurs vont en canot visiter les filets à saumons, pour en détacher les poissons qui s’y sont pris. C’est d’un intérêt toujours nouveau, grâce à l'incertitude où l’on est toujours, naturellement, du nombre et de la grosseur des pièces que l’on va capturer, Et l’on s'avance tout le long du filet, scrutant avec avidité les profondeurs de l’eau, pour voir si l'on apercevra à travers le flot ces reflets de l'argent qui recouvre à profusion les flancs du saumon, Tantôt. le noble poisson est déjà mort, suspendu aux mailles du filet, D’autres fois, il ne fait que de s’y emprisonner; il a encore toute sa vigueur, et, sil est d’une taille considérable, ce n’est pas la chose la plus facile du monde que de le décrocher et de l’embarquer dans le canot, Lorsqu'il y a, au fond de l’embarcation, trois ou quatre gros saumons qui se débattent dans une longue agonie, la position n’est pas très gaie pour les autres occupants du canot, Car il y a toujours de l’eau, souvent peu limpide, au fond d'un canot, Alors le bel habit du monsieur qui est venu voir et qui s'est réfugié tout au bout de la barque, court le plus grand péril. Mais, heureusement, les pêcheurs ne sont pas méchants pour leur hôte, et ils ont vite fait d’assommer ces poissons qui mettent trop de temps à mourir.

Quand la mer “ adonne,” de l’un des ilots qui bordent le havre de Caribou, on peut faire un peu de pêche à la ligne, et l’on a chance de s’emparer de quelques-unes de ces belles truites du Saint-Laurent, dont la présence, au bout de la fourchette non moins qu'au bout de la ligne, est toujours hautement appréciée. Parfois, ce n’est pas une truite que l’on soulève de l’eau, mais un crapaud de mer, dont le nom scientifique, Hemitripterus ainericanus, Rich., ne suffit pas à exprimer l'aspect absolument étrange. “ Ces poissons, écrivait l’abbé Provancher, nous rappellent toujours ces paysannes sans goût qui s’imaginent se rendre d’autant plus élégantes qu’elles se surchargent de colifichets et de fanfreluches plus ou moins bizarres, Voyez cette tête aplatie, toute chargée de pointes, d’épines, de projections de toute forme, ces mâchoires d’où pendent sous forme de barbil-

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lons des appendices cutanés, découpés, allongés, ramifiés en tous sens, ces nageoires à rayons eux-mêmes appendiculés, ces plaques écailleuses sur le dos et les côtés, et dites s’il était possible de multiplier davantage les ornements de mauvais goût,” Disons, pour défendre un peu le crapaud de mer, que ce n’est pas de sa faute s’il est habillé de la sorte et que, du reste, ce vêtement lui est une armure;

Un autre habitant des eaux qui wa pas plus la beauté pour partage, c’est la poule de mer, Lumpus Anglorum, Will, que le flot apporte parfois sur le rivage ; il porte, lui aussi, une armure de tubereules épineux qui lui donnent une apparence caractéristique,

Je ne dirai rien d’un autre poisson ou individu d’un autre embranchement de l’histoire naturelle, dont je trou zai sur le sable du rivage plusieurs spécimens qui servaient de jouets à la vague, Les pêcheurs m'ont dit que c'était le “ concombre de mer,” Je n'ai rien compris à l’organisation de cet être extraordinaire, Et comme je n’écris ici que d’après mes souvenirs, ils sont loin d’être assez précis pour que j'essaie de décrire cet étrange animal. Les livres ne me sont pas en cette affaire de plus de secours. Car il n’y a que dans les écrits des botanistes que l’on trouve mentionné le nom du concombre ; et cette humble cucurbitacée, qui fait l’ornement de nos potagers, est loin d’avoir le pied marin, Qu'est-ce donc que le concombre de mer ?

MARDI, 4 JUIN. — Il y a encore, sur les bords de la mer, bien d’autres formes intéressantes de la vie végétale ou animale à étudier, Sans compter que, de temps en temps, le passage d’un navire à vapeur ou à voile, dans le lointain, ajoute à ces observations un nouvel élément de distraction, Bref, l'ennui ne m'avait pas encore gagné aux Ilets-Caribou, lorsqu'on vint m'informer, cette matinée, que le vent était favorable, et qu’il fallait s'embarquer

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commencer sérieusement sa carrière maritime, et se rendre à destination en quatre heures, Il y avait à bord un vieux marin qui connaissait sa Côte Nord par cœur, et qui, chemin faisant, nous raconta maints et maints naufrages dont elle a été le théâtre, Sur tous ces rivages, depuis la Pointe-de-Monts jusqu'à la Pointe-aux-Anglais, il n’y a presque pas d’endroit où quelque navire ne se soit perdu', Ces terribles accidents sont heureusement devenus assez rares, depuis l'érection de phares en certains points de la Côte. D'ailleurs, la plupart des vaisseaux suivent à présent la côte méridionale du fleuve, route ercore mieux pourvue de feux et de signaux d’alarme,

La Sainte-Anne reçut une ovation en jetant l’ancre vis-à-vis la Pointe-aux-Anglais, et l’on fit parler la poudre, sur un diapason très élevé, en l'honneur du vaisseau, de l'équipage et des passagers.

l—[es messieurs Chs et J, Jourdain (descendants d’une famille écossaise, “Jordan ”’), dont j'ai été l'hôte aux Ilets-Carihou, ont à leur crédit plusieurs sauvetages de naufragés; et plus d'une fois le ministre de la Marine les a récompensés de leur courage,

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