‹ Labrador et Anticosti [microforme]Chapitre 30 sur 103 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Moisie-Rivière-aux-Graines

MoisiEe,—La rivière Moisie,—La pêche au saumon.—Pêche à la ‘ draft, ”— Comment on seine la bouette.—Manière de pêcher avec les rets.—Étrange loi des faillites, chez les sauvages.—Le piano dans les forêts, — L'ancien Moisie.— Fabrication de l’acier.—La décadence. Encore un espoir, — Beau voyage en goélette.—RIVIÈR£E-AUX-GRAINES.—$Sa fondation très contemporaine.—Vive la morue !—-Préparation de l'huile de foie de morue, —Un pays bien désolé. Bon endroit pour la ‘‘réforme ” scolaire.—-La future cité de Saint-Victor, et son riant avenir, —La CHALOUPE.--En rade de SHEL- DRAKE,

La rivière Moisie!, dont il est aussi bon de dire tout de suite tout ce que j'en sais, prend sa source à la hauteur des terres, au grand lac “ Shawnepau ” (voilà une orthographe pour la confirmation de laquelle je ne donnerais pas une goutte de mon sang). Elle forme à son embouchure un havre très précieux pour les petits vaisseaux, et même pour ceux d’un certain tonnage, puisque, durant les deux jours que nous avons passés là, le Str Lord Stanley est resté amarré à l’une des deux ou trois jetées, assez sommairement construites, que l’on voit échelonnées sur la rive ouest, Les goélettes remontent facilement son cours durant un mille et quart ; les barges de pêche vont jusqu’à 18 milles. A cette distance, il y a un rapide, qui nécessite un portage de quatre milles : c’est le plus long portage de la rivière. Ce cours d’eau est le plus important de la Côte Nord pour la pêche au saumon, En nul autre, le saumon ne se prend en aussi grande quantité et d'aussi grande taille: on m'a rapporté qu'il y a

|-STATISTIQUES.—Population : 32 familles, 167 personnes, dont 118 communiants, Confirmés, 44. Une école suivie par 38 élèves, Ca

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| 128 LABRADOR ET ANTICOSTI été capturé un spécimen de quarante-quatre livres, ce qui fait FAUTIE vraiment un beau poisson, Cet individu était sans doute le curgais onaparte des saumons du Saint-Laurent—les Napoléons eux- Québe mêmes se font prendre à la fin— car d'avoir véeu un nombre La s d'années suflisant pour atteindre une taille aussi considérable, mais Ci et encore dans une rivière comme celle-ci, où il faut être sidérab A saumon bien futé pour éviter tous les pièges que l’avidicé de Moisie, | gl l’homme y a multipliés, cela indique un poisson d’une cervelle de mai 1l exceptionnellement organisée, ne prei Ce sont les MM. Holliday qui possèdent la rivière, et même les pêche d terrains qui la bordent jusqu’à trois milles de chaque côté ; et, vient le à partir du quinzième mille de distance de la mer, ils y ont fait Les un | placer dix-neuf rets à saumon, dont aucun, d’après la loi, ne dans ce doit occuper plus que les deux tiers du chenal; ces rets partent signifie alternativement de chaque côté de la rivière, Au-dessus de ces Co., qui CAR obstacles, il y a une réserve de trois milles, qui atteint le Les p premier rapide, pour la pêche à la mouche, à laquelle viennent as$ez a se livrer les officiers, comme on dit ici, quand même ces mes- d'un ma | sieurs n’appartienuent ni aux armées de terre ni aux troupes de employe | la marine de Sa Majesté, Eh bien, malgré tant d'obstacles qui se lignes, € trouvent sur la route des saumons quand ils remontent la rivière, nombre plus de la moitié les franchissent heureusement et parviennent une bal l sans encombre jusqu'au cours supérieur, où ils n’ont plus À l'agent d Fi craindre que les engins de pêche des sauvages, chèque à |! A Moisie, comme en bien d’autres endruits de la Côte, on suit absd (l fait aussi dans le fleuve la pêche au saumon, Il y a en tout achète, (1 treize rets tendus dans la mer, dont cinq appartieurent à la Jusqu maison Holliday et Frère, de Québec. Comme je l'ai dit déjà, prend ; } L les MM. Holliday achètent tout le saumon capturé par les par- enverra à il ticuliers, depuis Godbout jusqu'à Moisie, ainsi qu’à la rivière La bo l Saint-Jean ; ils paient six cents la livre le poisson pris dans le capelan q | bas du fleuve, et cinq cents seulement celui d'en haut, De à dk sein {f temps en temps le Lord Stanley, loué de M. Davis, de Lévis, teint tous | par la maison Holliday, ramasse le poisson pris aux divers qu'elle ré [E endroits, et le transporte à Québec. Ou bien, quelquefois, c’est peu à pe | à

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une woélette qui, remplissant le même oflice, va décharger sa cargaison de saumon frais à Rimouski, d'où il est expédié à (juébec par voie ferrée,

La saison de la pêche commence, au printemps, par la truite : mais cette pêche n’a pas une importance commerciale bien considérable, Disons en passant, pour ce qui est de la rivière Moisie, que la truite qui l’habite gen va dans le fleuve au mois de mai; elle rentre dans la rivière en août et septembre, On ne prend pas le hareng à Moisie.— Vers la fin de mai, c’est la pêche du saumon, qui dure ici un mois ou un peu plus.—Enfin, vient la pêche à la morue, dont tous les Moisiens s'occupent, Les uns pêchent à leur compte : il y a une dizaine de barges dans ce cas; les autres pêchent à la draft (238 Ibs ; le quart signifie un poids de 200 Ibs) pour la maison Robin, Collas and Co., qui emploie ainsi, cette année, vingt et une barges,

Les pêcheurs paraissent satisfaits de leur sort, qui est en eftet assez avantageux, S'ils n’ont pas les moyens de se pourvoir d'un matériel de pêche, la maison KR, C, & Co. est là pour les employer à pêcher pour elle, en leur fournissant tout, barques, lignes, etc.; il leur sera payé une somme correspondant au nombre de “ drafts” que l’on aura pris. L'automne, reste-t-il une balance due, qui n'aura pas été payée en marchandises, l'agent de Moiïsie donne pour le montant auquel on a droit un chèque à vue, payable à Québec, La maison Holliday et Frère suit absolument la même méthode pour payer le saumon qu’elle achète,

Jusqu'à la fin d'août, on fait sécher toute la morue que l’on prend ; plus tard on prépare de la morue verte que chacun enverra à son compte sut le marché de Québec,

La bouette dont on se sert pour la morue, c’est le lançon, et le capelan qui vaut encore mieux, On prend ces petits poissons à la seine, Ce genre de filet est fait d’excellent fil, que l'on teint tous les ans dans de la liqueur d’écorce de pruche, pour qu’elle résiste mieux à l’action de l’eau : cette teinture disparaît peu à peu dans l’eau, et c’est pourquoi il faut la teindre de

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» Ë nouveau chaque printemps. On teint de même chaque année Éa les rets à hareng et à saumon, Ce qui distingue la seine, c’est de M. | sa longueur constante où à peu près de trente brasses et ses compt mailles beaucoup plus étroites, Pour seiner la bouette, un homme partie: | tient à terre, ou bien l’on attache au rivage, une corde de vingt de fou | brasses qui est fixée à une extsémité de la seine ; puis un tontill | À autre homme, tenant le bout d’une corde semblable attachée à l'année f l’autre extrémité de la seine, part en canot et déploie la seine Hé (f en décrivant un mouvement circulaire ; il revient ainsi au ques li rivage près du point de départ et l’on retire alors la seine à truite terre, Le petit poisson ramené par le filet a peur d’abord de cet bagage | obstacle dont il se tient aussi éloigné que possible : et c’est pour- partie | quoi les mailles des deux extrémités du filet peuvent être assez encore larges, les prisonniers ne tentant même pas de passer à travers ; qui est | mais peu à peu, à mesure que les côtés de la seine se rapprochent, un bat | les petits poissons se trouvent acculés au centre de la machine, et tient l | s’échapperaient alors volontiers (il fallait plus tôt vous sauver, courroi à petits ! l’occasion une fois perdue ne revient pas toujours), si tr dot ; les mailles n'étaient là trop serrées pour leur livrer passage. — : C’est Î Voilà la provision de bouette amassée pour la prochaine pêche. florisaat Les rets sont des filets de longueur plus ou moins considé- dionnen | rable, et dont les maïiles, moyennes pour le hareng, larges pour D parole j le saumon, ont les mêmes dimensions dans toute l’étendue du filet, piastres ‘ f De petits barils hermétiquement clos et des flotteurs en liège < mois lui (A maintiennent l’un des côtés au ras de l’eau, tandis que des est fâcl [ poids en métal fixés à l’autre côté assurent la position verticale D considèr | de lappareil. Le poisson tente de traverser cet obstacle qu'il pelleteri - trouve sur sa route, et s'engage la tête dans les mailles que son f qui, en | corps plus gros ne peut traverser ; il voudrait bien alors se dé- | tout cas |: gager, mais ses ouïes forment crochet et empêchent qu'il ne quittées (fl recule; sus>endu de la sorte, il se noie bientôt. S'il s'agit du il est à qi saumon, il faut venir assez souvent visiter les rets ‘ar le fluence 4 f: poisson pourrait se détacher par hasard, ou encore s'il passait principe 11 un phoque dans les. alentours, il ne se gênerait guère de dé- Il arri (Ë jeuner aux dépens du propriétaire de la tenture, comme on Æ payés, se

ñ dit ici.

La pêche n’est pas l'unique source de revenus des citoyens de Moisie, La traite des pelleteries s’y fait en grand par le comptoir de la Compagnie de la baie d'Hudson, et par quelques particuliers, dont lun me disait acheter pour environ $8.000 de fourrures par année, Ces marchands avancent à chaque famille sauvage toutes les provisions dont elle aura besoin pour l'année : des étoffes diverses, des couvertes, de la farine, des munitions et surtout du thé et du tabac; on se procure aussi quelques livres de fil dont on fabriquera un rets pour prendre de la truite dans les lacs. Et l’on entre dans le hois avec tout ce bagage et bien d'autre encore. Une famille de seize personnes, partie d'ici le 7 août 1893, et qui deux aps après n’était pas encore revenue ‘“à la mer,” emporta cinq barils de farine, ce qui est assez encombrant à transporter, Un homme peut porter un baril à farine, que l’on a partagé en trois sacs, dont il soutient l’un avec sa tête, et les deux autres avec ses épaules : des courroies de longueur convenable font que ces sacs s'appuient sur son dos à des hauteurs variables.

C'est ici que le crédit commercial est une institution très flurissante ; car -le marchand a dû avancer tous ces approvisionnements sans billets promissoires, sans autre garantie que la parole du sauvage, qui s’endette ainsi pour des centaines de piastres chaque automne. La chasse qu'il va faire durant dix mois lui permettra, à son retour, de payer ce qu'il doit, Ce qui est fâcheux pour le marchand, c’est que, parfois, le sauvage considère sa dette comme éteinte, s’il n'apporte pas assez de pelleterie pour la payer tout entière. Il y a peut-être des blancs qui, en pratique, n’ont pas une idée plus exacte de l'équité; en tout cas, ce serait bien commode, si toutes les dettes non acquittées au bout d’un an prenaient fin ainsi toutes seules, Mais il est à croire que les marchands auront toujours assez d’influence sur nos assemblées législatives pour empêcher de tels principes d'entrer des nos lois.

Il arrive bien aussi que les sauvages, une fois leurs comptes payés, se trouvent à avoir un surplus.

Cet argent, on peut en

être sûr, ne “verra pas clair” longtemps ; car les aborigènes, qu'on appelle avec tant de raison les “enfants des bois,” sont en effet comme des enfants; ils ont envie de tout, On en a vu un, m'a-t-on dit, acheter un piano! Que les gens doués d’une vive imagination se donnent ici, par la pensée, le réjouissant spectacle d'un Hazelton ou d'un Stfeinway installé sous une tente sauvage, ou transporté à travers les bois en route pour la hauteur des terres ! L’histoire ne dit pas ce qui advint de l'instrument, Son propriétaire eut eut-être la même idée que ce nègre des îles de l’océan Indien, dont les journaux parlèrent il y a quelques années. Un capitaine de navire lui fit un jour cadeau d’un piano. L'année suivante, le capitaine étant revenu voir son ami le Malais, constata que l’on avait enlevé tout le mécanisme de l'instrument et que l’on avait fait du reste...une couchette, une couchette de haut prix. Sans doute on trouverait des gens assez dépourvus du noble sens de l'esthétique, pour estimer que c’est là, en effet, le plus raisonnable usage que l’on puisse faire d’un piano, et pour proclamer que, jusqu'ici, le piano a empêché assez de gens de dormir, qu’il serait temps de songer à en faire un instrument de sommeil, Mais les idées de tels excentriques n’ont aucune chance d’être reçues avec faveur tant il y a aujourd’hui de jeunes — et vieilles — demoiselles et de jeunes— et vieux — messieurs dont les doigts agiles ne peuvent se passer de courir sur les touches d’ébène et d'ivoire,

C’est durant les mois de mai et de juin que les sauvages arrivent à Moisie. Ils se rendent aux Sept-Isles pour le mois de juillet, époque de la mission. Puis, en août, ils reviennent à Moisie, afin de se préparer à leur long voyage dans les terres, pour lequel ils ne tardent pas à partir.

* * * J'ai parlé de la population présente de Moisie, qui se livre

principalement aux travaux de la pêche, Mais il y a, dans l'histoire de cette localité, une période relativement ancienne

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dont le caractère ne ressemble en rien à ce que nous voyons aujourd’hui, D'abord, le village actuel est bâti sur le côté ouest de l’embouchxre de la rivière; ses maisons ne sont pas construites sur une seule ligne, comme c’est le cas pour tous les villages de la Côte, mais elles sont placées en plusieurs rangs, comme dans les villes, quoique assez distantes les unes des autres. Les rues de la petite ville ne ressemblent pas, sans doute, à des boulevards, tant elles sont étroites; disons que c’est

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