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CHAPITRE ONZIÈME

Ile d’Anticosti

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En route. —0O belle nuit !—Réveil inattendu.—Nous voilà ‘ dégradés ”,— Les Robinsons anticostiens, — Mgr Labrecque part à pied pour la Baie-des- Anglais. -— Pourquoi M, l'abbé Lagueux ne prit pas de truite, — La guerre avec les moustiques. — On remet à la voile. — La cuisine du bord, --Pénible voyage de Mgr Labrecque.—A la BAIE-DES-ANGLAIS,—-Un peu d'histoire,

Emigration. — Belles orchidées. — Un phénomène étrange. — La pêche, -

École et chapelle. —Les émotions d’un débarquement. —Une alerte, —ANsE-

AUX-FRAISES.— Un obligeant paroissien,— Saumon ‘illégal ”,— Climat et

productions. —Historique.— Encore les moustiques.— La baie de Gamache, Padignation meetings. PorNTE-OuEsT. Le phare. — Un contre-temps

bien agréable,

La mer est calme comme de l'huile ; pas un souftle de vent ne vient en rider la surface, et il faut avoir du toupet, semblet-il, pour entreprendre une traversée d’une dizaine de lieues en de telles conditions. Nous sortons du havre de la Longuepointe à force de rames, et heureusement la brise se met à soufller, La lune s’est levée, et nous nous avancons dans la longue traînée d’argent qu’elle répand sur les eaux. Nous passons bientôt près des îles où se sont réfugiés pour la nuit ces milliers d'oiseaux de mer que l’on voit courir tout Je jour par troupes nombreuses. Mais ils n’en sont pas encore à l’heure du sommeil ; car leurs cris aigus, retentissant sur tous les tons, font le vacarme le plus assourdissant que j'ai jamais entendu. On croirait que les gibiers se racontent là leurs aventures de la journée,

Cependant la fraîcheur de la soirée et l'humidité de l’atmos-

1} |] 194 LABRADOR ET ANTICOSTI phère nous incommodent à la fin, et nous accueillons avec douz Il empressement la tasse de thé chaud que nous offre M, l’abhé nous Il Lagueux, et qu'il vient de fabriquer avec diverses machines Nom: ï perfectionnées, Car notre compagnon de voyage est muni de tous Nous les ustensiles que la science a mis de nos jours au service des ces 1 Û voyageurs, et il y a profit de bien des façons à vivre en sa blanc | 1 compaguie, Lorsque je faisais réflexion sur cette matière, je La k j pensais souvent au souhait de ce bon pauvre qui priait ainsi : propr 4 “ Seigneur, je ne vous demande pas d'être riche ; mais placez- sou fl | VIRE. moi seulement auprès des gens qui ont du bien !” C'était un tenir malin, ce pauvre-là ! ressan | Voici que la marée montante se fait sentir; le courant du sommi | grand fleuve se soulève en rencontrant cet obstacle, et notre forêt : | petit navire, qui se trouve sur le théâtre de cette lutte des deux Robin: courants, se livre à des cabrioles désordonnées, Cela signifie matièr que nous en avons fiai avec les plaisirs de la soirée, et chacun 'appor descend à son tour dans sœ cabine, ou, en d’autres termes, va la nôtr  s'étendre sur les beds de la chambre.du yacht, Demain matin, Par ex } de bonne heure, nous serons rendus à destination, désastr le yach 1) ps pour la] If à feu e | Le matin, je fus éveillé brusquement par le tapage inac- assez gé f coutumé de la manœuvre et par les bonds auxquels se livrait | rESSOUre || notre yacht sur une mer qui devait être bien houleuse, J’appris trou vai |! bientôt ce qu’il en était. Nous longions la côte de l’Anticosti,' et d'iei m 1 nous n'avions plus qu'une dizaine de milles à parcourir pour totjour |: arriver à la baie des Anglais, lorsque soudain s’éleva une bour- sera fac |. asque de vent d'ouest qui rendit notre course en avant abso- et puis | lument impossible, Nous n'avions plus qu’à virer de bord et à ancôtres | chercher un refuge quelque part. Mais les refuges sont rares sur Mais | cette côte de la grande île, et c’est ce qui rend la navigation si que nou di dangereuse en ces parages. Enfin, après avoir couru dix où passés, j fl 1—-Suivant M. Faucher de Saint-Maurice (De tribord à bâbord, ï 109), le mot äb Gra ñ Anticosti est d'origine indienne. line le

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douze milles en arrière, poursuivis par ce terrible vent d'ouest, nous pûmes jeter l'ancre dans l’anse des Trois-Ruisseaux, ainsi nomméé de trois petits cours d’eau qui y descendent à la mer. Nous apercevions, de ce mouillage, l'embouchure de deux de ces ruisseaux, dont le lit semble formé d’échelons eu pierre blanche régulièrement taillés,

La situation où nous voilà n'a rien de particulièrement propre à nous jeter dans l'enthousiasme, Le vent contraire qui souflle peut fort bien durer une ou plusieurs semaines, et nous tenir emprisonnés ici tout ce temps. La côte de l’Anticosti ne ressemble pas beaucoup aux bords de lile d'Orléans: nous sommes en pays absolument sauvage et inhabité, en face de la forêt vierge, bien loin de toute habitation, Les aventures de Robinson Crusoé nous reviennent alors en mémoire, et fournissent matière à bâti: maiats projets très encourageants, Sous certains rapports, la position du héros de Daniel de Foë l’emportait sur la nôtre ; mais à d’autres points de vue nous avions l'avantage. Par exemple nous étions cinq personnes (ce qui, à dire vrai, est désastreux quand on a peu de provisions), et nous avions, dans le yacht, une habitation toute faite, qui suflirait toujours bien pour la saison d'été, Mais nous manquions absolument d’armes à feu et de tout appareil pour la pêche de mer: cela deviendrait assez gênant le jour où la chasse et la pêche seraient nos seules ressources, quand nous aurions épuisé le pain et le lard qui se trouvaient à bord, Mais, à demain les choses sérieuses ! Suffcit dei malitia sua, d'autant que des gens industrieux se tirent toujours d'affaire. Il y a assez de cordages à bord, qu'il nous sera facile de confectionner des lignes et des filets pour la pêche ; et puis nous ferons des arcs et des flèches, à limitation de nos ancètres des âges reculés.

Mais pendant que nous faisions ces rêves de vie sauvage, et que nous projetions de “battre le record” de tous les Robinsons passés, Monseigneur était resté dans le domaine de la vie réelle. Sa Grandeur se disait qu’il lui faudrait absolument avoir terminé le 24 juillet sa visite pastorale au Labrador, et qu’un

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séjour indéfini sur cette plage déserte n’avancerait guère les choses, Aussi, entendant dire qu’il n’y avait pas beaucoup plus qu'une quinzaine de milles pour se rendre par terre à la baie des Anglais, et croyant que, lorsqu'on a déjà fait douze milles à pied, on peut aussi bien en faire quinze, le prélat résolut d’entreprendre ce trajet. Notre capitaine, à qui la perspective d’un pareil voyage souriait assez faiblement, consentit pourtant à accompagner Monseigneur, et vers trois heures de l’aprèsmidi les deux voyageurs descendirent à terre et se mirent en route.

Pour nous, qui étions décidés à rester ici jusqu’au jugement dernier plutôt que d'entreprendre une marche de quinze willes, nous tâchons de tirer le meilleur parti possible de la situation. D'abord M. l'abbé Lagueux jngea que, puisqu'il y avait là trois petits cours d’eau qui sortaient de l’intérieur, on pouvait raisonnablement s'attendre à y trouver de la truite; et dans le louable dessein d'ajouter un peu de relief à notre festin du soir, il se fit conduire au rivage avec ses engins de pêche. D'avance je pleurais le sort des innocrntes truites qui allaient être victimes du perfide appât. Mais le canot était à peine revenu à bord que l'équipage s'entendit désespérément héler du rivage, et il fallut aussitôt aller chercher notre pêcheur, qui nous raconta les aventures dont sa brève excursion n'avait pas manqué. D'abord, il n’y avait pas de poisson dans le ruisseau où il avait jeté la ligne et qui coule plutôt sur un escalier de pierre que sur un lit ordinaire de rivière; mais, surtout, le sportsman s'était vu attaqué par de si innombrables bataillons de féroces moustiques qu’il avait dû céder au nombre et battre en retraite, De glorieuses blessures confirmaient éloquemment cette dernière

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