FOISSET, VIII
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ch. iv, p. 80-81.
Mme Récamier, qui fit bientôt connaissance avec le conférencier de Notre-Dame. Lacordaire rencontra chez elle Chateaubriand, le duc de Noailles, Ampère fils, Ballanche. Chateaubriand lui demanda même un sermon pour l'hospice de Marie-Thérèse, que Mme de Chateaubriand venait de fonder.
Le bruit de l'opposition théologique et politique qui harcelait le triomphateur de Notre- Dame finit par arriver jusqu'à Rome. Dès la seconde année de son apostolat, Lacordaire quittait sa chaire pour aller à Rome, « poussé, dit Bonnetty, par le désir d'étudier dans le silence et par l'ennui des contradictions imméritées ».
Lacordaire partait pour aller faire une retraite de deux ans.
L'orthodoxie de ses conférences était dénoncée avec une violence toute particulière, dans un écrit du vicaire général de Lyon, M. Cattet, et dans deux volumes que préparait M. Cottret, évêque de Caryste.
Le bruit courait que Lacordaire allait à Rome pour se justifier devant le pape et lui expliquer sa doctrine. La Gazette de France, organe du parti légitimiste, l'imprima en toutes lettres. L'abbé Afïre, vicaire général, dé-
mentit officiellement cette nouvelle dans Y Ami du Clergé : « Nous pouvons assurer, disait- il, que M. Lacordaire n'a éprouvé que des oppositions au projet qu'il avait formé, à la fin du mois de janvier de cette année, de se rendre à Rome. Il est certain que le pape n'a jamais manifesté la moindre désapprobation, et qu'il a eu moins encore la pensée de mander auprès de lui M. Lacordaire. Il est certain, au contraire que cet orateur a fait des instances inutiles pour ne pas prêcher la station de cette année, et qu'il a cédé, en continuant ses conférences, à des invitations auxquelles il lui a été impossible de refuser. » (8 juin 1836.)
L'année 1836 fut marquée par la publication du livre de La Mennais, les Affaires de Rome. Lacordaire, à qui ses ennemis reprochaient toujours ses anciennes amitiés, écrivit aussitôt sa Lettre sur le Saint-Siège, dont le pape désira conserver le texte original. Avant de l'envoyer à l'impression, le conférencier voulut soumettre son manuscrit à Mgr de Quélen. C'est Mme Swetchine, qui avec sa bonne grâce et son tact habituel, se chargea de la présenter et de la recommander à l'archevêque de Paris.
« A l'arrivée de votre manuscrit, écrit- elle
à Lacordaire, je le lus avec délices, croyant vous entendre, mais aussi avec tremblement, et cette espèce de perturbation intérieure qui ferait se récuser soi-même lorsqu'on s'inspirerait quelque confiance, ce qui certes n'était point ici. J'ai trouvé dans cet écrit des morceaux admirables, d'une beauté hors ligne et d'un charme qui n'est qu'à vous. Le point de vue où vous vous êtes placé est le mien, ma séparation complète de ce monde ne me laisse vraiment accessible qu'aux intérêts de l'Eglise, où toute ma vie s'est réfugiée ; je pense que nous lui devons tout, et qu'elle ne nous doit que la joie d'elle-même.
« La politique développée par vous me paraît celle du Père commun de tous les fidèles, pris dans tous les partis comme dans toutes les nations ; et, quant au fond, mon adhésion est aussi complète que mon admiration est vive pour une foule de passages qui m'ont ravie. Mais ce juste et bien sincère hommage ne m'empêche pas, mon cher ami, de trouver que des parties de votre ouvrage auraient demandé à être retravaillées. Plusieurs idées m'y ont paru être hasardées, et manquer de cette précision rigoureuse, de la rectitude absolue qu'on attend toujours du sacerdoce : taches légères,
travail facile, qui n'auraient demandé que votre présence pour amener notre persuasion, et vous faire perfectionner votre œuvre... »
La délicate mission de Mme Swetchine n'eut pas d'abord tout le succès qu'elle espérait. L'archevêque fut d'avis d'ajourner la publication, et son attitude cachait mal la menace d'une décision plus sévère.
Cet opuscule parut en 1838. Lacordaire y exposait sa façon de comprendre les questions politiques. Une pareille indépendance d'idées, une si complète indifférence en matières de dynasties et de gouvernement ne parut pas excessif à Rome, mais choqua profondément Mgr de Quélen, qui ne voyait pas d'un bon œil ce libéralisme d'opinions chez un prêtre. L'hostilité subite de son archevêque révolta Lacordaire. Il n'admettait pas une telle sévérité hiérarchique sur des questions où l'Eglise laisse aux fidèles toute liberté d'appréciation. La rupture avec son archevêque lui apparut dès ce moment bien difficile à éviter.
En attendant, Lacordaire se plaisait à Rome ; il avait renoncé à Paris ; il se montrait même sincèrement heureux des succès du P. Ravignan, qui venait de lui succéder à Notre-Dame. Lacordaire reçut à Rome l'ac-
Portrait de Mme Swetchine D'après un pastel appartenant à M. le comte Louis de Blois.
Cl) iv, p. 84-85
cueil le plus empressé. Foisset raconte en ces termes l'entrevue avec le pape Grégoire XVI :
« Il était arrivé le 21 mai : dès le 6 juin, il eut son audience du Souverain Pontife. Lorsqu'il entra, le Pape ouvrit ses deux bras en disant d'un air tout joyeux: Ah ! Vabbate Lacordaire ! Et pendant que le conférencier de Notre-Dame baisait les pieds du Saint- Père, Grégoire XVI lui prit la tête dans ses mains, la pressant avec affection et disant : « Je sais que l'Eglise catholique a fait en vous une grande acquisition. Je me souviens d'une belle chambrée : l'abbé de La Mennais était là, puis le comte de Montalembert, puis l'abbé Lacordaire, et ici le cardinal de Rohan. » Et le Pape désignait du doigt la place que chacun avait occupée. Après quoi, il bénit Lacordaire en ces termes : « Je vous donne ma bénédiction et je prie Dieu de vous confirmer dans la défense que vous avez entreprise de la cause catholique. »
Cet accueil était d'autant plus significatif, que, peu de jours auparavant, Grégoire XVI, excellent théologien, avait reçu et lu la brochure de l'abbé Cattet. Il l'avait trouvée pitoyable et avait dit, avec un geste de dédain, au cardinal prince Odescalchi (le même qui a
depuis déposé la pourpre pour se faire Jésuite) : « Tenez, je vous fais cadeau de ça ! » Le Pape dit à celui qui lui avait remis la brochure : « Il s'agit de savoir : 1° si les propositions qu'on attaque sont en effet censurables ; 2° si la censure n'est pas plus censurable ellemême que les propositions dénoncées. »
A peine l'abbé Lacordaire était- il installé à Rome, les dispositions de Mgr de Quélen à son égard s'aigrirent tout à fait, soit que cette absence eût facilité la propagande des adversaires, soit qu'il ne fût peut-être pas très satisfait des lettres que lui écrivait Lacordaire, resté officiellement en excellents termes rapports avec lui. Le jeune prédicateur n'avait pas caché à Sa Grandeur que Rome eût désiré voir un rapprochement entre l'archevêché de Paris et le château des Tuileries, où Mgr de Quélen avait toujours refusé de se présenter, depuis la démolition du palais archiépiscopal par l'émeute de 1831. Toujours est-il que Mgr de Quélen, qui avait constamment couvert Lacordaire, commença décidément à l'abandonner.
Dans le courant de l'année 1832 un de ses anciens condisciples, l'abbé Chalandon, alors chanoine théologal de Metz et qui devait être
nommé archevêque d'Aix, lui demanda de venir prêcher à Metz. Après avoir consulté quelques amis, Montalembert, Mme Swetchine, la Comtesse Eudoxie de la Tour- du- Pin, Lacordaire accepta la proposition. Mais, sur ces entrefaites, le choléra ayant éclaté à Rome, le prédicateur crut devoir différer son départ et « s'empressa de se mettre à la disposition du Cardinal Vicaire, qui l'attacha comme auxiliaire à la paroisse de Saint- Louis- des- Français. C'est par suite de cette mission qu'il eut la consolation d'assister, au lit de mort, le peintre Sigalon, auteur de la belle copie du Jugement dernier de Michel- Ange, qui est à Paris à l'école des Beaux-Arts. Il y eut un moment d'alarme assez vif. Dom Guéranger, abbé de Solesmes, fut en danger pendant vingt- quatre heures. Sous cette impression, Lacordaire prit soudainement le parti de se réconcilier avec son évêque (1).
L'envoi de la Lettre au Saint-Siège avait encore accentué le refroidissement de Mgr de Quélen à son égard. «... Quand la mort se montre de près, lui écrivait Lacordaire, et qu'à tout moment on peut être appelé devant