‹ LacordaireChapitre 3 sur 6 · P F? ECU EUR · texte numérisé non relu

P F? ECU EUR

« c'est VOUS, ô Jésus ! vous qui avez bien voulu me bapli- « ser, m'oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le « nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en « arrache cet accent qui me trouble moi-môme et que je « ne me connaissais pas '. »

Quel langage sur l'amour humain et sur sa fragilité à côté d'un autre amour ! Ce n'est point le seul passage où Lacordaire ait touché le diflicile et grand sujet de l'amour, et il l'a toujours fait avec une délicatesse, une profondeur, bien faites pour nous surprendre chez un homme qui n'a jamais aimé ici-bas que Dieu et la gloire-. Lisez seulement ces quelques mots adressés à un jeune homme pour l'engager à une vie pure :

« 11 y a au monde entre ta mère et ta sœur, entre tes « aïeux et la postérité, une frêle et douce créature qui « t'est desùnée de Dieu ; cachée à tous les regards, elle (( nourrit en silence la fidélité qu'elle te promettra, elle vit « déjà pour toi qu'elle ignore , elle t'immole ses penchants, « elle se reproche tout ce qui pourrait déplaire un jour « au moindre de tes désirs. Ah ! garde-lui ton cœur comme ce elle te garde le sien; ne lui apporte pas des ruines en « échange de sa jeunesse ; et, puisqu'elle se sacrifie pour « toi par un amour anticipé , fais à ce même amour un « juste et sanglant sacrifice ^ ! »

Et ceci, encore plus éloquent, plus éclatant que tout le reste :

• LACORD.vinr, Conférences, etc. (t. IV, pp. 7C et 77).

* Puevost-Pakadol {àvi. (IqU France centrale. Il avril 1862). ^ LAcoiiuAiiîE, Conférences [loc. cit.), t. V, p. 243.

« Je dis à un homme : Je vous estime. . . Je vous admire. . . « Je vous vénère. Ne puis-je pas lui dire autre chose « encore? Ai-je épuisé dans ce mot la parole humaine tout <( entière? Non, j'ai encore une chose à lui dire, une « seule, la dernière de toutes ; je puis lui dire : Je vous (( aime. Dix mille mots précèdent celui-là; mais aucun « autre ne vient après dans aucune langue, et, quand on <( l'a dit une fois à un homme, il n'y a plus qu'une res- (( source, c'est de le lui répéter à jamais • ! »

Est-ce beau, cela? Et n'est-on pas de l'avis de Montalembert : « La gloire du Père Lacordaire ne fait que débuter; dans un siècle au plus, elle aura atteint son apogée '. » Qu'après cela, les petits roquets aboient, laissons-les japper. Ces pauvres chétifs, c'est une satisfaction à la médiocrité de s'entendre elle-même aboyer de loin et de s'imaginer que, parce qu'on passe à distance, elle a donné peur. « Quand l'Arabe, passant au pied des pyramides, leur jette un coup de sa lance, les pyramides se taisent. »

Pour lui, il vient de trahir le secret de sa vie intime, quand, du haut de sa chaire, en celte éloquente année 18^6, il s'écriait :

« Seigneur Jésus, depuis dix ans que je parle de vous '( à cet auditoire, c'est, au fond, toujours de vous que j'ai « parlé; mais enfin, aujourd'hui plus directement j'arrive « à vous-même, à cette divine figure qui est chaque jour <( l'objet de ma contemplation, à vos pieds sacrés que j'ai '< baisés tant de fois, à vos mains aimables qui m'ont si

' Lacordaire, Conférences (loc. cit.), t. VI, p. 370.

' MOSTALEMEEKT, loC. Cit., p. 568.

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« souvent béni, à voire chef couronné d'épines, à celte vie « dont j'ai respiré le parfum dès ma naissance, que mon « adolescence a méconnue, que ma jeunesse a reconquise, « que mon âge mûr adore et annonce à toute créature. 0 « Père! ô maîlre ! ô ami! ô Jésus! secondez-moi plus que '( jamais, puisque, étant plus proche de vous, il convient '( qu'on s'en aperçoive et que je tire de ma buuche des « paroles qui se sentent de cet admirable voisinage '. » Quand on parle ainsi, c'est qu'on aime, et, quand on aime ainsi, on atteint le délire, l'ivresse, la folie de l'amour. Le moment est venu de tuut dire à cet égard. Ses historiens ont pu hésiter et se demander s'ils devaient trahir à ce siècle délicat les scandales de l'amour divin chez ce sublime exlravaganl*. Je serai plus hardi, et je révélerai,

' Lacoiidaire, Conférences, etc. (loc. cit., t. IV, p. 6).

' « Nous nous sommes longtemps demandé, écrit le P. Chocatne, " comment nous dirions ce que nous savons. Fallait-il laisser entre- « voir la vérité, plutôt que la raconter en détail ? Fallait-il voiler '< le récit sous le nuage transparent des termes et des figures, de « peur de heurter les esprits délicats et les âmes timorées? Ou « bien, fallait-il dire simplement, carrément et franchement, la ■ vérité à tous risques et périls ? Ce dernier procédé nous a paru <' préférable, plus digne de l'homme dont nous racontons les vertus •' et des saintes choses dont il f rempli sa vie. Lorsqu'il a eu le cou- « rage de le faire, pourquoi n'aurions-nous pas eu le courage de le <• dire, et le public de l'entendre ? »

Remercions le P. Chocarne, dit à ce propos l'abbé Bayle, d'avoir raconté s:ms périphrase à un siècle qui s'affaisse dans la mollesse, et qui n'asjiire qu'à savourer les douceurs du bien-être, ce que le P. Lacordaire fait pour dompter son corps, afin de faire grandir son âme. Le monde trouvera peut-être, pour employer une expression qui vint un jour se placer d'elle-même sur les lèvres de l'orateur, lorsqu'il vit l'impression produite sur son auditoire par le récit de rhéroïque charité de sainte Elisabeth, le monde trouvera peut-être

non pas seulement sans hésitation, mais avec la confiance d'être compris, comment, une fois qu'il se fut emparé de sa belle âme, l'amour du Crucifié ne lui laisse plus de repos.

qu'il est « plus facile de boire avec ses amis du vin de Cliâtean-Margaux », que d'approcher de ses lèvres le calice amer de la pénitence chrétienne.

Mais qu'importe que le monde ne comprenne pas ces mystères de la vie spiriluelle, qu'il n'en sente pas l'héroïsme et la beauté? Ce qui importe, c'est que lésâmes pieuses soient édifiées, c'est que l'on sache, selon leniot de M. de Monlalembert, que la plus grande âme de ce siècle en a été une des plus saintes. 11 faut que ceux qui ont été peut-être froissés par quelques-unes des opinions du P. Lacordaire voient clairement la pureté de ses intentions et de ses motifs, et se sentent désarmés en présence de ses mortifications. D'ailleurs, n'at-on pa< prétendu qu'il prêchait un christianisme romantique, assez voisin de ce qu'une certaine école appell*" le culte idéal ? On saura maintenant s'il rougissait de l'Évangile, s'il reculait devant les pratiques de la vie religieuse, qui ont pour objet de maîtriser le corps et d'en faire l'obéissant esclave de fâme, s'il n'était pas épris de ce que saint Paul appelle la divine folie de la croix.

Nous ne citerons ici aucun fait particulier. Présenté isolément et hors du cadre qui lui convient, il pourrait surpremlre i>lutôt qu'attendrir. Il faut lire sans interruption le récit du P. Chocarne. Quand on verra le P. Lacordaire sévère jusqu'au sang pour lui-uiênie, toujours prêta tout pour vaincre l'orgneil, on avouera qu'il pouvait diriger les autres dans les voies de l'abnégation et du renoncement; on ne sera pins surpris qu'il ait réussi à rétablir en France l'Ordre de Saint-Dominique, avec tout ce que notre siècle peut supporter des rigueurs de l'institution primitive. Dans cette voie royale de la croix, le P. Lacordaire n'était pas suivi par tous ceux qu'il aurait voulu décider à marcher sur ses traces; mais ceux qui se laissaient encourager par ses exemples étaient heureux de gravir, à ses côtés, l'âpre chemin des forts. Sa vie, désormais complètement connue, augmentera le nombre de ceux qui s'appliquenmt à l'iniiter; ils remercieront Dieu, de plus en plus, d'avoir donné à l'Église de France, en nos jours de débilitation morale, ce chréiien antique dans un mondenouveau. (A. Bavle, Gazette du Midi, 13 avril 1866.)

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Oui, en plein dix-neuvième siècle, au lendemain des conquêtes de 89 et de la proclamation des Droits de l'homme, quand la cendre ironique de Voltaire était à peine refroidie, cet avocat, ce libéral, cet écrivain, 'cet homme d'esprit, cet orateur, ce grand homme, Lacordaire se donnait la discipline tous les jours, et plusieurs fois par jour souvent. Il obligeait ses frères, au nom de la sainte obéissance, à l'attacher, les épaules nues, à un poteau, à le flageller, à lui cracher au visage, à l'insulter, à le fouler aux pieds, à le lier sur une croix pendant les trois longues heures que Jésus- Christ son maître était resté vivant et sanglant sur la sienne ! Quel scandale ! Pas un de ces jours où il avait tenu des multitudes frémissantes et captives sous sa parole, non ! pas un jour ne s'est passé qu'il ne se fît donner, fatigué, épuisé, brisé, une flagellation sévère'.

Nous regimbons, nous, les fils d'un siècle de décadence, Romains amollis par les envahissements du confortable, nous nous révoltons contre cette folie sanglante de l'amour, et pourtant, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, si Lacordaire a remplacé Lamennais, si David a été sacré roi à la place de Saûl , c'est qu'il a crucifié sa chair et l'a domptée avec une énergie terrible. S'il a conduit si vaillamment les bataillons d'israël, c'est que, pour écraser les révoltes de l'orgueil , il a cruellement expié chacun de ses triomphes oratoires.

« Un jour, écrivait-il à l'un de ses novices, un jour, vous a paraîtrez devant les hommes; vous leur porterez témoi-

' ViLLARD, Étude biographique et critique sur le P. Lacordaire, p. 110.

«■ gnage au nom de Jésus-Christ, et ce témoignage sera 'c d'aïUant plus fort que vous aurez souffert davantage, '( pleuré davantage, sacrifié davantage. Ce n'est rien de «< parler, il faut mettre du sang sur les paroles'. »

Celait à la prison delà Roquette. Le canon des libérateurs retentissait tout proche, et le bruit des pas de ceux qui venaient les sauver allait retentir bientôt sous les voûtes sombres. Les bourreaux le comprenant se hâtèrent. Ils liront descendre la funèbre procession des otages. L'archevêque de Paris ouvrait la marche, le vénérable curé de la Madeleine la fermait. L'archevêque, épuisé de fièvre et d'insomnies, sembla défaillir. L'abbé Deguerry s'élança :

— Monseigneur, cria-t-il, courage! sirie sanguinis cffusione non fit rcmissio, pas de rémission sans effusion de sang-!...

Eh oui! c'est un oracle, cela, et il ne dépend pas de notre sagesse à courte vue qu'il en soit autrement. C'est parce qu'il y eut du sang versé sur le Golgotha que le monde fut racheté, c'est parce qu'il y eut du sang sur les échafauds de la Terreur que Notre-Dame fut rouverte, c'est parce qu'il y a du sang tout frais sur les dalles de la Roqaette que nous serons sauvés encore, c'est parce qu'il mit dU' sang sur sa parole que le géant de l'apostolat contemporain a remué la France et l'a ramenée, comme un coursier emporté qui retrouve son maître sur les routes de l'honneur, de la justice et de la vérité!

(( Quand nous nous faisons moines, écrivait-il à Oza-

» Lettre à une religieuse, lOjuillet 1854.

5 Épltre de saint Paul aux Hébreux, xiv, 26.

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nam , c'est avec l'intention de l'être jusqu'au cou '. » Chargé de gloire et déjà d'années, il fait lui-même sa cellule, il balaye les corridors et les chambres, lave les pieds de ses moines, raccommode leurs chaussures, entretient les lampes, se porte à tous les services, descend à la cuisine^ pour éplucher des navets* et rincer la vaisselle, et tout cela, avec quel entrain! quel enjouement! quel charme! quelle exquise modestie!

Ah ! dira plus tard un de ses plus ardents admirateurs écrivant de lui , qui de nous , jeunes gens , charmés par la vie, eût soupçonné de pareils mystères de pénitence et de renoncement dans cet orateur, dont le front rayonnait, dont l'œil jetait des éclairs, dont la parole étincelait d'esprit, d'audace, de génie! Nos yeux ne se doutaient de rien, à voir la sérénité de cette belle et radieuse figure ! Il suivait si bien les conseils de son adoré Maître, de jeûner sans qu'on s'en aperçût et sans exterminer sa face * !

' Lettre de Lacoidaire à Ozanani, 2 octobre 1839.

' « J'ai déjà un petit serviteur, jeune homme de dix-sept ans, pieux, honnête, d'une famille clirétieniie, et qui s'attache à nous plus avec une intention religieuse qu'avec le désir de gagner la vie temporelle. Il ne sait pas même faire cuire un œuf; c'est moi qui lui apiirendrai la cuisine. » [Lettre de Lacordaire à madame la comtesse Eudoxie de la Tour-du-Pin, 24 mai 1843.)

^ « Nos Pères ont élé accueillis avec une bienveillance excessive; on leur a apporté de partout des vivres, vin, huile, pommes de terre, navets. Il faut vous dire pour l'intelligence des navets, qu'il y a tout près de là un territoire célèbre pour ce genre de légumes. Si vous n'avez jamais mangé que des navets de Paris, je vous plains infiniment. » (Ibid., 20 décembre 1848.)

* H. ViLLARD, loc. cit., p. 122.

La province l'eiiLendait et l'acclamait à l'envi de Paris. Il avait même comme un faible pour elle. « Je suis plus tranquille en province, disait-il, et j'y fais plus de bien. La plupart des grandes villes ont une population lettrée, qui n'a jamais entendu , même une fois , la parole de Dieu. .. D'ailleurs, il est utile de présenter partout successivement l'habit de dominicain à toute la France , après l'avoir solennellement inauguré à Paris'. »

Ce qu'il a dit en province n'a pas été recueilli, au moins d'une manière authentique ^. A toutes les instances, il répondait : « Ce ne sont que des portions découpées dans le tout et qui trouveront leur place dans l'ensemble avec des proportions plus vastes... « Puis, ajoutait-il avec sa charmante bonhomie, « on ne peut tout recueillir, il faut savoir perdre son bien ^ d.

On le supplie de sortir de France et de porter au delà

' Lettre de Lacordaire à madame la comtesse Eudoxie de la Tourdu-Piti, 5 octobre 1842.

^ La Tribune sacrée, V Enseignement catholique, V Univers, VAnnée dominicaine, VÉtoile du matin et VEspérance de Nancy ont reproduit, d'après la sténographie, la plupart des coulérences et des discours de circonstance qui ne sont pas imprimés dans la collection des Œuvres complètes du F. Lacordaire.

^ Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 24 octobre 1844.

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des frontières nationales le rayonnement de ses paroles; il s'y refuse avec un accent où respire l'amour de la patrie, et, s'il se décide une fois à partir en Belgique , il a surmonté pour cela une indomptable répugnance : « J'ai regret , dit-il , de prêcher hors de France , et je n'ai pas encore pris mon courage à deux mains '. »

La France lui rendait cet amour.

A Bordeaux, la ville de Montaigne et de Montesquieu, la ville de Vergniaud et des Girondins, la jeunesse accourt; un jour elle envahit, au nombre de trois mille, les cours , les jardins, les salons de l'archevêché, pour remercier le généreux archevêque, iMgr Donnet, d'avoir maintenu à l'éloquent Prêcheur sa parole devant les résistances d'un pouvoir tracassier.

A INancy, il devient si populaire qu'il fait accepter à un peuple l'éloge de l'évêque que ce même peuple avait chassé. Cette oraison funèbre de Mgr de Forbin-Janson est une des plus belles compositions et des plus belles entreprises de Lacordaire. Madame Swetchine lui avait recommandé de lui envoyer ce discours, aussitôt paru : « Je vous l'enverrai, répondit-il, si je ne suis pas lapidé à l'exorde ou à la péroraison ^ » Le succès fut complet. « C'est un jour de joie et de réconciliation, écrivait-il, l'un des meilleurs jours de ma vie ^ »

C'est à Nancy encore qu'il eut à raconter une vie aussi

• Lettre de Lacordaire à madame la comtesse Eud. de la Tour-du- Pin, 15 mai 1846.

' Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 2 2 août 18 44.

* Lettre de Lacordaire à M. Foisset, 28 août 1844.

noble et aussi austère que les plus belles Vies de Plutarque, avec ce lustre de plus que le Christ ajoute aux vertus militaires, car, porté dans le cœur de Drouot, tout le long des guerres gigantesques de la République et de l'Empire, le Christ, par ce cœur rare, unique peut-être, le Christ avait comme sacré le stoïcisme de ces rudes armées, et, qu'on me permette de le dire , nous l'avons vu encore , nous l'avons reconnu, ce Christ, dans nos dernières gloires et dans nos suprêmes désastres , passer au galop du cheval de Lamoricière et de Sonis.

Aucune ville ne l'émut comme Grenoble. « Evidemment, cette nature touche à la mienne ^ « Le clergé surtout lui f][ là un accueil qui le ravit.

A Lyon, on le porta en triomphe de l'église à l'archevêché. Les ofTiciers en uniforme entouraient le cortège. On criait: Vive Lacordaire ! Vivent les Dominicains! « Jamais, disait-il, je n'ai vu un enthousiasme plus pénétrant^. »

C'est pendant son séjour à Lyon qu'il alla visiter le curé d'Ars. Qu'il fut beau de voir ces deux grands serviteurs de Dieu s'efforçant, l'un d'effacer son génie, l'autre de cacher sa sainteté! Ils se bénirent l'un après l'autre, et, s'étant relevés, ils s'embrassèrent avec effusion ^

11 m'est impossible de suivre ce conquérant sur toutes les routes de France, et pourtant je voudrais m'atlacher à ses pas, ne perdre ni un seul de ses mouvements ni une seule de ses manœuvres : il est toujours si grand à Bor-

' Lettre de Lacordaire à M. Foisset, 10 avril 18i4.

^ Lettre à madame Swetchiiie, <; avril 1S45.

' BiiAc DE LA Pekuèhe, Souvcnirs de deux pèlerinages à Ars.

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deaiix, à Nancy, à Grenoble, à Lyon, à Strasbourg, à Dijon, h Liège , à Toulon , partout où il sème sa parole , protégé par les évoques, applaudi par les populations, tracassé par le gouvernement de JuilleL Je voudrais le montrer ramenant ses novices et ses moines de Bosco à Chalais, charmante solitude au penchant des Alpes, au bord de la vallée de Graisivaudan -, quittant ses belles et chères montagnes du Dauphiné pour aller cacher dans l'ombre et la tristesse d'une petite rue de Paris les fondements d'une nouvelle maison qui prenait possession de la capitale'.

Je voudrais surtout raconter ses luttes en faveur de la liberté d'enseignement, et je ne me console de ne pouvoir le faire ici que parce que, dans un prochain volume, en traitant de Montalembert, le sujet reviendra à sa place naturelle avec les développements si pleins d'intérêt qu'il comporte.

Mais on ne me pardonnerait point de ne rien dire de son voyage à Rome en 18^6 pour saluer de son admiration un pontificat nouveau.

Grégoire XVI était mort. Deux cardinaux^ s'entretenaient de l'élection du futur pape. « Si c'est le diable qui fait l'élection, dit l'un d'eux, ce sera vous ou moi qui serons pape; si c'est le Saint-Esprit, ce sera Mastaï ou Gizzi. »

Maslaï fut élu, et Gizzi devint son secrétaire d'État.

« Qui eût dit cela? s'écria Lacordaire; qui l'eilt dit en 1832, lorsque tous nos desseins furent renversés?... 11 n'a fallu que seize ans pour opérer sans secousse cette révolu-

' Lettre inédile à un vieil ami, 24 avril 1845. 2 Le cardinal Micara et le cardinal Lambiiiscliini.

tion aussi grande pour Rome que la révolution de 1830 pour la France'. »

Puis, faisant un douloureux retour sur la situation de l'Europe, il jette un regard attristé dans l'avenir, et ce voyant d'Israël, entendant les acclamations qui saluent l'aurore du nouveau pontificat, semble saisi de l'esprit du Seigneur, et il laisse tomber de sa plume ces prophétiques paroles :

« Ne faut-il pas de grandes ruines avant de grandes résurrections? 11 me vient en pensée que peut-être Pie IX est destiné h être le Louis XVI de la papauté, et c'est déjà un bien illustre ollice-! »

Pie IX vivant, Lacordaire sent ses espérances grandir, Mgr Affre lui avait paru être le prélat des temps modernes. Pie IX lui apparaît bien plus encore comme le pontife des temps nouveaux. « Je partage votre joie, écrit-il à madame Swetchine; celte élection m'a touché jusqu'aux larmes'. »

Mais l'émeute gronde, et voici bien un autre champ de bataille.

Lors de la réception des autorités de la capitale pour la fête du Roi, en I8/16, l'archevêque de Paris ayant osé dire

' Lettre de Lacordaire à madame Swetcliine, 21 août 1846. ^ Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 2G juin 1846. ' Jbid.

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que l'Église réclamait la liberté et non la protection ' , Louis- Philippe, choqué de cette liberté épiscopale, empêcha que ce discours fût imprimé au Moniteur avec tous les autres. Quand il fut question d'une nouvelle présentation, au jour de l'an, l'archevêque fit prévenir la Reine qu'il viendrait offrir ses vœux aa Roi, mais qu'il était dans l'intention de ne pas faire de discours, pour ne pas s'exposer de nouveau à recevoir un affront, comme à laSaint-Phi'ippe. La Reine, dans l'espoir de tout concilier, ménagea une entrevue entre le Roi et l'archevêque, entrevue que l'archevêque rapporta en ces termes à l'un de ses amis^ :

« Le Roi me reçut dans son salon, et, comme c'était son habitude, il me tira à part dans l'embrasure d'une fenêtre, 01^1 il me fit asseoir et s'assit lui-même. Là, nous fûmes quelque temps à nous regarder en silence. A la Qn , je pris la parole et je lui dis :

— Ayant su que le Roi désirait me parler, je me suis rendu avec empressement à son invitation.

— Moi, dit le Roi , je n'ai rien à vous dire; c'est vous, m'a-t-on dit , qui voulez me parler, et je suis prêt à vous écouter.

— Eh bien! le Roi doit savoir le sujet de ma visite :

' Dans des vœux adressés au Roi, le prélat avait osé dire que l'Église, illustre étrangère en ce monde, ne réclamait pas la protection des souverains; elle ne demandait que la liberté qui est accordée à tous, et il lui suffirait de son indépendance pour exercer son bienfaisant empire sur les peuples. (Cruice, Vie de Mgr Affre, cliap. xxxv, p. 314.)

2 M. Bonnetty, fondateur et directeur des Annales de philosophie chrétienne.

comme je ne veux pas m'exposer encore à l'affront qui m'a été fait dans la dernière présentation , je me propose de venir offrir mes vœux pour la santé du Roi à la tête de mon clergé; mais je ne ferai pas de discours.

— Ah ! je vois que c'est une nouvelle attaque que vous dirigez contre moi. Je croyais que toutes nos discussions étaient finies, et il paraît que vous voulez encore recommencer. Si j'ai empêché que votre discours fut publié, c'est parce que vous vous étiez permis des conseils inconvenants.

— J'en demande bien pardon au Roi, mais ni mes intentions ni mes paroles ne pouvaient avoir ce sens. Demander la liberté, et non la protection, est peut-être la demande la plus modérée que puisse faire l'Église.

— Et moi, je ne l'entends pas ainsi... Avec vos demandes et vos promesses, vous jetez le trouble partout.

« Et , passant aussitôt à une autre question :

— Ainsi, par exemple, je sais qu'il y a peu de temps vous avez rassemblé un concile à Saint-Germain.

— Ce n'est point un concile que nous avons assemblé; mais quelques évêques , mes suffragants et mes amis , sont venus me voir, et nous avons traité de différents points de discipline ecclésiastique.

— Oh! je le disais bien, que vous avez tenu un concile; sachez que vous n'en avez pas le droit.

(c Jusqu'à ce moment, racontait l'archevêque, j'avais répondu au Roi avec beaucoup de déférence, en évitant presque de le regarder; mais, à ce mot, j'élevai les yeux, et, les fixant sur les siens, je lui dis avec fermeté :

— Pardon, Sire, nous en avons le droit, car toujours

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l'Église a eu le droit d'assembler ses évoques pour régler ce qui pourrait être utile à leurs diocèses...

— Ce sont là vos prétentions, mais je m'y opposerai ; d'ailleurs, on m'a dit aussi que vous aviez envoyé un ambassadeur au Pape ; je sais même que c'était pour lui demander la permission de faire gras le samedi.

— C'est vrai, Sire, nous avons envoyé un ecclésiastique faire quelques demandes au Pape; mais cela même est dans tous les droils des fidèles, et j plus forte raison des évêques.

— Et qu'est-ce que vous lui avez demandé encore? Je veux le savoir.

— Si c'était mon secret, je le dirais tout de suite au Pioi ; mais, ce n'est pas seulement le mien, c'est encore celui de mes collègues, et je ne puis le dire au Roi...

« A ces mots, le Roi, rouge de colère, se leva brusquement, me prit par le bras et me dit :

— Archevêque, souvenez-vous que l'on a brisé plus d'une mitre...

« Je me levai à mon tour, en disant : — ■ Cela est vrai , Sire ; mais que Dieu conserve la couronne du Roi, car on a vu briser aussi bien des couronnes'. «

' Annales de philosophie chrétienne, n" de juillet 1848. « Le soir, dit l'historien du prélat martyr, le garde des sceaux fut envojé à l'Archevêché pour négocier la paix... L'archevêque pourrait se contenter de souhaiter la bonne année au Roi, et le Roi sera satisfait. Ce conseil fut suivi; mais un sténographe, introduit à cet effet dans la salle du trône, recueillit les quelques paroles que le pontife prononça en se présentant devant Louis-Philippe, et le lendemain elles parurent dans le Moniteur, sous le titre de discours de l'archevêque

A quelques jours de là, le Roi perdait sa couronne et s'enfuyait. L'archevêque, de son côté, voyait tomber sa mitre ; mais cette mitre tombait glorieusement dans le sang du bon pasteur. Entre la mort de Mgr Affre sur les barricades et la fuite précipitée de Louis-Philippe, qui donc hésiterait ?

de Paris au Roi, ce qui faisait dire au prélat : — Quand je fais des discours, ils ne les impriment pas, et quand je n'en fais pas, ils les impriment. » (Cruice, loc. cit., cli. xxxix, p. 374.)

Sommaire. — Une députation de jeunes socialistes vient trouver l'abbé Desgenelles. — Comment les Dominicains accueillirent la révolution de Février. — Lacordaire au club. — Il est envoyé par les électeurs des Bouclies-du-Rhùne à l'Assemblée nationale. — 11 siège à l'extrême gauche. — Ovation fyite à sa robe monastique. — Les émeutiers à l'Assemblée. — Lacordaire se démet. — Raisons qu'il donne de sa conduite. — L'£re nouvelle. — L'oraisonfunèbredcDanielO'Coniiell. — L'auditoire à Notre-Dame au lendemain des barricades. — L'existence de Dieu. — Applaudissements. — Le festin de Balthazar. — Une allusion applaudie. — Recommandations de l'orateur. — Les journées de Notre-Dame. — Lacordaire reprend ses courses en province. — La station de Dijon. — Anecdote de l'omelette. — Projet de MgrAffre. — Mgr Siboiir établit les Dominicains aux Carmes. — Dernières conférences de Paris. — Adieux à Notre-Dame, — L'Empire est fait!

Au mois de mai 1837 , un curé de Paris, qui a laissé une mémoire honorée", reçut la visite de quelques jeunes gens, élèves de Bûchez, et amenés à se rapprocher de l'Église par leurs éludes sur la question sociale.

— Monsieur l'abbé, dit le porte-parole de ces jeunes

' L'abbé Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires.

sociologues, nous reconnaissons tous la vérité du christianisme, et nous désirons maintenant en suivre les pratiques. Mais nous devons vous déclarer, avant tout, que nous sommes républicains, et que nous voulons rester fidèles à nos principes.

— Qu'à cela ne tienne, mes amis, répondit l'abbé Desgenettes, voilà qui ne vous empêche nullement d'être chrétiens, et je confesse les républicains aussi bien que les légitimistes.

— Comment! vous ne nous refusez pas les sacrements, quoique nous soyons républicains?

— La religion ne demande jamais à quel parti l'on appartient; elle respecte toutes les opinions, et vous pouvez, en toute sûreté de conscience, croire, si cela vous plaît, que la république est la meilleure forme de gouvernement. Seulement, si , un jour d'émeute, vous venez me consulter avant d'aller vous battre aux barricades, je pourrais très-bien vous conseiller de n'en rien faire. En attendant, vous pouvez confesser vos péchés et en recevoir l'absolution'.

Ravis de cette tolérance, à laquelle ils ne s'attendaient pas, les jeunes socialistes se confessèrent. Celui qui avait parlé au nom des autres s'appelait Besson.

A vingt ans de là, le curé de INolre-Uame des Victoires racontait l'anecdote sous les ombrages du couvent des Carmes, où il était venu célébrer la fête de saint Thomas d'Aquin, et, parmi les Dominicains qui riaient le plus volontiers en l'entendant, le bon curé n'eut pas de peine à distinguer ceux que Besson lui avait amenés en 1832, et

' CvRTiEn, Vie du P. Besson, p. 41.

qui, devenus chréLiens quoique républicains, avaient fini, comme leur porte-parole, par revêtir la blanche robe de Saint-Dominique.

Sachant dès lors que ce ne sont pas les formes politiques, mais bien les doctrines, qui font le bonheur des peuples, les Dominicains français virent sans crainte la révolution de Février. L'ancien maître des plus anciens d'entre eux, M. Bûchez, fut porté à la présidence de l'xVssembléenalionale, et ses élèves,lransfigurés par la vie religieuse, ne craignaient pas de porter dans la tribune chrétienne les idées généreuses qu'il avait voulu propager, revendiquant pour l'Évangile la gloire et le vrai sens de la triple devise républicaine, défendant l'inscription que le gouvernement provisoire gravait au fronton de nos églises contre les théories orgueilleuses du rationalisme et les rêves honteux du phalanstère '.

Convaincu que le clergé ferait acte coupable de se tenir à l'écart, le Père Lacordaire voulait que l'Église fit l'essai loyal du gouvernement nouveau.

Le 11 avril 18/i8, il parut au club. On lui jeta aussitôt à la tête la fameuse phrase de la Lettre sur le Saint-Siège

' Cf. CAUTiER, op. cit., p. 176.

qui, à Metz, lui avait déjà valu dix colonnes de texte compacte dans lin journal.

On ne s'intimide pas pour si peu, quand on s'appelle Lacordaire.

— Citoyens, dil-il, il est, selon moi, plus facile d'être un républicain du jour que d'être un républicain de la veille, et j'espère que la République durera assez pour que je lui prouve le dévouement que je lui porte...

On vociférait au dehors, et, à l'intérieur, on lui criait :

— Vous avez dit du mal de 93.

— Messieurs, répondit-il bravement, en croisant les bras sur sa poitrine, je déclare que je ne reconnais aucun père de 93... Je distingue ceux qui, à cette époque, mouraient pour défendre la liberté, et ceux qui faisaient mourir pour anéantir et faire reculer celte même liberté.

Alors, un homme se leva au sein de cette assemblée tumultueuse, et, parvenant à dominer le bruit :

— Je demanderai, dit-il, au citoyen Lacordaire ce que l'Église, qui est dans une position fausse vis-à-vis de la révolution, fera pour se réconcilier défmitivement avec le siècle, et de quelle manière elle entend se rajeunir pour devenir la croyance de la jeune République.

Celui-là venait de frapper l'endroit sensible. Le moine releva fièrement la tête. Il se retrouva Savonarole.

— J'ai dévoué ma vie, mes écrits, mes paroles, partout oij je me suis trouvé devant mes concitoyens, à sceller cette réconciliation de la génération nouvelle avec cette antique génération qui s'appelle l'Église. Je ne saisis pas quelle est l'opposition qui peut se trouver entre ces deux choses si admirables, la vieille doctrine catholique, celle

qui a créé les peuples et la liberté même des peuples. (Bravo! bravo!) Car, messieurs, avant Jésus-Christ, avant l'Évangile, il n'y avait pas de peuple, il n'y avait que des maîtres et des esclaves. Le peuple est sorti de l'Évangile, de la parole du Christ... et si ce peuple, que nous avons mis au monde nous mêmes, a!:)andonnant de part et r autre des préjugés antiques, si eux et nous, dis-je, nous voulons nous réconcilier, e ne vois pas ce qui peut nous en empêcher '.

La salle faillit crouler sous les applaudissements. On criait : Vive la République! Vive Lacordaire! et le courageux Dominicain eut beaucoup de peine à se soustraire à une ovation publique.

C'est alors que Marseille se souvint de l'avoir vu en 1831 aux côtés du fondateur de l'école menaisienne, de l'avoir vu quand il vint déposer aux pieds de Notre-Dame de la Garde ses projets de reconstruction dominicaine, et, quelques mois auparavant, en janvier 18^8 , de l'avoir entendu prononcer un discours, — le seul qu'il nous ait donné, — après lequel, parlant au nom des Marseillais enthousiasmés, le noble héritier des Sabran lui avait demandé de se souvenir de Marseille et de compter sur son dévouement^.

' Cf. ViLLARD, le Père Lacordaire au club de l'Union, pp. 535 à

* Gazette du Midi, 10 jaavitr 1 848. Parlant de cette manifestation à madame Swetchine, Lacordaire lui écrivait: « Jai terminé mon « séjour dans le .Midi par un discours à Marseille, où l'on m'a fêté avec « un entliousiasme vraiment extraordinaire. J'ai reçu plusieurs dé- « putations de trois à quatre cents personnes. Au cercle religieux, « ces bons jeunes gens se sont précipités sur moi, et il n'y en a pas « un qui n'ait voulu me serrer la main avec effusian. Je n'avais

32,752 voix le portèrent à l'Assemblée nationale comme représentant des Bouches-du-Rhône. Il nous écrivit :

« Dieu vous avait choisis pour me donner ses ordres; je les reçois de votre bouche, et je m'y conformerai. J'essayerai d'être, à l'Assemblée nationale, un représentant digne de vous '. »

11 ajoutait :

« Lorsque, il y a trois mois, vous m'avez accueilli sur vos brillants rivages , je ne me doutais pas que sitôt vos acclamations fraternelles se changeraient en une élection d'un autre ordre , et qu'étant déjà votre ami , je deviendrais votre député. 11 me reste à justifier ces deux titres devant la France ^. »

La tâche était hardie , mais elle devait tenter l'âme ardente de notre représentant.

Le lendemain du jour où il nous écrivait , l'Assemblée nationale se réunissait , sous le péristyle du Palais-Bourbon , et proclamait la République aux acclamations du peuple et de la garde nationale. En apercevant l'éloquent religieux dans les rangs des députés, et voyant que, malgré les conseils timides , il avait gardé sa robe monastique , le peuple se précipita, et ramena triomphalement jusqu'aux portes

11 jamais tu cela. Mgr de Mazenod m'avait logé à l'cvêché, dans ce <• même évêché où, dix-sept ans auparavant, je m'étais trouvé avec <• MM. de Lamenna s et de Monlalembert, en allant à Rome. J'ai été " très-content de Mgr Mazenod. Le clergé a été cordial on ne peut « plus. » (Lettre de Lacordalrc à madame Sirctcfihie, 20 janvier 1S48.)

' Lacoudaire, Lettre aux électeurs des Bouches-du-Rhône, 3 mai 1848.

* ma.

de l'enceinte législative ce prêcheur courageux , dont l'élection venait d'être validée par une Assemblée où siégeaient Isambert et Dupin.

« A dater de ce jour, disent les journaux du temps, les lois oppressives que nous avons si longtemps combattues, et que tous lesdespotismes ont tour à tour évoquées contre la conscience, contre la sainte liberté de la pénitence et du dévouement , ces lois sont abrogées par le fait. Elles sont tombées, frappées à mort par le courage du moine et par les acclamations du peuple. La seconde république a réparé aujourd'hui l'une des plus odieuses iniquités de son aînée '. »

Ceci se passait le k mai. Onze jours après, l'Assemblée nationale était envahie. Signalé entre tous, par son froc blanc, aux menaces des émeutiers, le Père Lacordaire, impassible et triste à son banc, comprit que c'en était fait de la République, puisque cette populace outrageait ainsi ses représentants sans autre but que de leur faire entendre qu'ils étaient à sa merci. Ainsi 93 s'annonça pour enrayer et remplacer 89 , quand les émeutiers d'alors s'en vinrent placer un hideux bonnet rouge sur la tête de Louis XVI.

Il sortit de là découragé et désespérant de cette République, à qui il venait de donner un gage si éclatant de son adhésion, en siégeant à l'extrême gauche, sur les hauteurs de la Montagne.

« Que me reste-t-il à faire , se dit-il , sinon de me porter comme médiateur par la vérité de la charité de l'É-

' Univers du 5 mai 1848.

vangile , en faisant entendre aux deux partis leurs torts et leurs devoirs réciproques, et en tâchant de les ramener par l'expérience de leurs maux réciproques à une transaction fondée sur la loi de Jésus-Christ? Mais, pour atteindre ce but, le prêtre, le religieux surtout, est mal placé dans une assemblée politique, à moins qu'il ne s'y cache et ne ressaisisse sa véritable influence à force de se faire oublier '. »

Il nous écrivit :

— J'ai compris que, dans une assemblée politique, l'impartialité conduisait à l'impuissance et à l'isolement, qu'il fallait choisir son camp et s'y jeter à corps perdu. Je n'ai pu m'y résoudre. Ma retraite était dès lors inévitable, et je l'ai accomplie-.

« Il est des occasions oi!i il faut savoir descendre devant les hommes pour s'élever devant Dieu ^. «

Il laissa dire et rentra dans sa vie monastique avec le calme d'une conscience qui a rempli son devoir et la certitude d'avoir fait consacrer par la nation elle-même, dans son assemblée souveraine, l'inviolabilité de son habit religieux *.

« Le clergé de France, disait-il, ne s'exposera jamais sans dommage au souffle des passions politiques. Si éloquent fût-il , si dévoué , si courageux , il paraîtra moins

' Lettre de Lacordaiie à M. Aug. Nicolas, 29 juillet 1848. = Lettre aux électeurs des Buuches-du-Rliône, 19 mai 1848.

* Lacord^ire, Notice sur le rétablissement en France de l'Ordre des Frères Prêcheurs, p. 141.

* ViLLUiD, Étude biographique et critique sur le P. Lacordaire, p. 68.

grand à la tribune que dans l'humble cliaire où le curé de campagne apporte la gloire de son âge et la simplicité de sa verlu. On soupçonnera d'ambition le sacrifice le plus vrai ; on pensera qu'il cache sous des phrases sonores l'orgueil du bruit. La France s'est fait dès longtemps une idée si haute du sacerdoce, qu'elle soufTre avec peine tout ce qui le fait descendre , même pour un temps, des hauteurs de l'Horeb et du Calvaire '. »

Il écrivait cela dans VFre nouvelle, un journal qu'il avait fondé avec l'abbé Maret, Lorain et Ozanam *, arborant « un drapeau où la religion, la république et la liberté s'entrelaçaient dans les mêmes plis ^ ». Ce journal aussi * ,

' ÈrenouveUc, avril 1848.

2 C'est à propos de cette courte reprise dans le journalisme que Lacordaire expérimenta combien lespublicistesont du mal à contenter tout le monde : « Il y a, dit-il, un redoublement de colère et de lettres anonymes contre nous. C'est une vraie bataille, la plus drôle du monde, tout en étant fort sérieuse. Les uns nous di-ent : Vutre journal est le plus honnête journal du momie, nous nous y abonnons. — Les autres crient : Votre journal est affreux, horrible, sansculotte. — Il faut, chère amie, ne rien faire ici-bas, et encore on n'est pas bit-n sur d'y vivre tranquille, même en n'y faisant rien. « {Lettre à madame Sice/chine, 30 juin 1848.)

' Lacoudaihe, Sotice, etc., p. 139.

• Voici comment M Louis Vcuillot avait apprécié ceite feuille: « VÈre nouvelle est appelée à faire un bien que les autres feuilles catholiques ne peuvent pas faire : sa parole pénètre en des régions où leurs paroles ne pénètrent pas. Le réveil du sentiment religieux a tiré, en ces derniers temps, du sein des partis autrefois bostiles à l'Église, et en tire chaque jour, pour en faire des catholiques, des hommes naturellement plus avancés, plus progressifs que leurs frères. Ces hommes n'avaient pas île journal ; ils en ont un, et c'eut été, selon nous, un malheur véritable que cet orgme leur fût enlevé; car il a leur confiance, que des journaux plus anciens, marchant dans

il le quitta, comme il avait quitté V Avenir. A ses yeux, le prêtre est bien plus grand en chaire qu'au journal ou à la tribune.

Suivons-le dans la chaire où il remonte , après s'être jeté dans le feu de la politique , et « s'y être même un peu brûlé' ».

A la veille de la révolution de Février , il s'était chargé de chanter, à l'honneur d'un peuple martyr, l'hymne éloquent de l'admiration française. Devant une assemblée plus profonde, plus mêlée, plus émue que jamais, son beau visage s'était transfiguré comme sur un nouveau Thabor, et, éperdu d'amour fraternel pour ce peuple resté pauvre, famélique, esclave, méprisé, pour s'être refusé à l'apostasie, il fut pris d'un subit respect, et, avec l'accent de cette vénération que les chrétiens des premiers âges devaient éprouver devant l'agonie des confesseurs de la foi.

des voies non pas contraires, mais différentes, ne peuvent pas avoir. Le P. Lacorilaire, en fondant VÉre nozivelle, le lendemain de la révolution de Février, a donc fait une bonne œuvre. Il était naturel qu'il en gardât la direction jusqu'à ce que l'œuvre fût définitivement établie. Aujourd'hui, il peut se décharger de ce fardeau sans incon- Ténicnt, et peut-être \aut-il mieux qu'il s'en décharge, tout en conservant au journal qu'il a créé sa prédilection. » (Univers du 2 septembre 1S48.)

' Lettre de Lacordaire à madame Swetchinc, 15 septembre I8i8.

gisant sur la poussière sanglante des cirques , il s'écria :

« Je ne le nommerai pas , Messieurs , ce peuple cher et « sacré , ce peuple plus fort que la mort : nos lèvres ne « sont pas assez pures et assez ardentes pour le nommer; « mais le ciel le connaît , la terre le bénit , tous les cœurs « généreux lui ont fait une patrie, un amour, un asile... « 0 ciel qui voyez, ô terre qui savez, ô vous tous, meil- « leurs et plus dignes que moi, nommez-le, nommez-le, « dites : l'Irlande * ! »

C'est du libérateur de Tlrlande, mort dans son triomphe, enseveli dans les bras et dans l'àme de Pie IX, que Lacordaire parla ^ et, terminant son discours, il dit à ces hommes qui l'écoutaient, anxieux du lendemain, percevant déjà le bruit sourd du tremblement de terre qui éclatera demain :

« Messieurs, si la force vous vient, et avec elle un pres- « sentiment... ah! n'en cherchez point la cause, ditesce vous que Dieu vous a parlé par l'âme d'O'Gonriell ^ »

Le lendemain, /i8 éclata. Un roi, qui se croyait nécessaire

' L\coRD\iRE, Oraison funèbre de Daniel CfConnell. (Œuvres complètes, t. VIII, p. 169.)

' Cette oraison funèbre fut débitée et même improvisée, tandis que les deux précédentes avaient été lues. <• Les deux expériences de ^'ancy pour Mgr de Janson et le général Drouot, m'ont prouve que la lecture éîait toujours froide, si animée qu'elle fût. Dès qu'un auditoire dépasse certaines bornes, il faut absolument le saisir âe ses bras et Télectriser de ses yeux; une lecture n'est bonne que dans une académie. Le sujet présent n'a pas d'ailleurs les difficultés oratoires et locales des deux autres. A Nancy, dans l'un et l'autie cas, j'étais sur des charbons ardents; ici, je nage en pleine eau. •> {Lettre de Lacordaire à madame Sivetchine, 16 juillet 1847.)

' Jbid., p. 193.

et qui n'était qu'iiabile ', prit peur devant quelques émeatiers qu'il ne put ou n'osa combatlre, et s'enfuit sans pouvoir léguer le trône à son petit-fils. La Képiibiiciue était proclamée, et la France jetée de nouveau à toutes les luttes, à tous les hasards, à tous les périls.

Dès le lendemain, quand tant d'autres se cachaient, Lacordaire, d'un pas intrépide et calme, traversait les pavés encore fumants des barricades. Il se rendait à Notre-Dame. Comme il y allait, il rencontra Mgr Affre, venu à pied de son côté, parce que les barricades étaient encore debout. Ils se sourirent l'un à l'autre, le Dominicain et l'archevêque, heureux de s'être rencontrés dans une même pensée de confiance^. Il fallait bien que Mgr Affre fît connaissance avec les barricades. Sans le savoir, l'héroïque prélat faisait son apprentissage de héros et de martyr.

Notre-Dame présentait un aspect nouveau. Un peuple, sorti d'un champ de bataille, venait, comme autrefois Florence au sortir d'une émeute contre Laurent de Médicis, écouter son moine à tunique blanche. Des ouvriers, armés de leurs fusils, circulaient dans les bas côtés. La jeunesse

' ViLLARD, loC. cit., p. 65.

* Par une de ces illuminations soudaines qui étaient propres à Lacordaire, it fit savoir au Gouvernement provisoire qu'il ouvrirait, dès le 27 février Cquinze jours avant le carême), la station de Notre- Dame. Le Gouvernement l'en remercia. Le Père lut en chaire la lettre pastorale du 24, et rendit grâces à Parclievêque d'avoir donné cet cxeni|)le de conciliation entre la religion, qui est immuable, et ce que le temps apporte chaque jour au milieu des hommes. Le sujet de la conférence était l'existence de Dieu. L'auditoire tressaillit à ces paroles : « Nous assistons, Messieurs, à l'une ('e ces lieures où Dieu « se découvre ; hier il a passé dans nos rues, et toute la terre l'a vu. >• FoissET, Vie du P. Lacordaire, t. JI, p. 130.)

des écoles, les gardes nationaux, les artisans, les hommes de peine étaient mêlés indistinctement dans la nef.

Il n'en fallait pas tant pour enflammer l'imagination ardente du prêcheur. Sous l'impression de cette catastrophe, prompte et terrible, qui avait emporté une couronne , devant cette mitre d'or, qui s'empourprera demain d'un sang généreux, il voulut échapper aux émotions du moment. Il commanda à son âme de se taire, et parla d'abord avec un calme apparent de la supériorité de la doctrine catholique, des vérités premières qu'elle enseigne, de leur accord avec la nature, la conscience et la raison. Mais, en abordant les preuves de l'existence de Dieu, la pensée de ce peuple, courbant le genou et adorant la croix au milieu même de sa colère, vint soudain s'imposer à son esprit et l'enleva aux démonstrations graves. Son œil étincela, et, montrant du geste les portes de la basilique, il rappela comment, au milieu des ruines, des désordres et des fureurs de la guerre, la multitude révoltée venait de porter l'image de Dieu en triomphe.

Il avait suffi pour cela d'un jeune homme. 11 avait pris en main les vases sacrés et le crucifix sur l'autel des Tuileries. Elevant ces trophées au-dessus de toutes les têtes, il cria aux insurgés :

— Vous voulez être régénérés; eh bien ! n'oubliez pas que vous ne pouvez l'être que par le Christ !

— Oui ! oui ! répondirent-ils, c'est notre maître à tous! Toutes les têtes se découvrirent, et ce peuple cria :

— Vive le Christ !

Quand ce souvenir se représenta à Lacordaire, au milieu de ses calmes démonstrations, l'émotion l'emporta sur sa volonté, et, dans un sublime mouvement d'inspiration :

— Vous démontrer Dieu, Messieurs ! mais vous auriez le droit de vous lever pour me repousser du milieu de vous ! Si j'osais entreprendre de vous démontrer Dieu, les portes de cette métropole s'ouvriraient d'elles-mêmes sur moi, et le peuple n'aurait besoin que d'un regard pour me confondre, lui qui tout à l'heure, au milieu de l'enivrement de sa force, superbe en sa colère, après avoir renversé plusieurs générations de rois, portait, dans ses mains soumises, et comme associée à son triomphe, l'image du Fils de Dieu fait homme'.

Alors, l'émotion de l'orateur gagna l'auditoire. Ce fut une étincelle, un courant, une lave, quelque chose de subit, d'instantané, d'irrésistible. Tous ces hommes se levèrent, et là, debout, frémissants d'enthousiasme , devant Dieu qui les regardait , sous ces voûtes habituées au silence du respect, ils acclamèrent Savonarole. Le bruit de leurs applaudissements passa la Seine et s'en alla, jusque sur les ruines encore fumantes, dire que le moine était vraiment le porte-voix de ses frères et l'interprète fidèle de leur foi.

Et lui , debout , silencieux , ému , regardait faire ce peuple, dont les bravos l'avertissaient de l'heureuse inutilité de son discours. Il n'avait pas cherché ce triomphe , il ne pouvait vouloir laisser se transformer en tribune profane la chaire d'où il enseignait, au nom du Christ et de l'Église.

« Messieurs », dit-il, quand le silence se fut un peu rétabli, « Messieurs, n'applaudissons pas la parole de Dieu,

^ Lacordaire, Conférences de Notre-Dame (t. IV des Œuvres complètes, p. 260).

« croyons-la, aimons-la, praliquons-lû ; c'est la seule ac- « clamation qui monte jusqu'au ciel et qui soit digne « d'elle '. »

Depuis, il veilla sur sa parole et en contint les élans. En aucune année, il ne traita , avec plus de calme , des sujets plusétrangers aux émotions terrestres. La vieintime de Dieu, le mystère de la Trinité, le mystère de la création, la matière et l'esprit, le vrai et le bien , le libre arbitre : voilà de quoi il traitait, devant un auditoire que des thèses aussi austères ne parvenaient pas à calmer. On le vit bien, le 26 mars 18/|8. Ce jour-là, Lacordaire se laissa entraîner — il se le reprochait ensuite — à une allusion. Il faut cependant en convenir, elle était toute naturelle, et surtout elle fut bien belle. Qu'on en juge.

Il parlait du crime qu'il y avait à trahir la vérité et à travailler contre elle. Une image passa devant ses yeux, il l'arrêta au passage.

« On a vu , dit-il , des pouvoirs , institués pour la con- « servation de tous les droits et de tous les biens , déclarer « une guerre ouverte au premier des droits , qui est celui « de connaître; au premier des biens, qui est la vérité. « Jaloux de l'empire qu'elle exerce , ils s'efforcent de la « détrôner, pour asseoir à sa place et à leur profit le règne « des intérêts et des passions. Tout leur va mieux que la « vérité; ils acceptent tout excepté elle, ils protègent tout « excepté elle, ils donnent la liberté à tout excepté à elle... « Mais aussi , Messieurs, ne vous étonnez pas si la vérité

' Lacordaire, Conférences de Notre-Dame (t. IV des Œuvres complètes, p. 270).

« prend de ses oppresseurs, un jour ou l'autre, de terribles « vengeances... Il arrive tôt ou tard qu'une sorte de délire « pousse les hommes hors de toute crainte et de tout res- « pect, et les précipite à bras tendus... C'est le jour des « représailles... Alors pâlissent les rois et se troublent les « royaumes; la nuit se fait dans Babylone; Balthazar voit « la main qui le condamne, et l'épée de Cyrus n'attend pas « au lendemain. Ce n'est pas de l'histoire que je fais, « Messieurs; non, ce n'est pas de l'histoire. Ouvrez vos « yeux : nous sommes à Babylone, et nous assistons au « festin de Balthazar'. »

Transportés, hors d'eux-mêmes, les auditeurs oublièrent la recommandation du 27 février. Ils l'avaient vue venir au monde, cette image superbe; ils avaient vu l'orateur haletant, la sueur au front, les veines gonflées, l'arracher de son âme, vivante et toute armée ! Ils l'acclamèrent. Devant leurs applaudissements, Lacordaire se demanda s'il ne venait pas de trahir les intérêts de la vérité, en montrant dans les catastrophes de son siècle le rôle vengeur qu'elle y joue ; il en demanda pardon à la vérité et remonta vite aux régions sereines où rien de terrestre ne se mêle à la contemplation des causes et des lois ^

Huit jours après, il conjura ses auditeurs de n'applaudir jamais.

(( Ce n'est pas, dit-il, que je ne conçoive, même au pied « des autels, le mouvement involontaire qui porte une as- « semblée à se lever en quelque sorte dans un témoignage

* Lacordmrk, loc. cit., p. 375.

ï Ibid., p. 379.

(' unanime de sa sympathie et de sa foi. Mais, bien qu'en « certaines rencontres ces acclamations puissent paraître « excusables, tant elles sortent avec piété deTàmedes au- « diteurs, cependant je vous conjure d'obéir à la tradition « constante de la chrétienté, qui est de ne répondre à la « parole de Dieu que par le silence de l'amour et l'im- (( mobilité du respect. Vous le devez à Dieu, vous le devez (( aussi peut-être à celui qui vous parle en son nom. Bien « qu'il ne fût pas tenté d'orgueil par vos applaudissements, « on peut le soupçonner de n'y être pas insensible ; on (( peut croire qu'au lieu de vous distribuer gratuitement a ce qu'il a reçu gratuitement, il vient en cherclier le prix « dans la gloire de la popularité, récompense honorable, « mais toujours fragile, et plus fragile, plus vaine eiicore, « entre ceux qui reçoivent et celui qui donne les leçons « de l'éternité '. »

« On peut le soupçonner do n'y être pas insensible!... » En effet, que n'a-t-on pas dit sur sa vanité de prédicateur, sur son désir de plaire et de briller? On racontait que le Père Lacordaire, après ses conférences, se travestissait pour aller se mêler aux cercles, et recueillir les louanges qu'on faisait de Un'. Disons donc, à l'honneur de cette mémoire, si exaltée

' LACOf.DAIRR, loC. Cit., p. 406.

par les uns, si gravfiinent méconnue par les autres, comment se passaient ces dimanches des conférences, ces grandes journées de Notre-Dame'.

Il demeurait la matinée dans une profonde méditation. Personne n'entrait dans sa chambre, si ce n'est un ou deux de ses intimes amis , qui venaient s'assurer si rien ne lui manquait; on entrait et sortait en silence, mais attentif à ne pas troubler sa pensée recueillie. Il déjeunait seul à neuf heures. Par exception, il faisait gras ce jour-là ; mais son repas était encore fort modeste. Si le temps était beau, il descendait au jardin, se promenait lentement, s'arrêtait devant une Heur, souriait à toute cette verdure inondée de lumière, et reposait son esprit dans une douce contemplation des belles et pures œuvres de Dieu ; c'était comme un prélude où son inspiration 2 se plaisait à monter par degrés à des harmonies d'un ordre plus élevé. Il sortait à onze heures, accompagné de son ami M. Cartier. Vers trois heures, il rentrait, accablé do fatigue, mais le front transfiguré, le visage en feu, l'àme toute chaude encore et débordant de foi, d'éloquence et d'amour. Pour réparer ses forces épuisées, parfois il se mettait au lit; et, faisant entrer un de ses amis, jeune laïque qui avait toute sa confiance, il s'entretenait familièrement avec lui de l'amour de INotre-Seigneur et du bonheur de la vie religieuse. A l'heure du souper, on lui apportait

' Nous n'avons pas su reculer devant la reproduction intégrale de ces cliarinants détails, que nous empruntons au K. P. Chocarne. {Vie du P. Lacordaire, t. II, pp. Gl à 64.)

* Comme nous avons occasion de l'expliquer ailleurs, la raélliode oratoire de Lacordaire était essentiellement basée sur les chances de l'improvisation.

son repas, exactement le même que celui de la communauté : deux œufs et une salade. Puis, il reprenait l'entretien où il l'avait laissé : c'était toujours l'amour de Noire-Seigneur, l'amour des souffrances et ce qui s'y rapprochait. Rarement il parlait de ses conférences. A ceux qui lui en faisaient des éloges, il ne répondait rien; mais il demandait volontiers à ses plus intimes ce qu'on trouvait à y reprendre. Ce jeune homme lui dit, un dimanche soir, que plusieurs personnes pensaient que, dans son action oratoire, il visait à l'effet, et qu'il y avait certains points d'arrêt ménagés avec art pour provoquer ces mouvements d'admiration qui faisaient rarement défaut. Le Père parut étonné, et, après avoir réfléchi un instant, il lui avoua qu'il n'y avait jamais pensé. «J'ai donc bien peu les dehors de l'humilité? ajouta-t-il ; mais au moins suis-je assez humble réellement? — Non, mon Père, pas encore. — C'est bien vrai, reprit-il, mais je vais y travailler. Et vous, moncher ami, vous m'aiderez. Vous me connaissez à fond; eh bien ! vous serez mon maître ; vous me reprendrez de toute faute dont vous serez témoin. Vous me tutoierez et me parlerez comme on parle à un esclave. Quand vous viendrez me voir, vous m'imposerez les plus rudes pénitences; ilnousfautarrivaràce que notrecorpsaccepte sans réclamer, et sur l'heure, tout ce que l'esprit de Jésus-Christ nous commande. )) La journée se terminait toujours par une sévère flagellation, qu'il fallait lui donner, malgré son extrême fatigue.

Voilà ce qu'étaient ces journées de Notre-Dame, si éclatantes au dehors dans le public, mais au dedans si simples, si calmes, si saintement religieuses.

Il y a loin des réalités aux inventions de la mauvaise foi ou de l'ignorance.

C'est en celte même année 18/(8 qu'il reprit ses courses apostoliques et ses fondations dominicaines. Il vint prêcher à Dijon, dans celte ville de sa jeunesse, «heureux, disait-il, « s'il rapportait des vicissitudes de sa vie une âme digne « de s'unir à cet auditoire ' » , où il retrouvait ses amis et ses souvenirs ; dans cette ville où il revoyait le collège qu'il avait habité sept ans, la grande salle des Élats de Bourgogne où il avait été couronné tant de fois, l'église où sa mère allait tous les jours et où il s'était confessé pour la première fois^

Les conférences de Dijon furent (( bénies au delà de toute son attente = » ; ses compatriotes étaient fiers de lui; puis il était si aimable pour tous ! Jamais peut-être son esprit si vif, si dijonnais, ne s'élaitfait jour, comme dans ce milieu où il se retrouvait à l'aise.

Les souvenirs des contemporains en ont conservé plusieurs traits. Je n'en citerai qu'un, choisi entre cent autres, et qui, pour être connu, n'en donne pas moins l'idée exacte de ce qu'était cet esprit naturellement plaisant et facilement caustique, s'il ne l'eût tempéré par une exquise bien-

' LACor.DAir.r, Première Conférence de Dijon {Tribune sacrée, ann(''c 1S49).

^ Lettre de Laconlaite à madame Swefcliine, 24 avril 1836. ' Lettre de Lacordaire à madame de Prailly, 2 janvier 1849.

veillance fondée sur le désir de ramener chacun de ses frères à la vérité et au bien.

Le Père Lacordaire avait voyagé tout le jour dans le coupé d'une diligence avec un jeune voyageur incrédule, mais d'une incrédulité naïve et peu méchante. Dès le premier quart d'heure, se sentant à côté d'un moine, il n'avait pu résister à la tentation de lui faire une profession de foi, peu orthodoxe , sur le surnaturel et le dogme. Lacordaire avait répondu avec plaisir, et la discussion avait du é...

Quand on arriva dans la petite ville où l'on relayait, les deux adversaires en étaient au même point, c'est-à-dire que, suivant l'usage, la discussion n'avait abouti qu'à laisser les opinions de chacun là où elles se trouvaient en commençant.

Il faisait froid : on courut se blottir au coin du feu de la cuisine de la plus prochaine auberge. Une omelette, à ce moment-là, cuisait en murmurant dans la poêle et s'y dorait de la façon la plus appétissante.

— Vous avez beau dire, monsieur, s'écria le voyageur qui ne se tenait pas pour battu , je ne consentirai jamais à croire aux choses que je ne comprends pas...

Lacordaire sourit finement, et, regardant l'omelette d'un œil malin, il répondit :

— Cher monsieur, daignez m'expliquer, je vous prie, comment le feu que voici, agissant sur la poêle que voilà, peut du même coup faire fondre le beurre et faire durcir les œufs.

— Rien n'est plus simple , dit l'autre. Le feu étant... la> propriété du beurre étant de fondre , celle des œufs étant de durcir... il est naturel que...

Bref, il s'empêtra dans son raisonnement, balbutia, bégaya, ne sut que dire.

— Je vous attendais là , reprit Lacordaire. Vous ne comprenez guère, je le vois, le mystère de l'omelette, El cependant, n'est-ce pas? vous croyez à l'omelette! moi aussi , et tous les deux nous n'avons pas tort '.

Avec le carême de 18/j9 , après avoir fondé son beau et cher couvent de Flavigny , près Dijon , il reprit ses conférences à Noire-Dame. Il trouvait un nouvel archevêque sur la chaire de Saint-Denis. En mourant sur les barricades, Mgr Affre emportait dans sa tombe de martyr son projet d'avoir pour coadjuteur le Père Lacordaire ^ Mgr Sibour, qui lui succéda, et dont les armes étaient celles de saint Dominique, l'un de ses patrons, eut pour l'illustre fils du patriarche des Frères Prêcheurs l'affection d'un père. Il lui donna les Carmes pour y établir un couvent à Paris.

«C'est, écrivit Lacordaire, la première fois depuis soixante ans, qu'un corps religieux ofTicie publiquement dans une église à lui. Priez Dieu , mon cher ami, que celle grâce ne tourne pas à notre confusion , et que si les Carmes, par suite des malheurs publics, deviennent une

' Journal des Débats, 14 août 1849.

' ViLL\riD, loc. cit., p. 69.

seconde fois la proie des révolutions, nous puissions dignement mêler notre sang à celui des martyrs qui nous ont précédés '. »

Après avoir traité , l'année précédente, du commerce de l'homme avec Dieu, en 1850, il décrivit magnifiquement la chute et la réparation de l'homme. Enfin, en 1851, il posa le couronnement de son enseignement dogmatique en monlrant, dans la grâce et les sanctions divines, les lois du gouvernement surnaturel de la Providence.

En finissant la dernière conférence , il supplia ses auditeurs, ses compagnons de route, comme il les nomma, de lui permettre d'évoquer devant eux des souvenirs qui lui rendaient si chers et cette métropole et ses auditeurs :

« C'est ici , dit-il , quand mon âme se fut rouverte à la « lumière de Dieu , que le pardon descendit sur mes fautes, ({ et j'entrevois l'autel oîi, sur mes lèvres fortifiées par « l'âge et purifiées par le repentir, je reçus pour la « seconde fois le Dieu qui m'avait visité à l'aurore pre- « mière de mon adolescence. C'est ici que , couché sur le « pavé du temple , je m'élevai par degrés jusqu'à l'onction « du sacerdoce , et qu'après de longs détours oi!i je cherce chais le secret de ma prédestination , il me fut révélé « dans cette chaire , que, depuis dix-sept ans, vous avez « entourée de silence et d'honneur. C'est ici qu'au retour « d'un exil volontaire , je rapportai l'habit religieux qu'un « demi-siècle de proscription avait chassé de Paris, et « que, le présentant à une assemblée formidable par le u nombre et la diversité des personnes , il obtint le triom-

. ' Lettre de Lacordaireà M. Villard, Il décembre 1849.

264 I.ACORDAIRE.

c( phe d'un unanime respect. C'est ici qu'au lendenaaia (i d'une révolution , lorsque nos places étaient encore (( couvertes des débris du trône et des images de la guerre, « vous vîntes écouter de ma bouche la parole qui survit à (( toutes les ruines, et qui, ce jour-là, soutenue d'une <( émotion dont nul ne se défendait , fut relevée de vos ap- « plaudissements. C'est ici, sous les dalles voisines de « l'autel, que reposent mes deux premiers archevêques, (( celui qui m'appela tout jeune à l'honneur de vous ensei- « gner, et celui qui m'y rappela, après qu'une défiance « de mes forces m'eut éloigné de vous. C'est ici , sur ce « même siège archiépiscopal, que j'ai retrouvé dans un (( troisième pontife le même cœur et la même protection. (( Enfin , c'est ici qu'ont pris naissance toutes les affec- « lions qui ont consolé ma vie , et qu'homme solitaire , in- (( connu des grands, éloigné des partis ^ étranger aux « lieux où se presse la foule et se nouent les relations , (( j'ai rencontré les âmes qui m'ont aimé. »

Puis, dans un mouvement qui saisit tout l'auditoire, levant son beau regard en haut :

« 0 murs de Notre-Dame , s'écria-t-il , voûtes sacrées (( qui avez reporté ma parole à tant d'intelligences pri- « vées de Dieu, autels qui m'avez béni, je ne me sépare (( point de vous-, je ne fais que dire ce que vous avez été (( pour un homme , et m'épancher en moi-même au sou- « venir de vos bienfaits, comme les enfants d'Israël, préce sents ou en exil , célébraient la mémoire de Sion. Et (t vous. Messieurs, génération déjà nombreuse en qui j'ai (( semé peut-être des vérités et des vertus , je vous de- « meure uni pour l'avenir comme je le fus dans le passé :

« mais si un jour mes forces trahissaient mon élan , si « vous veniez à dédaigner les restes d'une voix qui vous « fut chère , sachez que vous ne serez jamais ingrats , car « rien ne peut empêcher désormais que vous n'ayez été la « gloire de ma vie et que vous ne soyez ma couronne « dans l'éternité '. »

Lacordaire avait quaranle-neuf ans. En pleine maturité de l'âge et du talent, il descendait de cette chaire de iNotrc-Dame de Paris qu'il a créée... L'empire était fait!

' Lacordaire, Conférences de Notre-Dame (t. VI des Œuvres complètes, p. 243).

sous L !• MPIRE

Sommaire. — Notre-Dame est ma grande patrie ! — Pourquoi il s'enfuit.

— Je tiens par-dessus tout à l'intégrité du caractère. — Le pain qu'on donne et la liberté qu'on refuse à l'Église. — Lacordaire vote pour le général Cavaignac. — Une admirable prophétie. — Le drapeau sous lequel il veut abriter l'Église. — Le deuil de la liberté. — De mauvais jours pour l'éloquence. — Un mot spirituel de Montalembert. — La dernière bordée du Vengeur. — La réunion du 10 février 1853 à Saint-Roch. — Esto vir ! — Les adieux de David à Salomon. — Discours sur la virilité chrétienne. — La légende napoléonienne. — Napoléon !«■■ et le Pape. — Napoléon !=■■ et l'Espagne. — Émotion dans l'auditoire. — 11 ne faut qu'un soldat! — J'ai parlé, maintenant je me tais. — La vraie cause do la mort prématurée de Lacordaire. — Le javelot de Mantinée. — Chateaubriand à Venise. — Toulouse. — La translation du chef de saint Thomas d'Aquin. — Discours de Lacordaire à Saint-Sernin. — Les conférences de Toulouse. — L'amour.

— La vie des passions. — Un noble voyageur. — L'or potable. — Allusions à César. — Il faut renoncer à la parole.

Ne plus remonter dans la chaire de Noire -Dame!...

Qui dira jamais ce que dut être ce sacrifice pour Lacordaire? Notre-Dame, c'était sa grande patrie! Chaque fois qu'il venait à Paris, son regard, du plus loin qu'il pouvait, en cherchait avidement les vieilles tours majestueuses ; et, quand il les avait enfin distinguées, son âme tressaillait tou-

sous L'EMPIRE. 267

jours, un sourire épanouissait son grave visage : il saluait, avec un respect filial, la basilique aimée".

Lorsque, après s'être consulté devant Dieu et sa conscience, il comprit qu'il devait renoncer à lachaire de Notre- Dame, il fut pris de peur. Il s'enfuit de Paris-.

Madame Swetchine s'en étonnait.

— Ah ! répondait-il , si je revenais à Paris, je serais accablé de sollicitations pour Notre-Dame, et jamais je n'aurais assez de force pour y résistera

Que se passait-il donc ? Puisqu'on le sollicitait de remonter dans sa grande chaire, pourquoi résisLait-il à cet attrait de son cœur qui l'y rappelait?

Ici, je vais marcher sur des charbons ardents. Daigne le lecteur souffrir que j'entre résolument sur ce brûlant terrain.

« Je tiens par-dessus tout, écrivait Lacordaire, à l'inté- « grité du caractère : plus je vois les hommes en manquer (( et faillir ainsi à la religion qu'ils représentent, plus je

' Lettre de Lacordaire à M. de Montalembert, 19 juin 1834.

' " Son regret de quitter Paris et Notre-Dame fut allégé par l'expérience que le Père fit, en 1856, dans la cathédrale d'Alby,que •ses moyens physiques n'étaient plus à la hauteur de son ancien ministère, » {Lettre d'un ami de Lacordaire à l'auteur.)

' Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 6 mai 185

u veux, avec la grâce de Celui qui lient les cœurs dans sa « main, me tenir pur de tout contact avec ce qui peut com- (( promettre ou affaiblir en moi l'honneur du chrétien. »

11 ajoutait fièrement :

« Je ne puis jamais répondre de m'asservir à une pru- « dence qui me glacerait... Être ou ne pas être, c'est là (( la question'. »

On n'a pas oublié que, lorsqu'il s'en alla h Rome, avec Lamennais et Montalembert, il disait à Grégoire XVI :

— Saint-Père, l'Église avait tout perdu au pied de l'échafaud de Louis XVI, et Napoléon ne lui avait donné qu'une chose qui ne lui manquera jamais, du pain, au lieu de la seule chose qui lui soit nécessaire, la liberté^.

Depuis 1830, le pèlerin de l'/^ye/i/r avait lutté, sans trêve, sansdéfaillance, contre ce despotisme persévérant, aggravé, pensait-il, par des politiques qui, traitant l'Eglise en ennemie, ne se contentaient plus de l'asservir et voulaient, comme Frédéric II, lui faire le sort du hibou.

Confiner le clergé dans ses sacristies, l'isoler dans ses églises à marmotter des oremus et des patenôtres à l'usage des petites filles et des vieilles femmes ' ! Lacordaire vit que c'était là leur but. Il en appela au pays et à la généralion nouvelle. Aux fils de Voltaire il opposa les fils des croisés. Quand il commença, ils étaient trois ou quatre. Au moment où nous en sommes, on ne les comptait plus,

' Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 6 mai 1852. ^ Mémoire présenté par les rédacteurs de l'Avenir au pape Grégoire XVI.

^ ViLL\RD, Élude critique sut le Père Lacordaire, p. 100.

sous L'EMPIRE. 269

et tous « servaient la liberté chrétienne sous les drapeaux de la liberté politique ' » .

Mais Louis-Napoléon était maintenant président de la République.

— J'ai voté pour le général Cavaignac, dit Lacordaire; les passions nous précipitent vers un retour brusque à une monarchie quelconque, sauf à la briser quand elles en seront lasses. Pour moi, ayant accepté la République sans l'avoir désirée, j'ai voulu ne rien faire qui fût pour elle un élément de ruine ^

Dans une lettre admirable, écrite au lendemain du jour 011 le président était devenu l'empereur ^ il s'élevait à une philosophie de l'histoire et à une vue sur la société sortie depuis soixante ans, depuis 89, que j'ose recommander à l'attention des lecteurs. On n'a rien dit, me paraît-il, de plus sensé, et celte page est une prophétie :

« Ce n'est pas en soixante ans que l'on rebâtit sur des « ruines aussi considérables.

« Il nous faudra un siècle ou deux pour nous asseoir, « et, d'ici là, nous oscillerons entre un despotisme illi- « mité et une liberté mal réglée, comme ces balles susce pendues à un fil, qui décrivent de longues courbes en « sens divers, jusqu'à ce que peu à peu elles demeurent « immobiles à leur centre de gravité.

« Heureux ceux qui ne désespéreront pas, et qui, selon <( leurs forces et leur temps, travailleront avec patience à

1 Lacordaihe, Éloge funèbre du p. de Ravignan. * Lettre de Lacordaire à madame la comtesse de la Tour du Pin, 20 décembre 1848.

' Lettre de Lacordaire à madame de Favencourt, 27 juin J853.

« ce siècle fiUur, où la civilisation chrétienne s'étendra sur (1 les cinq parties du monde, et y établira le règne d'une « liberté sincère sous une autorité respectée! Ce siècle ;( est loin, mais il viendra ! Je ne croirai jamais que Dieu « se soit fait homme, soit mort ici-bas, et nous ait laissé « l'Évangile, pour aboutir au triste spectacle que présente u le monde depuis dix-huit cents ans.

(( Nous n'avons vu que l'ébauche ; notre postérité verra « la statue !... >:

On le voit, le drapeau sous lequel il veut abriter l'Église, jetée au milieu des sociétés civiles, même dans ces âges encore lointains où son regard prophétique entrevoit la civilisation chrétienne assise partout, en Europe et dans le monde, ce drapeau, ce n'est pas celui du privilège; et, disons tout, lorsque Lacordaire condamne au silence une voix qu'il n'eût voulu faire entendre que pour protester contre l'abdication du pays ', ce n'est pas de la république qu'il portait le deuil, c'était de la liberté !

De mauvais jours s'approchaient pour l'éloquence^. Selon la tactique familière à certains politiques heureux, tout à coup l'éloquence française fut rendue responsable de tous les malheurs du pays.

Montalembert, pour l'exprimer, a trouvé un mot spirituel, un de ces mots à la Juvénal, vrais coups de lanière qui cinglent et marquent au visage. C'était, a dit le grand orateur, ami de Lacordaire, « c'était une revanche éclatante de tous ceux qui n'avaient jamais su se faire écouter de personne ' » .

• LiNTiLHAC, art. du Journal de Paris, 14 juin 1870.

' Puévost-Paradol, art. de la France centrale, U avril 18G2.

' Montalembert, le Père Lacordaire Uoc. cit. jp. 522).

sous L'EMPIRE, 271

Ah ! on veut bâillonner les bouches éloquentes, soit ! Il sera plus digne et plus sCir de garder le silence '. Vous le voulez, je me lais. Mais, auparavant, vous l'entendrez une fois encore, la dernière! Quel beau spectacle!... Venez, allons l'entendre, avant que ce représentant le plus considérable et le plus respecté de la parole publique, ferme, lui aussi, sa lèvre puissante. Regardez, on croirait voir un de ces rochers un peu plus élevés que les autres, que la marée montante est lente à recouvrir et qui disparaît le dernier dans les flots. Écoulez, on croirait entendre une des détonations suprêmes qu'un vaisseau qui sombre lance comme un adieu aux vagues qui vont l'engloutir : c'est la dernière bordée du Vcvcjcur ou du Cumberland.

Le 10 février 1853 , une foule compacte, pressée comme des flots, debout faute d'espace, attendait , haletante, le dernier accent de la parole libre. L'église oii celte houle humaine s'agitait en sens divers était cette même église de Paris qui avait eu les prémices de l'éloquence iacordairienne, Saint-Roch, le temple témoin de ce premier essai, hésitant et presque balbutiant, qui faisait dire aux auditeurs d'alors : Ce ne sera jamais un prédicateur M

' Lettre de Lacordaiie à madame la comtess de Courville, 2 février 1852.

' Voir plus haut, p. 104.

Ceux qui l'avaient cru survivaient, et, au lieu de la poignée d'amis indulgents qui entourait le prédicateur de 1833, ils retrouvaient, autour de l'orateur de 18o3 , un océan profond, plus que cela, un peuple.

Oui, un peuple, le peuple franc, plus jaloux encore que le peuple romain de ses tribuns, plus sensible que le peuple athénien à la parole publique. Le Forum est désert, la tribune aux harangues est en deuil de Cicéron, Philippe a vaincu Démosthènes. A son de trompe, on a proclamé la loi universelle du silence. Le canon grondait, pendant que les lieutenants de César commandaient de se taire, et, pour ceux qui méconnaîtraient l'ordre du maître, il y a un cachot et des geôliers à Saint-Pélagie, et plus loin, dans nos ports de guerre, il y a des vaisseaux-transports tout prêts à cingler vers Cayenne!

Lacordaire parut. Deux archevêques présidaient l'assemblée : l'un, rallié à l'Empire, au grand désespoir de l'orateur qui l'avait aimé ' ; l'autre, son ami et son protecteur^ courageux, à Bordeaux, contre les vexations des ombres de proconsuls sous le gouvernement de Juillet.

Le fier dominicain s'inclina du côté des deux archevêques, comme pour saluer l'Église. Puis, apercevant dans

' « La plus grave affaire que j'ai eue depuis mon retour a été celle (lu relàclieinent de mes liens avec Mgr Sibour...; M. Tarchevêqïie, en donnant à la polilique du moment des gages que je désapprouvais, m'ouvrait une large porte de séi)aration, Jrt ne pouvais plus demeuiertrop près d'un homme qui passaitainsid'un excès à l'autre, et, malgié ma reconnaissance pour lui, il m'était imitos^iblede rester devant Topinion aussi proche de sa personne qu'on m'y avait vu. » {Leilrc à madame Strefchine, G mai 1832.)

* Mgr Donnel, archevêque de IJordeaux.

sous L'EMPIRE. 273

cette vaste mer les représentants du pouvoir nouveau, il redressa la têle. Ses lèvres s'ouvrirent, et, lentement, d'une voix ferme, im peu rauque, il laissa tomber deux mots sur l'auditoire :

— Esto vir! soyez homme ' !...

C'est l'adieu de David mourant à son fils Salomon. Remarquez-le, c'est David qui parle, David qui dit adieu à son enfant. David! Mais, vous le savez bien, depuis que Saiil est tombé sur les monts de Gelboé , depuis que Lamennais a failli à sa mission , David , c'est Lacordaire , et ce fils royal , cet héritier de la gloire paternelle , ce Salomon, ah! vous le savez bien aussi, c'est l'auditoire français, c'est le cœur du pays, c'est la patrie reconquise par cet homme, c'est la nation ramenée au baptistère de Reims et à la tradition de Clovis, c'est la France redevenue chrétienne, arrachée toute vive des mains de Voltaire par ce conquérant qui l'a jetée de force entre les mains du Christ!

Esto vir, ô mon peuple! ô mon pays de France! ô mon fils! sois homme! c'est la dernière fois qu'il m'est doimé de le parler! Vois, je vais mourir, mourir bien jeune, mourir tout vivant, enseveli dans ma gloire au milieu de la bataille; mais laisse-moi te dire adieu, laisse-moi le faire mon héritier et mon exécuteur testamentaire!

Tout ce discours roula sur les obligations de la virilité chrétienne dans la vie publique et dans la vie privée.

« Il y a, dit-il, incompatibilité entre la possession de « la grandeur de l'Évangile et la bassesse du caractère. »

Il osa ajouter :

* 111= liv. des Rois, u, 2.

« On peut avoir un giand esprit et une âme vulgaire; <( une intelligence capable d'illuminer son siècle et une âme « capable de le déshonorer; on peut être un grand « homme par l'esprit et un misérable par le cœur. »

L'auditoire frissonnait. On devinait l'approche du péril , on sentait venir l'allusion. Elle vint.

a Celui qui emploie des moyens misérables, même pour « faire le bien, même pour sauver son pays, celui-là dece meure toujours un misérable. »

Il était entré dans le vif, il n'en sortit plus, coupant, tranchant avec une verve impitoyable. On disait : « L'im- « prudent! il brûle ses vaisseaux! » Or, il les brûlait de son plein gré , le voulant , après réflexion mûrie dans le silence de son âme, comme le témoignent toutes ses lettres d'alors.

Il eut un magnifique élan.

« Dieu , s'écria-t-il , Dieu n'est occupé qu'à nous donner « des occasions de pleurer. Il renverse des empires, il en (( élève d'autres , non pas pour ce que vous pouvez vous « imaginer, mais pour qu'il y ait des larmes, et que, y « ayant des larmes , il y ait des martyrs , des patients , des (( hommes qui en souffrant développent ce grand carac- « tère de l'adversité , qui en fait seul quelque chose ! »

De là, dit Montalembert' , un magnifique développement sur la Révolution, qu'avait précédée la conspiration des princes de la terre et des princes de la pensée pour dépouiller et déshonorer l'Église.

« L'Église de France, dit-il, abandonna ses biens volon-

* MOiNTALEMBEItT, loC. Cit., \U J3G.

sous L'EMPIRE. 275

(( tairement, quand on les lui demanda ; elle alla dans l'exil, (( quand on le voulut; elle offrit sa tête au bourreau, quand « on l'exigea : et ainsi, en quelques jours, elle sauvait la « foi dans vos pères et dans leur postérité qui est vous- (i mêmes. Les malheureux qui avaient combattu le christia- <( nisme croyaient ne plus trouver qu'un troupeau d'es- « claves-, ils trouvèrent les catacombes, et ils périrent « eux-mêmes devant cette générosité, cette force de pa- (( lience qu'il plut à Dieu de nous donner. »

Mais cette évocation de la Terreur le ramenait forcément à la légende napoléonienne, cette légende immortalisée par les grenadiers de Napoléon le Grand, chantée par Béranger, popularisée par l'imagerie et enluminée sur les murs de toutes les chaumières, qui venait de faire le second empire. Il ne pouvait manquer d'en parler librement, ses auditeurs le savaient bien. On l'écoutait avec une avidité croissante. Lui, tranquille et fier comme la garde héroïque à Waterloo, il entra résoliiment dans la fournaise.

« Le Saint-Siège, dit-il, avait perdu plus que tout autre, <( parce que, comme il est la tête, c'est à la tête que parais- « sent les affronts, comme c'est à la tête que paraissent « les diadèmes. Dieu prit un homme qu'il investit d'une « grande puissance, un homme qu'on appela grand, mais « qui n'était pas assez grand pour ne pas abuser de sa puisci sance; il le mit aux prises avec le vieillard du Vatican « pendant un certain nombre d'années et au plus fort de « ses triomphes : ce fut le vieillard qui fut vainqueur. »

Après les luttes de Napoléon I" contre le Pape, son captif, l'orateur se tourna vers les souvenirs de la guerre d'Espagne :

« Et l'Espagne, qui avait conquis les deux Indes et porté « si loin l'étendard de la foi! Depuis Philippe II, la chré- « tienté d'Espagne , frappée de mort par le despotisme de « ce monarque célèbre, n'avait pas pu se relever; elle était u couchée par terre comme un arbre qui ne peut plus pro- « duire une végétation jeune et forle , mais qu'ombragent « encore son antique gloire et sa puissante ramure. Il plut (( à l'homme dont je parlais tout à l'heure de se l'allribuer, (( en vertu de ce que tous les conquérants appellent le droit « de conquête. Quand on lui disait : « Prenez garde d'at- « taquer cette masse de peuples », il répondait : « C'est « une nation qui a été faite par des moines , et toutes les « nations qui ont été faites par des moines sont des lâches ! » {( Et, aux pieds des Pyrénées, il trouva ces chrétiens formés « par des moines, etses guerriers qui, desPyramidesjusqu'à « la mer Baltique, n'avaient, à leur dire, rencontré que « des enfants, ses guerriers confessaient, dans un langage « tout à la fois militaire et énergique, qu'ici c'étaient plus « que des hommes : c'était une guerre de géants. L'Espagne « eut l'honneur insigne d'être la première cause de la ruine « de cet homme et de la délivrance du monde. »

Devant cette audace du moine, debout quand tous étaient courbés, calme quand tous tremblaient; disant, le front haut el le regard animé, la vérité totale et courageuse, à la face de la statue plus glorieuse que jamais de l'homme qui dormait aux Invalides, jetant à la mémoire de l'oncle et à la dictature du neveu ce fier défi du stoïcisme chrétien, il y eut, dans l'assemblée, un flux et reflux visible. On regardait autour de soi. Pour un peu , ceux qui portaient le glaive se seraient demandé s'il ne fallait pas porter la main

sous L'EMPIRE. 277

à la garde et tirer l'épée du fourreau. Lacordaire le vit. Il prit un air de suprême dédain. Son visage s'embellit encore sous la lumière d'une llamme qu'on ne lui vit jamais à ce degré : la flamme du patriotisme.

(( Oh! dit-il, il ne faut pas une armée pour arrêter ici (1 ma parole ; il ne faut qu'un soldat. Mais Dieu m'a donné, « pour défendre ma parole et la vérité qui est en elle, « quelque chose qui peut résister à tous les empires du « monde. )>

A partir de ce moment, la prédication cessait d'être possible pour lui à Paris'.

1 A Poccasion de ces pages, parues dans la l'" édition, nous fûmes amené à écrite la lettre suivante au Fifjaro, qui l'a publiée en mai 1882, sous le titre de : Lacordaire à Saint-Roch :

« Monsieur,

« Vous avez bien voulu reproduire dans le Figaro le chapitre de mon récent ouvrage sur Lacordaire, où j'ai été amené à expliquer pourquoi le grand orateur de Notre-Dame dut renoncer à la chaire, après le coup d'État.

« Cette publication a soulevé, dans les journaux, une polémique, à cert.ins endroits, d'une violence qui n'épargne pas môme le biographe, comme si l'on ne pouvait plus écrire l'histoire sans péril personnel...

« J'ai reçu également des moncoaux de lettres, les unes exaltant ce que mes correspondants appellent le courage d'avoir enfin dit la vérité voilée par les précédents historiens, les autres blâmant au contraire avec amertume cette imprudente révélation, quelques-unes avec accompagnement d'injures et de petites insinuations qui veulent être perfides.

« Parmi ces lettres cependant, il y en a une qui fait appel à ma loyauté, et, comme elle émane de l'homme qui a peut-être le mieux connu Lacordaire, l'ami et le confident des dernières années de sa vie, je dois à la vérité historique, mon unique souci en définitive, d'utiliser ces redressements dans une nouvelle édition, et, en attendant,

278 r.ACORnAIRE.

Il peLit descendre de chaire. II ne vient pas seulement de prononcer un discours, il vient de faire entendre une voix sans peur et libre, il vient d'accomplir un acte.

« J'ai parléjupqu'ici, dit-il; maintenant, ce que ma parole « a dit, mon silence le dira encore plus haut. J'ai parlé, « maintenant je me tais, je souffre et j'entre dans l'immobi- « lité et la puissance d'un tombeau généreux'! »

Mais ne vous imaginez pas qu'il ait accompli ce qu'il croyait être son devoir sans douleur. Pour donner à ses

de les faire passer sous les yeux des lecteurs du Figaro, qui ont connu les pages qu'ils visent.

« Il n'existait », m'écrit le personnage désigné plus haut, « du « discours de Saiut-Roch qu'une sténographie que le Père a brûlée de 't sa main, avant de mourir. Mais il m'en avait fait une fois la lec- (c ture, et, je vous l'affirme, le texte authentique est loin, très-loin « des violences de langage et des allusions à bout portant qu'on a '< prêtées à l'orateur. En particulier, le passage relatif au soldat ne « s'y trouve point. La réalité, à propos de ce discours, est si loin de « la renommée, que cette différence même a déterminé le Père à en <t supprimer la seule copie authentique, il me l'a dit : « Le faire <c imprimer tel que je l'ai dit serait donner lieu de croire que j'ai eu la « lâcheté de le modifier : il ne sera pas plus publié qu'il n'a été re- H touché. 1)

« Mon honorable correspondant ajoute : « L'opposition du Père à « l'Empire a été mitigée (à tort ou à raison) par son ardente admira- « tion jjour la politique extérieure de Napoléon IIL Même, il avait « prêté, sans aucune difficulté, serment à l'Empire, en entrant au i< Conseil municipal de Sorèze. »

« Et voilà. Monsieur, mon délit réparé!... Puisque le Figaro lui a prêté son immense publicité, il est juste que je donne à la réparation le retentissement qu'a eu le délit lui-même, si tant est qu'il y ait eu délit.

« Veuillez agréer, etc. »

^ Lacordairi:, Discours sur la grandeur du caractère. (Reproduit par la Tribune sacrée, t. YIII, p. 121.)

sous L'EMPIHE. 279

contemporains celLe leçon de virilité et pour fortifier la leçon par l'exemple, il a brisé son cœur. On a cherché la cause de sa mort prématurée : on a parlé des amertumes dont fut abreuvé le Père Lacordaire en ses dernières années, des répudiations qui attristèrent son cœur si tendre et si sensible sous des dehors de plus en plus réservés, des sacrifices que Dieu imposa au restaurateur des Dominicains de France '. Je ne veux pas m'inscrire en faux contre ces interprétations ; mais, à côté de ces causes, secondaires selon moi, de la fin si précipitée du grand homme, il en est une qui les domine toutes, et dont il gardait le secret entre Dieu et lui : il avait la nostalgie de Notre-Dame, « sa grande patrie ^ » , son vrai pays natal. 11 mourut de faim et de douleur, parce que son auditoire était perdu pour lui, et que cet auditoire était le fils de ses entrailles, l'enfant de son génie. Or, quand une mère pleure, c'est en vain que vous essayez de la distraire. Rachel ne veut pas être consolée, parce que ses fils ne sont plus^

Comme Rachel, il s'en alla pleurer dans la solitude de ses cloîtres, emportant avec lui une tristesse incurable et retrouvant, cette fois pour en mourir, la mélancolie qui l'avait envahi dès sa jeunesse.

Il n'était encore que séminariste, quand il écrivait : « Je suis triste quelquefois, mais où n'est-on pas triste? « C'est un dard qu'on porte toujours dans l'àme ; il faut (( tâcher de ne pas s'appuyer du côté où il se trouve, sans

' JoLRDA>, art. du Siccle, 3 août I865.

■^ Lettre de Lacordaire à Monlaleinbert, 19 juin 1834.

" Matth., ir, 18.

« essayer de l'arracher jamais. C'est le javelot de Man- « tinée, enfoncé dans la poitrine d'Épaminondas : on ne « l'enlève qu'en mourant et en entrant dans l'éternité '. »

Sa glorieuse carrière s'ouvre, se poursuit et s'achève ; et, bien qu'encore loin de sa fin, l'écho d'une plainte adoucie par la foi se retrouve encore :

« Quand on a consumé sa vie dans un travail désinté- <c ressé, et qu'à la fin d'une longue carrière on voit la (t difficulté des choses l'emporter sur le désir et les efforts, (( l'âme, sans se détacher du bien, éprouve l'amertume (c d'un sacrifice qui n'est pas récompensé, et elle se tourne (( vers Dieu dans une mélancolie que la vertu condamne, « mais que la bonté divine pardonne *. »

Oui, certes, elle sera pardonnée, car elle ne dégénère jamais en malsaine rancune, en sombre et amer découragement; elle se révèle et s'épure dans un flot de poésie et de charité ^ comme dans cette péroraison d'un discours, l'un des derniers qu'il prononça avant de mourir :

(( M. de Chateaubriand, courbé sous le poids de la gloire « et des années, se retrouvait un jour aux bords solitaires « du Lido , à l'extrémité des lagunes de Venise. Le ciel , « la mer, l'air, le rivage des îles et l'horizon de l'Italie, « tout se représentait aux regards du poëte comme il l'avait « autrefois admiré. C'était bien là Venise avec ses coupoles « sortant des eaux, c'était le lion de Saint- Marc avec sa (c fameuse inscription : Paix à toi, Marc, mon évangélisle.

• LoRAiN, le R. P. f.ncorclaire, p. 26.

2 L\coKD\iiiE, l'Éfjllse et VEinjnre romain au quatrième siècle (t. \'1I (les Qîuvres complètes, p. 355).

* MONTALEMBEItT, loC. Cit., p. 562.

sous L'EMPIRE. 281

« C'étaient les mêmes splendeurs obscurcies dans la défaite « et la servitude, mais empruntant aux ruines un charme « qui n'avait point péri; c'était enfin le même spectacle, « les mêmes bruits, le même silence, l'Orient et l'Occident « réunis en un point glorieux, au pied des Alpes illuminées « de tous les souvenirs de Rome et de tous ceux de la Grèce. « Cependant le vieillard demeurait pensif et triste; il ne « pouvait croire que ce fût là Venise, cette Venise de sa « jeunesse qui l'avait tant ému, et, comprenant que c'était « lui seul qui n'était plus le même, il livra aux brises de la « mer qui le sollicitaient en vain cette parole mélancolique : (( Le vent qui souffle sur une tête dépouillée ne vient d'au- <( cun rivage heureux! »

« Pour moi, en me retrouvant en présence d'une scène a qui fut ma première initiation à la vie publique, je n'é- « prouve point, malgré la différence des âges, un si cruel « désenchantement. Il me semble que ma jeunesse revit « dans celle qui m'entoure, et, au bruit de vos sympathies « pour nos heureux triomphateurs, à la pensée des joies a plus intimes et plus profondes qui vont sortir du cœur « de tant de mères, je me dirai moi-même, content et conte sole : (( Le vent qui souffle sur une tête dépouillée vient « quelquefois d'un rivage heureux'! »

Ces derniers mots disent oi!i le grand homme vint chercher ses consolations, les seules qu'il ait voulu goûter, parce qu'elles le remettaient en contact avec des âmes qui lui rappelaient la jeunesse de Stanislas et les compagnons d'Ozanam.

' Lacordaire, Discours pour la distribution des prix aux élèves de V École de Sorèze, le 7 avril 1856.

Au centre de la chrétienté, entre les glaces du Nord et les sables brûlants des tropiques, trois nations prédestinées, la France, l'Espagne, l'Italie, demeurèrent fidèles à Dieu, et comme les ancres où le vaisseau de son Église se soutient dans sa masse et sa solidité en attendant le siècle du retoui". Au centre de ces trois nations, entre les Pyrénées et les Alpes presque à égale distance de Madrid, de Rome et de Paris, s'élève une ville qui sert de nœud à cette zone sanctifiée du monde'. Cette ville, dans les siècles du moyen âge, brilla, au midi de la France, comme la lampe allumée des saintes doctrines du vrai, du bien et du beau-. C'est là, au pied des belles collines d'oi!i le regard embrasse à la fois la cime des Pyrénées et les vastes plaines qu'un beau fleuve remplit de ses flots, là que saint Dominique fit éclore la résurrection de la parole apostolique*, là que Thomas d'Aquin repose sous un dôme illustre, au sein d'un sépulcre glorieux qui contribue à faire dire aux voyageurs, en toute vérité, que, dans tout le reste du monde, il n'y a pas de lieu plus sanctifié que ne l'est la

* Lacohdaire, Discours pour la translation du chef de saint Thomas d'Aquin (tome VIII des QZuvres coinplèles, p. 320). « Ibid., p. 319.

» Ibid., p. 318.

sous L'EMPIRE. 283

basilique de Saint-Sernin ' avec ses trésors de reliques incomparables.

En gagnant Toulouse, en y installant ses frères, en y rouvrant cetle maison, la première où le patriarche des Frères Prêcheurs avait établi la première maison de l'Ordre, Lacordaire éprouva un sentiment vif et pur, que trahit sa correspondance.

a II me semble, écrit-il, que je retourne dans ma patrie, et que saint Dominique et saint Thomas d'Aquin vont me recevoir dans leurs bras... Chaque fois que je passe dans les rues de Toulouse, la pensée me vient que saint Dominique y a marché... Il me semble que cette fondation est le couronnement des grâces que Dieu m'a faites dans ma vie, et qu'il n'y a plus rien au delà '. »

La fille des capitouls ei. de Clémence Isaure fit à l'héritier de saint Dominique une hospitalité digne d'elle et digne de lui \ Il l'en remercia, le jour où. les reliques de l'Ange de l'Ecole furent visitées et placées dans une châsse nouvelle.

La cérémonie fut grave, silencieuse : la tête du Docteur angélique, enveloppée d'une étoffe de soie noire, apparut aux regards avec toutes ses formes et sa séculaire majesté. Le Père Lacordaire était là, sur les degrés de l'autel, à genoux; il fut appelé à vénérer la tête de saint Thomas d'Aquin. Le premier docteur du moyen âge s'inclina vers le premier apôtre de la société moderne : aussi catholiques

' Non est. in orbe terranimsanctior locics. (Inscription delà crypte de Saint-Seinin).

* Lettre de Lacordaire à madame Swetchiue, 27 di^cembre 1853. ^ ViLLARD, Op. cit., p. 74.

l'un que l'autre, ils allaient s'embrasser dans la même foi, dans le même amour. On vil ces deux têtes se rapprocher, se toucher, se baiser ',!...

Le soir, la vieille basilique retrouva quelque chose de ses gloires passées, alors qu'elle voyait sous ses voûtes, devant ses corps saints, s'incliner le front des empereurs et des princes, et du plus vaillant d'entre eux, de ce Raymond IV, qui y prit la croix et franchit ie seuil de ce temple pour aller conquérir les Saints Lieux, oi!i il planta si noblement l'étendard de Toulouse *.

Lacordaire prononça le panégyrique de saint Thomas d'Aquin. Après l'avoir eniendu, un de ses auditeurs s'écria :

— Dans ce siècle, qui n'a pas encore pris son nom, comme il l'a dit avec tant de grandeur et de mélancolie, dans ce siècle où les fils de don Juan, de Werther et de René ont senti le vent froid du sceplicisme passer sur leur berceau, le Père Lacordaire a joué et jouera un grand rôle. Mais sa vocation particulière , c'est surtout la prédication de la jeunesse. Il le sait, il le dit, il persiste dans cette heureuse et sainte mission ^!

La jeunesse toulousaine remporta ce triomphe , et Lacordaire se résolut à reprendre les conférences.

1 DiiiLiiÉ DE Saint-Puojet, art. de VÉcho de la Prov., 2 décembre

2 Linow Vice, art. du Midi de loulouse, 18 juillet 1852.

^ Ferdinand Delavigne, art. du Journal de Toulouse^ 19 juillet

sous L'EMPIRE. 285

— L'auditoire, dit-il, ne sera pas celui de Notre-Dame, mais il sera composé , outre une jeunesse nombreuse, d'un grand nombre d'iiommes cultivés qui , plus qu'ailleurs , ont conservé le feu sacré des lettres et du goût. Toulouse est la seule grande ville de France , après Paris , où le commerce n'a pas étouffé toutes les autres classes de la société '.

Le 8 janvier 1854 , il remonte en chaire, à Saint-Etienne, retrouvant, dans la vieille métropole toulousaine, a l'éclair du regard, la domination du geste, l'harmonieuse et pénétrante sonorité de la voix^ », toutes ces merveilleuses choses qui faisaient dire de lui, quand il parlait à Notre- Dame : Ce n'est pas seulement de l'éloquence, ce n'est pas de l'inspiration , ce n'est pas l'orateur, c'est la parole ^ !

Les six conférences de Toulouse en 1854 sont, à coup siàr, les plus éloquentes , les plus irréprochables de toutes. Il y envisagea la vie à tous les degrés, la vie en général, la vie des passions, la vie morale, la vie surnaturelle, et l'influence de celle-ci sur la vie privée et sur la vie publique.

» Lettre inédite de Lacordaire, 4 janvier 1852. ' FoissET, Vie du P. Lacordaire, t. II, p. 226. * M. l'abbé Ravailhe, curé de Saint-Thomas d'Aquin, à Paris.

Son cœur retrouvait, àSainl-Éiienne de Toulouse, quelques-uns de ses ravissements de Paris. Il lui semblait même que, devant cette jeunesse méridionale, devant ces douze cents étudiants qui l'entouraient d'une ardente sympathie, son âme se rajeunissait. L'auditoire était au niveau de sa parole, jamais elle n'eut plus d'éclairs. « Deux fois peut-être, écrivait-il à madame Swetchine, j'ai trouvé des accents plus élevés qu'en aucun autre temps de ma carrière '. »

L'un de ces accents, si je ne me trompe, est celui où, contemplant le naufrage des âmes dans le délice de la volupté, et faisant un retour soudain sur lui-même, il laissait tomber de la chaire ces palpitantes paroles :

« Ah! ma pensée succombe, et je dirais que le vertige (( me prend à cette hauteur où le vice m'a mené, et d'où « je contemple dans son histoire d'hier et dans son règne (( d'aujourd'hui le naufrage des âmes. Moi, comme vous, u fils de la liberté et fils de la passion, un pied en cet abîme « qui a été le mien et qui peut le redevenir tout à l'heure (( si la grâce divine m'abandonnait, je me sens étourdi et (c tremblant , mon regard se trouble , et ma main cherche « à terre le caillou dont saint Jérôme frappait sa poitrine, « lorsque ce grand homme, au fond des déserts, mal rasce sure par le travail et la solitude contre les souvenirs de (( sa jeunesse , croyait voir les beautés de la Rome païenne « passer et repasser devant ses cheveux blanchis pour les « solliciter encore et les déshonorer-. »

' Lettre de Lacordaire à iiiadanie Swetchine, 3l mars 1854. 2 Lacokdxiue, Conférences de Toulouse (t. YI des Œuvres complètes, p. 296).

sous L'EMPIRE. 287

Ce moine , vieilli dans les austérités du cloître , avait donc su garder tout le feu de son humaine nature, et, connue le poëte de Rome, il disait à ses semblables : <c Et moi aussi, je suis homme, rien d'humain ne m'est étranger. »

Homo sum, nil humani a me alienumputo !

Oui , disait-il à ces hommes jeunes et ardents qui l'entendaient, je suis un homme comme vous, j'ai posé la main sur le cœur de l'humanité; avec vous, « j'écoute le bruit « du monde. Comme un pâtre, errant dans une forêt pro- « fonde et silencieuse, entend quelquefois, sous l'effort du a vent qui se lève, un gémissement se produire, ainsi le « monde a des voix qui sortent de ses générations , et « chacun de nous , enfant perdu de la foule , peut écouter « dans sa pensée le bruit de ses pères et de ses contem- « porains. Quel est-il ? Est-ce une plainte ? Est-ce un can- « tique ? » Voyons , ah ! voyons donc l'homme (c dans « tout le naturel de sa destinée. Le voilà! ah! oui, le voilà; (( c'est bien celui que le proconsul romain montrait au « peuple il y a dix- huit siècles, les épaules couvertes de « sang et de pourpre, les mains liées sur un sceptre de ro- (( seau, la tête ornée d'épines tressées en couronne : « je le reconnais. Les siècles ne t'ont pas changé, ô mon « fils : tu portes le même manteau , le même sceptre , la « même couronne, et, si la croix ne t'attend plus, c'est « que tu n'as pas cessé d'y être attaché '. »

' Lacoudaïre, Conférences de Toulouse (t. IV des Œuvres complètes, p. 296).

Le besoin que l'homme a d'êlre heureux, la féliciLé qu'il attache à l'amour, l'amour humain s'éleignant devant un trait qui s'altère, devant une ride qui se creuse, parce que l'amour naît des sens bien plus que de l'esprit, « semblable à ces lacs brillants qui manquent de profondeur et ne peuvent retenir à l'ancre les barques jetées sur les eaux* », Lacordaire exposa, analysa, fouilla, d'un scalpel assuré, conduit par la main d'un anatomisle de génie, tous ces mystères, et, quand il eut révélé toutes les misères et tous les secrets de ces fibres intimes, où l'œil de l'homme ne pénètre guère, il saisit tout à coup les spectateurs de cette autopsie magistrale, et il les transporta sur les chemins oîi se rencontre l'homme, tel que le fait la doctrine catholique. Rien n'est saisissant comme cette rencontre, et l'on dit que, l'entendant raconter par le grand orateur, tout l'auditoire fut transporté. Qu'on en juge :

« 11 y a dix-huit siècles , Néron régnait sur le monde. (( Héritier des crimes qui l'avaient précédé sur le trône, il « avait eu à cœur de les surpasser, et de se faire par eux, u dans la mémoire de Rome, un nom qu'aucun de ses succe cesseurs ne pourrait plus égaler. Il y avait réussi.

« Un jour, on lui amena dans son palais un homme qui .(( portait des chaînes et qu'il avait désiré voir. Cet homme « était étranger; Rome ne l'avait pas nourri, et la Grèce « ignorait son berceau. Cependant, interrogé par l'empe- « reur, il répondit comme un Romain, mais comme un (( Romain d'une autre race que celle des Fabius et des Sci- « pion, avec une Hberté plus grave, une simplicité plus

' Lacord.uke, Conférences, etc., p. 407.

sous L'EMPIRE. 289

<( haute, je ne sais quoi d'ouvert et de profond qui étonna « Céï^ar. En l'entendant, les courtisans se parlèrent à voix <( basse, et les débris de la tribune aux harangues s'émurent <( dans le silence du Forum.

(( Depuis , les chaînes de cet homme se sont brisées , il (( a parcouru le monde. Athènes l'a reçu et convoqué, pour « l'entretenir, les restes du Portique et de l'Académie; « l'Egypte l'a vu passer au pied du temple, où il dédaignait a de consulter la sagesse; l'Orient l'a connu, et toutes les « mers l'ont porté. Il est venu s'asseoir sur les grèves de « l'Armorique , après avoir erré dans les forêts de la Gaule , « et les rivages de la Grande-Bretagne l'ont accueilli comme (( un hôte qu'ils attendaient.

(( Quand les vaisseaux de l'Occident, las des barrières (( de l'Atlantique, s'ouvrirent de nouvelles routes vers des (( mondes nouveaux, il s'y élança aussi vite qu'eux, comme « si nulle terre, nul fleuve, nulle montagne, nul désert, « n'eût dû échapper à l'ardeur de sa course et à l'empire :( de sa parole : car il parlait, et la même liberté qu'il avait « déployée en face du Capitole asservi, il la déployait en « face de l'univers.

« Voyageur à mon tour au mystère de la vie, j'ai ren- « contré cet homme. Il portaiL à son front les cicatrices du <( martyre; mais ni le sang versé ni le cours des siècles ne « lui avaient ôté la jeunesse du corps et la virginité de « l'âme. Je l'ai vu, je l'ai aimé. Il m'a parlé de la vertu, « et j'ai cru à la sienne. Il m'a parlé de Dieu, et j'ai cru à « sa parole. Son souille versait en moi la lumière, la paix, <( l'affection, l'honneur, je ne sais quelles prémisses d'im- <( mortalité qui me détachaient de moi-même; et enfin, je

290 FACORDAIRE.

(( connus en aimant cet homme qu'on pouvait aimer Dieu (( et qu'il était aimé en effet. Je tendis la main à mon bien- (c faiteur et je lui demandai son nom. Il me répondit, comme (( il l'avait fait à César : « Je suis chrétien '. »

L'enthousiasme des Toulousains allait croissant. On s'ingéniait à lui prouver combien la reconnaissance publique élait vive pour la préférence qu'il avait accordée à celte ville enviée. Quelqu'un crut remarquer que la voix du Père avait des notes fatiguées; il alla le voir et lui proposa de le guérir. Lacordaire a raconté plaisamment l'anecdote, dans une lettre à l'abbé Perreyve :

« A propos, mon cher ami, vous n'imagineriez jamais le traitement que je suis pour mon larynx : je bois purement et simplement de l'or potable : entendez-vous? de l'or, autrefois découvert par le fameux magicien CagliosLro, et retrouvé par un vieux diplomate qui me fait l'honneur de venir me voir, et qui , n'ayant plus rien à démêler avec les affaires humaines, cherche depuis vingt ans à trouver un élixir modeste qui prolongerait notre vie à peu près deux cents ans, si ce n'est trois cents. Il m'a donné un petit flacon d'or potable, et, dimanche prochain, avant ma conférence, j'en vais boire bravement sept gouttes dans une lasse de thé noir. Ce digne homme se réjouit de voir ce que

' LvcoHBAïKE, Conférences, etc., j». 299.

sous L'EMPIHE. 291

je serai avec son or dans le larynx, et je ne pais lui refuser ce plaisir. Voyez si jamais, à Paris, avec tout l'esprit que vous y avez, pareille bonne fortune me serait arrivée'. »

Pendant que les vieux diplomates retirés des aflaires lui faisaient avaler de l'or potable, l'Académie de législation le choisissait pour un de ses membres et lui fournissait l'occasion de prononcer ce magnifique discours sur la Loi de l'histoire, que je dois à regret me borner à saluer au passage -.

Son plan est fait. Les conférences de Toulouse feront suite aux conférences de Notre-Dame; elles embrasseront six ans au moins ^

Lacordaire, quand il écrivit cela, semble avoir oublié son discours de Saint-Roch. Le préfet de Haute-Garonne était venu une fois l'entendre, et, rentrant dans son hôtel , ce fonctionnaire s'était montré fort courroucée

Reconnaissons-le d'ailleurs, le courroux du préfet impérial n'était pas sans excuses.

Lacordaire avait dit à ses auditeurs de Saint-Élienne :

— Vous serez l'asile de ma parole ^ 1

Se croyant dans un asile, il parlait ouvertement :

« La conscience humaine a des éclipses, disait-il ; mais « si elle a deséclipses, elle a aussi ses Pâques, et le siècle « du Christ s'est levé sur le siècle de Néron '^. »

1 Lettre de Lacordaire à l'abbé Perreyve, 2 février 1854. ^ Ce discours se trouve au t. VII des Œuv. compl., p. 265. 3 Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 27 décembre 1853.

* Ibid., 9 février 1854.

= Lacordaire, Conférences de Toulouse (loc. cit., p, 252).

* Ibid., p. 324.

Une autre fois, — c'est le jour où le préfet se courrouça, — il osa dire :

« Vous le savez, messieurs, quand Scipion était chaste, (( Rome détruisait Carthage ; quand Rome fut corrompue, (( César y régna. . . Il a été interdit aux peuples d'être libres, « du jour où ils ont cessé d'être honnêtes '. »

Mais surtout, à la fin de sa sixième conférence, parlant de la misère morale des nations auxquelles le despotisme a enlevé la vie publique et qu'il a réduites à la vie privée, il eut certaines explosions de vérité, de douleur, de fierté, hors de saison au lendemain du coup d'Étal.

« Ah ! dit-il tristement, tout échoue contre trente millions d'hommes qui ne savent pas se tenir eux-mêmes sur un fondement, et qui ont perdu le sentiment politique de la religion et du droit ^. »

Quand il était venu à Toulouse, il avait dit :

— 11 me semble que je vais comme à mon dernier asile et à mon tombeau. Dieu ne pouvait m'en donner un plus plus grand et plus doux... J'aime à y aller avec cette espérance qui m'encourage ^

Il était à l'âge de la plénitude, et il vit tout à coup sa vie gisante devant lui comme un arbre coupé jusqu'à la racine *.

Désormais la lèvre de Démosthène sera muette, Savona-

' Lacordmue, Conférences de Tovlousc (loc. cit., p 364).

' Lacordaire, Première Lettre à un jeune homme sur la vie chrétienne (t. IX des Œuvres complètes, p. 260).

' Lettre de Lacordaire à madame Swetcliine, 24 octobre 1853.

* Lacordaire, Éloge funèbre de Mgr de Forbin-Jatison (t. VIII des Œuvres complètes, p. 106).

sous L'EMPIRE. 293

rôle est réduit au silence, saint Bernard s'enferme dans la solitude pour commenter les Cantiques, et, avant de finir le commentaire, il meurt. Oui, il meurt avant l'âge, lue par le silence, cet homme que la Révolution avait possédé ' et qui avait voulu la baptiser; il meurt, parce qu'on était sous l'Empire. Sa pensée mélancolique repassait tristement cet accent si fier de sa jeunesse, qu'il fit entendre un jour à la barre de la Chambre des pairs :

« C'était sous l'Empire, c'était du temps où la France ne consentait à rien, parce qu'on ne lui soumettait rien, du temps où les restes de la République, descendus de l'échafaud, adoraient à genoux la fortune impériale ; c'était du temps où il n'y avait en France que la gloire et le silence ^ d

Mais, s'il a fini sa mission d'orateur, il reste de belles pages à lire dans cette lente agonie, et, bien qu'il soit enseveli tout vivant, comme Charles-Quint, ce défunt parle encore.

' E. Tkxier, ait. du Siècle, 30 novembre 1865. ' Lacordaiue, Discours i)rononcé devant la Chambre des pairs dans l'a/faire de V École libre (t. YII des Œuvres complètes, p. 173)

A SOREZE

Sommaire. — La dernière dictée de Lacordaire. — Morienli sepulcrum!

— Sorèze est mon Versailles. — Le dernier prieur de Sorèze. — Robespierre et Napoléon I" honorent Dom Despaulx. — Lo Tiers Ordre enseignant et Sorèze. — Le Père Caplier. — Mgr de la Bouillerie à Sorèze. — Discours de l'évêque et réponse du Père. — La fête séculaire de Sorèze. — Le maréchal Pélissier fait prisonnier par les collets rouges. — Méthode d'éducation. — On sait bien des choses à Toulouse! — Quels hommes Lacordaire vise à former. ■ — Ce qu'il disait à ses élèves. — Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne.

— Mort de madame Swctchine. — La solitude chère à la poésie. — Rome est en péril ! — De la liberté de l'Italie et de l'Eglise. — Aux Italiens. — L'Académie française. — Élection de Lacordaire. — Son discours de réception. — 11 se hâte de rentrera Sorèze.

Le Père Lacordaii^e allait mourir.

De ses lèvres défaillantes, il dictait cette éloquente Notice sur le rêtaUissement de l'Ordre des Frères Prêcheurs, que M. deMonlalemberta publiée, en l'intitulant: Testament du Père Lacordaire.

Le mourant en était arrivé au point où nous en sommes de sa glorieuse vie. Il dicta :

— Le 2 décembre 1851 , la République cessa d'èlre, et un nouvel empire commença. Je compris que , dans ina pensée, dans mon langage, dans mon passé, dans ce qui me restait d'avenir, j'étais aussi une liberté, et que mon heure était venue de disparaître aussi avec les autres. Beaucoup de catholiques suivirent une autre ligne et, se séparant de tout ce qu'ils avaient dit ou fait, se jetèrent avec ardeur au-devant du pouvoir absolu. Ce schisme que je no veux point appeler ici une apostasie a toujours été pour moi un grand mystère et une grande douleur : l'histoire dira quelle en a été la récompense'...

Après ces derniers mots, son œil voilé se tourna du côté du ciel. A toutes les instances qui le suppliaient d'achever sa dictée sublime, il répondit par un geste de dénégation résignée. Son testament resta inachevé.

Sans doute, ce qui lui restait à dire était trop douloureux. N'avait-il pasécritendescendantdechaireàToulouse:

— Je me suicide , mais c'est Dieu qui le veut ^.

On lui parla d'une maison à diriger. 11 accepta sur l'ordre du général des Frères Prêcheurs^.

Mais, en acceptant, il prit une plume, et, au-dessous du nom que portait celte maison , oi!i l'aigle de Notre-Dame va replier ses ailes, il inscrivit cette parole si triste, qui a le ton de l'épilaphe :

VlVENTI SEPULCRUH

Le tombeau d'un homme virant!

' Lacordairk, Notice, etc., p. J50.

* Lettre de Lacordaire à niadatne de Prailly, 26 mai 1854. ' Lettre de M. Tabbé de Pous, vicaire général de Toulouse, 2 2 août

Il écrivit à une âme qui reçut souvent les confidences de la sienne :

— J'aime Versailles à cause de sa solitude, et il m'a toujours semblé que j'aurais aimé y vivre!

Il ajoutait :

— Sorèze est aujourd'hui mon Versailles. Il est solitaire comme le palais de Louis XIV '.

Le vieux roi était venu à Versailles ensevelir les derniers rayons de sa gloire et assister tout vivant aux ruines de son règne. Comme Louis XIV, le roi de l'éloquence française a trouvé son Versailles. Sorèze sera son sépulcre. Il y entre au milieu de sa course , pour y éteindre ses rayons et y consacrer, comme autrefois Gerson, Fénelon et Roilin , les derniers élans de son âme à enseigner à de petits aiglons comment on vole dans la lumière sereine et comment on doit regarder en face le soleil, quand on est de la race des aigles.

Parlons de Sorèze.

Sous le règne de Robespierre, un de ses lieulenanls sanguinaires, le fameux Payen, vit arriver un jour à sa barre un vieillard, vêtu de méchants haillons, exténué de misère et de pauvreté.

• Lettre de Lacordaire à la comtesse de Favencouit, 2G octobre

A SOREZE. 297

Le vieillard était dénoncé au comité révolutionnaire comme suspect. Payen ne prit d'abord même pas la peine de le considérer.

— Ton nom? fit-il rudement, comme un homme pressé, qui semblait dire : La guillotine n'a pas le temps d'attendre, et je suis pressé comme elle.

— Despaidx, répondit le suspect.

— Despaiilx! s'écria Payen, en relevant vivement la léte, Dom Despaulx! mon maître!...

Il se lève précipitamment de son siège, et, au grand ébahissement des jacobins présents à la scène, l'ami de Robespierre se jette aux genoux de son ancien instituteur de Sorèze, le supplie d'accepter une carte de civisme, l'invite à un grand dîner et le présente à Robespierre comme l'un des hommes les plus vertueux qu'eût la France'.

A quelques années de là, lorsque Napoléon voulut organiser l'Université et en nommer les inspecteurs généraux, le conseiller d'État, chargé du rapport, s'entendit interpeller en ces termes :

— Mais je ne vois pas, dans les noms que vous me présentez, celui de Dom Despaulx. Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de l'École de Sorèze, qui a prodi.iit tant de sujets dont la patrie s'honore?

— Sire, je n'ai pas cru qu'un ancien moine...

— iMonsieur, ce moine est un homme illustre...

Et, de sa main impériale, INapoléon l'inscrivit en tète de la liste ^

' Naïral, Biographies castraises.

5 De Mo.NTGAiLLAr.D, Histoire de France, t. Y.

Lacordaire vint succéder à ce moine, et le dernier prieur de Sorèze eut celle belle fortune que le moine le plus illustre du dix-neuvième siècle ferait revivre les traditions d'honneur, de science et de vertu que Dom Despaulx avait léguées à sa chère et célèbre École.

Deux sentiments l'amenèrent à Sorèze : un indicible détachement des choses de ce monde et l'amour profond de la jeunesse'.

Puis, il faut tout dire, Lacordaire avait bien rappelé que l'Ordre de Saint-Dominique était un Ordre de professeurs aussi bien qu'un Ordre de prédicateurs-. Il sentait bien que la mission du grand Ordre , qu'il avait si glorieusement rétabli et si fortement reconstitué en France, resterait surlout un Ordre de Prêcheurs. Si toutes les chaires de France appelaient les fils de son éloquence, il ne leur était guère loisible de s'asseoir dans les chaires plus humbles des écoles. C'est pourquoi ce grand ami de la jeunesse, s'inspirant de traditions anciennes, s'inspirant surtout de son cœur, leur adjoignit un Tiers Ordre enseignant, sa plus chère et sa dernière pensée ^

Le Tiers Ordre enseignant!... Je dois laisser à d'autres le soin de dire quels en furent les règles, les origines et les succès. Tout cela d'ailleurs est encore vivant à Oullins et à Arcueil. Mais, près de son fondateur, je ne puis m'empêcher de distinguer et de saluer en ce moment une figure mâle et noble, un héros; celui qui, poursuivi dans

' Jules Lecoiinte, Le Père Lacordaire à Sorczc, p. 34. - L\coRXi\inE, Discours 2)ro)i07icé à Flav'ujmj, le 24 octobre 1852. ^ Rlgr DE L\ Boi'iLLEuiE, Élogc funcbre de Lacordaire, prononcé ie jour des obsèques (Œuvres oratoires, t. III, p. lo).

son humble dévouement d'éducateur, traqué par les brigands de la Commune , mourra en digne fils de Lacordaire, le cœur en haut et le front illuminé des splendeurs du martyre, jetant aux bourreaux une parole' qui est devenue la devise sanglante de ses frères en religion, comme autrefois le dernier cri de Judas Macchabée mourant pour Dieu et la pairie : l'héroïque Père Captier!

Sorèze et le Tiers Ordre enseignant! Telles sont désormais les sollicitudes de Lacordaire. Sorèze est devenu le sol béni où cet arbre qu'il avait planté devait porter ses plus beaux fruits.

C'est à Sorèze que vint un jour le rejoindre cet ami que nous avons déjà rencontré près de lui à Rome, pendant l'exil de Sainte-Sabine, et qui, depuis, devenu prêtre, associé à l'apostolat de Mgr Affre , formé à cette forte école au ministère pastoral, s'était assis sur l'un des plus antiques sièges épiscopaux du Languedoc , dans le voisinage même de Lacordaire.

Mgr de la Bouillerie vint visiter Lacordaire.

Le moine, devenu père de jeunesse, montrait, avec une paternelle fierté , la jeunesse sorézienne à l'évêquo. Un souvenir monta au cœur du pontife, et aussitôt, laissant déborder sa belle âme :

— Messieurs, dit-il aux élèves rendus attentifs par cette émouvante rencontre, il y a vingt-cinq ans, très éloigné des sublimes pensées du sacerdoce, j'étais du nombre des jeunes gens qui se pressaient pour entendre cette voix aimée...

' Allons, mes amis, vour le bon Dieu! (Dernières paroles du /*. Cnptier.)

Nous étions autour d'une chaire de collège comme aujourd'hui, car le soleil couchant ressemble au soleil levant, avec cetle seule différence qu'entre le soleil levant et le soleil couchant, il y a toutes les splendeurs du midi.

L'évêque se complut à cette évocation de souvenirs qui l'émouvaient. Il parla de l'influence que la parole de Lacordaire avait eue sur la direction de sa vie. Il en vint à rappeler les glorieuses pages de l'histoire de Sorèze.

— Mais, fit-il, toute histoire a ses révolutions : chaque collège a sa caste privilégiée, celle des maîtres ; sa caste d'iloles, celle des élèves, et souvent il arrive qu'une démocratie fougueuse et turbulente cherche à saper les bases de l'autorité ; mais, pour se servir d'une phrase aujourd'hui à la mode, je dirai volontiers qu'à Sorèze l'ère des révolutions est close à jamais. Oui, messieurs, par le fait d'un seul homme, Sorèze possède à la fois et sa restauration et son empire : la restauration des bonnes mœurs, des bonnes études, et l'empire du génie. Sorèze n'a pas seulement un passé, il a un avenir '.

Lacordaire n'aimait pas à parler sans préparation. xMais cette parole gracieuse, émue, applaudie, de l'évêque, ne pouvait rester sans réponse. 11 se leva, et, se livrant à l'improvisation, il trouva, dans son cœur et dans son esprit, une de ces répliques où éclatent les merveilleuses ressources de cette rare organisation oratoire. Je ne sais pas résister au plaisir d'en citer un long passage, d'autant que cet admirable morceau est resté comme inédit.

' Mgr DE LA BouiLLERii:, Discours prononcé à Sorèze (loc. cit., p. 272).

« Je ne pensais pas vous parler ce malin : j'étais persuadé qu'après les paroles que vous venez d'enlendre, vous ne voudriez pas de la mienne, car à la profondeur de mon silence devait succéder la profondeur de vos admirations. Mais, après la parole si bienveillante que Monseigneur vient de vous faire entendre, soit en ce qui m'est personnel, soit en ce qui louche l'histoire de cette école, me taire dans celte circonstance solennelle ne serait plus de l'admiralion, me taire serait de l'ingratitude. Or, messieurs, si le cœur d'un religieux n'est pas toujours invincible à tous les vices, parce que la mort ne l'a pas complètement désarmé, il en est un qu'il doit profondément ignorer : c'est celui de la méconnaissance,

« Je parle donc, messieurs, mais uniquement pour satisfaire ma reconnaissance et sans crainte de vous faire oublier la parole que vous venez d'entendre, et qui doit graver à jamais cette solennité dans vos cœurs, comme une des plus heureuses et des plus aimables qu'il vous soit donné de voir.

« Vous avez pu remarquer hier soir que j'avais évité de faire allusion à la vieille amitié qui m'unit à Monseigneur; quels que fussent les élans de mon cœur, je restais comme le soldat qui a vu s'élever un de ses compagnons d'armes, et qui, lorsque son chef pa^se près de lui, ne songe plus à lui rappeler le temps où tous deux ils vivaient confondus dans les rangs de la mihce, mais se conlenle de le saluer de la main et du cœur, pour ne point manquer aux lois de la discipline. Je suis le soldat, mais voilà le général.

« Monseigneur a semblé dire qu'entre le soleil levant et le soleil couchant il y a celte ressemblance, que le soleil couchant garde les reflets et les radiations de sou aurore,

et il faisait allusion à deux époques de ma vie: à celle de mes prédications au collège Stanislas, et à celle d'aujourd'hui. Eh bien ! oui, je suis le soleil couchant, je le suis par mes années, par cette voix qui faiblit et qui s'éteint; mais le soleil levant, par la grâce de Dieu, il est à mes côtés : il se lève à ma gauche, el je me couche à sa droite.

(( Je ne pensais pas, il y a vingt-cinq ans, lorsqu'au collège Stanislas je m'efforçais devant ces jeunes gens d'ébranler leur imagination et leur cœur pour les ramener vers Dieu; j'étais loin de me douter que la Providence me réservaitparmieux un maître et un ami. Bonheur rare, messieurs, de trouver le maître dans l'ami et l'ami dans le maître.

« Monseigneur a encore donné à entendre que mes paroles l'avaient, non pas ramené à la foi, il n'en avait pas besoin, il était de ceux qui apportent au p.'ed de la chaire celle atlention bienveillante et soutenue qui dispose l'àmeà toute ouverture du côté de Dieu, mais qu'elles n'avaient pas été sans inlluence sur sa vie. Je ne le crois pas : c'était une âme prédestinée à la vertu, à la vérité, à la piété. INlais enfin, si ma parole y a eu la moindre part, ma parole a été la semence, et vous en admirez la moisson, etj'espèrequ'elleest belle.

^ Messieurs , je vous demande la permission de me comparer pour un instant à Homère , si tant est qu'il soit permis de se comparer à cet illustre poète. On a dit, il y a longtemps, qu'Homère avait fait Virgile : si cela est, il faut convenir que Virgile a été son plus bel ouvrage; et puisque Monseigneur a dit que c'était moi qui l'avais formé , je puis dire sinssi que c'est mon plus bel ouvrage'. »

' Lacohdmke, Réponse à Mgr de la Boulllerle (ibid., pp. 277- 279). Parlant à madame Swetchine de cette mémorable rencontre, le

De tous les discours dont Sorèze a gardé le souvenir, le plus important fut celui que le Père prononça à la grande fête séculaire du 11 août 1857. Pendant deux heures entières, il retraça les gloires de Sorèze avec une magnificence de parole et une grandeur de pensée qui donnèrent à ce tableau intime les proportions d'une grande page d'histoire. Trois ou quatre générations de Soréziens buvaient ses paroles avec des transports de joie et d'orgueil. Au premier rang parmi eux, on se montrait le baron de Carrière , qui était entré à l'école en 1773.

Quand le Père Lacordaire accomplit cet exploit d'éloquence, c'était la troisième fuis qu'il prenait la parole dans la même journée.

p. Lacordaire disait : «■ Ici, Tannée s'est adtniriblemcnt close i>ar « un discours de Mgr l'évêque de Carcassonnc qui a enlevé l'auditoire « et a exigé de moi une réponse imprévue dont le succès n'a guère « été moindre. C'est là un de ces coups singuliers où la Providence « apparaît d'autant plus qu'on s'y attend moins. » (Lettre a madame Swetchine, 19 septembre 1855). £t madame Swetcliine répondait : « Won bien cher ami, j'ai su le prodigieux effet de la séance de « l'évoque deCarcassonne; c'est un peu la lomance -. On irvient (oun jours à ses j)remiers amours; je suis sûre qu'il a joui beaucoup « d'exprimer, à l'état libre, ses plus anciens sentinsents, en les re- « trouvant au fond de lui-même. S'être posé ainsi me paraît d'un » bon augure pour son é[)iscopat. » {Lettre au P. Lacordaire, 23 srptembre 1855.)

Le plus illustre de ses auditeurs était assurément le maréchal Pélissier, qui, se trouvant alors par hasard chez un ami, au sommet de la Montagne-Noire, avait élé littéralement enlevé par les élèves et amené en triomphe à l'école pour assister au centenaire de sa fondation. Lorsqu'ils apprirent sa présence, les collets rouges • montèrent achevai et allèrent l'attendre sur la route par où il devait passer. L'attente fut assez longue, mais enfin le maréchal parut et fut aussitôt investi. L'orateur de la dépulation s'approcha et formula de son mieux la requête du collège. Mais Péli-jsier avait froncé le sourcil, en se voyant tomber dans cette étrange embuscade.

— Et depuis quand, messieurs, dit-il d'un ton de voix assez rude, ne respecte-t-on plus Vincognito?

— Maréchal, fit avec aplomb le jeune orateur, il y a des gloires trop éclata nie spour qu'aucun incognito puisse les voiler.

— Ah ! ah ! reprit-il d'une voix un peu radoucie. Eh bien ! mes amis, je verrai, je réfléchirai.

— Rendez-vous, maréchal. Vous êtes notre prisonnier.

Le maréchal se mil à rire, et il descendit à l'école. Le Père Lacordaire, dans la grande salle des Arts, lui souhaita la bienvenue en un compliment chaleureux oia il rappelait avec quelle décision il avait, sous les murs de Sébastopol, donné les derniers ordres à la victoire.

Quand il eut fini, Pélissier se leva. Il était très-ému, et l'on sait, d'ailleurs, qu'il avait plus l'habitude de l'action

' signe difelinctif des élèves de la division supérieure.

que de la parole. Mais il ne pouvait se dispenser de répondre ; l'auditoire était suspendu à ses lèvres.

— Mon Père, fit-il, vous m'avez dit de bien bonnes choses...

Ici, une pause assez longue.

— Vous avez dit, reprit-il avec effort, que j'avais fait vaillamment mon devoir.

Pause nouvelle. Le maréchal se trouble de plus en plus. « Courage, maréchal, ça va très-bien, courage ! » lui souffle son voisin, Mgr de la Bjuillerie.

— Vous avez dit, continue Pélissier, qui semblait décrocher un poids de cent kilos, que j'avais donné les derniers ordres à la victoire.

Troisième pause, cette fois plus prolongée.

— Bravo ! bravo ! crient les voisins de l'orateur. — Bravo ! répètent comme un tonnerre les quatre cents élèves perchés dans les (ribunes. Le maréchal salue modestement et se rassied, avec une aimable rougeur, au milieu des applaudissements qui couvraient sa retraite '.

Je m'attarde volontiers à ces récits , parce qu'ils montrent, bien mieu.x que des lambeaux de discours solennels ou des extraits de prospectus, quelle était la méthode de Lacordaire comme éducateur de la jeunesse. En s'acccommodanl toujours * aux ardeurs et presque aux jeux de ses

• Bernadillf,, les Souvenirs du Père Lacordaire à Sorèze.

' « Que dites-vous de Sorèze? Que pensez-vous de son plan d'études? demandait-on à un inspecteur d'académie de Toulouse, universitaire de grand mérite, M. Roger. — Vous me demandez mon opinion, répondit-il, la voici : à Sorèze, on récrée les enfants, en les instruisant, et nous, nous les ennuyons. » (Félix Lacoima, Revue de Toulouse, t. V, p. 102.)

élèves , il leur présentait toujours quelque chose de grand à considérer, même au milieu des divertissements et des fêles.

Les élèves l'aimaient avec passion.

— Messieurs, dit-il un soir aux plus grands d'entre eux, à ce qu'on appelait l'Institut, le bruit court, à Toulouse, que les élèves de Sorèze ont pendu leur directeur en effigie.

Le sergent-major de l'école', se levantaussitôt, repartit :

— Mon Père, on sait bien des choses à Toulouse; mais ce que l'on ne paraît pas savoir, et ce que nous aimons à dire, c'est que tous ici nous nous ferions pendre pour vous^.

Il semblait à Lacordaire qu'en face de l'Université si fortement constituée par Napoléon, entre les Jésuites et les collèges tenus par les prêtres séculiers, il restait encore une large place. Les besoins étaient immenses; mais tous ne comprenaient pas ces besoins de la même manière. Je touche ici l'une des plus grandes plaies du temps. Ce qui manque surtout aux jeunes hommes, dans les nations vieillissantes comme la nôtre, c'est l'ardeur de la lutte contre le mal. Il se trouve encore des âmes capables de se dévouer dans la milice sacrée, des âmes de missionnaires et de martyrs. Pour une autre milice, il se rencontre un grand nombres de cœurs de soldats. Combien des jeunes Français, grâce à Dieu , qui affrontent encore résolument le canon! Il s'en trouve moins qui sachent se battre sur d'autres champs de bataille, qui sachent descendre, par exemple, quand il

' llepréscnlaiit attitré et intorpiTte oivUnaire de ses condisciples. ' Jules Lacointa, loc. cit., p. 143.

A SOREZE. 307

est besoin, contre les factions, sur la place publique, comme aussi faire face à l'antichristianisme, partout où il se présente, et combattre avec vigueur par la parole, par la presse, et surtout par des actes et par des œuvres. C'est cette dernière sorte d'hommes qu'aspirait à susciter, par l'éducation, le Père Lacordaire. Il lui paraissait que l'éducation, en France, était de moins en moins virile; qu'on formait de moins en moins des hommes d'énergie et de lutte, des hommes qui ne provoquent pas le combat, mais qui l'acceptent avec confiance, fidèles à cette parole de l'Écriture : « Si l'ennemi se dresse devant moi, je mettrai mon espoir dans le combat'. » C'étaient là les hommes qu'il aspirait à former, pour servir la vérité comme elle mérite d'être servie^

De là, son dédain pour la médiocrité morale, sous quelque forme qu'elle se présentât. 11 avait horreur de ce qui était petit, mesquin, accompli en vue d'un intérêt personnel. Sa grande âme., humble et fière, considérait en pilié ceux qui ne savent pas souffrir pour rendre un libre hommage à la vérité; s'étonnant toujours, dans sa fierté naïve, que l'on pût être « avec la violence qui est du temps plutôt qu'avec le droit qui est du ciel » ; s'indignant de ce que, « partout et sous quelque forme que l'homme voulût se vendre, il trouvât des acheteurs ;>.

— Si un homme, disait-il à ses jeunes gens, ne vous rend pas le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui

' Si cxurgat adversum me pralium, in hoc ego sperabo. (Ps. xxvr, 6.)

' FoK'SET, Vie du P. Lacordaire, t. l\, p. 247.

le couvre, délournez la lêle et passez : ce n'est pas i>i> homme*.

Aussi avait-il horreur de l'hypocrisie. Il voulait qu'on laissât la plus grande liberté sous le rapport des pratiques religieuses :

— Il ne faut pas, disait-il, qu'on puisse se rappeler dans la vie qu'une seule fois on a accompli ses devoirs religieux sous l'empire de la contrainte ou pour obéir à de simples convenances ^ .

Les rapports lui faisaient également horreur :

— Parmi vous, disait-il un jour de rentrée, il doit se rencontrer des élèves mauvais. Si je les connaissais, je les expulserais. Mais je ne veux pas les connaître par la délation que j'abhorre.

S'il y a des maîtres qui ne cessent pas de s'appartenir, lui restait ouvert à tout le monde. S'il y a des pères peutêtre qui n'ont jamais pris dans leurs mains la tête de leur fils, approché son oreille de leurs lèvres, versé dans son cœur, avecla confiance et la tendresse, le besoin de s'ouvrir, de se donner, lui, mettait son industrie et ses délices à descendre au fond de ces jeunes âmes, à les toucher, à les pétrir.

On frappait, raconte un de ses collaborateurs, c'était un élève : l'œil du Père s'illuminait, à son insu : nous savions tous qu'il fallait céder la place. L'enfant s'agenouillait; le Père lui demandait s'il était bon, quelles étaient ses pensées, levait devant ses yeux, d'une main grave et pure, les pre-

• Jules Lacointa, Op. cit., p. 199.

' Ibid., p. 203.

miers voiles de la vie, élevait par l'échange de ses pensées les pensées du jeune homme et ne le laissait pas aller sans la promesse, au moins, d'un effort vers le bien jusqu'au retour. Rien ne primait, à ses yeux, ce droit de ses élèves sur sa personne. J'ai vu mille fois la gloire et l'amitié faire, pour ainsi dire, antichambre, tandis qu'il posait, à chaque mot, la plume qui écrivait Ozanam, pour être tout entier à un enfant".

Attentif à seconder les aptitudes, il se gardait de les violenter, sachant bien que la grâce suppose la nature et ne la détruit pas.

— En recherchant le surnaturel, disait-il sans cesse à ses chers dirigés, gardez-vous de perdre le naturel.

Quand ils le quittaient pour rentrer dans le monde :

— Messieurs, disait-il avec solennité à ses disciples , soyez-y des hommes. Ayez une opinion surtout, ayez-en une. . . De grâce , comptez-vous pour quelque chose , sachez vouloir et vouloir fièrement. Ce n'est pas d'orgueil qu'il s'agit, c'est de dignité. Dans notre siècle, presque personne ne sait vouloir. Pour moi, si je pouvais contribuer en quelque chose à former des hommes qui sauraient vouloir, je croirais avoir beaucoup fait pour ma patrie et pour mon Dieu. Vous donc , les premiers jeunes gens , que je mène dans le monde, je vous prie de garder cette parole : « Ayez une opinion! » Si vous le faites, vous serez de grands citoyens. Sinon, vous déshonorerez votre pays, peut-être le vendrez-vous *.

' MouREY, Discours prononcé à Sorèze en 1862, p. 8. 2 Lacordaire, Discours cVadieux aux anciens élèves de Sorèze. Dans un beau discours prononcé à l'école de Sorèze, à l'occasion du

C'est pour les anciens élèves de Sorèze, pour ces fils de son âme, qu'il écrivit ses magnifiques, ses admirables Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne. Il n'en a publié que trois , la mort ayant glacé cette main qui projetait d'en écrire bien d'autres '. Mais ces trois sont un chef-d'œuvre. Jeunes gens qui lisez ceci , prenez ces trois lettres, elles vous réchaufferont au jour de la lutte et elles vous mettront en contact avec un grand cœur.

— Emmanuel , écrit-il à son jeune correspondant , mon cher ami , du fond de votre chambre d'étudiant, vous vous êtes tourné vers moi. . . Vous frappez à une porte qui s'ouvre d'elle-même ^

Et il découvre à son jeune ami les horizons chrétiens; jetant dans cette âme qu'il aime avec tendresse le double amour de l'Église et de la France, lui faisant distinguer entre les formes du gouvernement qui passent et la patrie qui demeure: « Quand Néron gouvernait le monde, Rome continuait d'exister dans ceux qui l'aimaient, et son forum désert était la patrie de ceux qui en avaient encore une ^ »

service célébré pour leP.Lacordr.ire, le 2i novembre 1880, IWgrTurinaz, évêque de Tarentaise, a admirablement mis en lumière ce caractère de grandeur qui faisait le fond de la nature du célèbre éducateur.

' Lacoiïd.ure, Ze///vs, etc. 1"^ lettre.

2 Ibid., troisième lettre.

^ C'est en parlant des lettres par lesquelles sa paternité spirituelle s'épanchait avec une sollicitude touchante que M. Caro a dit, avec une admirable et profonde vérité, où l'on reconnaît le philosophe accoutumé aux analyses psyciiologiques : « La correspondance de Lacordaire nous donne l'idée d'une jeunesse d'âme extraordinaire, consirvée jusqu'aux approches de la vieillesse. Rien n'est vif, souriant, frais, comme quelques-unes de ces lettres à un jeune ami, celui peut-

Ceux qui avancent dans la vie le savent. Parmi les tristesses de notre existence, il n'en est pas de pins grandes que de laisser sur sa route ceux qu'on choisit autrefois pour en être les compagnons. Les grandes âmes, plus difliciles dans leurs choix, se donnant avec plus de réflexion et dès lors avec plus d'intensité, souffrent davantage, quand, un jour, regardant autour d'elles, la solitude du cœur se fait

èlre qu'il a le plus aimé et que nous faisons effort pour no pas reconnaître et pour ne pas nommer. Comme il l'aime délicatement ! de quelles précautions il entoure celte jeune âme! Comme il la protège, dans les premiers orages de la vie, de son regard, de son geste amical ! Comme il Tencourage au bien! Et à mesure que cette âme s'avance dnns la vie, qu'elle se forme et qu'elle se développe, Tamitié devient virile comme elle; il y a encore des retours d'une len'iresse infinie; mais ce qui domine, c'est l'accent des affections profondes et fortes. Lisez cette mercuriale à un religieux à cheval : « Quant à vous, « mon bien cher, qui montezàclie\al dans la foi et de Compiègneavcc « l'habit religieux, et qui le trouvez t'ut simple, je n'ai rien à vous « dire... Cependant, monter à cheval ])oiir son plaisir, comme lis :< fils de famille riches, qui vont passer la soirée au bois de Boulogne, « je vous avoue que la chose me semble hariiie dans un religieux.. Le '> cheval donne de l'orgueil; il est une haliitude de luxe : croyez- « vous que Jésus-Christ soit bien aise de vous voira cheval, lui qui « est entré à Jérusalem sur un âne... Ce qui est certain, c'est que « si je vous avais trouvé dans la forêt de Compiègne sur votre che- « val, je vous aurais bien donné une douzaine de coups de cravache, « en ma qualité de votre père et de votre ami. » (Caro, art. du journal la France, 1 avril 1863.)

peu à peu, comme celle nuit implacable du pôle qui, descendant sur les mornes latitudes, les plonge dans un silence navrant.

Lacordaire n'a guère vieilli en ce monde, oi^i cependant ne devait lui manquer aucune gloire, ni aucune douleur. Géant dans les forêts de l'humanité, comme le chêne au sein des bois, il fut, lui aussi, en proie à la cognée. Le bûcheron sinistre dont parle le poëte', la mort, frappa près de lui; elle frappa jusque dans son cœur, et, comme le chêne dépouillé, il vit tomber autour de lui ses branches.

Un jour — au lendemain de la fêle séculaire de Sorèze — on lui apprit que « sa maternelle amie », la lumière et le vrai guide de son âme, madame Swetchine, se mourait.

Il accourut. Jamais, a dit l'historien de cette femme célèbre, jamais le Père Lacordaire ne se manifesta avec plus d'abandon , de charme et de piété filiale. L'un et l'autre sentaient qu'ils épuisaient là une des dernières faveurs de la Providence ici-bas, et ne cessaient de se le témoigner sans se le dire^.

Madame Swetchine mourut. Lacordaire ne s'en consola jamais. Celle femme supérieure savait élever chaque question au-dessus du bruit qui se faisait autour d'elle et la plaçait dans le silence de l'éternité. Cela même devait charmer et fixer Lacordaire. « Au lieu que, parlout ailleurs, je savais ce qu'on allait me dire, là, je l'ignorais presque toujours ^ »

' Victor Hugo, l'Expiation.

' Falloux, Vie de madame Swetchine, t. I, p. 460. ^ Lacoudure, Madame de Swetchine (art. du Correspondant, t. YI, p. 205).

A SORËZE. 31S

Lacordaire rentra à Sorèze, de plus en plus décidé à s'ensevelir dans ce cher tombeau. On s'en étonnait. Les commentaires parfois malveillants inventaient des explications bizarres. 11 laissait dire.

« Les âmes généreuses », avait-il lui-même déclaré dans une circonstance solennelle, « les âmes généreuses franchissent sans peine tous les intervalles, elles aspirent à descendre, comme l'a dit le poëte, non par lassitude, mais par un goût de la véritable élévation qui ne se trouve que dans le sacrifice. La solitude est la demeure naturelle de toutes les poésies : c'est elle qui inspire les poètes, qui anime le génie sous toutes ses formes et sous tous ses noms. La Muse antique habitait les sommets déserts du Pinde; elle conduisait Homère aveugle, le long des rivages nus de l'ionie ; et celle qui chantait en Juda les mystères lointains du Christ se plaisait aux grottes sacrées di' Calvaire'. »

Il rêva.t à Sorèze de Cicéron, retiré à Tusculum, loin de la tribune aux harangues, et écrivant les paisibles pages de sa philosophie*.

Mais du dehors lui arrivaient des cris de guerre. Cavecnit

1 Lacoudairf, Discours pour la translation de saint Thomas d'Aquin (t. VIII des Œuvres complètes, p. 312).

2 Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 30 septembre 1856.

consules! disaient des voix qu'il aimait, les Barbares sont aux portes de Rome, la ville sainte est en péril !

11 prêta l'oreille. Des écrivains oITiciels applaudissaient aux entreprises couvertes d'un nom séduisant. L'Italie aspire à devenir une, elle a secoué le joug de l'envahisseur, il ne reste plus qu'un obstacle à l'unité qu'elle rêve: le pouvoir temporel des papes.

Qu'est-ce autre chose d'ailleurs, disait-on, que ce pouvoir temporel, sinon une vieillerie et un anachronisme?

Lacordaire se tut longtemps, trop longtemps au gré de plusieurs. Mais enfin, il prit la plume.

Notre liberté est menacée, dit-il, le silence n'est plus possible ' !

Et il écrivit sa brochure célèbre : De la liberté de V Italie et de l'Église. Il y interpellait les Italiens :

— Votre cause est belle, disait-il avec cette loyauté qui demeurera toujours au-dessus du soupçon, mais vous ne savez pas l'honorer, et vous la servez plus mal encore... Pour un vain système d'unité absolue, qui n'intéresse en rien, je l'ai fait voir, votre nationalité ni votre liberté, vous avez élevé entre vous et deux cents millions de catholiques une barrière qui grandit chaque jour. Vous avez mis contre vos plus légitimes espérances plus que des hommes, vous y avez mis le christianisme, c'est-à-dire le plus grand ouvrage de Dieu sur la terre. Sachez-le bien , c'est Dieu qui a fait Rome pour son Église. Vous avez donc mis contre vous une volonté éternelle de Dieu. Vous la trouverez, n'en doutez pas ^

' Lettre de Lacordaire à M. Cochiii, 1" février 1860. 2 Lacordaibe, De la liberté de l'Italie et de l'Église (t. VII des Œuvres complètes, p. 327).

Le soleil descendait lentement dans l'océan où aboutissent toutes les gloires humaines. A de certains signes, à des pressentiinents qui ne trompent pas, le grand solitaire de Sorèze distinguait le rcsponsum morlis dont parlent les Livres saints.

Or, il manquait quelque chose à sa gloire : il lui manquait cette consécration, toujours et légitimement enviée, que la plus belle des institutions de Richelieu, l'Académie française, imprime aux hommes et aux œuvres qui honorent les lettres dans la nation la plus lettrée du monde.

Bossuet fut membre de l'Académie française. Il en était fier, et c'est elle qui eut l'honneur la première de le saluer Père de l'Église. Comme l'aigle deMeaux, l'aigle de Notre- Dame devait se reposer de ses vols hardis et les faire consacrer sous les voûtes illustres du palais des lettres françaises.

Deux hommes célèbres, voulant acquitter la dette des esprits sincères envers ce grand cœur qui ne se parqua jamais dans une coterie, Cousin et Guizot, prirent l'initiative. Son élection fut un triomphe.

Quand les suffrages de la Compagnie l'appelèrent ainsi à l'improviste, il ne crut pas entendre la simple voix d'un corps littéraire, mais la voix môme de son pays, l'appelant à prendre place entre ceux qui sont comme le sénat de la

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pensée et. la représentation prophétique de son avenir '.

Il avait d'ailleurs à remercier l'Académie de deux choses : la première , de l'avoir appelé dans son sein ; la seconde , de l'avoir donné pour successeur à M. de Tocqueville ^.

11 vint de Sorèze à Paris, le 24 janvier 1861.

Ce jour-là, un moine, vêtu de la robe blanche de Saint- Dominique , venait s'asseoir, au milieu de l'applaudissement universel, dans les rangs de l'illustrie Compagnie où, il y a un demi-siècle à peine, le nom de Dieu, vainement dissimulé sous celui de l'Être suprême, n'excitait qu'un sourire d'incrédulité et de moquerie. Et ce moine , l'orateur religieux le plus éloquent de son siècle, un des guides les plus admirés et les plus suivis des générations contemporaines, ce moine qu'environnaient la popularité et la gloire, était accueilli sur le seuil de l'éminente assemblée par un protestant, M. Guizot^

La fêle fut magnifique; l'Impératrice, oubliant le discours de Saint-Roch, réclama un billet d'entrée et assista au tournoi. L'éloquent récipiendaire , se présentant devant l'Académie a comme un symbole de la liberté acceptée et fortifiée par la religion " », enleva tous les suffrages. Suivant l'expression d'un publiciste célèbre, « on le regarda et on l'écouta 5 ». Les salves d'applaudissements sa prolongèrent souvent au point d'interrompre complètement l'orateur.

* Lacordaire, Discours de rdception à l'Académie française. (T, VIII des Œuvres complètes, p. 358.)

' Ibid., p. 325.

^ Ibid., p. 360.

"• Mi:k<:if.r-Lacombe (art. de l'.4Hii de la Religion, 25 janvier 1 861).

• Phévost-Paradol (art à\x Journal des Débats, 25janv. iseï).

Pour lui, en sortant, il regarda du côté de Sorèze. Montalenibert le conjurait de rester près de lui quelques jours seulement, pour se reposer dans son triomphe et faire jouir ses amis d'une présence qu'ils sentaient devoir leur être bientôt ravie.

— Non, je ne puis, répondit-il, cela ferait peut-être manquer la confession de quelques-uns de mes enfants qui se préparent pour la fête prochaine. On ne peut calculer l'eflet d'une communion de moins dans la vie d'un chrétien.

Et à l'instant, il ût deux cents lieues pour ne pas priver ses enfants des secours de sa paternité spirituelle.

C'est ainsi qu'il avait acquis le droit de leur dire, dans la dernière allocution qu'il leur adressa, d'une voix éieinte, peu avant sa mort :

— Si mon épée s'est rouillée , messieurs , c'est à votre service'!

' MoNTALEJiBERT, le Pèic Lacordairc (loc. cil , p. 556).

Sommaire. — Comme OEdipc à Colonne, — Les pharisiens. — Saint Bernard et les Sermons sur le Cantique des cantiques. — Un récit évangélique. — Sainte Marie-Madeleine. — La Sainte-Baume et Sain'.— Maximin. — Dernièrepensée et dernière douleur. — Ovation au retour.

— A la vie, à la mort! — Cinquante-neuf ans seulement I — 11 vaut mieux que je meure. — Comment on parvient à prendre sa photographie. — Un souvenir de Rome. — Le héros de VAnoste. — Élevés comme des Fils de France. — Les tronçons d'une épée. — Dernières couronnes. — Visite de Montalenibert. — Le testament de Lacordaire.

— Les saintes témérités des novices de Saint-Maximin. — Les causes de la mort de Lacordaire. — La rentrée des classes. — Derniers aveux. — Je le regarde 1 — La parole réduite au bégnyement. — Agonie. — Mon Dieu! mon Dieu, ouvrez-moi!... — Un deuil éloquent.

En prenant possession de l'École, Lacordaire, rappelant un mot célèbre, avait dit aux élèves :

— Mes amis, il n'y a rien de changé à Sorèze, il n'y a qu'un collégien de plus.

Quand il eut fait entendre, à l'Académie française, le chant du cygne, sentant ses forces défaillir, il se hâta.

Une ovation enthousiaste l'accueillit au retour. 11 s'abandonna avec délices au bonheur de ce revoir.

— Me voici, mes enfants, disait-il, désormais je ne vous

quitterai plus, car je rentre comme Œdipe à Colonne, tenant d'une main un fragile laurier, de l'autre une branche de cyprès.

Il insistait, avec un sourire mélancolique :

— Non, maintenant, je ne vous quitterai plus, même pour mourir.

Et le nouvel académien se remit à son œuvre : présidant les séances de l'Athénée ', surveillant les études, dirigeant les déclamations littéraires des rhétoriciens avec plus de zèle que s'il eût présidé l'Académie française.

Pendant qu'il se prodiguait ainsi sans réserve , sentant venir la mort, à Paris et dans la France entière le bruit des acclamations continuait de se répercuter dans les salons, dans les journaux, partout. Comme dès 1830, cette grande parole jetait de tels éclats que tous, les amis et les autres, s'arrêlaienlau passage, subjugués et contraints. Mais, comme toujours aussi, elle suscitait des contradictions. On se mit à scruter , à épiloguer , à orner de commentaires. Le lecteur n'attend pas de moi que j'entre dans ce détail répugnant des commentateurs qui ne voulurent pas même respecter les derniers accents du génie mourant.

Du moins, une dernière fois, je rappellerai Tanathème du Christ à ces pharisiens , qui ne surent pas comprendre combien elle est digne d'égards, la poignée de main que le Samaritain tend à ceux qui sont tombés.

' Lacordaire avait formé à Sorèze un Athénée de dix.-liuit ineinbies, réunion littéraire qu'il présidait une fois par semaine et qui se ncrutait parmi les élèves des classes supérieures : à l'Athénée, se développaient, avec l'habitude de la parole, de la discussion, les qualités du style; on y était admis par le suffrage de ses pairs.

Je ne sais pas , je ne veux pas savoir si leurs critiques sont fondées, je ne dislingue pas la vérité sous ce ton haineux. Quand j'aperçois le méchant déterrer le grain qui pousse pour le mauvais plaisir de tuer le germe, je ne sais pas applaudir. Quand j'entends bêler tristement, les mamelles pleines, la brebis à qui l'on a enlevé ses agneaux , je ne puis pas trouver le spectacle plaisant. Quand je vois une mère se lamenter sur un berceau vide, je n'ai pas le cœur de rire, et je suis sûr qu'en dehors des pharisiens que le Christ a maudits, nul, pour peu qu'il soit demeuré un homme, ne saurait avoir ce triste courage.

Au douzième siècle, un moine, grand homme et grand saint, après avoir exercé sur les contemporains une action que l'histoire a célébrée, ayant jeté l'Occident au-devant de l'islamisme, pacifiant les rois, parlant aux papes comme les prophètes d'Israël parlaient aux guides du peuple de Dieu, saint Bernard connut, lui aussi, l'amertume des contradictions. On chercha à imposer silence au moine de Clairvaux, il vint réfugier ses derniers soufiles à l'ombre des cloîtres qu'il avait édifiés, et là, chaque soir, quand le soleil se couchait dans les nuages, Bernard ouvrait le livre saint à la page préférée; il en lisait une ligne devant ses frères-, puis, de son cœur d'or et de ses lèvres de miel, tombait ce suave poëme, ce chant d'Ossian, cet hymne

d'amour, connu dans la littérature ascétique sous le titre modeste de Sermones in Cantica.

Le moine de Sorèze, comme l'al^bé de Clairvaux, voulut, lui aussi , reposer son âme et se consoler des scribes et des pharisiens, en s'en allant, dans la maison de l'un de ces derniers, étudier, aux pieds du Maître, le cœur que le Maître opposa un jour au puritanisme pharisaïque.

Jésus avait dit : « Dans le monde entier, en quelque lieu que l'Évangile soit prêché, on racontera de cette femme, à sa gloire, ce qu'elle a fait'. »

La méditation de ce fait évangélique remua Lacordaire. On lui connaissait une âme forte, beaucoup vont être surpris de lui trouver une âme tendre. Lorsque parut ce livre, ce cantique, ce poërae, ce fut un long cri de surprise autant que d'admiration. Jamais, depuis saint Bernard, on n'avait parlé le langage de l'amour comme le parlait ce moine. Jamais la langue française ne traduisit en accents pareils le verbe du cœur, comme le module le chantre de Marie- Madeleine.

Depuis le commencement de ce livre, j'ai bien souvent pris la liberté de recommander diverses œuvres de Lacordaire, mais, pour celle-là, ce n'tst point une recommandation qui doit suffire, il y faut, h mon sens, une vive insistance. Si vous ne la connaissez point encore, lisez-la; si vous la connaissez, relisez-la, tous, qui que vous soyez, croyants ou incroyants, jeunes ou vieillis; c'est une nourriture qui s'accommode aux faibles et aux forts, c'est une prairie où paissent à l'aise les taureaux puissants et les petits agneaux.

' Marc, XIV, 9.

Jugez-en. Lacordaire vient de rappeler le texte de l'évangéliste racontant comment une pécheresse a pénétré dans la maison du pharisien où on lui a dit que Jésus était à table, et elle y a apporté un vase d'albâtre rempli de parfums.

« Peu de pages de l'Évangile ont laissé au cœur des « hommes un trait aussi pénétrant, et sans doute aucune « amitié n'a commencé sur la lerre comme celle-ci. Du sein « de l'abjection la plus profonde où puisse tomber son sexe, « une femme lève les yeux vers la pureté divine et ne désce espère pas de la beauté de son âme. Pécheresse encore, « elle a reconnu Dieu dans la chair du Fils de l'homme, et, « toute couverte de sa honte, elle conçoit la pensée d'arriver « jusqu'à lui. Elle prend dans un vase d'albâlre, symbole « de lumière, un parfum précieux. Peut-être était-ce le « vase où elle avait puisé jusque-là le relief de ses crimi- « nels attraits, et ce parfum qu'elle emporte pour un autre «( usage, peut-être y avait-elle cherché pourelle-mêuieun (( accroissement de ses honteux plaisirs. Elle avait tout pro- « fané, et elle ne pouvait présenter à Dieu que des ruines. « Aussi elle entre sans prononcer une parole, et elle sortira « de même. Repentante, elle ne s'accusera pas devant Celui « qui sait tout; pardonnée, elle n'exprimera aucun senli- « ment de gratitude. Tout le mystère est dans son cœur, « et son silence, qui est un acte de foi et d'humilité, est M aussi le dernier effort d'une âme qui surabonde et ne « peut rien de plus. C'était l'usage, dans ce voluptueux u Orient, d'oindre sa tête de parfums, et c'était un culte « de loucher ainsi l'homme d'une onction au sommet de sa « beauté. Marie le savait mieux que personne, et souvent,

« aux jours de ses erreurs, elle avait ainsi honoré les esclaves « de sa séduction. Elle n'a donc garde de s'approcher de « la tête bénie du Sauveur; mais, comme une servante (( accoutumée aux plus vils offices, elle se penche vers ses (( pieds, et, sans les toucher d'abord, elle les arrose de « larmes. Jamais, depuis le commencement du monde, de (c telles larmes n'étaient tombées sur les pieds de l'homme. « On avait pu les adorer par crainte ou par amour ; on avait (( pu les laver dans les eaux embaumées, et des filles de u rois n'avaient pas dédaigné, aux siècles de l'hospitalité « primitive, cet hommage rendu aux fatigues de l'étranger: « mais c'était la première fois que le repentir s'asseyait en (( silence aux pieds de l'homme, et y versait des larmes « capables de racheter une vie.

« Tout en pleurant et sans attendre une parole qui l'en- « courage et qui n'est pas dite, .Marie laisse tomber ses a cheveux autour de sa tête, et, faisant de leurs tresses « magnifiques un instrument de sa pénitence, elle essuie « de leur soie humiliée les larmes qu'elle répand. C'est aussi « la première fois qu'une femme condamnait ou plutôt « consacrait sa chevelure à ce ministère de tendresse et « d'expiation. On en avait vu couper leurs cheveux en « signe de deuil; on en avait vu d'autres les offrir comme « un hommage à l'autel de quelque divinité : mais l'histoire, « qui a remarqué tout ce qui fut singulier dans les mouve- « ments de l'homme, ne nous montre nulle part le repentir u et le péché créant ensemble une aussi touchante image « d'eux-mêmes. Elle a frappé le disciple de l'amour, tout « initié qu'il était aux secrets intérieurs de l'holocauste; et « voulant transmettre aux siècles à venir le signalement

(( de Marie, il n'a rien trouvé de mieux pour la peindre et « la faire reconnaître que de dire d'elle : Celait cette Marie '( qui oignit le Seigneur d'un parfum et qui en essuya les « pieds avec ses cheveux.

(i Cela fait, la pécheresse s'enhardit. Elle approche des (( pieds du Seigneur ses lèvres déshonorées, et les couvre u de baisers qui effacent l'impression de tous ceux qu'elle « a donnés et qu'elle a reçus. Au contact de cetle chair plus (( que virginale, les dernières fumées des vieux souvenirs (t s'évanouissent; les flétrissures inexpiables disparaissent , « et cette bouche transfigurée ne respire plus que l'air (( vivant de la sainteté. Alors seulement, et pour consom- « mer tout le mystère de la pénitence par l'amour, elle <( ouvre l'albâtre , qui contient avec le parfum les suaves « images de l'immortalité , elle le répand sur les pieds du « Sauveur, par-dessus les larmes et les baisers dont elle « les a couverts; ses mains purifiées ne craignent plus de « loucher et d'oindre le Fils de Dieu, et la maison se remplit « de la vertu qui sort du vase fragile et du vase immortel, de « l'albâtre et du cœur'. »

Je ne demande point pardon au lecteur de la longueur de celte citation. Elle suflil à se justifier elle-même, elle répond aux pruderies jansénistes accusant Lacordaire d'avoir naturalisé un amour surnaturel

« Quand on sort de Marseille en se dirigeant vers les Alpes, on entre dans une vallée qui longe la mer sans la voir, parce que de hautes montagnes lui en cachent les flots;

' Lacoudaike, Sainte Marie-Madeleine (t. IX des Œuvres complètes, pp. 400-403).

une autre chaîne se dresse à l'opposite de celle-là, etconlenue entre ces deux murailles, la vallée court vers un amphithéâtre abrupt qui semble lui fermer le chemin.

« Au centre de ces roches hautes et alignées, qui ressemblent à un rideau de pierre, l'œil découvre une habitation qui y est comme suspendue, et à ses pieds une forêt dont la nouveauté le saisit. Ce n'est plus le pin maigre et odorant de la Provence, ni le chêne vert, ni rien des ombrages que le voyageur a rencontrés sur sa route ; on dirait que, par un prodige inexplicable, le ISord a jeté là toute la magnificence de sa végétation. C'est le sol et le ciel du Midi avec los futaies de l'Angleterre. Tout proche, à deux pas, sur le flanc de la montagne, on retrouve la nature vraie du pays. Ce point-là seul fait exception. Et si l'on y pénètre, la forêt vous couvre aussitôt de toute sa majesté, semblable en ses profondeurs, en ses voiles et ses silences, à ces bois sacrés que la hache des anciens ne profanait jamais. Là aussi les siècles seuls ont accès; seuls ils ont exercé le droit d'abattre les vieux troncs et d'en rajeunir la sève ; seuls ils ont régné et régnent encore, instruments d'un respect qui vient de plus haut qu'eux, et qui ajoute au saisissement du regard celui de la pensée.

« Qui donc a passé là? Qui a marqué ce coin de terre d'une empreinte si puissante? Quel est ce rocher? Quelle est cette forêt? Quel est enfin ce lieu où tout nous semble plus grand que nous?

« 0 Marseille, tu vis venir l'hôte qui habita le premier :ette montagne. Tu vis descendre d'une barque la frêle :réature qui t'apportait la seconde visite de l'Orient. La première t'avait donné ton port, tes murailles, ton nom^

ton existence même ; la seconde te donna mieux encore, elle te confia les reliques vivantes de la vie de Jésus-Christ, et, pour ainsi dire, le testament suprême de l'amiliéd'un Dieu.

« La Sainte-Baume a été le Tliabor de Madeleine. Elle y a vécu solitaire, entre les pénitences de la grotte et les ravissements de la hauteur. Trente ans. Dieu donna ce spectacle à ses anges pour en laisser le souvenir à tous les siècles.

« Vint cependant le moment oi!i elle devait passer de son extase terrestre et interrompue à l'extase immobile de l'éternité...

« Quand on s'appuie au parapet de la terrasse qui est en avant de la Sainte-Baume, on voit s'ouvrir une plaine vaste et profonde, terminée par les Alpes, mais qui, proche du spectacteur, a pour péristyle une autre plaine étroite et circulaire, c'est la plaine de Saint-Maxirain. L'évêque qui porta ce nom y reçut un jour la visite de l'amie de son Maître, et là, prise du sommeil de la mort, elle s'endormit en paix. Saint Maximin déposa son corps dans un tombeau d'albâtre, et lui-même y prépara sa sépulture, en face du monument où il avait enseveli les reliques qui devaient appeler sur ce ci)in du monde ignoré une immortelle illustration '.

« Le tombeau de Marie-Madeleine àSainl-Maximin est le troisième tombeau du monde. Il vient immédiatement après le tombeau de Notre-Seigneur à Jérusalem et celui de saint Pierre à Borne *, »

Lacordaire mourant vint le visiter. Il lui rendit son antique garde. Près d'expirer, il dira :

' Lacoudaire, Sainte Marie-Madeleine, passim, pp. 365-445. î /6Jd.,p. 474.

— Saint-Maxiiiiin et la Sainte-Baume, c'est ma dernière pensée ' .

En déposant la plume qui venait d'écrire « de cette femme, qui la première vit et toucha Jésus au matin de sa Pâque, parce qu'elle était la première dans ce cœur, blessé pourtant d'un amour qui embrassait toutes les âmes ' », il dit :

— Pour moi , qui ai ramené près de la montagne et de la basilique, tout indigne que j'en étais, l'ancienne milice chargée par la Providence ' d'y veiller jour et nuit , puissé-je écrire ici ma dernière ligne et, comme Marie-Madeleine, l'avant-veille de sa Passion , briser aux pieds de Jésus- Christ le frêle mais fidèle vase de mes pensées*.

Sa dernière douleur en ce monde s'accorda avec sa dernière pensée : cet homme n'en pouvait enfanter aucune sans souffrir.

Le lundi de Pâques, il parlait pour Marseille, afin d'avancer l'œuvre de la restauration des Lieux saints de Provence. Il dut s'arrêter en roule et rebrousser chemin.

— C'est la première fois, écrivait-il, que mon corps a résisté à ce que je voulais \

' Paroles du Père LacoiMaire à mademoiselle Amélie Lautard, 13 novembre 1861.

' Lacoudaire, Sainte Marie-Madeleine {loc. cit., p. 369).

' Il ramena ses frères à l'antique et célèbre couvent de Saint-Maxi* min et à la Sainte-Baume, en Provence. Pendant cinq ans, les Frères Prêcheurs y avaient été les gardiens des reliques et du tombeau de sainte Madeleine, dans la basilique la plus magnifique du midi de la France, et il avait fallu la tempête révolutionnaire du siècle dernier pour les en arracher. Le Père Lacordaire leur rendit ce pos!e sacré. (Notice sur le Père Lacordaire, p. lxvu.)

* Lacordaire, Sainte Marie-Madeleine (loc. cit., p. 481).

' Lettre de Lacordaire à M. Foisset, 28 mai 1860.

Au mois de juin 1861, il rentre à Sorèze, pour n'en plus sorLir,

Le pays tout entier courut à sa rencontre; il avait tant fait travailler ces pauvres gens! Il éLait si bon avec eux! Les jardiniers jetaient des bouquets dans sa voiture au passage ; les corporations l'alLendaient avec leurs bannières, l'École sous les armes. Quand il mit pied à terre à l'entrée de la ville, ce fut une immense acclamation. Chacun, en le voyant passer, criait : Vive le Père! et essuyait une larme. Il arriva à l'École^ Parvenu à la salle des fêtes, il remercia, d'une voix ferme, quoique affaiblie, les élèves, les professeurs, les ouvriers, les habitants, de l'accueil qu lui était fait et des marques d'attachement qu'on lui avait données en tout temps.

— Me voici de nouveau au milieu de vous, dit-il en terminant; me sera-t-il donné d'y vivre? Je ne sais. Je m'en remets à la volonté de Celui qui dispose de nos destinées. Ad convivtndum aut ad cominoriendum! Je suis prêt à tout. Du moins, je vous laisserai ma tombe. Honorez-la d'une prière, toutes les fois que vous passerez près d'elle.

Ces paroles, d'une si chrétienne résignation, arrachaient des larmes à l'assistance. Au bjanc mat de la mort qui avait envahi ses traits, à la maigreur extrême qui exténuait

' MouREY, Jjernièrc maladie et mort du R. P. Lacordaiic, p. 18.

LES DERNIKRS JOURS. 320

son corps, il n'était plus possible de se faire illusion'. Il comprenailla grandeur (lu sacrifice qui luiétait demandé. Déjà il avait fait livrer aux flammes les pages incomplètes de ces quarante Lettres à tin jeune homme dont nous avons entrevu l'incomparable beauté. L'œuvre était anéantie, et la main de l'ouvrier commençait à se glacer.

— Cinquante-neuf ans seulement, dit-il un jour à sesplns intimes, c'est l'âge de la pleine maturité, et il me sem!)!o que j'aurais pu faire encore quelque chose pour l'Église !. ..

Puis, se reprenant, il ajouta :

— Mais adorons les desseins de la Providence. 11 vaut mieux que je meure, puisqu'elle l'a ainsi décidée

Il avait toujours refusé de laisser prendre son portrait, ce qui explique l'inexactitude de beaucoup de gravures qui le représentent. On le supplia de se laisser photographier. Un matin, par complaisance, il se rendit auprès de l'artiste, et, au moment où il déclarait qu'il lui était impossible de demeurer immobile, surtout à cause de l'état de sa vue, l'amour divin triompha des obstacles que les instances de l'amitié n'avaient pu surmonter. On était dans une dépendance du parc de l'école, derrière les murs de l'église paroissiale; la sonnette qui annonçait l'élévation se fit entendre; il se tut alors, joignit les mains, resta en extase, s'associant au mystère qui s'accomplissait non loin de lui, et, pendant ce temps, le photographe, si admirablement servi par les circonstances, réalisait son œuvre dans des conditions inespérées^

' Jules Lacointa, Op. c;Y., p. 293.

2 Au^. CocniN,arl. de VAmi de la rcllfjion, 28 nov. 1361.

' Jules Lacointa, Op. cit.,]}^. 6G.

La veille de sa fête, l'école s'assembla pour lui exprimer ses vœux. Au nom du corps professoral et de tous les élèves, le sergent-major lui offrit un bouquet, qu'il accompagna de paroles touchantes. Le Père s'était traîné dans la grande salle. Il parla à son tour. Son cœur débordait de tendresse pour ces enfants, dont il sentait qu'il allait se séparer. Il répéta qu'il était avec eux à la vie à la mort. Puis il paraphrasa avec mélancolie une inscription qu'il avait recueillie sur un tombeau, à Rome. Se l'appliquant à lui-même, il atteignit au sublime '.

— Un jour, dit-il, « je me promenais dans la campagne de Rome, proche des catacombes de saint Laurent ; je me dirigeai vers un cimetière nouveau qu'on a creusé dans ce vieux cimetière, et je fus frappé à la porte par une inscription : Pleure sur le mort, parce qu'il s'est reposé. J'entrai en la méditant, car que voulait-elle dire ? Il ne me fut pas difTicile de le comprendre : pleure sur le mort, parce qu'il s'est reposé de bien faire, parce que ses mains ne peuvent plus donner, ni ses pieds aller au-devant du malheur, parce que ses entrailles ne sont plus émues parla plainte; pleure sur le mort, parce que le temps de la vertu est fini pour lui, parce qu'il n'ajoutera plus à sa couronne; pleure sur le mort, parce qu'il ne peut plus mourir pour Dieu. Je roulai longtemps dans mon âme ces pensées qui étaient entretenues par le voisinage des martyrs et par cette douce basilique élevée dans la campagne au diacre saint Laurent.

« Je regardai les vieux murs de Rome qui étaient devant moi, se tenant debout autour du Siège apostolique, comme

* Jules Lacointa, Op. cit.) p. 294,

ils se tenaient auLour des Césars, el je rega^^nai lentement ma demeure solitaire, henreux de me sentir un moment loin démon siècle, mais sans désir d'être né dans un siècle plus tranquille, ayant entendu près de la tombe des saints et des martyrs cet avertissement sublime : Pleure sur le mort, parce qu^il s'est reposé * / »

Ah! grand et généreux esprit, si j'osais ici m'adresser à vous-même, c'est nous aujourd'hui qui pleurons sur le mort, parce qu'il s'est reposé; c'est nous qui comprenons, non pas mieux que vous, mais par vous qu'il y a des morts dont il faut pleurer le repos parce que leur travail est fini, mais non leur œuvre; parce que vous ne pouvez plus vivre pour ce siècle agité, dans l'agitation des idées et non pas celle des intérêts, pour cette société à qui vous ne demandiez pas le droit de vous reposer, mais le devoir et la joie de la consoler dans ses détresses et de la relever dans ses découragements ^

Plus la vie se retirait de lui , plus son esprit gagnait en énergie, en vigueur... A table, il ne pouvait presque plus accepter aucun aliment; mais sa conversation, plus vive que jamais, révélait l'empire qu'une grande âme exerce sur le corps.

— L'esprit, diL-il un jour, en finissant un repas, où sa pensée était demeurée nette, forte, lumineuse, l'esprit sullit à soutenir les courages en apparence les plus abattus... Je comprends que l'on puisse rester vingt heures à

' Lac.rdure, Lettre sur le Saint-Siège (t. IX des Œuvres complètes, p. 5(i).

^ Saint-Marc Gi.tardin, Eéponse an discours de réception de M. A. de Bro'jtie.

cheval sur un champ de bataille... J'admets ce que l'on raconte d'un général mutilé qui se faisait asseoir sur son cheval , un jour de combat, et montrait ce que l'âme peut communiquer d'énergie à un corps brisé... L'Arioste a pu dire de l'un de ses héros : « Il combattait encore, et cependant il était mort!...» II y a du vrai, beaucoup de vrai, dans cette exagération '.

Les élèves, ses enfants, ne se lassaient pas de le revoir, de lui parler, de solliciter un dernier avis, un conseil suprême.

— A Sorèze, disaient-ils, adoptant une belle pensée du lieutenant de Lacordaire, on élève les enfants comme des fils de France , puisqu'on leur réserve l'éloquence vivante de Bossuet et le cœur de Fénelon ^

Les exercices de fin d'année arrivèrent. Il s'y rendit amaigri, péniblement courbé. Il y put parler un quart d'heure.

— Je m'arrête... fit-il, je suis un vieux soldat qui ne peut plus livrer de grandes batailles. Mon épée est trop lourde pour mes mains; elle s'est brisée... à votre service... j'en bénis le ciel, ses tronçons demeureront près de ma tombe et seront, je le demande à Dieu, ma gloire pour l'éternité'.

Le lendemain, toujours supérieur à ses souffrances, il assista à la distribution des prix. Il ne put toutefois la présider, ne se sentant pas la force de remettre aux lauréats leurs récompenses. Il s'était assis à l'écart Mais, par un irrésistible élan, les élèves se dirigèrent tous vers lui, pour recevoir de ses mains leurs médailles et leurs couronnes.

' Julos LiCoiNTA, Op. ci/., p. 298.

2 Ibid., p. 308.

^ Ibid., p. 307.

A la fin de septembre, on lui annonça une grande consolation.

Montalembert annonçait sa visite, Montalembert!... son premier compagnon d'armes! Il venait voir une dernière fois, chez Henri Lacordaire, l'idéale perfection des deux grandes passions de sa vie : les Moines et la Liberté '.

Henri voulut aller à la rencontre de Charles. Il se traîna au-devant de celui-ci jusque sur le perron de l'abbatiale. Il se soutenait difficilement. La pâleur répandue sur son grand front lui donnait une navrante majesté, mais le rendait méconnaissable.

L'ami ne reconnut pas son ami.

— Eh bien! fit-il, le Père Lacordaire, où. est-il?

— Le voilà, répondit le P. Mourey.

Les yeux pleins de larmes, Montalembert se jeta dans les bras du mourant.

— De ma vie, disait-il , je n'ai éprouvé un saisissement semblable : je n'avais jamais vu une plus effrayante beautés

Il exhorta le grand homme à recueillir et à dicter ses souvenirs, de façon à laisser un témoignage authentique des intentions et des convictions qui avaient dominé sa vie, dans un récit qui deviendrait ainsi son testament religieux et

' Jules Lacoima, Op. cit., p. 321.

' FoissET, loc. cit., p. 430.

historique. Nées d'un véritable miracle de force morale et dictées avec une sûreté et une rapidité sans égale, pendant les derniers combats de sa vie mortelle, ces pages ont été chacune précédées ou suivies d'atroces douleurs* .

A Saint-Maximin, les jeunes novices renouvelaient les saintes témérités des vieux âges de foi. Les uns se meurtrissaient à monter pieds nus les sentiers rocailleux de la Sainte-Baume pour aller demander à Madeleine un miracle; les autres mêlaient leur sang à leurs prières et offraient généreusement leur vie pour celle de leur Père. Au soir du neuvième jour de ces ardentes supplications, tous les religieux allèrent, pieds nus, prendre les reliques de sainte Madeleine et les porter sur leurs épaules dans les cloîtres et à l'intérieur de la maison. C'était un triste et lugubre spectacle de voir ces longues tiles de religieux s'avancer, à la lueur des flambeaux, dans les profondeurs des cloîtres, chantant les versets des psaumes les plus suppliants, s'arrêter, par intervalles, pour élever plus haut leurs plaintes, leurs gémissements, leurs chants. La nuit se passa à ces cérémonies d'un ineffaçable souvenir. On voulait un miracle, on croyait que Madeleine obtiendrait encore cette fois la résurrection d'un autre Lazare^.

Dieu ne fit point ce miracle.

Lacordaire se mourait, abattu par l'excès du travail, sa prodigieuse austérité, une mélancolie profonde à la vue des hommes et des choses, les ingratitudes, les injustices, les contrariétés des esprits et du temps ^ 11 ne se plaignait

' MOUREY, Op. cit.,i>. 9.

' Chocarne, loc. cit., p. 312.

* PuJOL, le Père Lacordaire, p. 43.

point. Son grand cœur n'était nullement aigri. (( Les hommes généreux savent mourir lentement, sansmaudire personne'.» Par-dessus tout, je l'ai dit déjà, il se mourait de nostalgie et de regret de la parole : la chaire lui manquait, Notre- Dame surtout ; il en était venu à ne pouvoir apprendre qu'un discours avait été prononcé sur un sujet quelconque de religion, de philosophie, de littérature, sans se sentir contraint de composer mentalement pour lui seul ce discours qu'il ne devait cependant jamais ni écrire ni prononcer-.

Les élèves rentrèrent au mois d'octobre. On eût dit qu'il les attendait pour mourir.

Les ayant vus, il s'alita.

— Ah! mon ami, dit-il à son confesseur, qu'il est difficile de mourir! J'imaginais que c'était plus tôt fait'.

— Mon Père, répondit le P. Mourey , avez-vous quelque peine?

— Non ; il peut bien y avoir eu quelque vaine complaisance, quelque secret retour d'amour- propre, mais il me semble que je n'ai rien fait que pour Dieu, pour l'Église...

Interrompu par la souffrance, il ajouta aussitôt dans un cri, dont l'accent rappelait ces cris soudains de l'orateur :

— Et pour Jésus-Christ,

• MODREY, Op. Cit.,\\. G.

2 Jules Lacointa, Op. cit., p. 268.

' Mourey, P/J. ci^, [>. 2'i.

Il continua :

— J'ai beaucoup aimé la jeunesse, je ne pense pas que Dieu me le reproche ', Et quant à mes opinions politiques et religieuses, je n'ai aucune inquiétude : elles ne touchaient rien à la foi , aux dogmes *,

Dans l'intervalle des crises , il se reposait, il se plongeait avec délices dans cette vérité de la lumière catholique qu'il avait fait resplendir du haut de la chaire. L'une des dernières paroles tombées de ses lèvres décolorées vaut la plus belle de ses conférences :

— Si l'on parvenait à vous démontrer que l'Évangile est une fable, disait-il au P. Mourey, que feriez-vous?

— Et vous, mon Père?

— Je recommencerais à vivre comme j'ai vécu. Quand vous m'ôteriez toutes les espérances de la foi , ^ans ce moment suprême, ma raison me rassurerait encore ^

L'abbé Perreyve, le jeune prêtre qu'il avait distingué et aimé de prédilection, comme Jésus aima Jean, le disciple préféré, vint à lui.

— Mon Père, disait Perreyve, pouvez-vous prier Dieu?

— Non , répondit-il d'une voix mourante , mais je le regarde !

Il ne pouvait plus parler. Cette parole qui avait remué tant d'intelligences, ce verbe qui avait le secret des grandes joies de l'éloquence, balbutiait comme la langue d'un petit enfant. « Nous éprouvions, écrit le Père Chocarne, une sorte d'humiliation, mêlée d'effroi, à entendre ces sons inarticulés sortir d'une telle bouche. »

' CociiiN. Op. cit.

^ MOU!!LY,0/). C/<., p. 25

' CociiiN, loc. cit.

Le soir du 20 novembre, il fut pris de celle angoisse, précurseur d'une mort prochaine, qui jclte l'âme dans d'inexprimables tortures. Nous élions tous là, retenant nos sanglots, de peur d'accroîlresa peine, priant, les yeux fixés sur celte navrante image de notre Père ; nous le voyions étendre autour de lui ses bras amaigris, comme un homme qui cherche à se reconnaître dans les ténèbres, ouvrir parfois ses grands yeux qu'il tenait habituellement fermés, promener lentement ses regards sur nous, sur les murs de sa chambre, interroger le ciel comme si, revenu déjà du rivage de la lumière, il eût peine à s'avouer qu'il était encore sur la rive des ombres. Puis, d'une voix forte et les bras élevés, il s'écria :

— Mon Dieu! mon Dieu! ouvrez-moi, ouvrez-moi'!

Ce fut sa dernière parole.

Il mourut le 21 novembre 1861 , fête de la Présentation de la Sainte Vierge, septième anniversaire de l'installation du Tiers Ordre enseignant à Sorèze.

La sonnerie des cloches n'a jamais lieu la nuit (|ue pour annoncer un sinistre. Le deuil public était si grand que le glas funèbre retentit au sein de h nuit dans les clochers de Sorèze.

Il fallut l'exposer à la pieuse avidité des populations, et laisser ses pieds découverts pendant trois jours pour satisfaire l'ardeur de ceux qui accouraient de toute part — ilen vintlrenle mille — baiser lespiedsdu grand orateur, comme on baisait au moyen âge les pieds de saint Dominique.

Aux obsèques, Mgr de la Bouillerie parla.

' Chocarse, loc. cit.,]). 313,

338 LACORDAIRIi.

— Ce n'est pas un long discours que vous me demandez, dit-il avec des sanglots dans la voix, le mort est encore là ; la blessure est encore ouverte , le deuil est trop récent ; des larmes, des larmes, et non pas des paroles' !

Tous vinrent se pencher sur son cercueil, lui dire un dernier adieu, l'inonder de leurs larmes : c'était le seul parfum dont il n'avait pu leur défendre de l'embaumer-.

A ce même moment, à Paris, l'Archevêque présidait au service solennel. Héritier de trois prélats dont il avait à payer la dette, le cardinal Morlot eut une inspiration, qui vaut à elle seule la plus éloquente des oraisons funèbres.

La chaire de Notre-Dame était recouverte d'un voile noir!... Elle portait le deuil de Lacordaire!

' Mgr DE LA BOUILLERIK, loC. Cit., p. 4.

2 CII0C4RNE, loc. Cit., p. 322. — Lc Père Lacordaire repose dans la chapelle du collège, sous r;!utel, à l'endroit qu'il avait choisi liiirnôine. Une faveur précieuse nous a ouvert la porte du caveau funèbre, à mon aimable compagnon de voyage et à moi. Un flambeau à la main, je me suis apjjroclié du cercueil, et là, quinze ans après sa mort, par la glace qui recouvre son visage, j'ai revu Lacordaire! Tout le haut <le la (igure a été respecté par la mort. Lc beau front du Père apparaît dans ses vastes proportions comme le temple de la pensée. Les yi u\ se sont rouverts et seinblent perdus dans la contemplation de l'infini. On dirait une tête de marbre cncadré-j dans le capuclion monastique. Vision s;iisissante, qui m'a pénétré d'une sorte de religieuse terreur et qui ne me quittera plus. — Uernarille loc. cit..

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