‹ LacordaireChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

LES CO:\FÉRENCES DE NOTRE-DAME ET LEUR INFLUENCE SUR LA PRÉDICATION CONTEMPORAINE

Ce fut au mois de décembre 1843 qu'après sept années d'interruption volontaire Lacordaire remonta dans la chaire de Notre-Dame d'où il ne devait descendre qu'en 1852. Ces sept années n'avaient pas été pour lui des années muettes. Il avait successivement porté sa parole ardente à Xancy, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, et il avait pu se convaincre qu'il n'avait rien perdu de sa ])uissance oratoire. Mgi' de Quélen était mort. Mgr Affre l'appelait à Paris. 11 n'y avait point de raisons pour qu'il se dérobât à cet appel. Mais sa rentrée à Notre- Dame devait être précédée d'une véritable bataille. Mgr Affre n'était assurément pas un timide; sa fin l'a bien prouvé. Cependant, en présence des préventions de l'esprit public singulièrement réveillées depuis deux ans, il redoutait le trouble et les désordres que pourrait faire naître l'installation ofQ-

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cielle et régulière, clans la chaire de >Jotre-Dame, d'un prédicateur à la tête rasée, revêtu d'un froc blanc et d'un manteau noir. Le Roi, qui ne se souciait pas de voir se renouveler les scènes de Saint- Germain-l'Auxerrois, partageait cette crainte. 11 fit venir Mgr Affre, et s'efforça de l'intimider pour obtenir qu'il retirât la parole à Lacordaire. L'archevêque tint bon, mais en même temps il avait recours à la diplomatie de Mme Swetchine pour obtenir de Lacordaire une concession : qu'il consentît à dépouiller son costume de Dominicain et à paraître dans la chaire en habit de prêtre séculier : tout serait arrangé. Ce ne fut pas sans répugnance que Mme S^vetchine se chargea du message. Sa main, disait-elle, tremblait en écrivant à Lacordaire, et en lui demandant « si l'homme, en lui, serait complètement effacé et vaincu, s'il irait jusqu'au sacrifice d'une sorte de point d'honneur et de jouissance toute personnelle, pour que la parole de Dieu fût noblement, libéralement, glorieusement annoncée. » A cette diplomatique missive, Lacordaire répondit par une fière lettre que je voudrais pouvoir citer tout entière, tant y respire l'accent de l'honneur :

« J'irais, disait-il, donner, dans Notre-Dame, à nos ennemis, le spectacle d'un religieux qui a peur après avoir affiché le courage, qui se cache après s'être montré, qui demande grâce et merci en raison de son déguisement volontaire; cela n'est pas possible. Plus la situation est grave, plus les catholiques attendent de ma parole une éclatante revanche, moins je dois leur préparer une si douloureuse surprise. Il vaut mieux cent fois se taire que trahir

leurs espérances. La religion r.'a pas besoin de triompher; elle peut se passer de ma parole à Notre- Dame. Dieu est là pour la soutenir et l'honorer dans l'opprobre; mais aile a besoin que ses enfants ne l'humilient pas eux-mêmes et ne déshonorent j)as ses épreuves. » Et il terminait en disant : « Le caractère est ce qu'il faut toujours sauver avant tout, car c'est le caractère qui fait la puissance morale de l'homme «.

Ajoutons, pour clore l'épisode, que Lacordaire ayant tenu bon jusqu'au bout, ordre lui vint du Maître général des Dominicains de céder, qu'il s'y refusa encore, et que la seule concession qu'on put obtenir de lui fut qu'il revêtirait le rochet et la mozette de chanoine, ])ar-dessus son costume de Dominicain. Ce fut dans ce bizarre accoutrement qu'on le força quelque temps d'apparaître en chaire à Notre-Dame. Sourions de ces misères, mais ne négligeons pas cependant de constater quels progrès a faits, dans notre paj^s, à travers les temps et en dépit de certaines tentatives, l'esprit de tolérance et de liberté.

Lacordaire devait occuper la chaire de Notre- Dame pendant neuf années consécutives. Il y prononça soixante et treize conférences, auxquelles il faut ajouter les six conférences données à Toulouse en 1854 si l'on veut connaître l'ensemble de son œuvre apologétique, les autres discours et sermons prononcés par lui ayant un caractère différent. Le moment est venu d'étudier sa manière oratoire, de montrer ce qu'était avant lui l'éloquence de la chaire et ce qu'il en a fait.

Depuis les temps les j^lus reculés jusqu'à nos jours , la prédication a toujours été étroitement mêlée à la vie morale et sociale de notre pays» Autrefois, ceux qui maniaient la parole sacrée, apùtres, évêques, siroj)les moines, étaient les seuls qui eussent le privilège de s'adresser au peuple, à la foule. Avant l'imprimerie, avant la presse, c'était par leur canal que les idées élevées arrivaient aux intelligences grossières. C'est la prédication qui a tiré la France de la barbarie, en la façonnant à la morale du christianisme. Dans l'œuvre de civilisation qu'il avait entreprise, Gharlemagne comptait tellement sur la prédication qu'il avait fait répandre, dans tous les diocèses de son empire, et distribuer aux lecteurs de ses églises un liomiliaire^ c'est-àdire une compilation de sermons, en deux volumes, recueillis par Alcuin. Trois siècles plus tard, c'est la prédication qui envoie la France aux croisades, et les orateurs sacrés jouent alors le même rôle que les tribuns populaires au moment de la Fiévolution. Plus tard encore, au moment où la Réforme divisa en deux l'Europe chrétienne, c'est grâce aux prédicateurs de la Ligue et à leur verve que le catholicisme est demeuré en France la religion du peuple, et que le prône a vaincu le prêche. A partir de la Ligue, la prédication perd, il est vrai, son caractère populaire pour devenir un genre littéraire. Mais, dans un temps où l'exemple de grands scandales était donné de haut, elle a eu du moins l'honneur, par la bouche de Bossuet, de Bourdaloue, de MassiUon, de mettre l'éloquence au service de la plus pure morale. 11 s'est passé alors un ])hénomène

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unique dans l'histoire de l'évolution des genres, pour parler comme Brunetière. Avec ces trois grands noms, le genre sermon arrive du premier coup à son apogée. Eux disparus, le genre décline. De tous les prédicateurs qui ont occupé la chaire chrétienne dans la seconde moitié du xviiic siècle, il n'y en a qu'un dont le nom ait survécu ; c'est le père Bridaine, et cela grâce au sermon fameux prononcé par lui, en 1751, dans l'église de Saint-Sulpice, devant le plus mondain des auditoires; sermon où il s'accusait d'avoir prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés dont la plupart manquaient de pain, et d'avoir ainsi contristé les pauvres, les meilleurs amis de son Dieu. !Mais les autres prédicateurs ses contemporains, les Elysée, les Poulie sont tombés dans un profond oubli.

La Révolution ferma pour plusieurs années la chaire française, et, quand le Concordat la rouvrit, elle n'en demeura pas moins vide. Il serait cependant injuste de ne pas mentionner le nom de Mgr Frayssinous, et ses Discours sur la défense du christianisme^ prononcés dans l'église de Saint-Sulpice « devant un auditoire composé surtout déjeunes gens appartenant aux classes éclairées », comme le dit l'avant-propos des trois volumes publiés par lui en 1825. Ces Conférences^ comme il est d'usage de les appeler, inauguraient en effet un genre nouveau. Mais la voix de l'orateur n'était pas assez forte pour arriver à l'oreille des foules, et la tentative demeura sans écho. Depuis la retraite de Massillon, ou, si l'on veut, depuis celle du père Bridaine, jusqu'au jour où Lacordaire a pris pour la première fois la

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parole, on peut dire que la chaire chrétienne est demeurée muette *.

Quelle a été la cause de la décadence rapide de cette forme de l'art oratoire qui, deux siècles plus tôt, avait brillé d'un si vif éclat? Sans doute, on la peut trouver dans l'alfaiblisseraent des croyances religieuses et dans l'influence des doctrines philosophiques du xviii^ siècle. Mais, à ne considérer la chose qu'à un point de vue purement littéraire, on peut dire que le sermon s'était perdu, comme s'est perdue la tragédie classique, en demeurant attachée avec obstination à une forme immuable. « Le sermon est un genre faux », a dit Schérer, dans un article qui eut autrefois un certain retentissement, et il en déduisait doctement les raisons qui, suivant lui, seraient au nombre de trois. D'abord le texte,

1. Il est assez remarquable que, dans l'Eg-lise réformée, l'histoire du sermon est absolument la même. A l'époque de la plus grande expansion du protestantisme, aucun prédicateur ne se fait remarquer par son éloquence, même populaire. Le prêche rivalise avec le prône, sinon de trivialité, du moins de lourdeur. C'est également sous Louis XIV que l'éloquence protestante s'élève le plus haut, avec Dubosc, avec Drelincourt, et surtout avec Saur in, qui, à la vérité, n'a jamais prêché en France. Elle retombe aussitôt après. Au xviii® siècle, les sermons de ceux qu'on a appelés les pasteurs du désert sont des monuments de foi ardente, m.ais sans valeur littéraire. Pendant toute la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, l'éloquence protestante a langui pour ne se ranimer que vers 18;?0, à l'époque qu'on a appelée le réveil. Une des gloires de la chaire protestante, M. Adolphe Monod, a commencé de prêcher à Paris en 1840, c'est-à-dire à peu près en même temps que le père Lacordaire. Postérieurs d'une vingtaine d'années, les sermons de M. Eugène Bersier méritent également d'être lus par tous ceux qui aiment à voir la pensée chrétienne relevée par la beauté de la forme.

qui n'est qu'un prétexte, que le prédicateur n'explique pas, ne commente pas, et dont il tire plus ou moins arbitrairement un motif sur lequel il jouera des variations. Puis la division, toujours pédantesque, presque toujours aussi forcée et scolastique. Enfin la nécessité où se trouve le prédicateur de prêcher sur le dogme ou la morale, et l'impossibilité de faire entrer dans ce cadre étroit une part de vérité humaine. Aussi concluait-il en disant : « Le sermon est un genre faux surtout parce qu'il a vieilli, et qu'il est difficile de s'y intéresser, même rétrospectivement ».

Bien qu'elle sente le parti ])ris, et la rancune de quelqu'un qui avait prêché trop longtemps pour son goût, cette critique de Schérer n'est pas dénuée de toute vérité. Son tort est d'être générale et absolue; car, d'abord, il n'est pas nécessaire qu'un sermon ait un texte (et du reste un texte peut avoir aussi sa beautéj. Il est ensuite moins nécessaire encore que la division en soit pédantesque et scolastique. Enfin, un sermon peut parfaitement ne pas rouler sur le dogme ou sur la morale, et il peut surtout contenir une part de vérité humaine et générale. C'est précisément le cas pour les sermons de Lacordaire dont, à en juger par le mépris avec lequel il en parlait, on pourrait croire que Schérer n'avait jamais lu un seul. Et si ce genre vieilli a été radicalement transformé, s'il est possible de s'y intéresser non pas seulement d'une façon rétrospective, c'est à Lacordaire qu'en revient l'honneur. Il en a en effet rajeuni le genre par la nouveauté de ses procédés d'apologétique, par la forme de ses

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sermons et par la nature des sujets qu'il y a traités. C'est à ce triple point de vue que son œuvre oratoire mérite d'être {étudiée.

C'est le propre de l'apologétique de renouveler ses arguments avec le temps, car, depuis Arius jusqu'à Luther, et depuis Luther jusqu'à nos jours, l'orthodoxie catholique a eu à lutter contre bien des objections différentes. Mais celles avec lesquelles elle se trouvait aux prises, au moment où Lacordaire entama la controverse avec tant d'éclat, était d'une nature toute spéciale. Ces objections n'étaient inspirées ni par l'impiété railleuse du siècle dernier, ni parle dogmatisme scientifique du siècle présent. La philosophie qui régnait alors était déiste et spiritualiste. De cette philosophie ce n'était pas seulement la Sorbonne et l'Université qui étaient pénétrées, c'était encore le théâtre, la littérature, la politique. Depuis Cousin ou Jouffroy jusqu'à Lamartine ou Victor Hugo, depuis Guvier ou Ampère jusqu'à ^L Thiers ou ^L Guizot, aucune intelligence élevée ne lui refusait son adhésion. Elle avait donc avec l'Eglise catholique un fonds commun. Mais l'Eglise avait à lutter contre un ennemi plus redoudable peutêtre que le matérialisme ou la science : contre le dédain respectueux. Ce n'était pas à tort qu'au temps où il protestait contre ce dédain, Lamennais avait donné comme épigraphe à son célèbre Essai sur findifjérence en matière de religion ce verset emprunté au Psalmiste : Impius, quiim in profundum venerit, conteninit. Le mépris de l'impie était d'autant plus difficile à combattre qu'il revêtait presque une forme affectueuse. Philosophes, historiens, érudits

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s'accordaient pour parler avec reconnaissance des services que l'Eglise avait rendus, lorsqu'il s'était agi de conduire l'humanité de la barbarie à la civilisation. Mais sa mission était terminée : l'humanité, appuyée sur la raison, était désormais en état d'arrêter seule le symbole de ses croyances et le catéchisme de ses devoirs. Elle n'avait plus besoin d'être tenue par la main pour s'avancer d'un pas ferme dans les routes de l'avenir, et l'enfant émancipé pouvait marcher sans l'assistance de la mère. Bien plus ! les lisières dont son premier âge avait été environné ne pouvaient désormais qu'entraver sa croissance. La doctrine catholique était incompatible avec la liberté des peuples; on ne disait pas encore avec la démocratie, parce que le mot sonnait mal aux oreilles de la bourgeoisie régnante, mais on disait : avec le progrès et les principes de 89. A une société nouvelle, il fallait une religion, nouvelle également, dont la formule était encore à trouver, mais qui semblait devoir tenir le milieu entre un christianisme vague et un déisme attendri.

A cet ordre d'objections, comment Lacordaire s'efforçait-il de répondre ? Au lieu de chercher, suivant les procédés ordinaires de l'apologétique, un point commun avec l'adversaire pour l'amener, de déductions en déductions, à des conclusions différentes, au lieu par exemple de prendre comme point de départ de son argumentation l'existence d'un Dieu personnel, qu'aucun esprit philosophique ne mettait en doute, pour de là conclure à la révélation, puis de la révélation au christianisme, et enfin du christianisme à la vérité de la doctrine catholique, il

procédait à l'opposé. Il envisageait l'Eglise (et personne ne pouvait lui contester ces prémisses) comme un grand fait historique dont il était nécessaire de chercher l'explication, et c'était de ce fait même, de sa durée, de l'action morale et sociale de l'Eglise qu'il entendait tirer la preuve de sa légitimité. Il appliquait, en quelque façon, la méthode expérimentale à la recherche de la vérité, et il commençait son apologétique par où ses prédécesseurs généralement la terminaient- L'Eglise était son point de départ, au lieu d'être son point d'arrivée.

C'est ainsi qu'il avait inauguré ses premières conférences de 1835 en entretenant ses auditeurs de l'Église, de sa constitution et de son rôle social. Il leur démontrait la nécessité d'une autorité enseignante, au milieu des incertitudes et des contradictions de l'esprit humain. Aux variations des philosophies, et à la nouveauté des autres religions qui dataient toujours d'un jour et d'un homme, il opposait cette longue tradition qui se continuait à travers la Bible et l'Évangile, sans interruption depuis l'origine du monde, et qui, à l'appui de cette tradition, pouvait toujours invoquer un témoignage vivant : « Il est partout, ajoutait-il, cet homme que le langage populaire a si bien surnommé le Juif errant. Le prêtre ne peut parler quelque part sans susciter un homme éternel, un Juif, qui se lève pour dire : « C'est vrai : j'y étais ». Mais pour cette Église, qui avait si longtemps vécu de privilèges, il ne réclamait plus qu'une seule chose : la liberté; la liberté qui était pour elle de droit divin, car ce n'étaient pas les Césars, c'était Jésus-Christ

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qui avait dit aux apôtres : « Allez et enseignez toutes les nations », et qui leur avait dit aussi : < Crucifiez votre chair avec ses vices et ses concupiscences ». « Par conséquent, continuait-il, nous ne tenons pas notre liberté des Césars; nous la tenons de Dieu et nous la garderons parce qu'elle vient de lui. Les princes pourront bien se réunir pour combattre les prérogatives de Tb^glise, les charger de noms flétrissants afin de les rendre odieuses, dire que c'est une puissance exorbitante qui ])erd les Etats. Xous les laisserons dire et nous continuerons à prêcher la vérité, à remettre les péchés, à combattre les vices, à communiquer Fesprit de Dieu — »

C'était par cette fière déclaration qu'il terminait la première année de ses conférences. Dès la seconde, il commençait à exposer la doctrine de l'Eglise catholique, non ]îas à en démontrer la vérité par voie d'argumentation, mais à en définir la nature. Il la montrait sous un double aspect, à la fois précise et mystique, donnant sur certains points des solutions formelles et arrêtées, sur d'autres au contraire répondant par le mystère, et cachant la vérité sous le svmbole. Pour résumer ce double caractère de la doctrine catholique, il trouvait des accents d'une éloquence un peu pompeuse qui n'en remuaient pas moins profondément ses auditeurs. « La doctrine catholique a donc, disait-il, une double forme, la forme de la science et la forme de la foi. Ce n'est ni une science absolue ni une foi ])ure et simple : elle voit et elle ne voit pas; elle démontre et elle se soumet, elle est lumière et ombre, semblable à la nuée miraculeuse qui éclairait les enfants

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d'Israël en même temps qu'elle aveuglait leurs ennemis. Lui demandez-vous des faits? Elle vous donnera les plus grands faits du monde. Lui demandez-vous des principes? Elle en posera qui rejailliront jusqu'au plus profond de l'entendement, et y ouvriront de largues routes. Lui demandez-vous des sentiments? Elle remplira votre cœur épuisé. Lui demandez-vous le signe de l'antiquité? Elle le possède. La force de la nouveauté? Elle s'est levée plus malin que vous et vous surprendra par sa jeunesse. Mais, illuminé, touché, ravi par elle, voulez-vous arracher le voile qui vous cache une partie de sa majesté? Elle vous jettera par terre en vous disant : Adore et tais-toi. »

Lorsqu'après sept ans écoulés, il reprenait ses conférences, son plan était le même et, avec une remarquable force d'esprit, durant toute sa carrière de prédicateur, il n'en dévia jamais d'une ligne. Il avait entrepris de demander à l'expérience les preuves de la doctrine catholique. Il continuait en montrant l'influence de cette doctrine sur l'homme, et par contre-coup sur la société. Après avoir consacré d'éloquents développements à ce qu'il appelait les trois vertus réservées : l'humilité, la chasteté, la charité, qui constituaient à ses yeux la grande preuve du christianisme, sa preuve populaire, le pain quotidien de sa démonstration, il insistait dans une série de conférences, à laquelle il ne consacrait pas moins d'une année, sur les effets de la doctrine catholique au point de vue social, car c'était à la reconciliation de l'Eglise avec la société qu'il aspirait. Il montrait l'Eglise, dans tout le cours de son histoire,

ne pouvant s'accommoder avec le despotisme, mais nécessaire à l'autorité, et protégeant la liberté. Ce retour en arrière était pour lui l'occasion de tracer de la monarchie chrétienne, telle qu'elle avait existé autrefois en France, un tableau un peu idéalisé peut-être; mais il y avait, de sa part, d'autant plus de courage à mettre ce tableau sous les yeux de ses auditeurs, qu'il risquait de heurter les préjugés dont ils étaient imbus contre la France du moyen âge : a Je n'ai pas été assez lâche, leur disait-il, pour flatter vos passions et vos préjugés, et leur sacrifier quatorze cents ans de l'histoire de la patrie, parce que ces quatorze cents ans ne ressemblent pas aux cinquante années dont vous êtes les fils ». Et il ajoutait : « Maintenant qu'arrivera-t-il? La monarchie chrétienne se reformera-t-elle ? Sera-ce sous un autre mode que Iç droit évangélique reprendra son empire dans le monde? Je l'ignore. Ce que je sais bien c'est que je ne désespère pas de la Providence. Ayant trouvé Dieu dans ce qui m'a précédé, j'espère le trouver dans ce qui me suivra, et, pour me servir d'une expression d'un grand poète allemand : Je suis citoyen des temps à venir. »

Dans cette histoire de l'Eglise et de l'humanité, telle qu'il l'avait conçue, c'était Dieu en effet qu'il trouvait à chaque pas. Mais avant d'en arriver à cette notion première et fondamentale, il y avait encore à gravir un degré de l'échelle. Ce degré c'était le Christ, le fondateur de l'Eglise. Toute une série de conférences était consacrée par lui à parler de Jésus, et ces conférences sont peut-être, à un certain point de vue, les })lus belles. Ce serait en

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effet une grande erreur de considérer Lacordaire comme un politique , uniquement préoccupé de trouver entre les prétentions de l'Eglise et celles de l'État un accommodement supportable. S'il semblait autant s'en inquiéter, c'est que ce malentendu entre l'Église et la société contribuait à écarter les âmes, et son ardente préoccupation était de les ramener à Dieu. Il y avait un mystique en lui, et l'on trouve parfois dans ses sermons des cris d'amour qui sortaient du plus profond de ses entrailles : « Seigneur Jésus, s'écriait-il, depuis dix ans que je parle de votre Eglise à cet auditoire, c'est, au fond, toujours de vous que j'ai parlé; mais enfin, aujourd'hui, plus directement j'arrive à vous-même, à cette divine figure qui est chaque jour l'objet de ma contemplation, à vos pieds sacrés que j'ai baisés tant de fois, à vos mains aimables qui m'ont si souvent béni, à votre chef couronné de gloire et d'épines , à cette vie dont j'ai respiré le parfum dès ma naissance, que mon adolescence a méconnue, que ma jeunesse a reconquise, que mon âge mûr adore et annonce à toute créature. 0 père! ô maître! ô ami! ô Jésus! secondez-moi plus que jamais , puisqu'étant plus proche de vous, il convient qu'on s'en aperçoive, et que je tire de ma bouche des paroles qui se sentent de votre admirable voisinage. »

Enfin du fils il passait au père, du Christ à Dieu, qui était ainsi le point d'arrivée au lieu d'être, comme dans l'apologétique ordinaire, le point de départ. Toute une année de conférences était consacrée moins à établir son existence qu'à définir la nature de son être. En général les conférences de

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Lacordaire n'ont pas une grande portée philosophique. Il n'était guère métaphysicien. Par exception, et au dire de bons juges, il n'en serait pas de même de ses conférences sur Dieu dont quelques aperçus ne sont pas sans profondeur, et où il scrute d'une pensée hardie les mystères de l'ontologie divine. IMais à ce point d'arrivée il ne s'arrêtait pas, et il redescendait de Dieu à l'homme. Le commerce nécessaire de l'homme avec la divinité, la doctrine de la chute et de la réparation, léconomie du gouvernement divin formaient la conclusion de cette longue exposition qui dura sept années. Encore ne l'avait-il pas terminée, lorsqu'après le coup d'Etat il renonça, comme nous le verrons, à remonter dans sa chaire. Les célèbres conférences Sur la vie qu'il prononça en 1854 à Toulouse, se rattachaient encore à ce plan général et formaient la conclusion logique de ces longues prémisses , car il y démontrait l'influence de l'idée religieuse sur la vie intérieure de l'homme. 11 fermait ainsi le cercle et revenait à son point de départ : il avait commencé en montrant la nécessité sociale de l'Église; il terminait en montrant sa nécessité morale.

Ce plan nouveau d'apologétique élargissait singulièrement le cadre de l'ancien sermon. Tout y rentrait. Le fond n'en était plus emprunté seulement au dogme ou à la morale. Considérations philosophiques, sociales, politiques même, tout y pouvait trouver place. G en était l'avantage, car, en parlant aux hommes de son temps des questions qui les intéressaient, Lacordaire leur a fait rapprendre le chemin de l'Eglise dont beaucoup s'étaient désac-

coutumes, et il a enseigné ce chemin aux générations nouvelles. C'en était le danger, car il n'y a point de sujets dont l'éloquence de la chaire ainsi entendue ne puisse s'emparer. Lacordaire y a échappé parce que, malgré des erreurs de goût, il avait de la sûreté dans l'esprit. On n'en saurait dire autant de tous ses imitateurs, et certains écarts de la prédication moderne lui sont peut-être un peu imputables. Mais il lui reste l'honneur de l'avoir tirée des chemins battus, où elle se traînait depuis un siècle, et de l'avoir entraînée dans des routes nouvelles. Grâce à lui, elle est redevenue chose vivante, mêlée au mouvement des esprits, au lieu d'être figée dans une immobilité solennelle. Le sermon n'est plus ce qu'il était au xvii° siècle, « une majestueuse étole de pourpre et de soie », comme le déQnissait Taine. Il est devenu un vêtement moins riche peut-être, mais plus souple, plus populaire, ou du moins qui s'adapte mieux à toutes les conditions. Pendant deux siècles, le rêve d'un prédicateur était demeuré de prêcher devant le roi. Le rêve de Lacordaire eût été de prêcher sur une place publique. C'est cju'il avait compris le premier où était désormais le roi. Ce roi nouveau a aujourd'hui, même parmi les prédicateurs , ses courtisans ; mais Lacordaire n'a jamais été du nombre; jamais il ne lui a fait la cour en flattant ses passions ou en empruntant son langage. Ayec lui le sermon n'est plus pourpre ni soie, mais il ne devient jamais haillons ni oripeaux.

Non moins profonde est la transformation qu'il a apportée dans la prédication au point de vue

purement littéraire. Avant lui, les règles du sermon étaient aussi invariablement fixées que celles de la tragédie classique. Le sermon devait commencer par renonciation d'un texte. Ce texte devait être brièvement développé dans rexorde,qui devait indiquer en même temps les divisions du sermon, ce qu'on appelait les points, et se terminer par une invocation à la sainte \ ierge. C'était ce que l^'énelon, avec une pointe d'ironie, appelait : la chute à ÏAve Maria. Venaient ensuite les points; deux au moins, trois en général, mais souvent subdivisés eux-mêmes, de telle sorte qu'un sermon finissait par contenir sept ou huit divisions. Puis venait la péroraison, qui généralement rappelait le texte de l'exorde. Tel était le moule rigide, immuable dans lequel, depuis deux siècles, les prédicateurs coulaient leurs sermons. Sur quatre-vingt-deux, il n'y en a pas un qui sorte de ce moule dans le recueil connu sous le nom d'Instructions choisies des grands prédicateurs. Sans doute le génie d'un Bossuet, d'un Bourdaloue, d'un Massillon n'avait pas plus été étouffé par ces règles factices que celui d'un Racine ou d'un Corneille par la règle des trois unités. Le génie se tire de tout. Mais, comme la tragédie, le sermon languissait, emprisonné dans une forme étroite et conventionnelle.

Victor Hugo avait brisé le moule de la tragédie; Lacordaire brisa le moule du sermon. Plus de texte, plus d'Ave Maria; plus de premier, de second, de troisième point. Un exorde, généralement assez simple, lorsque quelque considération particulière ne le déterminait pas à frapper du premier coup

l'imagination de ses auditeurs; une indication plutôt sommaire du sujet qu'il se proposait de traiter; et c'était tout. Point de ces divisions factices qui enchaînent la pensée. Point de ces temps d'arrêts qui la contraignent de marcher pas à pas. Au contraire, une grande liberté d'allures, et par-dessus tout un mouvement continu qui entraîne depuis les premiers mots jusqu'à la fin. On est saisi, emporté par le torrent de la parole, et le sens critique qui pourrait trouver tel raisonnement faible, telle métaphore incorrecte, telle expression impropre, demeure subjugué et vaincu. Or le mouvement demeurera toujours la qualité maîtresse de l'orateur.

Cette similitude entre la révolution apportée par Lacordaire dans la chaire et celle apportée par Victor Hugo au théâtre est si frappante qu'on a souvent appelé Lacordaire un romantique de la chaire. Rien de moins exact que cette définition, si par là on entend rattacher Lacordaire à l'école littéraire alors nouvelle, qui nous paraît si vieille aujourd'hui, et l'enrôler dans le bataillon des romantiques. Par certains côtés, il est demeuré au contraire absolument classique. C'est une des singularités de cet esprit qui s'ouvrait si volontiers aux idées de son siècle, et dont le regard était toujours tourné vers l'avenir : la littérature de son temps semble avoir été ignorée de lui. On croirait, et c'était peut-être la vérité, que depuis sa sortie du collège il n'avait lu ni un livre d'histoire ni un volume de poésie. Toute son érudition historique est tirée de Plutarque ou de Cornélius Nepos, et toutes ses citations poétiques de Voltaire, dont le

théâtre ()araît lui inspirer une admiration vraiment excessive. Il y puise à chaque instant, et les vers qu'il choisit ne sont pas toujours les meilleurs. Un éloge de Chateaubriand, une citation de Lamartine sont les seules concessions qu'il fasse aux modernes. Ses prédilections littéraires étaient demeurées fidèles à l'antiquité, aux classiques, et il est impossible, sous ce rapj)ort, de s'être montré moins romantique que lui.

Si personnel et indépendant qu'on soit, cependant on ne pense et on n'écrit jamais tout à fait en dehors des conditions de son temps. Le romantisme a été défini avec exactitude : Vinvasion du moi dans la littérature. Sous ce rapport, Lacordaire a bien été un peu romantique. Ce n'est pas qu'il eût le mauvais ffoût de se mettre lui-njôme en scène, et de })rendre ses auditeurs pour confidents, comme les poètes lyriques prenaient pour, confidents leurs lecteurs. Parfois une allusion aux troubles par lesquels il a passé, aux tentations qu'il a pu connaître, allusion que ne se serait certainement pas permise un prédicateur de l'époque classique, et c'est tout. Mais le moi humain tient une grande place dans ses sermons, et par là il a renouvelé le fond autant que la forme de la prédication.

Certes, parmi ceux qui ont occupé la chaire chrétienne, il n'est pas le premier qui ait fait preuve d'une merveilleuse connaissance de l'âme. En ce genre, personne n'a poussé peut-être la perspicacité aussi loin que Bourdaloue. Plus d'un romancier, se complaisant à étudier les faiblesses et les déchéances de la nature humaine, pourrait puiser des leçons de psychologie dans ses sermons. C'est au point que le lec-

leur en éprouve un certain n;alaise, et se demande comment quelqu'un qu'il ne connaît pas peut le connaître si bien. Mais on sent que, chez Bourdaloue, c'est le directeur qui parle : son expérience est tirée du confessionnal; son champ d'observation c est le péché. Celui de Lacordaire est plus large : c'est la vie elle-même. De cette génération vibrante et tumultueuse à laquelle il s'adressait, il avait compris les espérances, les inquiétudes, les mélancolies, les ]>assions. Sa voix était un écho, et cet écho renvoyait à chacun les paroles qu'il s'était adressées à lui-même dans le secret de son cœur. Qui avait foi en la liberté était obligé de reconnaître qu'il en parlait aussi fièrement qu'un autre. Qui était triste se plaisait à lui entendre dire que la mélancolie est la grande reine des âmes qui sentent vivement. Qui avait aimé retrouvait, jusque dans la façon dont il parlait de l'amour de Dieu, quelques palpitations de l'amour humain : « Pourrons-nous, s'écriait-il, aimer Dieu, de personne à personne, comme un être vivant que nous tenons dans nos bras, qui nous parle, qui nous répond, qui nous dit : Je vous aime. Ah! sans doute ce mot est trompeur dans la bouche de l'homme; il est souvent trahi, plus souvent oublié, mais pourtant il est dit; il est dit sincèrement, il est dit avec la pensée qu'on ne le retirera jamais. Il remplit de son immensité un jour de notre existence, et lorsqu'il tombe à terre, comme une fleur qui s'est fanée, nous lui trouvons encore quelque part dans notre cœur un tombeau doux et sacré, » Il n'y a pas un sentiment humain qui ne trouve chez Lacordaire son expression éloquente, jusqu'à

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celui qui semble devoir être le plus étranger à l'expérience d'un prêtre, le sentiment paternel, dont personne aussi bien que lui n'a dépeint la force, la douceur, et la mélancolie : « Avec les premières ombres de la vieillesse le sentiment de la paternité descend dans notre cœur et y prend possession du vide qu'y ont laissé ses précédentes affections. Ce n'est pas une décadence, gardez-vous de le croire; car, après le regard de Dieu sur le monde, rien n'est plus beau que le regard du vieillard sur l'enfant, regard si pur, si tendre, si désintéressé, et qui marque dans notre vie le point même de la perfection et de la plus haute similitude avec Dieu. Le corps baisse avec 1 âge, l'esprit peut-être encore, mais non pas l'âme par laquelle nous aimons. La paternité est autant supérieure à l'amour que l'amour lui-même est supérieur à l'amitié. La paternité consacre la vie. Ce serait l'amour sans tache et plein, si de l'enfant au père il y avait le retour égal de l'ami à l'ami, et de l'épouse à l'époux. Mais il n'en est rien. Quand nous étions enfants, on nous aimait plus que nous n'aimions, et devenus vieux, nous aimons à notre tour plus que nous ne sommes aimés. Il ne faut pas s'en plaindre. Vos enfants reprennent le chemin que vous avez suivi vous-mêmes, le chemin de l'amitié, le chemin de l'amour, traces ardentes qui ne leur permettent pas de récompenser cette passion à cheveux blancs que nous appelons la paternité. C'est l'honneur de l'homme de retrouver dans ses enfants l'ingratitude qu'il eut pour ses pères, et de finir ainsi comme Dieu par un sentiment désintéressé. » On comprend qu'un pareil langage remuât pro-

fondement des auditeurs qui n'étaient pas accoutumés à entendre tomber du haut de la chaire des paroles aussi humaines. Ajoutez à cela que Lacordaire possédait au plus haut degré ces dons extérieurs de l'orateur auxquels les anciens attachaient tant d'importance et qu'ils résumaient en un mot : l'action. C'était d'abord une voix merveilleuse. Un peu faible, et voilée au début, elle s'élevait et se développait peu à peu. Elle devenait pleine et sonore, tout en demeurant mesurée et souple, et se prêtait à toutes les nuances de la pensée, à l'éclat comme à la douceur, à l'ironie comme à la tendresse. Elle vibrait jusque dans les coins les plus reculés des sanctuaires où elle se faisait entendre. Elle allait aux entrailles, et y provoquait ces frissons sacrés que l'accent de l'homme qui se donne tout entier provoque toujours chez l'homme. C'était ensuite le geste, toujours ample et cependant tempéré, qui tantôt accentuait la parole et tantôt la modérait, se pliant comme la voix, par son infinie variété, à toutes les nuances de la pensée, sans aller cependant jusqu'à cette exagération et ce désordre qui fait perdre la majesté, et qui est incompatible avec la dignité de la chaire. Mais le grand secret de son action c'était surtout cette passion, à la fois débordante et contenue, qu'on sentait en lui, cette ardeur de l'homme qui ne poursuit point son succès personnel mais celui de sa cause, et dont l'élan n'est point refréné par les entraves et les artifices de la préparation.

Lacordaire était en effet au plus haut point improvisateur. Ce n'est pas qu'il eût l'outrecuidance intel-

lectuelle, devant entretenir des matières les plus graves le premier auditoire du monde, de monter dans la chaire sans avoir préparé son discours. Mais cette préparation chez lui était toute intérieur* et abstraite. C'était le fruit de ses méditations de la veille, parfois du matin même, méditations qu'il entremêlait de prières ardentes, et qui étaient plus mystiques encore que littéraires. De ces méditations rien d'écrit ne sortait jamais, sauf un canevas très court. Une seule fois, à cause de la difficulté du sujet, il écrivit avant de la prononcer une oraison funèbre, celle de Mgr de Forbin Janson; ce fut presque un échec. Le plan seul était déterminé à l'avance mais seulement dans les grandes lignes, jamais dans les détails. On s'en aperçoit même parfois, car la marche du discours est un peu indécise. Quant à la forme, il s'en fiait à l'inspiration du moment. Sans doute, chez celui qui possède le don de la parole (et c'est précisément en cela que consiste le don) l'idée abstraite prend naturellement la forme oratoire, et lorsque la pensée arrive dans son ordre logique, l'expression sous laquelle elle s'est traduite à l'esprit arrive en même temps. C'est ainsi que procédait Lacordaire. Mais souvent aussi il tirait ses effets les plus puissants de quelque mouvement qu'il avait senti dans l'auditoire et dont il se faisait l'interprète, ou bien de quelque émotion intérieure qui le remuait lui-même et dont sa parole transmettait la vibration. C'est ainsi qu'un jour, après un admirable morceau, un peu préparé peutêtre, sur cet homme dont l'amour garde la tombe et dont le sépulcre est aimé, sur cet homme dont

après dix-liUit siècles la cendre n'est pas refroidie et dont chaque mot vibre encore, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, et qui trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations, il terminait en disant : « Et cet homme c'est vous, ô Jésus, qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul en ce moment ouvre mes entrailles, et en arrache cet accent qui me trouble moi-même et que je ne me connaissais pas ». Et il s'arrêtait en effet, troublé par son émotion même, plus encore que par celle de son auditoire qui l'interrompait par un long frémissement.

Cette création simultanée de la pensée et de la forme est un des efforts les plus complets qui puisse être exigé de l'esprit. Lorsque cet effort se renouvelle fréquemment, lorsqu'il s'y joint une grande dépense de forces physiques, et surtout, lorsque l'orateur ne fait que communiquer une partie de la flamme dont il est animé, il doit s'user vite à ce jeu sublime. On comprend l'état de prostration où Lacordaire tombait quelquefois, son sermon terminé, et l'on se rend compte à quel degré ce que lui-même appelait les tourments de la parole publique ont dû abréger sa vie.

Cette éloquence n'était cependant pas sans défauts, et ces défauts sont de ceux qui nous choquent le plus aujourd'hui. Notre époque est éprise de vérité et de sobriété, au point de n'avoir pas toujours horreur suffisante de ce qui est grossier et plat. Elle sourit à tout ce qui est enflure, redondance, déclamation. Or

l'enflure, la redondance, la déclamation étaient familières aux poètes et aux romanciers du temps où vivait Lacordaire, Un est pas sûr que les Orientales ei Notre- Dame de Paris, voire même Jocelyn ou Raphaël, fussent accueillis avec la même faveur aujourd'hui qu'il y a soixante ans. A ces défauts des romanciers et des poètes, qui semblaient en ces temps des qualités, il serait surprenant que Lacordaire eût complètement échappé. Un peu de rhétorique se mêle parfois à son éloquence. Il avait le goût des métaphores, et s'il en rencontre de belles, il en hasarde parfois d'incohérentes. Il compare la parole sacrée, tantôt « à une épée dont la poignée unique est en Dieu et la double pointe partout «, tantôt « à ces cailloux lancés sur la surface des mers, qui de bords en bords et portés par les flots vont atteindre au loin leur but ». Il dira « que les nuages portent le soleil en le cachant » ou encore que « l'onction divine soulève les flots qu'elle devait apaiser ». Il y a aussi du paradoxe dans son argumentation. Il prendra plaisir à insister sur des arguments douteux ou périlleux. C'est ainsi qu'il s'appuiera sur « la répulsion produite dans l'esprit par la doctrine catholique » ou encore « sur la passion des hommes d'Etat et des hommes de génie contre la doctrine catholique » pour en démontrer la vérité. Ou bien le fil de son raisonnement devient à ce point subtil et ténu qu'il ne peut plus guider, ni à plus forte raison entraîner. En un mot son éloquence est inégale. Souvent elle s'élève sur les sommets; parfois aussi elle tombe dans des trous dont elle ressort brusquement, il est vrai, par de AÛgoureux coups d'aile. Mais il est rare qu'un

de ses sermons laisse une impression comj>lète, et troj) souvent le goût ou la logique y souflVeiit [)ar quelque endroit.

A qui les aurait relues, il y a vingt ans, ces conférences de Lacordaire auraient donc semblé un peu vieillies. A qui les reprendrait aujourd'hui elles j)rcsenteraient peut-être un intérêt nouveau. C'est qu'il a soulevé ou })ressenti certaines questions qui se posent encore devant nous avec un intérêt poignant. En particulier, le danger du contraste entre le développement de la richesse et la perpétuité de la misère ne lui avait pas échappé. Au moment où la bourgeoisie se reposait avec confiance dans l'apparence de son triomphe, il l'invitait à écouter le cri qui s'élevait de Manchester, de Birmingham, des Flandres, « cri non pas de la pauvreté et de la misère — ce sont des mots et des choses d'autrefois — mais cri du paupérisme, c'est-à-dire de la détresse arrivée à l'état de système et de puissance, et sortant, par une malédiction inattendue, du développement même de la richesse ». Aussi, le surlendemain: de la commotion de Février dont il avait lui-même ressenti l'ébranlement, et après l'échec sanglant des tentatives socialistes, avait-il une autorité particulière pour dire à ces mêmes auditeurs, rassemblés de nouveau sous les voiates de Notre-Dame :

« Le monde est à une heure remarquable de sa destinée. Depuis un siècle il a essayé de fonder toutes les choses humaines sur la nature et la raison; il s'est cru capable de régner par lui-même, sans l'intervention d'aucune idée mystérieuse, d'aucune puissance indéfinie. Vous avez sous les yeux Iq

résultat de cette grande tentative. La discipline sociale s'est brisée dans vos mains; les ressorts ingénieux oîi vous comptiez l'assujétir se sont trouvés trop faibles contre les résistances et les agressions. Ce qu'il y avait de généreux dans vos plans de réforme n'a pas eu plus de bonbeur que ce qui s'y rencontrait de cbimérique, et la justice s'est étonnée de ne pouvoir donner à ses œuvres ni la durée ni la majesté. » Ce que Lacordaire disait alors, ne pourrait-il pas le redire aujourd'hui? Le monde, ou plutôt la France n'a-t-elle pas essayé, n'essaye-t-elle pas encore de fonder toutes les choses humaines sur la nature et la raison? N'avons-nous pas sous les yeux le résultat de cette grande tentative ? La discipline sociale ne s'est-elle pas brisée dans nos mains, et ses ressorts ne se sont-ils pas trouvés trop faibles contre les résistances et les agressions? qui oserait dire le contraire, et s'il y a encore hésitation sur le remède, à combien se monte cependant le nombre de ceux qui repousseraient aujourd'hui, de parti pris, celui que conseillait Lacordaire lorsqu'il ajoutait : « Appelons Dieu à notre secours; reconnaissons que nous avons avec lui des rapports plus profonds que ceux de la nature, et qu'y renoncer par faiblesse ou par orgueil, c'est ravir au genre humain, avec ses plus grands devoirs, ses plus hautes vertus et ses plus nécessaires facultés ». La question sociale, disait-on naguère, est une question morale. La formule est saisissante et neuve : mais la pensée est vieille, car elle est de Lacordaire.

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