‹ LacordaireChapitre 9 sur 14 · LA RESTAURATION DE L'ORDRE DE ST-DOMIMQUE · texte numérisé non relu

LA RESTAURATION DE L'ORDRE DE ST-DOMIMQUE

avait gagné plus ou moins toute l'Eglise de France. Leur popularité s'était perdue; la Révolution les avait proscrits ; leur habit était devenu odieux ou ridicule. Mais ne serait-il pas possible de retrouver, dans ces Ordres régénérés, précisément cette milice indépendante dont l'Eglise avait besoin pour engager la lutte sur tous les points, milice prête à tout oser parce qu'elle n'avait rien à risquer, libre de ses mouvements parce qu'elle n'aurait d'attaches nulle part, pouvant se porter partout, pénétrer partout et ne devant compte de ses actes qu'au pape et à Dieu.

A ces vues générales se joignaient également chez Lacordaire d'autres pensées, plus personnelles et plus intimes. La vie monastique, qui semble si contraire aux instincts de notre nature , répond cependant, on n'en saurait douter, à d'au.tres instincts non moins puissants, puisque, dans tous les pays où la législation n'}^ fait pas o*bstacle, et souvent même malgré cette législation, on voit des cloîtres s'ouvrir et se peupler. Cette vie, où l'activité se mélange à la contemplation, est en effet nécessaire à certaines âmes, qui ont besoin de solitude comme les plantes ont besoin d'eau. Ce n'est pas que ces âmes soient insensibles ou indifférentes, bien au contraire ; c'est plutôt que la vie trop intense de leur esprit, les vibrations trop incessantes de leur cœur leur rendent indispensables certains intervalles où elles ont le droit de chercher un refuge en ellesmêmes. L'instrument le plus riche, pour rendre tout le son dont il est capable, a besoin que ses cordes soient parfois détendues. Lacordaire était

de ces natures que fatigue leur sensilDilité même, et de bonne heure ce penchant à la retraite s'était développé chez lui. « Je sens avec joie, écrivait-il à Montalemberl, la solitude se faire autour de moi, c'est mon élément, c'est ma vie » ; et dans une autre lettre : « On ne fait rien qu'avec la solitude; c'est j mon grand axiome. Un homme se fait en dedans de lui et non en dehors. »

En demandant la solitude à la vie commune, et en pliant sous une règle, plus étroite que celle du sacerdoce, une nature encore impétueuse et une humeur encore impatiente, qui sentait davantage l'homme que le chrétien, Lacordaire ne faisait donc point autre chose que donner suite à un dessein conçu depuis longtemps, et qu'il annonçait même dès sa sortie du séminaire. Au moment où il avait j)ris la détermination de quitter la chaire de Notre- Dame et de venir faire un long séjour à Rome, il s'en fallait cependant que ses vues d'avenir et ses résolutions intérieures eussent la précision que je viens de leur donner. Souvent ainsi, dans nos déterminations les plus graves, nous obéissons à quelque force intérieure dont nous ne reconnaissons qu'après coup la secrète influence :

J'ignore où mon dessein qui surpasse ma vue

Si vite me conduit.

Mais, comme un astre ardent qui brille dans la nue,

Il me guide en la nuit.

Ainsi s'exprimait, il y a tantôt deux cents ans, un moine, un capucin, le père Joseph, qui n'a pas laissé de jouer un certain rôle dans notre histoire, et c'est

LA RESTAURATION DE l'ORDRE DE ST-DOMÎNIQUE. 113

dans le même sens que Lacordaire a pu dire, en une langue moins j>oéticj[ue, « que sa retraite à Rome avait un but caché qui ne devait lui être révélé que plus tard ». Pour que ce but lui fût révélé, il fallut un incident grave, celui de sa rupture à peu près complète avec Mgr de Quélen.

Cette rupture survint à propos de la Lettre sur le Saint-Siège par laquelle Lacordaire voulut répondre au livre de Lamennais sur les Affaires de Rome. Par des raisons qui semblent aujourd'hui assez difficiles à comprendre, l'archevêque se montra contraire à la jiublication. Lacordaire fut blessé de cette résistance. A tort ou à raison, il s'imagina que Mgr de Quélen s'était laissé circonvenir de nouveau par des influences qui lui étaient hostiles, et toute la diplomatie de Mme Swetchine ne parvint pas à empêcher le conflit. Lacordaire écrivit à Mgr de Quélen plusieurs lettres, sur un ton d'égalité hautaine dont il était impossible que celui-ci ne fût pas blessé à son tour. Ce conflit rendait presque impossible à Lacordaire le retour à Paris, et surtout la rentrée dans la chaire de Notre-Dame où le père de Ravignan venait, au reste, d'inaugurer avec succès un génie de prédication assez différent du sien. Il lui fallait prendre un parti. A ce moment, c'est-à-dire au mois de mars 1837, il fit une retraite dans la maison de Sainte-Eusèbe, qui appartenait aux Jésuites. Autant qu'il est possible de pénétrer dans les replis intérieurs d'une âme, ce fut au cours de cette retraite qu'il prit sa résolution définitive. Chose étrange, cette résolution lui fut plus dure que ne lui avaient été ses premiers vœux. « Le sacrifice fut san-

114 LACOHDAIP.E.

glant, a-t-il écrit. Tandis qu'il ne m'en avait rien coûté de quitter le monde pour le sacerdoce, il m'en coûta tout d'ajouter au sacerdoce le poids de la vie religieuse. Toutefois, dans le second cas comme dans le premier, une fois mon consentement donné, je n'eus ni faiblesse ni repentir, et je marchai courageusement au-devant des épreuves qui m'attendaient. »

Quant au choix de l'Ordre où il devait entrer, Lacordaire l'expliquait ainsi : « L'histoire, a-t-il écrit, ne me montrait que deux grands instituts, l'un né au xiii'-' siècle pour la défense de l'orthodoxie contre la première invasion des hérésies latines, l'autre suscité au xvi*^ siècle pour être une barrière au protestantisme, forme suprême de l'erreur en Occident. Il me fallait donc choisir entre la Compagnie de Jésus et l'Ordre des Frères Prêcheurs, ou plutôt, je n'avais pas de choix, à faire, puisque les Jésuites existant en France, n'avaient pas besoin d'y être rétablis. » L'alternative n'était pas cependant aussi étroite ni le choix aussi contraint que Lacordaire l'a représenté. Plus d'un Ordre, en effet, aboli en France par la Révolution, n'avait pas encore été rétabli, et il semble en particulier que celui, si français, de l'Oratoire, avec les grands souvenirs de BéruUe et de Malebranche, aurait pu le tenter, comme il a tenté plus tard les Perraud et les Gratry. Quelque chose l'attirait donc vers l'Ordre fondé par saint Dominique, qui devait répondre particulièrement à ses goûts comme à ses desseins.

Et d'abord le nom seul que portait le célèbre institut : Ordre des Frères Prêcheurs. C'était, en elfet,

LA RESTAUlîATION DL L ORDRE DE ST-DO.MI\IQUF. 115

comme aux temps d'autrefois, sur l'instrument puissant de la parole qu il comptait pour restaurer l'iniluence de l'Eglise, bien plus que sur les écrils et la polémique théologique. Quant à l'impopularité de l'Ordre injustement compromis (c'était un point qu'il avait plus tard à cœur d'établir) par les souvenirs de l'Inquisition, c'était une objection qui contribuait peut-être au contraire à le déterminer, par un trait de son esprit qu'il faut signaler.

Dans sa manière oratoire, Lacordaire ne reculait pas devant lexpression inattendue, nouvelle, hardie, qui était de nature à frapper l'oreille de l'auditeur, dût-elle l'étonner et le scandaliser un peu : en un mot il cherchait l'eli'et, et le trouvait souvent. De môme, dans sa conduite, il ne reculait pas devant les actes éclatants qui forcent l'attention et provoquent la discussion; il n'avait pas seulement du courage, il avait de l'audace et il ne redoutait pas non plus l'effet. Entreprendre, lui, prêtre libéral, de rétablir en France l'Ordre auquel avait appartenu Torquemada, était une difficulté qui aurait effrayé un moins entreprenant, mais qui, pour lui, devenait au contraire un stimulant. Il n'était pas jusqu'à ce costume étrange, à ce froc blanc, à ce manteau noir, à cette tête rasée qui ne servît son dessein secret. Point n'était possible avec ce costume de s'introduire, un à un, comme l'avaient fait les Jésuites, suivant une tactique à eux familière, et qui leur avait permis d'établir un noviciat à Montrouge. Le jour où un Dominicain, revêtu du costume de son ordre, rentrerait en France, ce serait un défi. Mais si le défi n'était pas relevé, c'était une victoire, et cacher ainsi l'habileté sous la

hardiesse était une tactique qui lui convenait mieux que la manière silencieuse des Jésuites. Entre les différentes tactiques, chacun choisit celle qui convient le mieux à son tempérament, et, en toutes choses, Lacordaire eut toujours le goût de la sonorité.

Sa résolution prise, il fallait informer de ce projet d'abord ses amis, puis la France. Il commença de le faire au retour d'une station de Carême, prêchée dans la cathédrale de Metz, où il avait retrouvé tous ses succès de Xotre-Dame. C'était au printemps de 1838. Il ne rencontra d'abord que froideur et objection. « Ces choses-là sont dans la main de Dieu, lui avait dit Mgr de Quélen, mais sa volonté ne s'est point manifestée. » Mme Swetchine le laissait faire plutôt qu'elle ne l'encourageait. Une affection très tendre et très dévouée, dont j'aurai plus tard à marquer dans sa vie la place peu connue, s'efforçait de le retenir. Elle ne le voyait pas sans trouble sacrifier (elle le croyait du moins) et sa renommée et son talent à de vains projets d'austérité et de renoncement. Rien ne l'ébranla.

Il fallait ensuite conquérir l'opinion publique. Dans cette pensée, il rédigeait un Mémoire pour le rétablissement des Frères Prêcheurs^ qui, parmi les œuvres sorties de sa plume, est demeurée l'une des plus célèbres. C'était à la France qu'il l'adressait : « Mon pays, lui disait-il. pendant que vous poursuivez avec joie et douleur la formation de la société moderne, un de vos enfants, chrétien par la foi, prêtre par l'onction traditionnelle de l'Eglise catholique, vient réclamer devons sa part dans les libertés

Vf

LA RESTAURATION DE l'oRDRE DE ST-DOMINTQUE. 117

que vous avez conquises et que lui-même a payées. Il vous prie de lire le Mémoire qu'il vous adresse ici... »

Il s'adressait alors à une autorité qu'il appelait, comme Pascal, la reine du monde, à lopinion publique, pour lui demander protection contre ellemême, s'il en était besoin, et il s'efforçait de montrer dans quelques pages éloquentes, habiles et qui sont à relire (car la question posée par lui n'est pas encore légalement résolue) ce qu'il y avait d'étrange, dans un pays épris de liberté, à ne pas permettre à des cTloyens d'habiter une même maison, de s'y lever et de s'y coucher à la même heure, de manger à la même table, de porter le même vêtement. 11 continuait par un panégyrique de l'Ordre des Frères Prêcheurs dont il exaltait les travaux comme prédicateurs, comme docteurs, comme missionnaires, et il trouvait des accents, pleins d'éloquence et de charme , pour peindre la vie de ces Frères pérégrinants, comme on les appelait, dont bien peu revenaient mourir au couvent natal, et qui pour la plupart s'endormaient, au contraire, épuisés de fatigue, loin de leurs frères et de leur pays. Il prédisait, avec une sagacité singulière, les souffrances que ne pouvait manquer d'engendrer, au sein de la société moderne, le double principe de l'égalité des droits politiques et de la liberté de la concurrence industrielle, et il ajoutait ces paroles prophétiques : « Les associations religieuses, agricoles, industrielles sont les seules ressources de l'avenir contre la perpétuité des révolutions. Jamais le genre humain ne reçu lera vers le passé ; jamais il ne demandera secours aux

118 LACOr. DAIRE.

vieilles sociétés aristocratiques, quelle que soit la pesanteur de ses maux; mais il cherchera dans les associations volontaires, fondées sur le travail et sur la religion, le remède à la plaie de l'individualisme. » Enfin il terminait, comme il avait commencé, en faisant appel à la France, déclarant au surplus que quel que fût le traitement que lui réservât sa pairie, il ne s'en plaindrait pas et qu'il espérerait en elle jusqu'à son dernier soupir.

Quelques jours après la publication de ce Mémoire Lacordaire prenait de nouveau le chemin de Rome avec deux compagnons, et, le 9 avril 1839, les trois Français recevaient l'habit de Saint-Dominique au couvent de la Minerve. Le lendemain ils partaient pour le couvent de la Quercia, près de Viterbe, où ils devaient passer l'année de leur noviciat. « 11 faisait froid le jour de notre arrivée, écrivait-il trois jours après à Mme Swetchine. Le vent avait tourné au Nord, et nous n'avions qu'un habit d'été dans une chambre sans feu. Nous ne connaissions plus personne ; tout le prestige, tout le bruit s'était évanoui; l'amitié nous suivait de loin sans plus nous presser; nous étions seuls avec Dieu, en présence d'une vie dont la ])ratique nous était inconnue — J'eus un moment de faiblesse. Je tournai les yeux vers tout ce que j'avais quitté, cette vie faite, ces avantages certains, des amis tendrement aimés, des journées si pleines de conversations utiles, les foyers chauds, les mille joies d'une vie comblée par Dieu de tant de bonheur extérieur et intérieur. C'était payer cher l'orgueil d'une forte action que renoncer à tout cela pour toujours. Je m'humiliai devant Dieu, et lui

LA RESTAUnATlON Dli L ORDP.i: DE ST-DOMIMQUK. 110

demandai la force dont j'avais besoin. Dès la fin de la première journée, je sentis qu'il m'avait exaucé, et depuis trois jours les consolations ont été croissant dans mon âme, avec la douceur d'une mer qui caresse ses grèves en les recouvrant. »

Lacordaire subit l'épreuve du noviciat dans toute sa rigueur. Le Maître général lui avait proposé d'en abréger de six mois pour lui la durée, mais il refusa, de même qu'il ne voulut être exempté d'aucun des exercices que la règle impose aux novices. A son tour il puisait l'eau, balayait les corridors, entretenait les lampes. Ces occupations modestes et la psalmodie des offices n'employaient pas cependant toutes se, lieures, et il lui restait du temps pour des emplois d in ordre (je parle au point de vue purement humi. n) plus relevé. Il employa ce temps à écrire une -v e de saint Dominique, qui parut l'année suivante. « C'est immense comme beauté , disait Cbateaubriand après l'avoir lue; je ne connais pas un plus beau style », et Mme Swetchine : « Ce n'est pas seulement un chef-d'œuvre, c'est un miracle parce qu'il est destiné à en faire ».

Il est difficile aujourd'hui de se hausser à ce ton d'enthousiasme. Ce n'est pas que l'œuvre elle-même soit à dédaigner. Elle est écrite avec chaleur et mouvement, dans une langue forte et imagée, un peu trop imagée peut-être. Mais la révolution qui s'est opérée dans la méthode historique nous rend aujourd'hui moins indulgents pour ces biographies composées sans aucun recours aux documents primitifs, avec une absence totale et volontaire de critique. Lacordaire a toujours été d'ailleurs moins écri-

vain qu'orateur. S'il avait parfois des expressions saisissantes et des trouvailles de mots, le défaut assez ordinaire de son style, qui était le vague et l'impropriété de l'expression, apparaît davantage lorsque la forme cesse d'être relevée et soutenue par le mouvement. Aussi ce petit livre n'a-t-il pas eu la brillante destinée que lui prédisait Mme Swetchine, et je ne crois pas qu'il ait fait grand miracle. Le terme de son noviciat approchait cependant, et le 12 avril 1840, il prit définitivement l'habit devant un petit nombre d'assistants, parmi lesquels se trouvait, entre autres, la touchante héroïne des Récils d'une sœur^ la comtesse Albert de la Ferronnays. Quelques jours après, elle l'entendait prêcher à Saint-Louis des Français. « Cela a dépassé ce que j'imaginais, écrivait-elle, quoique mon imagination allât loin. Que j'aurais voulu l'entendre encore ! » Mais Lacordaire (dont le sermon avait suscité de vives contradictions] n'avait [)as l'intention de recommencer à l'étranger une carrière de prédicateur, et, dans la lettre même quil adressait au Maître général pour lui demander la permission de demeurer à Rome pendant trois ans, il affirmait sa volonté de demeurer fidèle à la France : « Nous lui aj)partenons, disait-il, par notre baptême, par ses malheurs et ses besoins, par notre foi profonde en ses destinées, par notre âme tout entière; nous voulons vivre et mourir ses enfants et ses serviteurs». Aussi, à peine la permission obtenue, et l'établissement d'un noviciat français au couvent de Sainte-Sabine décidé en principe, Lacordaire partait pour Paris avec la pensée d'y chercher de nouveaux compa-

LA RESTAURATION DE l'oRDRE DE ST-DOMINIQUE. 121

gnons, mais surtout de montrer à tous les yeux 1 habit de Saint-Dominique.

Il y avait longtemps que la pensée de reparaître en Fi'ance sous ce costume oublié hantait l'esprit de Lacordaire. « Vous me verrez en chaire sous l'habit blanc et noir », écrivait-il à une amie dès les premiers mois de son noviciat. Aussi Mgr de Quélen lui ayant fait des compliments sur son Mémoire en faveur du re'tabllssement des Frères Prêcheurs^ il n'avait pas hésité à mettre de côté ses griefs, fondés ou non, et à lui écrire pour lui demander s'il consentirait à le laisser paraître dans la chaire de Notre- Dame. Depuis lors Mgr de Quélen était mort et Mgr Affre lui avait succédé. Lacordaire renouvela sa demande et Mgr Afire n'hésita pas à y accéder. C'était une première épreuve que de traverser la France, en costume de Dominicain. Lacordaire la tenta. Il avait pris cependant la précaution d'emporter avec lui une vieille soutane, afin de pouvoir s'en revêtir en cas de nécessité pressante; mais, au bout de quelques jours, il trouva que pareille précaution était indigne d'un Frère pérégrinant de Saint-Dominique , et ayant rencontré un prêtre espagnol en guenilles, il la lui donna. Au cours de sa route, il excita quelque étonnement, reçut quelques quolibets, mais aucune insulte, et il put, sans inconvénients, se promener en moine dans les rues de Paris où, dix ans auparavant, il ne pouvait pas se montrer en prêtre. Les difficultés semblaient s'aplanir sur sa route. On avait répandu le bruit que le gouvernement était hostile. Le garde des sceaux, M. Martin du Xord, l'invita à dîner, et un ancien garde des

122 LACOnDAHîE,

sceaux de Charles X, présent à ce dîner, put dire à son voisin, avec une ironie mélancolique, que si jadis il en avait fait autant, le feu aurait été mis le lendemain à la chancellerie.

Jusque-là tout se passait bien, mais dans la pénombre. L'épreuve définitive, c'était l'apparition au grand jour, dans la chaire de Noire-Dame. A la date fixée, le 12 février 1841, sous prétexte de |)rononcer un sermon en faveur des conférences de Saint-Vincent-de-Paul, Lacordaire y monta. L'affluence était immense; pas une place n'était vide dans les nefs ni dans les chapelles latérales. La curiosité était très surexcitée. Le plus grand nombre des auditeurs se souvenaient d'avoir vu, dans celte chaire, un jeune prêtre à la chevelure abondante et bouclée, aux grands yeux ardents, éclairant un visage pâle mais plutôt plein. Ils virent monter un moine à la tête rasée, ceinte seulement d'une couronne de cheveux, aux traits émaciés, mais aux 3'eux encore agrandis, tel que le leur avait déjà montré un portrait de Chassériau qui avait été exposé quelque temps auparavant au Salon. « Exposez, avait dit Lacordaire au peintre : c'est encore une manière de faire connaître mon habit. » Le sujet qu'il avait choisi était la Vocation de la nation française^ voulant, ainsi qu'il l'a dit luimême, couvrir de la popularité des idées l'audace de la tentative : c'est toujours en effet flatter l'orgueil de la France que de lui dire qu'elle a reçu une mission providentielle, fût-ce en lui reprochant d'y avoir manqué. Le sermon dépassa les limites ordinaires. Gomme il s'apercevait d'un peu de fatigue chez ses auditeurs, il eut une suspension heureuse: « Je suis

LA nrSTAURATlON DE LORDKi!- DE ST-DOMIXIQU E. 123

long peul-èti'c, Messieurs, mais c'est votre faute. C'est votre histoire que je vous raconte; vous me pardonnerez, si je vous ai fait boire jusqu'à la lie ce calice de gloire. »

Ce sermon, qui n'est pas un de ses meilleurs, lui valut beaucoup d'attaques de la part des journaux légitimistes, parce qu'il avait paru admettre que l'avènement au pouvoir de la bourgeoisie était dans le plan général de la Providence. Il fut traité à cette occasion de révolutionnaire et de tribun. Mai^ peu importait la valeur du sermon. Le jour où, en plein Paris, Lacordaire était monté en chaire, avec un froc blanc et un manteau noir, et où il en avait pu descendre sans exciter ni protestation ni tumulte, ce jour-là il avait conquis droit de cité en France pour l'ordre de Saint-Dominique, et assurément jamais victoire plus complète n'a été remportée par la puissance d'un seul homme, sur les préjugés d'un temps et d'un pays.

Dans une étude avant tout littéraire, comme celleci, je ne saurais m'arrêter à marquer les étapes successives de cette victoire : création d'une première maison à Nancy en 1843 et d'une seconde à Chalais en 1844; fondation d'un noviciat à Flavigny en 1848; enfin érection de la Province Dominicaine de France dont Lacordaire fut le premier Provincial. Mais c'est une mesure trop étroite du succès obtenu par Lacordaire, que la place aujourd'hui conquise par l'ordre de Saint-Dominique, avec ses trois provinces de France, de Toulouse et d'Occitanie, avec ses dix-huit maisons du Grand-Ordre, et ses six maisons du Tiers-Ordre, avec ses six cents profés ou

124 LACOI5DAIRE.

novices, et surtout avec ses prédicateurs dont le renom et la popularité remplissent la chaire française. Son œuvre a été plus large, car il a été le véritable restaurateur des Ordres monastiques dans notre pays. Sans doute, à ne s'attacher qu'aux dates, on pourrait dire que le noviciat des Jésuites à Montrouge ou l'abbaye des Bénédictins à Solesmes ont existé avant la première maison des Dominicains à Nancy. Mais si les Ordres monastiques sont aujourd'hui intimement mêlés à la vie religieuse, et même, par l'éducation, à la vie générale de la France, si non seulement Dominicains, mais Capucins, Prémontrés, Oblats, Eudistes, bien d'autres qu'on pourrait citer se promènent aujourd'hui librement en France, s'ils y vivent au grand jour, s'ils y ont fait preuve d'une vigueur indestructible, c'est à Lacordaire qu'ils le doivent, parce qu'il leur a communiqué quelque chose de sa tranquille audace, de sa persévérance hardie, et parce que, le premier, il leur a enseigné à revendiquer la liberté du moine au nom des droits du citoyen.

Quelles racines a poussé, dans le sol si profondément retourné de la France, cette vieille graine semée à nouveau par la main de Lacordaire, l'auteur de ces lignes en a eu la vision très nette, il y a quelques années. C'était à Fontaine-lez-Dijon, le petit village qui a eu la gloire de donner le jour à saint Bernard. Près de trente raille pèlerins ou curieux s'y étaient rassemblés, pour célébrer à la fois le huit centième anniversaire de la naissance du saint, et la restauration de sa maison natale. Une messe allait être célébrée, un sermon prononcé en plein air,

LA RESTAURATION DE l'oRDRE DE ST-DOMINIQUE. 125

tout comme au moyen âge, et il ne fallait à l'imagination qu'un faible effort pour se croire transporté dans un passé bien lointain. La procession arriva. Dixsept évèques marchaient en tête, avec leurs mitres de soie, leurs croix et leurs crosses en or. Certes la lîgure de ces pieux fonctionnaires de l'Eglise, signalés pour la plupart à son choix par un Etat incrédule, commandait le respect et respirait la dignité. Mais on y lisait en même temps, sauf sur deux ou trois physionomies que je pourrais citer, je ne sais quelle soumission triste et quelle résignation anticipée. La foule les vit passer avec indifférence. Venaient ensuite les abbés et prieurs. Ils étaient quarantesept, la plupart portant une mitre de lin, une croix et une crosse de bois. Peu accoutumée à voir des abbés crosses et mitres, la foule les regardait au contraire avec une curiosité bienveillante. Jeunes pour la plupart, leurs traits accentués, leurs regards fermes traduisaient l'ardeur, la confiance et^ au besoin, la résolution d'une invincible résistance. On sentait que la vie et la sève étaient là. Songeant alors à toutes les vicissitudes par lesquelles les Ordres monastiques ont passé en France depuis cent ans : la proscription violente et sanglante, l'impopularité dédaigneuse, les mesures sottement vexatoires, et contemplant cet étalage au grand jour, au plein soleil, de costumes et d'insignes si longtemps oubliés, je sentis la vérité profonde de cette parole, qui, lancée par Lacordaire, parut autrefois un paradoxe : « Les chênes et les moines sont éternels ».

Page 1