‹ LacordaireChapitre 3 sur 14 · LE SÉMINAIRE · texte numérisé non relu

LE SÉMINAIRE

avait l'allure la moins séminariste qui fut jamais. 11 était pétulant, fougueux, d'une liberté de langage poussée parfois jusqu'à l'impertinence. Il faisait à ses maîtres l'effet d'un cheval fougueux, et aucun ne se sentait de force à le brider. Son humeur inconsidérée se traduisait, à leur désespoir, par les traits les plus divers. Tantôt il prenait vivement parti en faveur d'une coiffure nouvelle, la barrette, contre l'ancienne coiffure des théologiens, le bonnet carré, cher encore aux professeurs, mais déjà un peu abandonné des élèves, et il poussait l'opposition si loin qu'il jetait au feu de ses propres mains les bonnets carrés de ses camarades. Chose plus grave : au cours de théologie il prenait la parole, posait des questions ou des objections, et, quand la réponse ne lui paraissait pas satisfaisante, il ne se faisait pas faute de répliquer, laissant parfois les professeurs écrasés sous la riposte, et les séminaristes incertains de savoir qui, du professeur ou de l'élève, avait tort ou raison. Les Sulpiciens, ses maîtres d'alors, étaient des gens pieux et des esprits sages, mais un peu timides, a Ils avaient deux choses en horreur, a dit le père Chocarne, le bruit et la nouveauté. » Aussi ce jeune séminariste, indépendant d'allures et hardi de langage, ne laissait-il pas de les inquiéter. En revanche, s'il était suspect à ses maîtres, il gagnait du crédit sur ses camarades qui, mieux que les doctes Sulpiciens, savaient discerner son génie.

C'était, c'est encore, je crois, l'usage à Issy que les séminaristes préchassent à tour de rôle, au réfectoire, pendant le repas. Ce fut dans ces circonstances assurément peu favorables que Lacorrlaire prononça

son premier sermon. Lui-même racontait dans une lettre à M. Lorain l'impression qu'il avait éprouvée lorsqu'il avait gravi le terrible escalier qui menait à la chaire, et commencé à prêcher sur l'Incarnation dans un réfectoire où mangeaient cent trente personnes, à travers le bruit des assiettes, des cuillères et de tout le service. Mais bientôt les jeunes séminaristes se poussent du coude l'un l'autre; couteaux et fourchettes s'arrêtent d'eux-mêmes, et tout le monde prête une oreille attentive aux accents d'une voix qui, d'abord sobre et voilée, s'élève peu à peu et fait retentir l'humble salle d'échos qui lui étaient inconnus. Un fragment de ce sermon, transcrit par Lacordaire pour un ami , a été recueilli dans la collection de ses œuvres , et il y fait bonne figure. Aussi, le lendemain, tous les séminaristes étaient-ils dans l'enthousiasme. Mais les maîtres étaient moins contents. Le professeur d'éloquence adressa à Lacordaire quelques observations. Il blâma le genre, et engagea les élèves — en quoi du reste il n'avait pas tout à fait tort — à ne pas l'imiter.

Les préventions que Lacordaire avait soulevées, dès le lendemain de son entrée au séminaire, allaient donc s'aggravant. Par ordre, il fut transféré au granr? séminaire de Paris et le supérieur général, l'abbé Garnier, voulut être son confesseur. On essaya d'utiliser son talent de parole pour en faire un maître de conférences et un catéchiste. Mais, bien que plus contenu dans ses allures et plus mesuré dans son langage qu'il ne l'était à Issy, Lacordaire ne parvint pas à dissiper complètement la méfiance de ses supé-

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rieurs. Ils doutaient de sa vocation, et reculaient de terme en terme le moment où il aurait du être appelé à prononcer ses premiers vœux. Deux ans et demi s'étaient écoulés sans même que le sous-diacouat lui eût été conlei'é. Il pouvait se croire rejeté. Peu s'en fallut alors qu'il ne prît une résolution définitive, et qu'il ne quittât le séminaire, non pour reprendre la vie séculière, mais pour entrer au noviciat des Jésuites, àMontrouge. Par l'intermédiaire de l'abbé de Rohan, il demanda même à l'archevêque de Paris l'autorisation nécessaire. Mais Mgr de Quélen refusa. Il eut de la haute valeur du jeune séminariste un instinct ])lus juste que ses propres maîtres, et il ne A^oulut pas laisser perdre pour son diocèse un prêtre dont l'avenir lui paraissait plein de promesses. Peut-être même ne fut-il pas étranger à la résolution que prirent, peu de temps après, les Sulpiciens d'admettre Lacordaire aux ordres sacrés. Le 2 décembre 1826, il reçut le sous-diaconat, et le 22 septembre 1827, l'ordination des mains mêmes de Mgr de Quélen, dans sa chapelle particulière. « Ce que je voulais faire est fait, écrivait-il à Lorain; je suis prêtre depuis trois jours, sacerdos in œter/ium, secundum ordinem Melchissedec. »

A peine sorti du séminaire, Lacordaire eut à se prononcer sur une proposition brillante qui lui était faite. Un des directeurs de Saint-Sulpice, M. Boyer, voulut le proposer à son parent, Mgr Frayssinous, pour la charge d'auditeur de Rote. C'étaient les dignités ecclésiastiques et peut-être la pourpre assurées à brève échéance. Cependant Lacordaire refusa. « Je veux demeurer simple prêtre, répondit-il

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à M. Boyer, et probablement, un jour, je serai religieux. » Mais, en attendant, qu'allait-il devenir? Mgr de Quélen qui, durant toute la durée de ses rapports avec Lacordaire, devait tour à tour le soutenir par sympathie personnelle et l'abandonner par timidité d'esprit, semblait pour le moment assez embarrassé de son protégé. De ce jeune prêtre de vingt-cinq ans, il ne trouva rien de mieux à faire que de le cacher dans un couvent de Visitandines dont il le nomma chapelain. Le couvent était en même temps un pensionnat, et sa principale occupation devait être d'enseigner le catéchisme à trente jeunes filles de douze à dix-huit ans. Disons tout de suite, à l'honneur de ces jeunes catéchumènes, que l'extraordinaire valeur de leur catéchiste ne leur échappa pas. Pendant de longues années, ce fut la gloire du pensionnat des Visitandines de conserver, sous forme de cahiers transmis de génération en génération, les résumés des instructions ou des sermons de Lacordaire, rédigés par ses premières élèves. Les bonnes religieuses lui reprochaient cependant d'y mêler trop de métaphysique.

L'année suivante, il fut nommé aumônier adjoint du lycée Henri IV. En cette qualité il fut même chargé par les autres aumôniers, ses collègues, de rédiger un mémoire sur l'état religieux et moral des collèges royaux de Paris, qui était destiné à passer sous les yeux du Ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique. Ce mémoire n'est qu'un long cri de douleur sur l'esprit d'irréligion qui règne dans les collèges, et sur l'impuissance des aumôniers à y remédier. Pas plus auprès des

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élèves de Henri IV qu'auprès des pensionnaires des Visitandines, il ne trouvait donc à répandre le feu de prosélytisme qui était en lui. Ni son temps ni ses facultés ne lui semblaient emploj'^és. Vainement, dans la pensée d'écrire un grand ouvrage d'apologétique, se livrait-il à une série de lectures, où il entremêlait Platon et Descartes, Aristote et saint Augustin. Bien qu'il fût frappé de ce qu'il y avait de choses et de mystères à développer dans la religion catholique, bien qu'il ne lui tombât jamais un livre sous la main sans qu'il fût confondu de la manière dont on la défendait, il sentait vaguement que son esprit était peu propre à la théologie. Cependant, il ne voulait pas chercher ailleurs que dans l'exercice de son ministère l'emploi des facultés qu'il sentait en lui. C'est ain.'i que M. Foisset lui ayant proposé d'écrire dans un journal nouvellement fondé à Dijon, le Provincial , il répondait avec vivacité : « Un journal me paraît une affaire inique ; c'est la chaire des opinions, c'està-dire ce que je méprise le plus. Ministre des seules vérités perpétuelles et universelles, jamais, jamais je n'annoncerai aux hommes des opinions, jamais je ne leur annoncerai la vérité du même lieu où on amuse leur oisiveté par les jeux de l'esprit. » Parfois il se figurait sincèrement que l'obscurité , une longue obscurité, de petites places et du loisir, c'était tout ce qu'il désirait. Mais en réalité, dans son donjon du collège Henri IV, où sa mère était venue demeurer avec lui, comme autrefois dans son petit appartement solitaire de la rue du Dragon, il s'inqiiiétait de sa destinée, et à certains jours la mélan-

colie semblait sur le point de l'envahir. « Je ne sais plus ni écrire, ni causer, écrivait-il à M: Foisset. Je rne métempsycose tous les jours, et bientôt je ne me reconnaîtrai plus qu'à mon attachement pour vous. Folie des années ! Rêve de l'immobilité ! Sans l'amitié nous ne serions qu'un songe; elle arrête au moins la vie par un bout. Et encore comment l'arrête-t-elle ! On se rencontre au printemps, quand on fleurit, quand on s'embaume de sa jeunesse, quand on dit : toujours. Après cela le vent nous emporte; il y a un cheval tout prêt pour aller vite, une voile qui n'aime pas les longs adieux. Il y a une Providence qui se veno-e des promesses que se font les hommes, et qui les disperse aux quatre coins de ses desseins. »

A ces causes de tristesse intime se joignaient les souffrances que lui causaient son isolement moral, et le peu de sympathie qu'il sentait entre ses collègues du sacerdoce et lui. Sa mère s'affligeait de voir qu'il n'eût point d'amis, et lui-môme va nous expliquer pourquoi il n'en pouvait avoir : « J'étais demeuré libéral en devenant catholique, et je n'avais pas su dissimuler tout ce qui me séparait sous ce rapport du clergé et des chrétiens de mon temps. Je me sentais seul dans ces convictions, ou du moins je n'avais rencontré aucun esprit qui les partageât. La fin de la Restauration approchait; la cause du Christianisme, liée à celle des Bourbons, courait les mêmes chances, et un j)rêtre qui n'était pas sous ce drapeau semblait une énigme aux plus modérés, une sorte de traître aux plus ardents. » A cette époque l'Eglise de France s'abandonnait en effet à une espèce de torpeur et d'engourdissement. Heureux d'avoir, après tant

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d'cpreuves, trouvé un gouverncujeut qui lui était favorable, tout en lui refusant certaines libertés, plus confiant qu'il n'aurait fallu dans cette protection, et se reposant avec trop de sécurité sur cette alliance, le clergé français pieux, bonnête, respectable s'il en fut, se contentait d'accomplir régulièrement les devoirs de son ministère quotidien, mais il se désintéressait du grand mouvement d'idées qui agitait les générations nouvelles. Lacordaire sentait la faute et le danger. « Je suis las de penser et de parler, écrivait-il à M. Foisset. Je suis comme la faculté de ibcologie de l'Académie de Paris; j'ai sus- [)endu ma barpe aux saules de la Sorbonne. Gomment penser, quand il n'y a plus de pensée catbolique? Comment parler quand tout Israël dort, et qu'on n'a |)as, comme David, enlevé la lance de l'ennemi? Xon vraiment, cela n'est pas possible. Laissez dormir le pâtre au bruit du vent, et ne lui demandez pas ce qu'il voit dans son sommeil. »

Lorsque le clergé, sortant de ce sommeil, se livrait à quelque tentative d'apostolat, Lacordaire ne goûtait pas davantage la forme que prenaient ces manifestations. Il croyait peu au succès de ce qu'on appelait alors les missions, et il devait parler plus tard en termes assez sévères « de ces nuées de missionnaires qui se j)récipitaient du nord au midi dans les grandes villes du royaume, appelant le peuple à des cérémonies étranges, inconnues de la tradition catholique, à des chants qui n'exprimaient pas seulement les espérances de l'éternité, mais celles de la politique profane, à des prédications où l'excès du sentiment suppléait à la faiblesse de la doctrine, où

Ton s'attaquait moins au cœur qu'à l'imagination, au risque de ne produire qu'un ébranlement passager à la place d'une solide conversion ». Ainsi, ni dans la ])ralique quotidienne de son humble ministère de chapelain et d'aumônier, ni dans des travaux de théologie auxquels il se croyait peu propre, ni dans l'exercice d'un apostolat dont la forme ne lui agréait pas, Lacordaire ne trouvait l'emploi des dons qu'il sentait bouillonner en lui. Dans cette crise morale, il n'est pas étonnant qu'il ait détourné ses regards de la France, et qu'il ait pensé un instant à s'expatrier. Il y avait alors un pays qui exerçait de loin une sorte de fascination sur ceux dont l'imagination était plus curieuse des secrets de l'avenir que des souvenirs du passé. Ce pays était l'Amérique. Autrefois, Chateaubriand avait emprunté à ses forêts et à ses savanes les métaphores et les images dont il devait embellir le Génie du Christianisme. Dans bien peu d'années Tocqueville devait aller demander à cette même contrée la solution du problème démocratique, et il traçait de cette république naissante un portrait peint de main de maître, mais trop flatteur pour être tout à fait exact. Peu s'en fallut que Lacordaire ne le devançât. « Je me lassai de cette vie, disait-il plus tard, et je regardai au loin pour voir s'il n'était pas sur la terre quelque lieu où un prêtre pût vivre libre. Qui n'a tourné les yeux, dans ces moments où la patrie fatigue, vers la République de Washington? Qui ne s'est assis dans la pensée à l'ombre des forêts et des bois de l'Amérique? J'y jetai mes regards, las du spectacle qu'ils rencontraient en France, et je résolus d'aller leur demander

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une hospitalité qu'ils n'ont jamais refusée ni au prêtre ni au voyageur. »

Ce projet auquel il faisait allusion n'avait pas été seulement chez Lacordaire un vague et poétique dessein. L'évêque de New-York, Mgr Dubois, était alors en Europe. Il cherchait un prêtre distingué qu'il pût emmener avec lui dans son diocèse. On lui parla de Lacordaire, et il lui fit offrir les doubles fonctions de grand vicaire de New-York et de supérieur du séminaire. Au premier abord l'offre ne l'avait guère tenté, car ce qu'il savait des mœurs américaines lui plaisait médiocrement. Mais six mois de réflexion l'avaient peu à peu réconcilié avec cette perspeclive.

Parmi les questions qui préoccupaient alors son esprit anxieux, il en était une qui dominait toutes les autres, et qu'il posait ainsi lui-même : « Le monde étant ce qu'il est, que doit croire un prêtre sur les rapports de la religion avec la philosophie et l'ordre social? » En philosophie il lui semblait impossible qu'il y eût désaccord entre la raison universelle et la raison catholique, et ce premier problème ne le troublait point. Il n'en était pas de même du second, les relations de la société spirituelle avec la société matérielle. A ses yeux, ce problème ne pouvait être résolu que de trois manières : « supériorité de l'une sur l'autre, indépendance absolue de l'une et de l'autre, engrènement variable de l'une et de l'autre par des concessions réciproques ». Le premier moyen lui paraissait la vérité théorique; c'était le système sous lequel le monde avait vécu depuis Gharleraagne; mais en France ce système

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était ruiné sans retour et il lui semblait impossible de le restaurer. Quant au dernier, Lacordaire le repoussait de toutes ses forces comme aboutissant à subordonner l'Église à TElat, et à créer à la longue une Église nationale : c'était le gallicanisme, et Lacordaire avait horreur du gallicanisme dont les libertés ne rachetaient pas à ses yeux les servitudes. Restait le second, c'est-à-dire l'indépendance absolue : ce n'était qu'un remède sans doute, mais un remède sublime, et il ne fallait pas hésiter à y recourir, a Oter l'Église de l'état d'engrènement pour la mettre à l'état d'indépendance absolue, en un mot l'affranchir, voilà ce qui est à faire, écrivait-il à M. Foisset : le reste est un détail immense — »

Quand il fut arrivé à cette conviction, l'Amérique ne l'effraya plus. Les États-Unis étaient le seul pays du monde où l'Église catholique fût sans aucune relation officielle avec l'État et, sous ce régime, elle s'était fortifiée avec une rapidité qui tenait du prodio-e. Comment ne pas être tenté d'aller étudier sur place l'application du remède? Lacordaire s'y résolut donc, mais, avant de donner à Mgr Dubois une réponse définitive , il voulut traiter de toutes ces questions avec le seul prêtre qui, jusqu'alors, eût paru s'en préoccuper, et sous l'humble toit duquel la pensée catholique semblait s'êlre réfugiée. Un soir de mai 1830, précédé par une lettre qui annonçait son arrivée, Lacordaire vint donc frapper à la porte de la Chesnaye.

L'homme qui demeurait dans ce vieux manoir, en face d'un étang brumeux dont les eaux grises reflétaient les longues branches des chênes et des

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hêtres, n'occupait dans l'Eglise ni rang ni dignité. Et cependant il exerçait sur le jeune clergé plus d'influence, il possédait plus d'autorité qu'évêques et cardinaux. Ses contemporains étaient plus attentifs à sa parole qu'à celle qui tombait du haut des chaires, et, dans le domaine religieux, il s'était emparé de leur imagination comme de leur pensée. Aujourd'hui que plus de quarante ans se sont écoulés depuis la mort de Lamennais, il éveille encore notre curiosité, et rien de ce qui se rapporte à lui ne nous laisse indifférents. Nous lisons avec un intérêt presque égal toutes les études qui le concernent, quelle que soit la différence de leurs points de vue et de leurs conclusions. La publication de sa correspondance a été accueillie, il y a quelques années, avec une faveur marquée. Que demain, comme on nous le fait espérer, on se décide à livrer au jour certaines lettres, toutes spirituelles et de direction, adressées par lui à une pieuse dame, ces lettres, j'en suis certain, seront lues avec la curiosité la plus vive. C'est que la figure de Lamennais, si étudiée et fouillée qu'elle ait pu être, se dresse encore devant nous comme celle d'un sphinx qui n'aurait pas dit son dernier mot. C'est que nous avons le sentiment, si consciencieuse qu'ait été notre étude, de ne le comprendre qu'à demi. C'est que nous avons peine à mettre en accord et en harmonie ce que nous lisons de lui et ce que nous en savons. Ce prêtre a été un pamphlétaire de génie; personne n'a poussé aussi loin que lui l'art de la diatribe et de l'insulte; son éloquence est toute de haine et d'invective. Mais il a écrit avec amour une traduction de V Imitation qui est digne du texte,

et il la enrichie de réllexions dont un bon juge, M. de Sacy, a pu dire qu'elles semblaient parfois des post-scriptum dictés par l'auteur même du livre. Dans ses lettres, il n'y a presque pas de pages oii l'on ne trouve quelque insulte à l'adresse non pas seulement de ses adversaires directs, mais de ceux-là surtout qui ne partageaient pas entièrement toutes les nuances de ses opinions. Les plus respectables parmi ses contradicteurs sont les plus vilipendés, dans les termes les plus grossiers, et il est impossible de n'en pas conclure que cet insulteur perpétuel devait être un singulièrement bilieux et désagréable personnage. Mais il est impossible également de ne pas être touché du soin, de la bonne grâce, de la véritable sensibilité qu'il déploie dans sa correspondance avec ces trois vieilles demoiselles bretonnes, qui, du fond de leur retraite des Feuillantines, suivaient sa destinée avec une anxiété si touchante, et dont l'une, celle qu'il aimait à appeler Ninette, lui adressait un jour cet avertissement discret : « Vous faites bien du bruit ». Rien n'est plus étranger à ses écrits si divers que la grâce et le charme, sauf dans quelques pages des Affaires de Rome. Et cependant il avait de la grâce, il avait du charme ; tous ceux qui l'ont approché en ont subi l'influence. Dans ce Port-Royal breton qu'il avait voulu créer à la Ghesnaye, il avait su attirer et retenir auprès de lui des âmes délicates et pures, comme celles de l'abbé Gerbet et de Maurice de Guérin, pour ne parler que des deux plus connus. 11 avait ca|)tivé celle de Montalembert, au point de le faire hésiter deux ans avant la soumission. Des

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cœurs de femmes lui sont restés fidèles, même après la chule. J'ai connu, à la lin de sa vie, une respectable religieuse devant laquelle on ne pouvait prononcer le nom de Lamennais sans l'émouvoir, et elle s'obstinait dans cette touchante illusion que, s'il n'eût i)oint été circonvenu à sa dernière heure, il serait mort réconcilié avec l'Eglise. Quelque jugement qu'on porte au reste sur sa vie, il est impossible de refuser la pitié à ces dernières années où, accablé tout à la fois sous le poids des préoccupations matérielles et des souffrances du corps, ne tirant plus, par une singulière leçon, sa subsistance que de la vente de son Imitation, il vieillissait malade et solitaire, sans affection, sans appui, sentant assurément au plus profond de son être les misères et l'humiliation de sa fin. On raconte que celui qui lui ferma les yeux dut essuyer sur sa joue amaigrie une larme que durant son agonie personne n'avait vu couler. Qui sait si cette larme n'était pas celle du repentir, et si la bonne sœur dont je parlais tout à l'heure n'a pas été plus sagace, dans son espérance charitable, que certains juges de Lamennais dans leur impitoyable sévérité?

Lorsque Lacordairc débarquait à la Chesnaye, Lamennais n'était })as pour lui un inconnu. Lacordairc avait eu déjà. l'occasion de le voir une fois ou deux avant son entrée au séminaire, et la première impression, à en juger par cette lettre à un ami, n'avait pas été très favorable : « C'est un homme petit, sec, d'une figure maigre et jaune, simple dans ses manières, tranchant dans ses discours, plein de son livre. Qu'on place ^L de Lamennais dans une

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assemblée d'ecclésiastiques, avec sa redingote brune, sa culotte courte et ses bas de soie noire, on le prendra pour le sacristain de l'église. » De cette nouvelle visite à la Chesnaye, Lacordaire ne revint pas particulièrement séduit. « L'entretien et la tenue, a-t-il écrit plus tard, respiraient une sorte d'idolâtrie que je n'avais jamais vue auparavant. Cette visite, en me causant plus d'une surprise, ne rompit pas cependant le lien qui venait de me rattacher à l'illustre écrivain. » En effet les conseils de Lamennais l'affermirent dans son projet de départ jiour l'Amérique, projet approuvé d'autant plus chaleureusement par Lamennais que lui-même avait conçu un semblable dessein, plusieurs années auparavant, Lacordaire prit donc son parti et il écrivait quelques mois après à ^l. Foisset : « J'ai repensé à la proposition de New-York. M. de Lamennais la connaissait et l'a approuvée. Nous avons lié à cela de grands desseins, et nous partirons plusieurs amis ensemble dans le printemps prochain. » Cette lettre est du 19 juillet 1830. Onze jours après, la révolution éclatait.

Au premier moment, les événements nouveaux ne chançjèrent rien à la détermination de Lacordaire. Ses malles étaient faites, et il avait dit adieu à sa famille, quand il reçut une lettre de l'abbé Gerbet, avec lequel il était demeuré lié. Dans cette lettre, l'abbé Gerbet le pressait avec instance, en son nom et au nom de Lamennais , de le seconder dans l'entreprise de la fondation d'un nouveau journal, l'Avenir, qui serait désormais l'organe des catholiques, et qui réclamerait pour l'Eglise sa part des libertés désormais acquises au pays. « Cette nou-

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velle me causa, a écrit depuis Lacordaire, une joie sensible et une sorte d'enivrement. » Il accepta sans balancer la proposition, et il oublia que, quelques mois auparavant, à une proposition semblable de son ami Foisset, il avait répondu qu'un journal était ce qu'il méprisait le plus au monde, et que, jamais^ il n'annoncerait aux hommes la vérité dans un lieu où on amuse leur oisiveté par les jeux de l'esprit. Pour comprendre et ce brusque changement d'idées et cet enivrement, il faut se rappeler la conception que Lacordaire s'était faite des relations de l'Eglise catholique avec l'Etat. Oter l'Eglise de l'état d'engrènement, pour la mettre à l'état d'indépendance absolue, lui paraissait, comme nous l'avons vu, la besogne la plus pressée, et c'était au moment où il allait partir pour l'Amérique, dans le dessein d'étudier sur place les résultats de ce remède sublime, qu'il entrevoyait la possibilité de l'appliquer en France. L'homme qui, du fond de sa modeste retraite de la Ghesnaye, remuait les intelligences catholiques en France et en Europe, lui offrait de devenir son collaborateur dans la grande cause de l'affranchissement de l'Eglise. Il le conviait à combattre avec lui le bon combat, et il lui mettait en même temps l'arme dans la main. Comment ne pas répondre à cet appel et comment hésiter à se jeter dans la mêlée, sous un tel chef? C'est ce que fit Lacordaire, et il n'est pas étonnant qu'il se soit livré, dans cette campagne, à toute la fougue d'une nature ardente que, depuis sa sortie du séminaire, il avait dû contenir dans les limites d'une étroite et mesquine existence.

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