CHAPITRE III
Laissant de côté leurs doctrines sociales et théologiques, on sait quel était, dans la pratique, le but poursuivi par les rédacteurs de V Avenir : donner aux catholiques le goût de la liberté; leur persuader de ne plus invoquer la protection de l'Etat, de renoncer sans retour aux faveurs, aux privilèges, et de ne compter désormais que sur eux-mêmes pour la défense de leurs droits; mais les instruire en même temps dans le maniement des armes à l'aide desquelles les droits se défendent dans les pays libres : la presse, la parole, et les habituer à regarder leurs adversaires face à face , à les combattre en rase campagne, sans s'abriter derrière des retranchements effrités et des murailles en ruine. La presse, la parole, c'étaient deux armes dont le maniement convenait également à Lacordaire, et de tous les rédacteurs de r Avenir, il fut celui qui prêcha le mieux d'exemple. Lamennais ne prenait
et L AVENIR . » 43
la plume qu'assez rarement, toujours avec une vi^^ueur sino^ulière, mais il écrivait surtout des articlés de doctrine et de principe. Le doux abbé Gerbet était peu propre aux âpretés de la polémique quotidienne. Restaient Lacordaire et Montalembert, les autres n'étant que d'obscurs collaborateurs. C'est de leur rencontre dans les bureaux de V Avenir (car ils étaient jusque-là étrangers l'un à l'autre) que date l'étroite intimité entre ces deux hommes auxquels les catholiques doivent une si grande reconnaissance. De cette rencontre, Montalembert a rappelé, quarante ans après, le souvenir en termes émus :
« Que ne m'est-il donné, s'écriait-il, de le peindre tel qu'il m'apparut alors dans tout l'éclat et tout le charme de la jeunesse! Il avait vingt-huit ans. Sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port déjà souverain de sa tête, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant, en même temps de modeste, dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait prête à déborder — Sa voix, déjà si nerveuse et si vibrante , prenait souvent des accents d'une infinie douceur. Né pour combattre et pour aimer, il m'apparut charmant et terrible, comme le type de la vertu armée pour la vérité. » Et de son côté, Lacordaire écrivait à propos de Montalembert cette phrase singulière qui montre de quels préjugés son âme était encore remplie : « Je l'aime comme s'il était un plébéien ».
Le soi-disant plébéien, aristocrate s'il en fut, était alors un jeune homme de vingt-deux ans, inconnu
de tous et, de quelque talent qu'il donnât déjà les prémices, il ne pouvait que s'effacer derrière Lacoidaire. A eux deux ils faisaient le numéro, comrae on dit en style de presse, mais Lacordaire écrivait plus régulièrement que Montalembert. Dans les seize premiers numéros du journal, sept fois l'article principal avait été fourni par lui ^
Tout entier à l'action et au combat, il s'appliquait d'abord à relever le courage des catholiques, a les ramener en ligne, à les pénétrer du sentiment de leurs forces. Il n'admettait pas qu'on les traitât dédaigneusement en parti vaincu, ni surtout en sectateurs d'une foi surannée et destinée à disparaître, comme avaient disparu les religions de l'antiquité. C'est ainsi que dans un article intitulé : le Mouvement d ascension du catholicisme^ il répondait fièrement à un article sur la décadence du catholicisme, publié par le Globe, l'ancien journal des doctrinaires, dont ils étaient personnellement sortis, mais où régnait encore leur esprit. Après avoir montré l'Église résistant à toutes les épreuves, non seulement à la persécution, à l'hérésie, au schisme, mais encore aux tentatives que les rois avaient faites pour l'asservir, Henri VIII en Angleterre, Louis XIV en France, Joseph II en Autriche, à ce qu'il appelait le ver rongeur de l'anglicanisme, du gallicanisme et dujoséphisme, il la montrait ensuite se développant l)ar la liberté dans tous les pays où elle lui avait été accordée, et il donnait rendez-vous au Globe « à la
1. Les articles de V Avenir n'ont pas été reproduits dcina l'édition complète des œuvres de Lacordaire. Il faut les aller chercher dans la collection des articles de C Avenir.
a L AVENIR. » 45
cinquantième année du siècle, dont ils étaient les enfants », s'en rapportant à l'avenir du soin de trancher le différend entre ceux qui prédisaient la décadence et ceux qui prédisaient l'ascension du catholicisme. Lorsque la cinquantième année du siècle arriva, le Globe manqua au rendez-vous, car il avait disparu depuis longtemps; V Avenir également, il est vrai ; mais, à mesurer la place qu'occupent aujourd'hui dans le monde les idées représentées par Lacordaire, et celles représentées par le Globe, on peut se rendre compte de quel côté étaient la justesse du coup d'œil et la vérité.
Il était rare cependant que Lacordaire choisît pour texte de ses articles des questions d'une nature aussi abstraite et aussi vague. Il préférait en demander l'occasion aux menus faits de la politique courante, et il déployait dans sa polémique, en quelque sorte quotidienne, cet art du journaliste, qui consiste à s'emparer d'un incident, à le grossir, parfois en le dénaturant, et à en tirer argument au profit de sa thèse. Ce qui préoccupait surtout Lacordaire, à ce moment, ce qui inspirait suivant les circonstances sa passion ou sa verve, c'étaient les relations du clergé avec le gouvernement nouveau, relations qui suscitaient à chaque instant des difficultés et des conflits. La presque totalité du clergé avait vu avec défaveur la révolution de Juillet, et il faut avouer que ce sentiment était de sa part assez naturel. Ainsi que l'a dit, dans sa belle histoire, mon éminent confrère, M. Thureau-Dangin, « dans les journées de Juillet, l'Eglise sembla vaincue au même titre que la vieille royauté, et l'iiréligion victorieuse
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au même tilre que le libéralisme ». Mais, vaincue ou non, l'Eglise avait reconnu le gouvernement nouveau, comme avaient fait les autres gouvernements de l'Europe. Le concordat n'était pas rompu, et le même lien unissait toujours l'Eglise à l'Etat. Quelle attitude devaient donc prendre les ministres de l'Eglise et quels étaient les droits du gouvernement? Le gouvernement exigeait qu'évêques et curés, quels que pussent être leurs sentiments intimes, ne prissent pas vis-à-vis de lui une attitude factieuse (ce qui était le cas de quelques-uns) et qu'ils s'acquittassent, vis-à-vis de la royauté nouvelle, des devoirs dont ils s'acquittaient vis-à-vis de la royauté ancienne. Assurément la prétention n'avait rien d'excessif, mais la forme sous laquelle cette prétention se traduisait n'était pas toujours très heureuse. C'est ainsi que, plusieurs prêtres du Jura continuant de se refuser à prier pour leRoi, le préfet du déparlement avait cru devoir leur adresser une proclamation dans laquelle, après avoir déclaré que la loi est la divinité des peuples, et que son pouvoir s'étend partout et sur tout, il les engageait à se souvenir qu'on ne doit pas recourir aux bienfaits de l'Etat, lorsqu'on se met en hostilité avec lui. Lacordaire relevait ce langage avec hauteur, et s'adressant non pas seulement aux prêtres du Jura, « mais à tous ceux qui prient Dieu avec un cœur d'homme », il leur disait : « Priez pour le Roi; priez pour sa famille, pour le repos de son règne et la tranquillité du monde, non pas à cause de votre préfet, mais à cause de Dieu qui le commande, à cause de vos premiers aïeux qui priaient ainsi. Du reste, sentez pro-
« lavi:mr. » 47
fondement l'indignité du langage que l'on vous lient,
et voyez ce que vous coûtent les millions de l'Etat. »
Et il continuait en montrant les ministres exigeant
des prières dont la conscience des prêtres ne serait pas juge, et répondant à leurs réclamations par ce seul mot : « Vous êtes payés ». « Ils n'ont pas besoin d'être justes, s'écriait-il : vous êtes payés. Ils n'ont point de comptes à vous rendre : vous êtes payés.... A-t-on jamais traité les hommes avec plus de mépris ? Ils se moquent de vos prières, et vous ordonnent de les chanter. Si vous n'obéissez pas, vous êtes des séditieux à qui le trésor sera fermé ; si vous obéissez, vous leur devenez si vils, qu'il n'y a pas de termes dans les langues pour exprimer ce qu'ils pensent de vous. »
Souvent aussi il arrivait qu'un acte maladroit de quelque fonctionnaire subalterne offrait aux catholiques l'occasion d'une légitime protestation. Dans la hâte et le trouble qui marquent le lendemain d'une révolution, le gouvernement de Juillet n'avait pas toujours choisi ses agents avec beaucoup de discernement. Il en avait demandé quelques-uns à cette bohème politique ou littéraire qui, dès que l'occasion s'en offre à elle, se rue aux fonctions publiques, et montre tant d'empressement à endosser l'habit brodé. Le sous-préfet d'Aubusson devait être de ceux-là. S'inspirant, sans doute, des souvenirs du commissaire de police qui, quinze ans auparavant, avait ceint son écharpe pour enjoindre au curé de Saint-Roch de procéder à l'enterrement religieux d'une actrice célèbre, ce sous-préfet avait voulu forcer le curé d'une petite commune de son
arrondissement à recevoir clans son église le corps d'un libre penseur notoire, et, comme le curé s'y était refusé, il avait fait fracturer les portes du temple, et introduire de vive force le cercueil dans l'enceinte sacrée. Certes, le scandale était grand, et Lacordaire avait raison de le relever. Il le lit en termes d'une virulence excessive, mais d'une singulière éloquence :
« Catholiques, disait-il, un de vos frères a refusé à un homme mort les prières et l'adieu suprême des chrétiens. Votre frère a bien fait. Sommes-nous les fossoyeurs du genre humain? Avons-nous fait un pacte avec lui pour flatter ses dépouilles, plus malheureux que les courtisans auxquels la mort du prince rend le droit de le traiter comme le méritait sa vie? Votre frère a bien fait. Mais une ombre de proconsul a cru que tant d'indépendance ne convenait pas à un citoyen si vil qu'un prêtre catholique. 11 a ordonné que le cadavre serait présenté devant les autels, fallût-il employer la violence pour le conduire, et crocheter les portes de l'asile oii repose, sous la protection des lois dé la patrie, sous la garde de la liberté, le Dieu de tous les hommes et du plus grand nombre des Français. Un simple sous-prcfet, un salarié amovible a envoyé dans la maison de Dieu un cadavre. Il a fait cela, tandis que vous dormiez tranquilles sur la foi jurée le 7 août, tandis que l'on exigeait de vous des prières pour bénir dans le Roi le chef de la liberté d'une grande nation .lia fait cela, devant la loi qui déclare que les cultes sont libres, et qu'est-ce qu'un culte libre si son temple ne l'est pas, si son autel ne Test pas, si on peut y apporter
de la boue les armes à la main? II a fait cela à la moitié des Français, lui, ce sous-préfet. »
Lacordairese demandait ensuite ce qu'en présence de cet affront devaient faire les catholiques. L'église de la commune devait être abandonnée, car un lieu qui est à la merci du premier sous-préfet et du premier cadavre venus n'est plus un lieu saint. Mais toutes les églises de France devaient être abandonnées également. « Si vous mettiez, s'écriait-il, vos autels dans une grange qui fût à vous, au lieu de les mettre dans un édifice qui appartient à l'Etat, vous seriez libres à jamais de ces orgies du pouvoir. La maison de Dieu serait inviolable parce qu'elle serait la maison d'un citoyen. On ne la regarderait plus comme un lieu communal, propre à y parquer des moutons en vertu du droit de vaine pâture, et si un sous-préfet avait la folie d'y envoyer un cadavre par un peloton de la garde nationale, toute la France, aujourd'hui insensible à vos injures, se soulèverait d'indignation contre lui, car il attaquerait la liberté de tous dans votre liberté. Loin de là, qu'arrive-t-il .^ L'homme qui a bravé tant de Français dans leur religion, qui a traité un lieu où les hommes plient le genou avec plus d'irrévérence qu'il ne s'en serait permis à l'égard d'une étable, cet homme, il est au coin de son feu, tranquille et content de lui. Vous l'auriez fait pâlir, si, prenant votre Dieu déshonoré, le bâton à la main et le chapeau sur la tête, vous l'eussiez porté dans quelque hutte faite avec des planches de sapin, jurant de ne pas l'exposer une seconde fois aux insultes des temples de l'Etat, r)
Lacordaire ne laissait passer, comme on vient de
le voir, aucune occasion de montrer aux prêtres, ses frères, la situation humiliante où les mettait vis-à-vis du gouvernement « la nécessité de passer tous les mois à la caisse du percepteur y. Cependant ce péril n'était rien, aux yeux de Lacordaire, ])ar comparaison avec d'autres dangers plus graves. Que le clergé abandonnât ses temples, qu'il rejetât fièrement l'or qu'on lui offrait pour payer sa servitude, et du jour au lendemain le péril était coniuré : le présent et l'avenir se trouvaient sauvés du même coup. Il en serait autrement si ce clergé, que Lacordaire conviait à l'indépendance, était souillé dans la pureté de son recrutement. Ce recrutement dépendait des évêques qui nomment les curés; mais ces évêques eux-mêmes étaient nommés par l'Etat. La pensée que les pasteurs suprêmes de l'Eglise pussent être proposés au choix du Souverain Pontife et imposés aux catholiques par des ministres qui ne partageraient pas leur foi le faisait frémir. Il y voyait un moyen assuré d'abaisser l'Eglise de France en la frappant d'abord à la tête, et, pour traduire les appréhensions que lui inspirait ce noir dessein des ministres, il trouvait des accents d'une extraordinaire véhémence :
« Quelle sera pour nous, s'écriait-il, la garantie de leur choix? Depuis que la religion catholique n'est plus la religion de la patrie, les ministres de l'Etat sont et doivent être dans une indifférence légale à notre égard : est-ce leur indifférence qui sera notre garantie.^ Ils sont laïques; ils peuvent être protestants, juifs, athées; est-ce leur conscience qui sera notre garantie? Ils sont choisis dans les rangs d'une
société imbue d'un [)réjugé opiniâtre contre nous. Est-ce leur préjugé qui sera notre garantie? Ils régnent sur la société depuis quatre mois. Est-ce leur passé qui sera notre garantie? Ils n'ont ouvert la bouche que pour nous menacer; ils n'ont étendu la main que pour abattre nos croix; ils n'ont signé d'ordonnances que pour sanctionner des actes arbitraires dont nous étions les victimes; ils ont laissé debout les agents qui violaient nos sanctuaires; ils ne nous ont pas protégés une seule fois, sur aucun point de la France; ils nous ont offerts en holocauste prématuré à toutes les passions; voilà les motifs de sécurité qu'ils nous présentent! » Aussi Lacordaire s'adressait-il aux évèques de France euxmêmes pour les supplier de ne pas accepter leurs futurs collègues de la main de ces ministres, et il s'efforçait de les émouvoir en leur décrivant, en traits éloquents, l'état ou l'Eglise de France serait réduite par un épiscopat recruté au rabais, a A mesure que vous vous éteindrez, disait-il aux évêques, ils placeront sur vos sièges des hommes honorés de leur confiance, dont la présence décimera vos rangs sans en détruire encore l'unité. Un reste de pudeur s'effacera plus tard de leurs actes; et l'ambition conclura
sous terre des marchés horribles Un épiscopat
qui sortira d'eux est un épiscopat jugé. Qu'il le veuille ou non,' il sera traître à la religion. Jouet nécessaire des mille changements qui transportent le pouvoir de main en main, il marquera dans vos rangs toutes les nuances ministérielles et anticatholiques que les majorités vont adorer tour à tour comme leur ouvrage. D'accord en un seul point, les
évoques nouveaux plieront leur clergé à une soumission tremblante devant les caprices les plus insensés d'un ministre ou d'un préfet, et dans cette Babel la langue de la servilité est la seule qui ne variera jamais. »
Aussi la question lui paraissait-elle tellement grave, que si les évêques demeuraient sourds à ces protestations, s'ils acceptaient dans leurs rangs, s'ils considéraient comme leurs frères des collègues dont l'origine fût impure, Lacordaire annonçait, au nom des rédacteurs de V Avenir^ qu'ils adresseraient leurs protestations à Rome. « Nous les porterons pieds nus, s'il le faut, s'écriait-il en terminant cet article demeuré célèbre, à la ville des apôtres, aux marches de la confession de Saint-Pierre, et on verra qui arrêtera sur la route les pèlerins de Dieu et de la liberté ^ »
Lacordaire annonçait ainsi , plusieurs mois à l'avance (car l'article est de novembre 1830), le voyage qui devait mettre fin aux polémiques soulevées par l'apparition de VAvenir. Avant que ce voyage s'accomplît, il devait avoir encore plus d'une occasion de rompre des lances en faveur de la thèse qu'il avait adoptée : celle de l'indépendance absolue du prêtre qui, désormais, devait être, en France, un citoyen comme les autres, n'invoquant aucun privi-
1. A la fin de sa vie, Lacordaire reconnaissait loyalement . que ses griefs contre le gouvernement do Juillet étaient empreints d'une certaine exagération. ^^ L'Ai'enir, a-t-il écrit, eut contre le pouvoir issu de 1830 une altitude trop aggressive, pour ne pas dire trop violente.... Il eût mieux valu qu'une parole moins âpre honorât nos plaintes, et que notre style se ressentît plus du christianisme que de la licence des temps. »
« l'avenir. » 53
lège, mais n'acceptant aucune servitude, ne relevant que de ses chefs spirituels et n'obéissant qu'aux lois. Il voulut tout d'abord montrer par un exemple éclatant que l'exercice du sacerdoce n'avait rien d'incompatible avec celui de telle ou telle profession libérale. Dans cette pensée, il adressa, le 30 décembre 1830, au bâtonnier de l'ordre des avocats près la cour de Paris, une lettre pour le prévenir qu'il comptait reprendre son stage , interrompu au bout de dix-huit mois par ses études religieuses. Le conseil de l'ordre, qui ne se souciait point de voir figurer un prêtre sur son tableau, refusa après une discussion longue et orageuse. Lacordaire ne put donc, comme il l'avait souhaité, endosser la robe par-dessus la soutane pour défendre devant les tribunaux les intérêts catholiques; mais l'occasion ne lui manqua pas de mettre sa parole et son éloquence naissante au service de la conception qu'il se faisait du prêtre et de son rôle dans la société. C'est ainsi qu'il eut à discuter devant les tribunaux cette question qui, aujourd'hui encore, ne semble point résolue pour certains esprits : le prêtre est-il ou n'est-il pas un fonctionnaire ?
Dans la dernière année de la Restauration, il avait, comme aumônier du lycée Henri IV, publié avec ses collègues un mémoire où ils signalaient au Ministre de l'instruction publique l'état déplorable de l'enseignement religieux dans les lycées et les collèges. Un journal universitaire, le Lycée^ avait pris ce mémoire à partie d'une façon violente; il le dénonçait comme un modèle de délation et d nypocrisie, et il demandait que l'enseignement religieux dans
les collèges fût enlevé à des hommes si pervers, qui étaient les ennemis les plus acharnés de la liberté. Lacordaire intenta immédiatement contre le journal une poursuite en diffamation devant le tribunal correctionnel, c'est-à-dire devant la juridiction de droit commun. Mais, au cours du procès, une question de compétence fut soulevée par le représentant du ministère public. Les aumôniers n'étaient-ils pas des fonctionnaires publics? En ce cas, ce ne serait pas le tribunal correctionnel, mais le jury auquel il appartiendrait de connaître de la plainte. Pour établir l'incompétence du tribunal, l'Avocat du Roi (nous dirions aujourd'hui le substitut) eut un mot malheureux : « Les prêtres, dit-il, sont les ministres d'un souverain étranger ». A ces mots, Lacordaire se leva tout debout : « Non, monsieur, cela n'est pas, dit-il d'une voix vibrante; nous sommes les Ministres de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu ». Dieu était à la mode alors, si le Paj)e ne l'était pas. L'auditoire éclata en applaudissements, et à la sortie de l'audience, quelqu'un se détachant du public, vint serrer la main de Lacordaire et lui dit : « Mon curé, vous êtes un brave homme. Comment vous appelez-vous? »
Cependant le tribunal avait donné raison à l'Avocat du Roi et s'était déclaré incompétent. Mais le Procureur du Roi, désavouant son subordonné, avait interjeté appel sur la question de compétence et, devant la Cour, il soutint, en termes très élevés, que le prêtre n'était pas et ne pouvait pas être un fonctionnaire, fût-il aumônier. Lacordaire avait gardé le silence en première instance. Devant la cour il
accepta le débat et il l'élevait aussitôt à la hauteur d'une discussion philosophique. « Qu'est-ce qu'un prêtre ? disait-il . Un prêtre est un homme qui raconte aux hommes la parole de Dieu et qui la bénit en son
nom Le pi'êlre est l'homme de cette parole; sa
fonction est de la redire. De qui tient-il cette fonction ? De celui-là seul qui a pu la lui donner : de Dieu. Or Dieu ne fait pas des fonctionnaires publics. Il fait des hommes. Le prêtre ne tient son titre que de Dieu et de sa conscience, parce qu'il ne tient sa foi que de Dieu et de sa conscience. Je sais bien qu'il fut des temps où la foi des hommes était justiciable de la loi, où la liberté de conscience n'existait pas dans le monde. ]\Liis ces temps ne sont plus. Après plusieurs siècles de combat-, le sang des peuples et la charte de France ont fondé la liberté religieuse; elle est impérissable. Dieu est devenu libre de la liberté du citoyen; nous n'en réclamons pas d'autre pour lui; nous désirons seulement qu'il soit citoyen de France. »
Ici quelques murmures partirent de l'auditoire, qui était, cette fois, peu favorable à Lacordaire, et qui semblait scandalisé de la hardiesse de cette parole. Sans rien perdre de son sang-froid, il se retourna vers ses interrupteurs, et leur lança cette apostrophe : « Messieurs, si je connaissais un plus beau titre au monde que celui de citoyen de France, un meilleur moyen d'être libre que de le porter, je le donnerais à celui qui a bien voulu être l'esclave des hommes pour leur acquérir la liberté ». Reprenant ensuite son argumentation, il démontra que ni Le concordat, ni le code pénal, ni telle ou telle dis-
position spéciale à l'Université n'avaient j)u altérer le caractère du prêtre d'être un homme privé, et il terminait en disant : « Je réclame jiour moi, messieurs, ce titre sublime; je le défendrai comme ma propre vie, comme mon honneur, comme l'honneur de tous ceux qui le portent avec moi ».
La Cour de Paris ne se rendit ni aux raisonnements juridiques du Ministère public, ni à l'éloquence enflammée de Lacordaire, et elle persista à déclarer qu'un aumônier est un fonctionnaire |)ublic. Mais, quelques mois après, un arrêt de la Cour de cassation, rétablissant la véritable doctrine, cassait un arrêt rendu par la même Cour de Paris dans une affaire semblable, et jiroclamait que le prêtre n'est pas un fonctionnaire. M. Dupin, qui était alors Procureur général, avait conclu nettement dans ce sens.
Lacordaire eut encore une occasion retentissante de discuter devant les tribunaux une question à laquelle les années écoulées n'ont rien enlevé de son intérêt, celle de l'obéissance que le prêtre doit aux lois quand il les croit mauvaises, quand sa conscience lui commande de réclamer leur abrogation. Cette fois, ce n'était plus en qualité de plaignant, mais en qualité d'accusé, qu'il comparaissait. Il fut cité, en môme temps que Lamennais, devant la Cour d'assises, pour avoir, dans plusieurs articles de /'^penir (entre autres dans un de ceux que j'ai cités), commis le double délit d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement, et de provocation à la désobéissance aux lois. Lamennais, qui n'avait aucun des dons de l'orateur, fut défendu longuement par M. Janvier. Lacordaire ne put prendre la parole
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qu'à sept heures et demie du soir, devant un auditoire passionné, vibrant, qui l'interrompait à chaque instant par ses applaudissements.
Après avoir, dans un magnifique exorde, raconté comment il était devenu d'abord chrétien, puis prêtre, il abordait les deux chefs d'accusation : « Si j'ai provoqué à la désobéissance aux lois, j ai commis une faute grave, caries lois sont sacrées. Elles sont, après Dieu, le salut des nations, et nul ne doit leur porter un respect plus grand que le prêtre, chargé d'apprendre aux peuples d'où leur vient la vie et d'où leur vient la mort. Cependant, je l'avoue, je n'éprouve pas pour les lois de mon pays cet amour célèbre que les peuples anciens portaient aux leurs. Car le temps n'est plus où la loi était l'expression véritable des traditions, des mœurs et des dieux d'un peuple; tout est changé; mille époques, raille opinions, mille tyrannies, se heurtent dans notre législation confuse, et ce serait adorer ensemble la gloire et l'infamie que de mourir pour de telles lois. Il en est une cependant que je respecte, que j'aime, que je défendrai : c'est la Charte de France ; non pas que je m'attache aux formes variables du gouvernement représentatif avec une immobile ardeur, mais parce que la charte stipule la liberté, et que dans l'anarchie du monde, il ne reste aux hommes qu'une patrie : la liberté. »
Il se défendait ensuite d'avoir voulu exciter à la haine et au mépris du gouvernement. Mais il revendiquait avec fierté son droit d'exposer les griefs que nourrissait l'Eglise catholique. « Ces griefs, disait-il, sont nombreux; les croix, les églises, les personnes,
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ont été outragées en beaucoup de lieux; l'enseignement a été entravé par des mesures nouvelles; mille despotes subalternes ont fait contre nous de la tyrannie au nom de la liberté — — J'ai été sensible, messieurs, à ces injures de mes frères; j'ai élevé pour eux et pour moi-même une voix animée ])ar les sentiments de notre dignité commune à tous, car tous , et vous avec nous, nous sommes des ciioyens de la France, de ce pays libre, auquel chacun est comptable de son honneur, tenu de le défendre, tenu de repousser l'injure et l'oppression. Je l'ai fait autant qu'il dépendait de moi; mon devoir est accompli. Le vôtre est de me renvoyer absous de cette accusation... Je vous propose donc d'acquitter Jean-Baptiste-Henri Lacordaire, attendu qu'il n'a point failli, qu'il s'est conduit en bon citoyen, qu'il a défendu son Dieu et sa liberté, et je le ferai toute ma vie, messieurs. »
Lacordaire et Lamennais furent acquittés en effet. L'arrêt fut prononcé à minuit, au milieu des applaudissements de l'auditoire, et Montalembert, après avoir, dans l'obscurité, le long des quais, accompagné jusqu'à sa porte le vainqueur de la journée, pouvait saluer en lui le grand orateur catholique de l'avenir.
Enfin Lacordaire joua son rôle, à côté de Montalembert, dans le procès demeuré célèbre sous le nom de procès de l'Ecole libre. On sait que tous deux furent cités devant la Cour des Pairs, dont Montalembert était justiciable, pour avoir ouvert, sans autorisation, une école enfantine, en s'appuyant de l'arlicle de la Charte qui promettait de pour-
voir dans le plus bref délai possible à la liberté d'enseignement. Devant ce tribunal imposant Montalerabert parla le premier. L'effet de son discours fut immense et rendait singulièrement difficile la situation de Lacordaire qui, comptant avec raison sur sa merveilleuse faculté d'improvisation, s'était réservé pour répondre au Procureur général M. Persil. Son exorde est demeuré fameux. « Nobles Pairs, disait-il, je regarde et je m'étonne. Je m'étonne de me voir aux bancs des prévenus, tandis que M. le Procureur général est au banc du Ministère public. Je m'étonne que M. le Procureur général ait osé se porter mon accusateur, lui qui est coupable du même délit que moi, et qui l'a commis dans celte enceinte où il m'accuse devant vous, il y a si peu de temps. Car de quoi m'accuse-t-il? D'avoir usé d'un droit écrit dans la Charte et non encore réglé par une loi. Et lui vous demandait naguère la tête de quatre ministres, en vertu d'un droit écrit dans la Charte et non encore réglé par une loi. S'il a pu le faire, j'ai pu le faire aussi, avec cette différence qu'il demandait du sang, et que je voulais donner une instruction gratuite aux enfants du peuple. Si M. le Procureur général est coupable, comment m'accuse-t-il, et s'il est innocent, comment m'accuse-t-il encore? »
Il continuait, réfutant pied à pied les arguments du Procureur général qui prétendait donner force de loi aux décrets impériaux constitutifs de l'Université, et ce retour sur le passé était pour lui l'occasion d'attaquer l'Université en termes dont les passions de l'époque peuvent seules expliquer la violence. — Enfin, dans une péroraison un peu pompeuse,
après avoir rappelé le procès de Socrate, « cette première et fameuse cause de la liberté d'enseignement », il ajoutait : « Quand Socrate était prêt à quitter ses juges, il leur dit : a Nous allons nous G quitter, vous pour vivre, moi pour mourir ». Ce n'est pas ainsi, mes nobles juges, que nous nous quitterons. Quel que soit votre arrêt, nous sortirons d'ici pour vivre ; car la liberté et la religion sont immortelles, et les sentiments d'un cœur pur, que vous avez entendu de notre bouche, ne périssent pas davantage. » Les accusés furent condamnés à cent francs d'amende. C'était un acquittement. De ce jour la liberté de l'enseignement primaire était moralement conquise, et, cette fois du moins, le service rendu était en proportion du bruit.
Tout cela faisait cependant bien du tapage. De la part de laïques, rien n'eût été plus légitime. A certains moments, les enfants perdus font gagner à une armée plus de terrain que les régiments d'élite. Mais que ce fussent deux prêtres qui menassent la bande, et que leurs efforts tendissent, non sans quelque succès, à entraîner le clergé à leur suite, c'était là qu'était le danger, et il était assez naturel que l'autorité ecclésiastique s'en inquiétât. Les doctrines de V Avenir jetaient la division dans l'Eglise de France. Elles trouvaient un écho dans les presbytères de campagne, auprès de certains jeunes prêtres que ravissaient la générosité et la hardiessic un peu révolutionnaire de ces accents. Mais l'unanimité de l'épiscopat les tenait en légitime suspicion. Sans compter que leurs origines et leurs affections rattachaient la plupart des évoques au régime tombé,
il leur paraissait avec raison peu sûr, au lendemain d'une révolution où l'explosion des passions anticatholiques s'était fait jour dans quelques endroits d'une façon furieuse, d'abandonner bénévolement leurs palais épiscopaux et leurs cathédrales, pour habiter des huttes de sapin ou des granges, et de s'en rapporter pour leur pain quotidien à la générosité des fidèles. Quant à la liberté absolue de la presse dont C Avenir faisait une sorte de dogme, elle leur inspirait plus de terreur que de sympathie. Aussi ne voyaientils pas sans inquiétude ces idées si nouvelles pénétrer dans leurs séminaires, mettant aux prises les jeunes recrues du clergé dans des controverses ardentes. Les uns écartèrent des ordres les séminaristes qui s'étaient prononcés dans le sens de l'Avenir; les autres destituèrent des professeurs de théologie, coupables d'en avoir adopté les principes. Quelquesuns allèrent jusqu'à interdire à leurs prêtres la lecture du journal lui-même.
D'autre part, en dehors du clergé, V Avenir trouvait peu d'appui. Les royalistes ne pouvaient pardonner à ses rédacteurs de séparer la cause de l'Eglise et celle de la royauté légitime. Les libéraux n'avaient point confiance dans la sincérité de leur libéralisme, et il faut avouer que le souvenir des anciennes professions de foi absolutistes de Lamennais rendait leur méfiance assez excusable. Tant d'hostilités, de nature si diverse, ne pouvaient que nuire à la fortune de 'V Avenir. Les quatre-vingt mille francs réunis pour la fondation du journal étaient dissipés depuis longtemps. Le nombre des abonnés, qui n'avait jamais dépassé douze cents, allait en
diminuant. Il fallait prendre un parti. Ce fut Lacordaire qui le suggéra. L'épiscopat les condamnait; le nonce lui-même les désavouait publiquement. Quoi de plus respectueux et de plus conforme aux principes ultramontains professés par eux que d'en appeler à Rome? Il fallait suspendre la publication du journal, et, comme Lacordaire, plusieurs mois auparavant, en avait annoncé le dessein, porter le litige « aux marches de la confession de Saint- Pierre ». Au point de vue de la prudence humaine la proposition était peut-être imprudente; mais elle était loyale et fîère,et je ne saurais trouver très juste le reproche que, depuis, Lacordaire et Montalerabert ont adressé à Lamennais de l'avoir acceptée.