‹ LacordaireChapitre 5 sur 14 · RUPTURE AVEC LAMENNAIS MONTALEMBERT ET MADAME SWETGHINE · texte numérisé non relu

RUPTURE AVEC LAMENNAIS MONTALEMBERT ET MADAME SWETGHINE

« Les trois pèlerins de Dieu et de la liberté », c'est-à-dire Lamennais, Lacordaire et Montalembert partirent ensemble. Ensemble, ils suivirent cette route de la Corniche que Lamennais devait si bien décrire dans ses affaires de Rome : « D'Antibes à Gênes la route côtoie presque toujours la mer, au sein de laquelle ses bords charmants découpent leurs formes sinueuses et variées, comme nos vies d'un instant dessinent leurs fragiles contours dans la durée immense, éternelle ». Ensemble, ils purent admirer « les inépuisables richesses d'une nature tour à tour imposante et gracieuse, qui s'empare de l'âme, y apaise les tumultueuses pensées, les amers ressouvenirs, et les prévoyances inquiètes ». Ces tumultueuses pensées et ces prévoyances inquiètes qui déjà travaillaient si fort l'âme de Lamennais n'agitaient point cependant celle de Lacordaire.

Lacortlaire accomplissait le pèlerinage dans la simplicité de son cœur. Sans doute, il espérait obtenir une approbation pour des doctrines dont, sous la forme absolue et universelle que l'Avenir leur avait donnée, son inexpérience ne mesurait pas encore l'imprudence et l'audace. Mais, s'ils étaient condamnés, l'incertitude sur la conduite à tenir ne traversait même pas son esprit, et, au cours du voyage, le dissenliment qui devait un jour séparer les deux hommes, se traduisit déjà par certains symptômes. Le séjour à Rome ne fit que l'accentuer davantage. Ce n'était pas la première fois que Lamennais se rendait ad liniina apostolorum. Il y était venu au lendemain de l'éclatant succès du premier volume de Y Essai sur f Indifférence^ et il avait même logé au Vatican. Léon XII lui avait fait l'accueil le plus flatteur. 11 avait été jusqu'à le désigner (du moins, on l'a toujours cru), dans un consistoire, « comme un écrivain accompli, dont les œuvres avaient non seulement rendu grand service à la religion, mais étonné et réjoui l'Europe » et auquel il se réservait de conférer prochainement la pourpre. Lamennais était revenu enchanté de cet accueil, et il n'avait rien aperçu à Rome de ce qu'il y devait découvrir à ce second voyage. Si la part d'humanité', pour reprendre une jolie expression de Mme de la Fayette, qui se mêle en ce monde à toutes choses, religieuses ou non, paraît plus sensible à Rome qu'ailleurs, c'est ])eut-ètre parce qu'on voudrait quelle le iïit moins. Lamennais, mal reçu, ne voulut rien voir que cette part, et c'est ainsi qu'il a pu écrire -. « On a dit que Rome était la patrie de ceux qui n'en avaient point.

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Nous ne concevons pas qu'elle puisse être pour personne une i)atrio, selon le sens ordinaire <ie ce mot. On peut venir là pour y mourir, mais non pour y vivre; car de vie, à peine y en a-l-il une ombre. Nul mouvement, si ce n'est le mouvement caché d'une foule de petits intérêts qui rampent et se croisent au sein des ténèbres, comme les vers au fond du sépulcre. Pouvoir et peuple vous apparaissent tels que des fantômes du passé. La cité reine, assise au milieu d'un désert, est devenue la cité de la mort : elle y règne dans toute sa puissance et sa majesté formidable. »

Tout autre fut l'impression de Lacordaire, dès le lendemain de son arrivée. De la cité de mort il subit au contraire le charme et il comprit la grandeur. 11 avait débarqué tout poudreux de la lutte, convaincu que, de l'arrêt que Rome allait rendre, dépendaient les destinées futures de l'Eglise, et qu'elle était, humainement du moins, perdue, si elle ne demandait son salut aux doctrines de V Avenir. Au bout de peu de jours il s'aperçut que ces luttes, au fracas desquelles il avait cru le monde suspendu, n'avaient j)roduit à Rome qu'une médiocre impression. Des intérêts non moins graves attiraient ses regards tantôt ici, tantôt là, en Asie ou en Amérique, aussi bien qu'en Europe. Elle avait à veiller sur toute la terre, et l'Avenir n'était qu'un bien petit coin, où l'on avait peut-être fait seulement un peu plus de bruit qu ailleurs. Il fallait se taire et attendre. C'est ce que comprit aussitôt Lacordaire. j\Iais en même temps, suivant rexj)ression du père Chocarne, il comprit Rome, et, à son iclour, il en devait

parler en termes qu'il est intéressant de mettre en parallèle (non point au point de vue de la forme, car la suj)ériorité ne serait j)oint de son côté) avec ceux* dont s'est servi Lamennais : « O Rome, s'écriait-il, j'ai visité, avec un amour infini, les reliques toujours jeunes de tes saints, et les reliques, admirables aussi, de toutes tes grandeurs. x\près tant de siècles, je t'ai trouvée debout. Au milieu des orages de l'Europe, il n'y avait en toi aucun doute de toi-même, aucune lassitude; ton regard, tourné vers les quatre faces du monde, suivait avec une lucidité sublime, le développement des affaires humaines, dans leur liaison avec les affaires divines. La croix brillait sur ton front, comme une étoile dorée et immortelle; mais c'était toujours la croix. »

Malgré cette divergence de vues que le temps devait rendre plus profonde encore, ce fut à Lacordaire que les trois amis confièrent la rédaction du Mémoire où ils entendaient tout à la fois exposer leurs doctrines, et faire l'apologie de leur conduite personnelle. Mémoire qui était destiné à passer sous les yeux du Saint-Père. Pas plus que les articles de r Avenir, on ne trouvera ce mémoire dans les œuvres complètes de Lacordaire. C'est dans celles de Lamennais qu'il faut aller le chercher, car celui-ci l'a inséré tout au long, non sans malice, dans le volume des Affaires de Rome. Cet écrit, peu connu, est un curieux mélange de vues justes sur la situation de l'Eglise catholique en France, et de conclusions excessives. Après avoir montré les inconvénients et les périls qui étaient résultés de l'intimité trop étroite de

l'Eglise avec le gouvernement de la Restauralion, Lacorda^re y montrait la nécessité pour elle de renoncer à loute alliance avec les partis. En prenant cette altitude, l'Eglise devenait inviolable pour tous; ^lle choisissait, au-dessus des passions, sa vraie place, et elle accomplissait la mission de paix qu'elle a reçue de Jésus-Christ. Mais pour assurera l'Eglise celte situation, deux sacrifices étaient nécessaires : celui des affections politiques et celui du budget du clergé. 11 fallait sacrifier les affections purement politiques, non j^as en ce sens qu'on effacerait de sa mémoire les bienfaits reçus, qu'on détruirait le penchant du cœur |)our de grandes infortunes, qu'on deviendrait hostile à ceux cju'on avait aimés, mais en ce sens que, plaçant la religion au-dessus des intérêts de parti, aucun chrétien ne la ferait servir au triomphe d une cause terrestre. Quant au budget du clergé, en princij^e c'était une dette. Mais le gouvernement le considérait comme un salaire, et l'opinion publique avec lai. « Vous êtes payés par l'Etat, disait-on aux prêtres. Pourquoi vous plaignez-vous de le servir? » Que l'Eglise renonçât d'elle-même à réclamer le paiement de cette dette, et,- par là, elle se trouverait pleinement dégagée de tous les liens qui l'assujétissaient à l'Etat. Moyennant ce double sacrifice, l'Eglise catholique acquerrait une liberté qu'elle n'avait jamais connue, et la religion catholique, compromise par une fausse politique, recouvrerait sur les âmes l'empire qu'elle avait perdu.

En relisant ce mémoire, où sont exprimées des considérations si judicieuses sur les dangers que les alliances politiques font courir à l'Eglise, il est

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impossible de ne pas se demander quel accueil il aurait reçu, si le Saint-Siège avait été occupé, il y a cinquante ans, comme il l'est aujourd'hui. Assurément celte thèse hardie qui faisait un devoir à l'Église de rompre toute attache avec l'Etat n'aurait point reçu une approbation expresse, car l'Eglise n'a point coutume de courir volontairement les aventures. Mais, d'un autre côté, entre la doctrine du sacrifice nécessaire des affections politiques à l'intérêt supérieur de la religion, et les recommandations adressées aux catholiques dans une Encyclique récente, il y a une analogie trop fraj^pante pour qu'il ne soit pas permis de se demander si la seconde partie du Mémoire n'aurait »)as obtenu la grâce de la première. Malheureusement, Grégoire XVI n'était pas Léon XIII : c'était un pontife plutôt mystique que politique, pieux mais timoré, cj[ui ceignait la tiare au moment où, par les événements de Juillet, tous les trônes de l'Europe se sentaient plus ou moins ébranlés. Dans cette crise, V Avenir avait pris pai-i.i pour les peuples contre les rois, et Grégoire XVI se sentait solidaire des autres souverains. Il était donc inévitable que la campagne de l Avenir lui inspirât une invincible terreur. Néanmoins, sans l'incrovable insistance que Lamennais mit à solliciter en quelque sorte sa condamnation formelle, il est possible qu'une imj)robation tacite eût paru suffisante. Après la réception de leur mémoire, le Souverain Pontife avait fait répondre aux rédacteurs de V Avenir, par l'intermédiaire du cardinal Pacca, que « tout en rendant justice à leurs talents et à leurs bonnes intentions, il était mécontent qu'on eût

remué depuis peu certaines controverses et opinions au moins dangereuses, et qu'il ferait suivant leur désir examiner leurs doctrines, mais que, cet examen pouvant être fort long, ils pouvaient retourner en France, où l'on prendrait soin de les avertir, lorsqu'il serait terminé ».

Ce fut sur la conduite à tenir en réponse à. cet avis discret qu'éclata le premier dissentiment ouvert entre Lacordaire et Lamennais. Le ^lémoire adressé au Pape au nom des rédacteurs de V Avenir se terminait par cette déclaration « qu'ils étaient dociles à sa voix comme de petits enfants »= La première marque à donner de cette docilité n'était-elle pas de prendre le conseil comme un ordre, et de s'en retourner en France, au lieu de continuer à Rome un séjour dont la prolongation semblait une sorte de mise en demeure. Ce fut l'avis très net et très hautement déclaré de Lacordaire, avis qu'il ne put faire partager ni par Lamennais ni par Montalembert, Retourner à Paris, sans avoir obtenu l'approbation expresse des doctrines de V Avenir, apparaissait à Lamennais comme une marque non de docilité, mais de défaillance; et quant à Montalembert, qui était entièrement sous le joug de Lamennais, le fait de laisser seul à Piome celui avec lequel ils y étaient arrrivés lui semblait un acte d'ingratitude et d'abandon. Lacordaire prit alors son parti de rompre le faisceau, et il quitta Rome le 15 mars 1832, a avec les plu? tristes pressentiments et les plus tristes adieux ».

La situation où Lacordaire allait se trouver en arrivant à Paris était difficile. Si étroite était l'intimité

OÙ vivaient les rédacteurs de r Avenir que Lamennais et Lacordaire demeuraient ensemble, 98, rue de Vaugirard, dans un ap|)artement composé de trois petites pièces dont le bail était sous le nom de Lacordaire. Il ne pouvait guère s'établir ailleurs, et, d'un autre coté, prendre gîte sous le même toit que Lamennais c'était s'engager en quelque sorte de nouveau dans des liens dont il était déjà préoccupé de l'affranchir. De plus, il était sans occupations. Depuis longtemps il avait résigné, pour entrer dans la rédaction de l'Avenir, ses modestes fonctions d'aumônier de la Visitation, et, à sa nature ardente, cette situation de prêtre oisif devait singulièrement peser. Les circonstances ne tardèrent pas à fournir un élément à son activité.

Le choléra venait d'éclater à Paris. Depuis la révolution de Juillet le service de l'aumônerie était désorganisé dans les hôpitaux, et les préventions du peuple contre l'habit ecclésiastique étaient encore telles que les prêtres ne pouvaient s'y introduire cjue sous des vêtements laïques. Ce fut en se mêlant aux étudiants, qui accompagnaient les visites du médecin, que Lacordaire pénétrait ainsi chaque jour dans un hôpital temporaire établi aux Greniers d'abondance, cherchant à discerner dans la foule des malades quels étaient ceux qui accepteraient son ministère. « Estce qu'il n'y aurait pas un curé ? lui demandait un militaire, au chevet de sa femme apportée mourante. — Moi je le suis », répondit Lacordaire, et il ajoutait dans une lettre où il racontait cette histoire : « On est heureux de se trouver juste pour sauver une ame et faire plaisir à un homme ».

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Lacordaire retrouvait ainsi dans l'exercice de ce premier devoir du prêtre, le ministère des âmes, quelque chose du calme que les ardeurs de la polémique avaient troublé chez lui. En même temps il se préparait, par des études de théologie et d'histoire, au moment où ceux qui pensaient comme lui 'S pourraient reparaître aux applaudissements de l'immense majorité des catholiques et du clergé avec la force d'hommes qui ont su se taire ». « Le silence, ajoutait-il, dans une lettre à Montalembert, est, après la jiarole, la seconde puissance du monde. »

Le silence n'était pas une puissance que Lamennais fût disposé à appeler à son aide. Assez peu de temps après avoir écrit cette lettre, Lacordaire fut informé que Lamennais, ne pouvant obtenir de Rome une sentence formelle , se disposait à revenir à Paris pour y reprendre la publication de l'Avenir. Déjà il avait fait part de son nouveau |)lan de campagne à quelques-uns de ses anciens collaborateurs. Attendre Lamennais, dans cette maison de la rue Vaugirard où il ne pouvait manquer de descendre, discuter avec lui ce projet de reprise de V Avenir^ lui refuser sa collaboration, c'était la rupture violente. Lacordaire recula devant cette extrémité. 11 résolut de quitter Paris, et ayant entendu dire que Munich était une ville où la vie matérielle était peu dispendieuse et les ressources intellectuelles abondantes, il emprunta cent écus pour s'y rendre, résolu d'y continuer, au moins pendant quelque temps, les études entreprises par lui. Un singulier hasard le fit courir au-devant de celui-là même qu'il fuyait. Lamennais et Montalembert, revenant de Rome par le

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T\ roi, arrivèrent à Munich presque en même temps que lui, et ce fut, chacun le sait, à hi sortie d'un banquet à eux oflert, c|ue Lamennais reçut la communication de la célèbre Encyclicjue Mirari vos où quelques-unes des doctrines sociales et politiques de l'Avenir étaient l'objet d'une censure assez dure, sans que cependant il y fùl fait mention ni du titre du journal ni du nom d'aucun de ses rédacteurs.

Au premier moment, Lacordaire put croire qu'entre lui et ses anciens collaborateurs de r Avenir l'accord était complet sur la conduite à tenir, « Nous ne devons pas hésiter à nous soumettre », avait été le premier mot de Lamennais à ses deux compagnons, et, dès le lendemain, il proposait à leur signature une formule par laquelle ils déclaraient se retirer de la lice où ils avaient loyalement combattu, engageant instamment leurs amis à donner le même exemple de soumission chrétienne. Aussi Lacordaire ne fit-il aucune difficulté, ^Montalembert les ayant quittés à Strasbourg, de reprendre avec Lamennais le chemin de Paris. Gomme ils montaient ensemble, à pied, une cote près de Saverne : « Lacordaire, s'écria Lamennais, si nous ajoutions à notre déclaration les mots : quant à présent! » Ces mots auraient pu lui ouvrir les yeux sur les projets qui germaient déjà dans cette âme impatiente. Un plus sagace que lui ne s'y trompa pas. Sainte-Beuve, qui s'était quelque peu mêlé au mouvement de l'Avenir, comme il se mêla à celui des Saint-Simoniens, vint, la curiosité sans doute. le poussant, rendre visite aux deux hôtes de l'appartement à peine meublé de la rue de Vaugirard. Dans une pièce du rez-de-chaussée, il trouva Lamennais

s'exprimant, avec une grande liberté de langage, sur tout ce qui lui avait déplu à Rome, et parlant en particulier de Grégoire XVI « comme d'un de ces hommes qui sont destinés à amener les grands remèdes désespérés », Il monta ensuite au premier où il trouve Lacordaire, parlant avec une extrême réserve et soumission des mécomptes qu'ils avaient éprouvés, et comparant les doctrines de l'Avenir « au grain qui, même en le supposant de bonne nature, a besoin de dormir sous terre tout un hiver ». Si Lacordaire eût été homme à demander conseil à Sainte-Beuve, celui-ci n'eût pas manqué de lui prédire ce qui allait se passer à la Chesnaye.

L'humble demeure, dont le nom est demeuré si célèbre, allait être en effet témoin d'un de ces drames silencieux où se jouent les destinées des âmes. Lamennais s'y était réfugié, pour cacher sa défaite, en compagnie de l'abbé Gerbet et de quelques autres disciples fidèles auxquels Lacordaire n'avait pas cru devoir refuser de se joindre. « La Chesnaye, a écrit depuis Lacordaire, avait repris son caractère accoutumé, mélangé à la fois de solitude et d'animation; mais si les bois avaient leurs mêmes silences et leurs mêmes tempêtes, si le ciel de FArmorique n'était pas changé, il n'en était pas de même du cœur du Maître. La blessure y était saignante et le glaive s'y retournait chaque jour par la main même de celui qui aurait dû l'arracher, et y mettre à la place le baume de Dieu. Des images terribles passaient et repassaient sur ce front déshérité de la paix; des paroles entrecoupées et menaçantes sortaient de celte bouche qui avait exprimé l'onction de l'Evangile. 11

nie semblait quelquefois que je voyais Saiil. Mais nul de nous n'avait la harpe de David pour calmer ces soudaines irruptions de l'Esprit mauvais, et la terreur des plus sinistres prévisions s'accroissait de jour en jour dans mon esprit abattu. »

Le séjour de Lacordaire à la Chesnaye dura irois mois. Ce fut durant ces trois mois que le déchirement s'opéra, déchirement lent, fibre à fibre, et dont chacune saignait. Enfin, un jour, à la suite d'une scène pénible dont une réplique hautaine et grossière de Lamennais fut l'occasion, il prit son parti. Enfermé seul dans sa chambre, loin de tous les yeux, il écrivit à celui dont il était l'hôte une lettre triste et digne où, n'osant pas affronter une scène d'adieux, il lui annonçait son départ. « Je quitte la Chesnaye ce soir, lui disait-il. Je la quitte par un motif d'honneur, ayant la conviction que désormais ma vie vous serait inutile à cause de la différence de nos pensées sur l'Eglise et sur la société, différence qui n'a fait que s'accroître tous les jours, malgré mes efforts sincères pour suivre le développement de

vos opinions Peut-être vos opinions sont plus

justes, plus profondes, et en considérant votre supériorité naturelle sur moi, je dois en être convaincu; mais la raison n'est pas tout l'homme, et dès que je n'ai |)U déraciner de mon être les idées qui nous séparaient, il est juste que je mette un terme à une communauté de vie qui est toute à mon avantage et à votre charofe *. » Et il terminait en disant : « Jamais

1. Pour comprendre ces lignes, il faut savoir que Lacordaire était sans aucune fortune, et que, vivant à la Chesnaye, il était entièrement à la charge de Lamennais.

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VOUS ne saurez que dans le ciel combien j'ai souffert depuis un an par la seule crainte de vous causer de

la peine Quelque part que je sois, vous aurez des

preuves du resi)ect et de l'attachement que je vous conserverai toujours, et dont je vous prie d'agréer cette expression qui part d'un cœur déchiré. »

Cette lettre est la plus éloquente des réponses à ceux qui ont accusé Lacordaire d'indifférence et de dureté vis-à-vis de Lamennais. Le combat entre les devoirs que prescrit la conscience et les égards qui demeurent dus aux personnes, entre les droits de la vérité et ceux de l'affection, est une des épreuves les plus dures que puisse connaître une âme délicate. Ce ne fut pas sans une lutte cruelle que, dans l'âme de Lacordaire, la conscience et la vérité l'emportèrent sur l'affection. Pour effectuer sa fuite de la Chesnaye, car ce fut une fuite véritable, il avait choisi le moment où Lamennais était à la promenade. Au moment où il s'éloignait à grands pas, il l'aperçut de loin, à travers un taillis qu'il dominait de la tête, au milieu de ses disciples fidèles. Lacordaire s'arrêta, et peu s'en fallut qu'il ne retournât en arrière. S'il fût revenu, qui sait jusqu'où Lamennais l'aurait entraîné! Il y a dans la vie de ces minutes décisives où l'homme sent ainsi toute l'angoisse de sa liberté. Mais la volonté l'emporta sur le sentiment et Lacoidaire continua jusqu'à Paris sa route précipitée.

Les premiers mois qui suivirent le retour de Lacordaire à Paris, après son départ de la Chesnaye, marquent, au point de vue moral et matériel, l'époque la plus diflicile de sa vie. Il était revenu à Paris, au cœur de l'hiver, avec un habit -d'été et trois

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écus dans sa poche. Par sa brusque rupture avec Lamennais, ce n'était pas seulement à une direction intellectuelle, c'était au pain quotidien qu'il renonçait. A cette heure critique, il prit la seule résolution qui convînt à un prêtre : il se mit sous les ordres de son archevêque. Par son esprit, par son caractère, par ses opinions politiques, par ses doctrines théologiques, Mgr de Quélen était aussi éloigné que possible de Lacordaire. Mais il éprouvait pour ce jeune prêtre, dont il avait discerné la vocation mieux que ses maîtres de Saint-Sulpice, cette tendresse particulière que nous éprouvons parfois pour les natures les plus différentes des nôtres. Il était pour lui le fils doué et séduisant dont un père peut déplorer les écarts, mais dont il accueille avec joie le retour. Il reçut Lacordaire à bras ouverts. « Vous avez besoin d'un baptême, lui dit-il, je vous le donnerai », et il lui rendit l'auraônerie de la Visitation. Ainsi, après cette brillante campagne de V Avenir où son nom avait fait tant de bruit et son talent jeté tant d'éclat, il en revenait à ses humbles débuts de catéchiste de jeunes demoiselles. Il se retrouvait dans sa modeste chambre, rue Saint-Etienne-du- Mont, aussi seul qu'il l'était autrefois, ayant rompu tout à la fois avec ses anciennes et avec ses nouvelles relations, sans guide comme sans soutien, mais ayant perdu cette robuste confiance en luimême qui l'animait lorsque, trois années auparavant, il pensait à faire voile pour l'Amérique. Les premiers siècles de l'Eglise connaissaient cette mélancolie des hommes voués au service de Dieu, qui sentaient le découragement les saisir au milieu de leur tâche,

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et qui se demandaient si la main qui soutient les av.iit abandonnés. Ils l'appelaient acédia ; c'était celte tristesse des cloîtres dont les vierges et les moines redoutaient les langueurs, et dont ils demandaient à être préservés comme du démon de midi : a dœmonio rneruUano . !1? l'appelaient encore d'un autre nom : athumia, le . manque d'âme, car, dans aucune langue, les mots n'ont jamais fait défaut pour exprimer toutes les variantes delà douleur humaine. C'était ce manque d'àmc dont souffrait Lacordaire, et, dans les pages qu'il a dictées sur son lit de mort, on retrouve encore l'écho des angoisses par lesquelles il passa : « N'avais-je donc commis que des fautes? Cette vie publique, ces combats passionnés, ce vovage à Rome, ces amitiés si fortes la veille et aujourd'hui rompues, les convictions enfin de toute ma vie de jeune homme et de })rètre, n'étaient-elles autre chose qu'un rêve insensé? X'eùt-il pas mieux valu que je me fusse casé comme vicaire dans la plus obscure des paroisses, et que j'y eusse apj)elé à Dieu , par des devoirs simplement remplis , des âmes ignorées? Il y a des moments où le doute nous saisit, où ce qui nous a paru fécond nous semble stérile, où ce que nous avons jugé grand n'est plus qu'une ombre sans réalité. J'étais dans cet état; tout croulait autour de moi et j'avais besoin de ramasser les restes dune secrète énergie naturelle pour me sauver du désespoir. »

En parlant de ces amitiés rompues, Lacordaire se reportait sans doute par la pensée au dissentiment qu'avait amené entre Monlalembert «t lui la différence de leur attitude vis-à-vis de Lamennais.

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Par sa fuite de la Chesnaye, Lacordaire avait en effet libéré son âme. Mais celle de Montalembert était demeurée enchaînée. C'était vainement que, de Dinan même, et avant de prendre la route de Paris, Lacordaire lui avait écrit pour l'informer du parti qu'il avait pris. Il eut bientôt la douleur de savoir que ce parti n'avait pas été approuvé par Montalembert, et que celui-ci s'était même exprimé, en termes assez durs, sur ce qu'il aj)pelait une désertion. Alors s'engagea entre les deux amis car Montalembert partit peu de temps après pour l'Allemagne) une correspondance dont quelques fragments ont été publiés en appendice, dans l'ouvrage de M. Foisset, correspondance admirable par l'ardeur cjue Lacordaire v déploie pour arracher l'àme qui lui était chère à une influence dont il mesurait mieux que lui le danger. Celui qui était l'objet de cette ardeur en avait gardé un souvenir attendri que, bien des années après, il traduisait en termes émus. « J'en voulais à mon ami, a écrit Montalembert, d'avoir suivi une autre voie, plus publique et plus décisive. Je lui reprochais témérairement l'oubli des aspirations libérales dont le souffle nous avait tous deux enflammés. Quand je cédai enfin , ce ne fut que lentement, comme à regret, et non sans avoir navré ce cœur trop généreux. Cette lutte avait trop duré. J'en parle avec confusion, avec remords, car je ne lui rendis pas alors toute la justice qu'il méritait, et j'expie cette faute en l'avouant. »

La lutte avait commencé en effet dès le lendemain du jour où Lacordaire, après avoir quitté Rome, répondait aux reproches de Montalembert par ces

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paroles prophétiques : « Charles, écoute bien ce que je vais te dire : si M. de Lamennais exécute son nouveau plan, souviens-toi qu'un grand nombre d'amis et de collaborateurs l'abandonneront, et que, trompé par les libéraux dans une action sans possibilité de succès, il n'y a rien d'assez triste dans le langage pour dire ce qui arrivera )>. C'était ce plan dont Lacordaire, au milieu des tergiversations sincères de Lamennais, apercevait l'accomplissement en quelque sorte fatal. Il craignait que Montalembert, entraîné par le coté chevaleresque et généreux de sa nature, n'y fût associé malgré lui, et ne se trouvât entraîné dans une voie où chaque pas rendrait le retour en arrière plus difficile. Aussi s'efforçait-il de l'arrêter à l'entrée, et il déployait, pour le retenir, toute la puissance d'une éloquence qui tire ses accents du cœur. Ces lettres de Lacordaire à Montalembert sont d'une flamme incroyable; elles méritent d'être citées parmi les plus belles et les plus touchantes que l'amour d'une âme ait inspirées. «Hélas! lui écrivait-il, quel démon s'est glissé entre nous et nous empêche de nous comprendre, nous deux qui nous comprenions si bien? S'est-il donc écoulé des siècles entre ce que nous étions et ce que nous sommes?... Tu ne devines ni l'immensité de ma douleur, ni celle de mon amitié. Hélas! qui ai-je aimé, si ce n'est toi? Qu'est-ce que j'aime, si ce n'est toi? Sans toi et sans l'Eglise, que m'importerait tout ce qui arrive et tout ce qui arrivera? Ainsi des étrangers me comprennent, ils me rendent justice. Et toi! Se peut-il que ma véritable pensée ne puisse arriver jusqu'à toi? Ma vie tout entière est à toi. Je

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serais heureux aujourd'hui si lu Tétais. C'est toi seul qui manques à mon bonheur. C'est toi que je cherche et que je demande à Dieu. Tu es moi-même; tues mon ami, mon frère, ma sœur; je t'ai trop aimé pour pouvoir être heureux ss.2s toi. »

Ce que Lacordaire voulait obtenir, c'était que Montalembert s'engageât, comme hii-même venait de ie faire, par. une lettre rendue publique, à suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans TEncvclique, et à ne rien écrire ou approuver qui ne fût conforme à cette doctrine. 11 voulait que cette déclaration fût envoyée directement par lui à Rome, et, pour l'y déterminer, il lui adressait une lettre, écrite en traits de feu, où il résumait les arguments déjà employés par lui, mais où il s'efforçait surtout de l'émouvoir par un appel desespéré à sa tendresse. « Tu sais si je t'aime, lui disait-il, tu Sais si j'ai honte de rien quand il s'agit de toi Eh bien! je baise la poussière de tes pieds; je ne veux pas d'autre sort que de te servir éternellement comme le plus vil esclave, mais accorde-moi, pour prix de mes humiliations, de te dire la véi-ité tout entière. De ce moment-ci dépend la vie, et j)eut-être ton éternité. Si tu restes dans les routes de la révolte, le monde et Dieu te repousseront à jamais. Le repentir seul, la retraite, une religion moins politique et plus réelle, la séparation la plus explicite avec le passé, voilà ce qui peut te sauver — i\lon cœur se fond en le parlant; je sens que je t'aime jusqu'à mourir ])Our toi. Ecoute cette voix que lu as trop dédaignée, et qui l'a tant averti de ce que je voyais arriver. Charles, mon cher, mon doux ami, je l'en conjure encore une

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