MONTALEMBERT
fois à genoux, dans le })lus violent transport d'amour qu'une créature puisse éprouver pour une créature, dans le plus jM'ofond oubli de moi-même; je baise tes pieds, je les mouille de mes pleurs; je rassemble en une seule fois toutes mes caresses de trois ans, tous mes chagrins pour toi, toutes mes joies, toutes mes humiliations que je préfère à tout; je te tiens sur ma poitrine, enivré d'amitié et du désir de ton salut, et je t'ordonne de m'obéir. Si tu ne m'obéis pas, il faut qu'il y ait une grande malédiction sur ta lète. Adieu; je veux que tu m'écrives sur-le-champ, que tu écrives sur-le-champ au Saint-Père, et que tu m'envoies une copie de ta lettre. »
On comprend que, même après trente ans et plus écoulés , iMontalembert ne pût relire ces lettres « sans une émotion que nulle parole ne peut rendre » et qu'il s'accusât de la trop longue résistance qu'il avait opposée à ces objurgations pathétiques. « Dans cette lutte opiniâtre pour le salut d'une âme aimée », ce fut Lacordaire qui l'emporta, et, au mois de décembre 1834, Montalembert finit par se résoudre à écrire la lettre sollicitée par Lacordaire. La lutte avait ainsi duré trois ans, trois ans pendant lesquels Lacordaire aurait singulièrement ressenti le refroidissement d'une amitié si tendre, s'il n'eût trouvé sur sa route un secours inattendu.
A l'époque où celui que l'Eglise appelle aujourd'hui saint Jérôme, mais qui se nommait encore Eusebius Hieronymus, quittait, pour revenir à Rome, le désert de Chalcide, après avoir dompté dans la pénitence et les larmes les ardeurs de sa nature fougueuse, une veuve qui portait un nom illustre dans les fastes
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romaines, Marcella, fille d'Alhine, récemment convertie au christianisme, avait fait de son palais somptueux du mont Aventin un lieu de réunion pieuse. Personnellement elle y vivait dé la vie la. plus simple, toujours habillée de vêtements de couleur brune, et elle v avait ouvert un oratoire où les dames chrétiennes venaient prier. « Lorsque les affaires de l'Église me contraignirent à venir à Rome, a écrit le saint, comme j'évitais par une retenue que je croyais nécessaire à mon propre salut la fréquentation des dames de condition, dont la piété jetait alors tant d'éclat, elle montra, pour me servir de l'expression de Tapôtre, une importunité si persévérante, et en même temps si touchante, qu'elle me força de m'écarter en sa faveur de la règle que je m'étais jirescrite. » Jérôme passa en effet sous le toit de Marcella les trois années de son séjour à Rome, et plus d'une fois, pendant ces trois années, au cours des ardentes controverses auxquelles il se trouva mêlé, Marcella eut occasion d'exercer sur lui sa douce et prudente influence. « Marcella, disait-il, eût voulu mettre sa main sur ma bouche pour m'empêcher de parler », et dans une autre lettre : « Souvent mon rôle changeait en face d'elle, et de maître je devenais disciple ». Mais comme Marcella avait à un souverain degré (c'est encore Jérôme qui parle) le tact délicat des convenances, elle donnait toujours ses idées, même celles qu'elle ne devait qu'à la {pénétration de son esprit, comme lui ayant été suggérées par Jérôme lui-même ou ])ar quelque autre.
Au bout de trois ans, Jérôme quitta cependant et
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ce palais du mont Aventin transformé en couvent., et Rome elle-même, qui était toujours la ville élégante et lettrée par excellence, un peu le Paris d'aujourd'hui, pour se rendre à Jérusalem, et pour y mettre en pratique , d'accord avec celle qui devait s'appeler un jour sainte Paula, son grand dessein de vie monastique. Mais durant les vingt années que .Jérôme et Marcella demeurèrent éloignés l'un de l'autre, une pieuse correspondance les consolait et « si leurs corps, étaient séparés, leurs âmes étaient unies ». Aussi, quand mourut Marcella, Jérôme adressa-t-il à la vierge Principia, qui lui avait fermé les yeux, une de ces lettres que les chrétiens de la primitive Eglise se communiquaient les uns aux autres, et qui étaient l'équivalent d'une notice nécrologique de nos jours. Dans cette lettre, il faisait l'éloge de celle qu'il appelait notre Mar-. cella, parce que, disait-il, « nous l'avons également aimée tous les deux et nous avons également partagé ses affections », et il faisait connaître aux autres ce trésor dont ils avaient eu le bonheur de jouir si longtemps. Moins connue que Paula, moins publiquement associée qu'elle à la vie et aux austérités du grand propagateur de l'idée monastique, la pieuse et discrète Marcella n'a pas tenu une moindre place dans la vie du saint. A la fois cénobite et grande dame, ayant accepté la plupart des obligations de la vie monastique, sans être cependant tout à fait retirée du monde, elle fut le premier type de ce qu'une ironie peu justifiée a parfois appelé une mère de l'Eglise. Avec la différence des siècles et des personnes, il y a plus d'une ressemblance entre la liaison de
Jérôme avec Marcella et celle qui, à l'époque de sa vie où nous soinuies arrivés, allait s'établir entre Lacordaire et Mme Swetchine. Du vivant de Lacordairele nom de Mine Swetchine n'était guère connu. Je serais presque tenté de dire qu il l'est un peu trop aujourd'hui. Je ne suis pas convaincu, en effet, que ceux qui avaient à cœur sa mémoire lui aient rendu le meilleur service, en la tirant de l'ombre amie où elle avait toujours vécu, pour l'exposer au grand jour sous les yeux d'un public indifférent. Je doute également qu'il fût nécessaire de consacrer à sa vie et à ses œuvres la matière de deux volumes inoctavo. Pour la faire connaître, il aurait suffi d'une de ces publications discrètes, destinées aux seuls intimes, mais qui font peu à peu leur chemin dans le monde, révélant à ceux qui sont curieux de s'en enquérir des mérites cachés, sans vouloir les imposer de vive force à l'admiration générale. De même, un choix plus sévère parmi des productions auxquelles elle-même n'attachait aucune importance, aurait peutêtre donné une plus juste idée de la finesse et de l'élévation de son esprit. Cette sévérité eût été préférable à l'affirmation un peu téméraire que, dans ses œuvres , « des traits dignes de La Bruyère abondent à côté d'élévations dignes de saint Augustin ». « Ecrire au crayon, c'est comme parler à voix basse », a dit joliment Mme Swetchime elle-même. Or presque toutes ses œuvres étaient écrites au crayon, et en la faisant parler à voix haute, en substituant au crayon l'encre d'imprimerie, ses éditeurs ne semblent pas avoir compris le conseil indirect qu'elle leur donnait.
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Il est rare que l'excès d'abondance dans les publications et l'abus des superlatifs dans l'éloge n'amènent pas une certaine réaction. La réaction s'est produite, en effet, sous la forme d'un article ironique et malicieux de Sainte-Beuve, j)ar lequel seul beaucoup de personnes connaissent aujourd'hui Mme Swetchine. Il ne serait pas juste, cependant, que les faciles malices de Sainte-Beuve fissent un tort sérieux à cette figure originale et fière. Née à la fin du siècle dernier, en pleine corruption d'une cour russe, unie à un époux plus âgé qu'elle de vingt-cinq ans, élevée en dehors de toute pratique religieuse , mais attirée vers le christianisme par la ])ureté de sa nature, elle eut le courage, en dépit des railleries de Joseph de Maistre (qui cependant fut un peu son guide) de chercher par elle-même la vérité, à travers une longue série de lectures et d'études théologiques d'où elle sortit catholique. Attirée vers notre pays par une prédilection naturelle , à une époque où il s'en fallait qu'une mutuelle sympathie rapprochât les deux nations, elle y passa quarante années de sa vie. Durant ces quarante années, elle vécut au centre d'une petite élite d'hommes qu'elle avait su rassembler autour d'elle : Guvier, Montalembert, le père de Ravignan, Alexis de Tocqueville , d'autres encore que je pourrais nommer. On a pu railler ce salon de la rue Saint- Dominique, à côté duquel (tout comme Marcella dans sa maison du mont Aventin) elle avait établi une chapelle où des jeunes femmes, en toilette élégante, allaient furtivement demander à la prière un secours contre les tentations du monde. Mais ce
n'en est pas moins un des lieux où, pendant une longue période de temps, ont été échangés entre les hommes les plus distingués les plus nobles propos. Ce qu'il faut reconnaître et saluer en Mme Swetchine, plutôt qu'une émule de La Bruyère ou de saint Augustin (bien que des œuvres distinguées et touchantes soient sorties de sa plume), c'est, comme on l'a dit excellemment : « une chrétienne accomplie qui savait en même temps comprendre avec une exquise délicatesse les rapports de sa foi avec les mœurs et les sentiments de la société où elle vivait ». Pour une femme qui n'a jamais visé à la sainteté d'une Paula, c'est le plus fin des éloges, et si elle l'a mérité en quelque chose, c'est assurément dans ses relations avec Lacordaire, telles que la publication de leur correspondance nous les a fait connaître.
Lacordaire avait été présenté à Mme Swetchine par Montalembert. « J'abordais, a-t-il écrit, aux rivages de son âme comme une épave brisée par les
flots Par quels sentiments fut-elle ainsi poussée à
me donner son temps et ses conseils ? Sans doute quelque sympathie l'y portait; mais, si je ne me trompe, elle fut soutenue par la pensée d'une mission qu'elle avait à remplir près de mon âme. Elle me voyait entouré d'écueils, conduit jusque-là par des aspirations solitaires, sans expérience du monde, sans autre boussole que la pureté de mes vues, et elle crut qu'en se faisant ma providence, elle répondait à une volonté de Dieu. » Dans ces quelques lignes, Lacordaire a u)arqué d'un trait juste la nature de la relation si particulière qui s'ouvrit à cette date entre Mme Swetchine et lui, et qui devait durer vingt-sept
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ans. Du côté de Mme S^vetcllinc celle relation avait quelque chose de maternel et d'un peu pi'otecteur; du côté de Lacordaire quelque chose de confiant et d'ingénu. Dans plus d'une circonstance, elle fut en effet sa boussole. Avec son esprit sûr, son tact de femme, sa connaissance du monde, elle prévint de sa part des résolutions inconsidérées, des mouvements trop vifs, des démarches intempestives. De même que Marcella mettait parfois la main sur la bouche de Jérôme pour l'empêcher de prononcer des paroles imprudentes, de même Mme Swetchine (c'est à elle-même qu'est empruntée l'image) tenait Lacordaire par le pan de son habit, pour ralentir des mouvements trop rapides ou trop brusques. C'est avec cet esprit de douce autorité qu'elle apparaît dans leur correspondance, et je ne crois pas que lettres plus originales aient jamais été échangées entre une femme et un prêtre. Rien qui rappelle les corresjjondances spirituelles que l'on connaît, telles que celle de Bossuet avec la sœur Cornuau, ou celle de Fénelon avec Mme de la Maisonfort. Ce ne sont pas des lettres de piété, et encore moins des lettres de direction, car le directeur était plutôt Mme Swetchine. On pourrait dire que ce sont des lettres ecclésiastiques, car toutes les c{uestions qui onl ]>réoccupé l'Eglise catholique pendant un quart de siècle y sont traitées avec une grande hauteur de vues, et, en même temps, des lettres de cœur, car l'expression des sentiments personnels y lient une grande place.
]Mme Swetchine environnait en effet la vie de Lacordaire de cette sollicitude affectueuse qui lui
était d'autant plus nécessaire que sa mère allait bientôt lui manquer. Peu s'en fallut même qu'à une certaine époque, il n'allât s'établir auprès d'elle, dans sa maison du mont Aventin. Mais si leur intimité ne fut jamais poussée aussi loin, jamais non plus, à travers les vicissitudes de la vie, rattachement de Mme Swetchine ne fit défaut à Lacordaire, pas plus au prêtre encore obscur qu'au prédicateur en renom, pas plus au solitaire attristé de Sorèze qu'au Dominicain belliqueux. Cet attachement invariable n'avait rien d'exalté, ni de complaisant. Dans les nombreuses lettres qu'elle lui adresse, rien de flatteur, rien d'excessif. Mme Swetchine juge celui qu'elle aime; elle l'avertit; elle le blâme parfois; mais rien ne parvient à la détacher de lui : « Mon bonheur, lui écrivait-elle un jour, eût été de vous approuver toujours, mais ma tendresse nen a pas besoin, et, peut-être, les violentes secousses auxquelles vous la soumettez renouvellent-elles avec ]:)lus de force une première adoption. Comme Rachel, j'ai pu quelquefois vous nommer l'enfant de ma douleur, et vous savez que souffrir ne décourage pas les pauvres mères. »
C'est en effet avec une confiance toute filiale que Lacordaire s'ouvre à Mme Swetchine sur tout ce qui le concerne. Il n'a rien de caché pour elle, ni ses troubles, ni ses incertitudes, ni ses espérances, ni ses découragements. Constamment il ])arle de luimême avec une humilité touchante : « J'ai trentequatre ans, lui écrit-il, et il est vrai de dire que mon éducation n'est achevée sous aucun rapport ». En même temj)s, il sent \ivement ce qui, dans son
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humeur, est de nature à faire souffrir les autres, et il s'en accuse : « J'aime, j'en suis certain, et profondément; et néanmoins il est vrai qu'il y a en moi quelque chose que je ne puis pas nommer et qui cause de la peine à ceux que j'aime. Ce n'est pas de l'àpreté : je suis doux; ce n'est pas de la froideur : je suis passionné. C'est quelque chose d'entier qui est trop ou trop peu, une certaine difficulté de découvrir ce dont le cœur d'un ami a besoin, une habitude du silence qui me suit quelquefois sans que je m'en doute. Combien j'ai de peine à parler! » Aussi envie-t-il le don qu'ont les femmes de rendre leurs sentiments : « Les femmes ont cela d'admirable quelles peuvent parler tant qu'elles veulent, comme elles veulent, avec l'expression qu'elles veulent. Leur cœur est une source qui coule naturellement. Le ca^ur de l'homme, le mien surtout, est comme ces volcans dont la lave ne sort que par intervalles, après une secousse. »
Cette réserve et cette froideur apparente étaient, chez Lacordaire, un trait dont le contraste avec l'impétuosité naturelle de son caractère a été souvent relevé. Chez les natures passionnées qui ont pris do bonne heure l'habitude de se gouverner ellesmêmes, ce trait se retrouve souvent; la réserve et la froideur, d'abord volontaires, deviennent une enveloppe, un voile dont elles ne peuvent plus parvenir à se dégagrer. Mais si Lacordaire, à l'en croire du moins, ne savait pas parler, du moins il savait écrire, et Mme Swetchine devait être bien récompensée de la tendresse qu'elle lui témoignait, lorsqu'elle recevait des lettres comme celle-ci : « Ayez
donc un peu compassion de ma nature sauvage, je voudrais la changer, car je sens plus que jamais mes défauts, à mesure que le christianisme pénètre dans mon âme; malheureusement on désire plus qu'on ne fait. Que la confiance avec laquelle je vous ai toujours j)arlé de moi vous soit une preuve, sans cesse renaissante, de mon affection. Ma vie dans ses plus petits détails vous appartient tout entière, et vous ne me verrez jamais vous en rien ôter. Les nouveaux amis sont peu de mon goût. Je sens encore parfois qu'une âme qui ])asse me plaît, et qu'autrefois je l'aurais aimée. Je ne vais guère plus loin; le temps est venu d'aimer Dieu uniquement, et de vivre avec les destinées que sa bonté a unies à nous dans les chemins passés. » D'autres âmes passèrent cependant qui lui plurent et qu'il aima. Mais avec aucune la relation ne fut aussi intime et aussi suivie qu'avec Mme Swetchine. Nous la retrouv^erons mêlée à plus d'une détermination importante de la vie de Lacordaire, et avant de reprendre le récit de cette vie, il fallait expliquer la place qu'elle y tiendra désormais.