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CHAPITRE V

LES CONFERENCES DE STANISLAS ET LES PREMIÈRES CONFÉRENCES DE NOTRE-DAME

Ce que l'affection de Mme Swetchine ne pouvait procurer à Lacordaire, c'était un emploi de sa vie. Il rêvait bien d'écrire un grand ouvrage d'apologétique, qu'il aurait intitulé : De l'Eglise et du Monde au XIX'^ siècle. Mais le plan en était aussi vague dans son esprit que le titre en aurait été ambitieux, et un juste instinct l'avertissait qu'il était plus fait pour la controverse que pour l'exposition doctiinale. Cependant il écartait toute proposition qui aurait j)u le faire rentrer dans la mêlée politique. C'est ainsi qu'il refusa la direction de l'Ami de la Religion et celle de l'Univers. Ce qui le tentait, c'était la cliaire. Il avait même promis de prendre la jiarole dans plusieurs églises; mais avant de débuter solennellement il voulut faire un essai. Un dimanclie de niai 1833, veis six heures du soir, l'office étant fini, un public peu nombreux d'amis et d'ecclésiastiques

fat convié pour l'entendre à Saint-Roch. Il devait prêcher sur Y Invention de la Sainte-Croix^ qui était la fête du jour. Mme Swetchine, inquiète, attendait dans son salon le retour de quelques-uns de ses habitués qu'elle avait envoyés. Ceux-ci revinrent la figure allongée : « Ce ne sera jamais un bon prédicateur », dit l'un d'eux. En effet, pour avoir voulu couler la lave de son éloquence dans le moule du sermon classique, Lacordaire l'avait glacée. Lui-même se trompa comme les autres : « Il m'est évident, écrivait-il à un ami, que je n'ai ni assez de force physique, ni assez de flexibilité dans l'esprit, ni assez de compréhension du monde où j'ai vécu et vivrai toujours solitaire, enfin rien assez de ce qu'il faut pour être un prédicateur dans la force du terme », et il s'excusa des engagements pris.

Une autre proposition lui fut faite, qu'il accepta cependant avec empressement : celle de donner une suite de conférences religieuses aux élèves du collège Stanislas. S'adresser à la jeunesse, refaire, pour remplacer l'ancienne, une génération de catholiques animée d'un esprit nouveau, avait toujours été une de ses pensées favorites. L'occasion lui était offerte. Il la saisit. La première conférence eut lieu le 19 janvier 1834. Dès la troisième, les auditeurs du dehors accouraient en foule. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Berryer (qui arrivant un jour en retard fut obligé d'entrer par la fenêtre), s'y donnaient rendez-vous, et, ce qui valait mieux peutêtre, toute la jeunesse pensante^ pour employer une expression de Maurice de Guérin, qui lui-même suivait ces conférences avec passion. « C'est

quelque chose d'inouï, écrivait-il à un ami, que cette éloquence, cette inspiration. Il n'est bruit que de cela dans le monde philosophique et religieux. »

Ce fut précisément ce bruit qui devint fatal à Lacordaire. L'ancien rédacteur de l'Avenir demeurait suspect à une orthodoxie étroite. Sans qu'on pût incriminer précisément aucune de ses doctrines, on se déclarait scandalisé de la hardiesse et de l'inconvenance de son langage. On lui reprochait d'avoir dit, sans beaucoup de goût peut-être : « que le premier arbre de la liberté avait été planté par Dieu dans le paradis terrestre », et encore de s'être servi de celte expression : la République chrétienne. Il fut dénoncé à l'archevêque, à Rome, au gouvernement. Le gouvernement par la bouche de M. Guizot déclara qu'il voyait les conférences de Stanislas sans ombrage. Rome renvoya à l'archevêque, mais l'archevêque faiblit. Effrayé du bruit, partagé entre sa prédilection pour Lacordaire, qu'il aimait sans le comprendre, et l'efTroi instinctif que lui inspirait la tournure de son esprit, il ne voulut ni le soutenir ni l'abandonner, et, n'ayant pu obtenir de lui, par une voie indirecte, qu'il renonçât spontanément à reprendre ses conférences, suspendues au printemps, il voulut lui imposer la condition de les écrire à l'avance et de les communiquer à deux grands vicaires.

Blessé de cette méfiance, Lacordaire écrivit à Mgr de Quélen une lettre vigoureuse : « Monseigneur, lui disait-il en commençant, je viens me plaindre de vous à vous ». Il rappelait ensuite les

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gages de soumission et d'orthodoxie qu'il avait donnés depuis sa séparation d'avec Lamennais, gages qui avaient paru suffisants à l'archevêque luimême, puisqu'il lui avait permis de reprendre publiquement la parole. Il passait ensuite en revue les divers reproches qui avaient été adressés à sa prédication, et après en avoir démontré l'inanité, il terminait par ces fières paroles : « Je demande à l'Eglise, dans la personne de mon évêque, qu'elle m'accorde confiance, quelle rende honneur à mon sacerdoce. Si elle ne le veut pas, j'aurai à me consulter. J'ai trente-deux ans accomplis; si je fusse resté dans le monde, je serais à même de me faire respecter quand je traiterais de moi et des autres : il n'est pas juste que, pour avoir sacrifié ma vie à l'Eglise, je sois le jouet des plus basses intrigues, et du mauvais vouloir de quelque parti qui ne me pardonne point de ne pas lui vouer mon existence et ma consécration sacerdotale. Monseigneur, je vous demande justice; je revendique le seul bien du prêtre, le seul honneur du j^être, la liberté de la parole évangélique, la liberté de prêcher Jésus- Christ, jusqu'à ce qu'il soit établi que je manque à l'orthodoxie divine qui est la première chose de toutes et à laquelle, Dieu aidant, je ne manquerai jamais, du moins avec opiniâtreté. »

De prêtre à archevêque les termes de cette lettre étaient un peu vifs, et si Mme Swetchine n'eût été en Russie , elle les lui aurait fait certainement adoucir. Mgr de Quélen fut blessé à son tour de ce qu'il appelait une sommation, et il maintint la condition imposée pai lui dun examen préalable.

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Plutôt que daccepler, Lacordaire préféra renoncer à la reprise de ses conférences : « J'avais compté sur deux hommes, répondit-il : le premier je l'ai quitté parce qu'il trahissait les espérances de tous; le second me fait défaut. Je ne compte plus que sur Dieu. »

La position de Lacordaire redevenait critique. Si comme prêtre il n'était pas interdit, comme prédicateur sa parole était mise à Vindex. Son zèle était réduit à l'oisiveté et son ardeur au silence. Il traversait un de ces moments de découragement où, suivant sa belle expression, il sentait son âme retomber sous lui comme un cheval sous son cavalier. Que faire? Que résoudre? A quelle occupation demander désormais l'emploi de sa vie sacerdotale? Lacordaire se posait la question avec mélancolie, en se promenant, par un froid matin de janvier 1835, dans le jardin du Luxembourg, lorsqu'il rencontra un ecclésiastique de sa connaissance. « Que faites-vous? lui dit celui-ci. Il faudrait voir l'archevêque et vous entendre avec lui. » Lacordaire continua sa promenade. Quelques pas plus loin, il rencontra un autre prêtre. « Vous avez tort de ne point voir l'archevêque, lui dit cet autre. J'ai des raisons de penser qu'il serait bien aise de s'entretenir avec vous. >> « Accoutumé à un peu de superstition du côté de la Providence, ajoute Lacordaire, en racontant cette anecdote, je me dirigeai lentement vers le couvent de Sainl-^Iiclîel où demeurait alors l'archevêque. » La porte lui fut, heureusement, ouverte par une religieuse de chœur qui lui voulait du bien, parce que tout le monde lui était opposé, et qui prit sur elle

de l'introduire auprès de l'archevêque dont la porte était défendue. Au bout de quelques minutes de conversation, l'archevêque, fixant sur Lacordaire un œil scrutateur, lui dit brusquement : « J'ai dessein de vous confier la chaire de Notre-Dame; l'accepteriezvous ? » Lacordaire demanda vingt-quatre heures de réflexion, et les vingt-quatre heures écoulées, il accepta.

Que s'était-il donc passé ? Lacordaire explique ce brusque changement de détermination par la coïncidence entre sa visite inopinée à l'archevêque et la remise à celui-ci d'un mémoire où l'abbé Liautard, le fondateur du collège Stanislas, inculpait vivement l'administration archiépiscopale, et taxait d'inintelligence et de faiblesse la conduite de iMgr de Quélen dans l'affaire des conférences de Stanislas. Sans nier que cette coïncidence ait pu être pour quelque chose dans la brusquerie de la détermination prise par l'archevêque, il est cependant permis d'en faire honneur à des considérations d'une autre nature. Caractère irrésolu, mais intelligence élevée, Mgr de Quélen avait sans doute réfléchi aux responsabilités que, dans ces temps difficiles, sa charge lui imposait. Un coup d'œil jeté sur l'évolution religieuse des esprits, depuis les événements de Juillet, nous permettra de mieux comprendre le résultat auquel ces réflexions avaient pu le conduire.

C'est le propre des révolutions d'amener à la surface des sociétés ce qui, caché, dort au fond de leurs eaux : instincts mauvais, appétits grossiers, haines aveugles, mais, en même temps, passions généreuses,

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dévouements exaltés, illusions héroïques. Aussi point de révolution qui nait été suivie d'une crise religieuse, à moins que cette crise ne Tait précédée. Ce fut précisément ce qui se passa pendant les premières années du régime de Juillet. Un instant on avait pu croire que la religion catholique avait succombé, moins sous les coups de la haine populaire que sous le poids de l'indifférence ])hilosophique. Un universitaire , qui eut son heure de notoriété, M. Dubois (de la Loire-Inférieure), avait bien déclaré, dans une tournée d'inspection, « qu'on venait d'assister aux funérailles d'un grand culte ». Mais si le culte paraissait enseveli , un esprit plus sagace que celui de M. Dubois de la Loire- Inférieure n'aurait pas manqué d'apercevoir déjà les symptômes d'une résurrection prochaine, car le sentiment religieux demeurait vivant. Il ne devait pas tarder à se traduire de nouveau par des manifestations singulièrement étranges. Sans parler de l'Église française de l'abbé Châlel, les prédications de certains disciples de Saint-Simon, entre autres Barrault et Enfantin, dont la salle ïaitbout donnait le spectacle, ne faisaient pas autre chose que prêter une modulation nouvelle à l'éternel soupir de l'humanité. Ce tourment des choses divines inspirait aussi des voix qui avaient fait entendre jusque-là des accents bien différents. C'était Joseph Delorme , traduisant dans certaines pages de Volupté (pages plus sincères que leur auteur n'en voulait convenir plus tard] d'abord les souffrances du doute, puis les extases de la foi. C'était Lélia, l'ancienne abbesse de^ Camaldules, morte, quelques années aupara-

vaut, ie blasphème à la bouche, qui ressuscitait sous le nom de Marcie, et qui prêtait la même éloquence à l'expression de sa pieuse résignation C'était aussi , dans un monde tout différent, des hommes politiques, constatant, comme Tocqueville dans ses lettres, ce fait nouveau « que la plupart des libéraux reconnaissaient l'utilité politique d'une religion et déploraient la faiblesse de l'esprit religieux dans la population «, ou déclarant courageusement à la tribune, comme M. Guizot, en face d'une majorité hostile, « qu'indépendamment de tout pouvoir politique, la religion est un principe éminemment social, l'allié naturel, lappui nécessaire de tout gouvernement régulier et la première force morale du pays ». Ainsi les haines populaires étaient tombées, l'indifférence philosophique passait de mode, et les hommes qui pensent commençaient, suivant une belle expression de Michelet, à se demander où est Dieu.

C'était surtout les jeunes gens qui se posaient celle question. Depuis quelques années il s'était formé, dans les collèges et les écoles, une génération nouvelle, étrangère aux préventions qu'avait suscitées contre l'Eglise catholique son alliance trop étroite avec la R.estauration, encore éprise de liberté, mais déjà avide de foi. Un instant elle avait écouté la voix de l'Avenir^ mais cette voix s'était tue, et depuis lors un grand silence s'était fait qui la laissait dans l'anxiété. Où donc était la vérité catholique, s'il ne fallait plus la chercher dans cette antique union entre l'Eglise et la Royauté que l'expérience semblait avoir condamnée, et s'il n'était pas permis

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non plus de la demander à cette conception nouvelle d'une alliance hardie avec les peuples? A cette question aucune voix ne leur apportait la réponse. Ils la posaient pourtant avec insistance, et, à deux reprises, en 1833 et en 1834, une députation de la jeunesse catholique des écoles était venue, sous la conduite d'Ozanam, pour solliciter de Mgr de Quélen l'ouverture d'un enseignement catholique nouveau, au moins dans la forme, où les sermons seraient remplacés par des conférences sur les questions qui agitaient et passionnaient alors les esprits. Ozanam avait même désigné l'abbé Lacordaire comme étant, avec l'abbé Bautain, celui de tous les prêtres connus, au moins de nom, par la jeunesse qui saurait le mieux inaugurer cet enseignement. L'archevêque avait cru répondre à leurs désirs en chargeant sept prédicateurs différents d'exposer, chaque dimanche de Carême, les vérités fondamentales de la foi dans la chaire de Notre-Dame. Mais, pendant les six semaines qu'avait duré cette prédication d'un nouveau genre, la vaste nef cathédrale était demeurée vide, tandis qu'au contraire la chapelle de Stanislas était trop étroite pour contenir la foule des auditeurs qu'attirait la parole de Lacordaire. 11 était impossible que Mgr de Quélen n'eût pas été frappé de cette comparaison, et comme il n'était pas sans clartés sur l'état des esprits de son temps, comme, au moment même où Lacordaire se présentait inopinément à lui, il était précisément en train de réfléchir au meilleur moyen de donner satisfaction à ces jeunes gens, il est permis de penser qu'une vue plus nette de leurs besoins, le souvenir de la

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désignation d'Ozanani, j)eul-èlre même la singulière coïncidence de celte visite inattendue, eurent sur sa détermination plus d'influence que les attaques de l'abbé Liautard.

Quoi qu'il en soit, c'était, suivant ses propres terraes, une solennelle aventure que Lacordaire allait tenter là. Il s'agissait en effet pour lui de bien autre chose que de savoir si son talent allait grandir en })roportion du lieu et de l'auditoire, et s'il allait retrouver sous les voûtes sonores de Notre-Dame les succès qu'il avait remportés dans la petite chapelle étouffée de Stanislas. Interdit en quelque sorte de la parole publique, cette interdiction allait-elle être levée, et lui sQrait-il désormais permis de poursuivre sans obstacles ce grand dessein dont la pensée l'agitait dej)uis son entrée dans le sacerdoce, de réconcilier l'Eglise avec le siècle? Telle était la question, bien autrement grave, qui se posait pour lui, et comme juges il allait avoir non pas seulement l'auditoire inconnu de Notre-Dame, mais son supérieur direct, son pi'opre archevêque, peut-être d'autant plus difficile et plus méfiant qu'il était intéressé lui-même au succès de la tentative. Laissons-le raconter comment il sortit de cette redoutable épreuve.

« Je montai en chaire, non sans émotion, mais avec fermeté, et je commençai mon discours, l'oeil fixé sur l'archevêque qui était pour moi, après Dieu, mais avant le public, le ])remier personnage de cette scène. Il m'écoutait, la tête un peu baissée, dans un état d'impassibilité absolue, comme un homme qui n'était pas seulement spectateur ni juge,

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mais qui courrait des risques personnels clans cette solennelle aventure. Quand j'eus pris pied dans mon sujet et dans mon auditoire, que ma poitrine se fut dilatée sous la nécessité de saisir une si vaste assemblée d'hommes, il m'échappa un de ces cris dont l'accent lorsqu'il est sincère et profond ne manque jamais d'émouvoir. L'archevêque tressaillit visiblement. Une pâleur qui vint jusc|u'à mes yeux couvrit son visage, il releva la tête et jeta sur moi un regard étonné. Je compris que la bataille était gagnée dans son esprit. Elle l'était aussi dans l'auditoire. »

Ce cri dont parle Lacordaire est sans doute l'apostrophe demeurée célèbre : « Asseniblée, assemblée, dites-moi; que me demandez-vous? Que voulez-vous de moi; la vérité? ^'ous ne l'avez donc pas en vous, ^'ous la cherchez donc. Vous voulez la recevoir. Vous êtes venus ici pour être enseignés. » Mais un cri éloquent peut soulever un auditoire : il faut autre chose pour le ramener. Celui qu'avait ras- .semblé Lacordaire, le plus considérable peut-être auquel un jHÔtre eût adressé la parole depuis le temps où la prédication s'exerçait en plein air, devait lui demeurer fidèle pendant toute la station du Carême, et se représenter plus nombreux encore l'année suivante. Lorsque, dans quelques années, nous trouverons Lacordaire en pleine possession de la chaire de Notre-Dame, qu'il devait occuper sept années consécutives, ce sera le lieu de montrer ce qu'il y eut de nouveau dans ses procédés d'apologétique, et surtout cjuelle révolution, au point de vue purement littéraire, il apporta dans l'éloquence

de la chaire. Mais il faut signaler dès à présent le prodigieux succès qu'eurent ses premières conférences, et en rechercher la cause.

« L'orateur et rauditoire, a écrit Lacordaire, sont deux frères qui naissent et meurent le même jour », et il ajoutait avec mélancolie : « Voilà le sort de l'orateur. Cet homme, qui a ravi des multitudes, descend avec elles dans un même silence. En vain la postérité fait effort pour entendre sa voix et celle du peuple qui l'applaudissait; l'une et l'autre vont s'évanouissant dans le temps, comme le son s'évanouit dans l'espace. » Cet auditoire de Notre-Dame fut bien le frère de Lacordaire ou plutôt son enfant, car c'est lui qui l'a créé, et si, avec les transformations de l'âge et du temps il subsiste encore aujourd'hui, c'est qu'il a reçu de lui quelques étincelles d'une impérissable vie.

Ce fut d'abord la curiosité qui le rassembla. Lorsqu'on apprit que le rédacteur condamné de rAvenir, le prédicateur suspendu de Stanislas allait prendre la parole dans la chaire de ]\otre-Dame, ce fut un événement parisien. Dès huit heures du matin la nef avait été envahie, et quelques bonnes dames qui étaient arrivées à neuf heures, suivant leur habitude, pour entendre la messe des chanoines, virent avec effarement leurs places habituelles occupées par des hommes, en majorité par des jeunes gens, dont la contenance était à peine respectueuse. Pour charmer les loisirs de l'attente, les uns déployaient les Débats, les autres 7e National ou le Constitutionnel. On se montrait un auditeur en boites à l'écuyère qui, descendant de cheval sur la

place du Parvis, était entré avec un stick, entouré d'une lanière de fouet. Si, dès les premières paroles, cet auditoire n'eût été conquis, quelque irrévérence était à craindre. Mais il le fut de telle sorte qu'à chaque conférence il se pressait plus recueilli et plus nombreux. Il fallut établir des barrières, installer un service d'ordre. Les curieux étaient devenus attentifs et les indifférents respectueux. Ce concours d'auditeurs n'a jamais fait défaut à Lacordaire et, jusqu'à la fin de sa carrière de prédicateur, personne n'a eu, au même degré, le don d'attirer et de remuer les foules. C'est qu'aux enfants d'un siècle à la fois inquiet et orgueilleux, il avait du premier coup deviné le langage qu'il fallait parler. Il avait parfaitement compris que le temps était passé où, comme on l'a dit, « l'Eglise faisant le catéchisme dune société enfantine traçait à la fois la demande et la réponse », et qu'avec ces auditeurs de Notre- Dame qui arrivaient l'esprit plein d'une foule d'objections, il ne fallait pas le prendre sur un ton d'autorité. Aussi ne leur disait-il pas : « Mes frères «, mais : « Messieurs ». Il leur parlait d'égal à égal, ou, s'il s'élevait par instants au-dessus d'eux, ce n'était pas comme prêtre, c'était comme homme, en imitant le noble orgueil d'un mouvement connu de saint Paul, et en leur montrant qu'il ne se rencontrait rien cliez eux dont il ne fût en droit de se prévaloir, à un degré semblable ou sui)érieur. « Vous êtes Français, leur disait-il, je le suis comme vous. Philosophes, je le suis comme vous. Libres et fiers, je le suis plus que vous. »

Il n'usait point avec eux d'habiles ménagements,

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et parfois il les gourmandait « de venir, dans une cathédrale, entendre la parole divine avec un cœur enflé et comme des juges ». Parfois, au contraire, il louait ces fils du xviii® siècle, nourris des superbes pensées de leur âge, des marques de respect involontaire que leur arrachait la sainteté du lieu, et de l'instinct qui leur avait fait incliner la tête au moment où les mains sacerdotales élevaient l'hostie sacrée. Ou bien il pénétrait, avec une clairvoyante tendresse, dans les replis des jeunes cœurs qu'avait envahis le mal de la mélancolie, et il savait leur peindre le charme de cette indéfinissable tristesse dont notre âme est le puits profond et mystérieux. Mais ce qui, après avoir étonné ses auditeurs, les avait conquis et enchaînés, c'est que de ce siècle auquel ils étaient fiers d'appartenir, et dont les grandes destinées étaient un de leurs dogmes, ils ne sentaient chez ce prêtre ni animadversion ni mépris. Il Taimait autant qu'eux; comme eux il se réjouissait d'en être l'enfant, et loin de se répandre en regrets stériles sur le j)assé ou en prédictions funèbres sur l'avenir, son orgueil filial se félicitait à l'avance des progrès de toute sorte dont leur âge serait témoin. Il célébrait même déjà, avec une précision singulière, les découvertes de la science qui devaient abréger les distances, supprimer l'espace, rendre de peuple à peuple les communications plus faciles. A ses yeux, toutes ces découvertes ne pouvaient avoir qu'un seul but, permettre à la vérité d'aller droit et vite. « Et c'est vous, ajoutait-il, vous hommes du temps, princes de la civilisation industrielle, c'est vous qui dans cette grande œuvre êtes,

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sans le savoir les pionniers de la providence

Ainsi faisaient les Romains vos prédécesseurs. Ils employèrent sept cents ans à rapprocher les peuples parleurs armes, et à sillonner de leurs longues routes militaires les trois continents du vieux monde. Ils croyaient qu'éternellement leurs légions passeraient par là, pour porter leurs ordres à l'univers. Ils ne savaient pas qu'elles préparaient les voies triomphales du consul Jésus. 0! vous donc leurs héritiers, et aussi aveugles qu'eux, vous, les Romains de la seconde race, continuez l'œuvre dont vous êtes les instruments... afin qu'il n'y ait plus de repaires où la tyrannie, protégée par l'isolement, interdise à la vérité l'eau et le feu. Qu'ils seront beaux alors les jMeds de ceux qui évangélisent la paix ! Les apôtres vous loueront ! ils diront en passant avec le vol de l'aigle : que nos pères étaient puissants et hardis! Que leur génie a été fécond! Qu'il fait bon à nous, pauvres missionnaires, d'être emportés si rapidement au secours des âmes î Qu'ils soient bénis, ceux qui ont assisté l'esj^rit de Dieu par le leur, et puissent-ils recevoir, dans l'autre patrie, quelque chose de ces rosées du ciel dont ils ont avancé l'effusion sans le savoir. »

On comprend que des accents, si nouveaux dans la chaire chrétienn-e, remuassent profondément la foule des auditeurs qui s'entassaient juscjue dans le fond obscur des chapelles, pour entendre quelques éclats de sa voix. Cette foule ne se dispersait point aussitôt après le sermon. Elle s'attardait sur le péristyle, sur la place, à échanger l'expression de son enthousiasme. « Ou bien, raconte un témoin

oculaire, on se portait à la porte de la sacristie par laquelle il devait sortir, dans les rues par lesquelles il devait passer. « Qu'il est beau! » disaient les hommes sur son passage. « Qu'il est bon! » se disaient les femmes. » Peut-être se disaient-elles aussi : qu'il est beau! car il Tétait en effet, tel que le représente une miniature dont la reproduction est en tête de ce volume, avec ses cheveux noirs et abondants, sa figure pâle et ses grands yeux noirs dont le regard avait tant d'éclat et de douceur. « Il parle peu mais il dit tant du regard », écrivait Eugénie de Guérin, ajn'ès l'avoir vu quelques instants.

A aucun moment de sa vie Lacordaire ne fut peutêtre environné d'une popularité pareille *. Depuis les temps du moyen âge, la vieille cathédrale n'avait pas vu foule pareille remplir sa quintuple nef. On comprend que Mgr de Quélen, qui avait assisté quelques années auparavant au sac de son palais épiscopal, s'applaudît d'un changement dans l'état des esprits dont il pouvait bien revendiquer sa part, et qu'à la clôture de la station du Carême, il se levât pour le qualifier « de prophète nouveau ». On comprend également que, le reconduisant un jour chez Mme Swetchine, il l'appelât « notre géant ». Mais cette récompense n'était pas celle que goûtait le plus Lacordaire. « Un autre genre de joie, a-t-il écrit, s'adressait à mon âme et l'élevait dans des régions plus pures que celles de la renommée. Le commerce

1, Un certain vei't qui fit fureur à la promenade de Longchump reçut le nom de ve^t Lacordaire

des âmes se révélait à moi, commerce qui est la véritable félicité du prêtre, quand il est digne de sa mission, et qui lui ôte tout regret d'avoir quitté pour Jésus-Christ les liens, les amitiés et les esj^érances du monde. C'est à Notre-Dame, au pied de ma chaire, que j'ai vu naître ces affections et ces reconnaissances qui attachent l'homme à l'apôtre par des liens dont la douceur est aussi divine que la force. Quand une fois on a été initié à ces jouissances, qui sont comme un arôme anticipé de l'autre vie, tout le reste s'évanouit el l'orgueil ne monte plus à l'esprit que comme un souffle impur dont le goût amer ne peut le tromper. » Ce commerce avec les âmes est la récompense des sacrifices du prêtre. Heureux doit être, entre tous les hommes, celui qui l'a connu et goûté 1

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