LA RESTAURATION DE L'ORDRE DE SAINT-DOMINIQUE
Jamais le succès de Lacordaire n'avait été plus grand, jamais ses auditeurs n'avaient été plus attentifs et plus nombreux qu'à sa dernière conférence du Carême de 1836. Ce fut donc avec une sorte de stupeur qu'ils entendirent tomber de sa bouche ces paroles solennelles : « Puissé-je, messieurs, vous avoir inspiré au moins la bonne pensée de vous tourner vers Dieu dans la prière et de renouer vos rapports avec lui, non seulement i)ar l'esprit, mais par le mouvement du cœur. C'est l'espérance que j'emporte avec moi. C'est le vœu que je forme en vous quittant. Je laisse entre les mains de mon évêque cette chaire de Notre-Dame désormais fondée, fondée par lui et par vous, par le pasteur et par le peuple. Un moment ce double suflrage a brillé sur ma tête. Souffrez que je l'écaite de moi-même et que je me retrouve seul quelque temps devant ma faiblesse et devant Dica. » Une longue rumeur parcourut les
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rangs pressés, et celle ruiueur nclait pas encore apaisée quand l'archevêque, se le\ant avec une visible tristesse, confirmait celle nouvelle en ajoutant que Lacordaire allait dans la ville clernelle, aux pieds du Père commun des fidèles, pour lui rendre compte de ce qu'il avait vu et de ce qu'il avait fait.
Quels motifs inspiraient au prédicateur en vogue une détermination qui paraissait aussi contraire à sa gloire? Sans doute, au sentiment de ce qu'il appelait sa faiblesse, à la nécessité reconnue, par lui, de fortifier encore son éducation théologique et sa science profane, devait se joindre la tristesse de savoir que l'éclatant succès de sa prédication n'avait ni fait taire les méfiances, ni désarmé les hostilités dont il était l'objet. Il ne pouvait ignorer que vingtsept propositions avaient été extraites de ses conférences de 1835 comme hétérodoxes, et dénoncées à Rome par un vicaire général de Lyon, que l'évéque in partibus de Garyste préparait deux volumes contre lui, et que ses sermons étaient représentés par ses détracteurs comme constituant « la plus parfaite dégradation de la parole et l'anarchie la plus complète de la pensée, non seulement théologique mais philosophique ». Mais Lacordaire était homme à tenir tête à l'orage, s'il s'en produisait un. Il n'avait rien de timide dans la nature, et sa fierté le rendait peu sensible aux attaques. Il faut donc chercher les mobiles de cette détermination singulière dans un dessein secret et peut-être encore imparfaitement connu de lui-même.
Certes le succès des prédications de Lacordaire avait été grand. Mais qu'étaient-ce après tout que
des conférences adressées, pendant un temps limité, dans une seule ville, à un public restreint? Quelle pouvait être leur action, lorsqu'il ne s'agissait de rien moins que de ramener à l'Eglise catholique toute une nation, rendue méfiante par une longue série de fautes et de malentendus? C'était à la France entière qu'il fallait parler. Qui pouvait le faire ? Qui avait le droit de prendre la parole dans toutes les villes, dans toutes les églises? Le clergé paroissial. Mais au grand dessein qu'il avait conçu Lacordaire sentait que le clergé paroissial demeurait impropre. Il le savait trop dépendant du pouvoir par son salaire et du château par ses habitudes, pour prendre l'attitude hardie et tenir le langage populaire qui convenait, suivant lui, à une situation aussi nouvelle. Si l'ancien rédacteur de V Avenir avait renoncé au rêve d'un clergé séculier ayant rompu tout lien avec l'Etat et ne vivant que de ses propres ressources, il n'en devait être que plus porté à rechercher si la constitution même de l'Egrlise ne pouvait pas fournir les instruments nécessaires à une transformation qu'il continuait de juger indispensable. Dans l'Eglise française d'autrefois, intimement unie d'abord à la société féodale, ensuite et surtout à la société aristocratique, une puissance n'avait jamais cessé de représenter l'indépendance, la liberté, la démocratie : c'étaient les Ordres monastiques. Ces Ordres étaient demeurés étroitement associés à la vie du peuple, car c'était de ses entrailles qu'ils sortaient. Le vrai moine est peuple, avait-on pu dire avec vérité. Sans doute la corruption avait gagné en partie ees Ordres, comme elle