‹ Lacordaire (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · TT · texte numérisé non relu

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Mais le procureur du roi en appela de ce jugement devant la cour royale. Il soutint avec éloquence que le prêtre n'était ni ne pouvait être fonctionnaire ; qu'il n'y a de fonctionnaires que ceux quî représentent TÉtat à un degré quelconque, ce qui exclut les ministres du culte ; que le serment prêté par les aumôniers, pas plus que le traitement qui leur était accordé, ne pouvait changer en rien la nature toute spirituelle de leur charge. Lacordaire défendit la même thèse avec une verve et un éclat incomparables, ajoutant aux arguments juridiques toute la force de sa brillante éloquence.

Contre toute attente, la cour ne céda ni aux raisons juridiques ni à Tentraînement de Téloquence et confirma purement et simplement la déclaration d'incompétence du tribunal correctionnel.

Une nouvelle occasion de se faire entendre ne tarda pas à s'offrir à Lacordaire. Son mémoire aux évêques de France, où il protestait avec tant de virulence contre le droit de nomination du gouvernement, le fit poursuivre devant la cour d'assises comme coupable d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement, en même temps que Lamennais, inculpé au même titre à la suite d'un article sur l'oppression des catholiques. Tandis que, pour repousser l'accusation, à laquelle la

modération même de l'avocat général Bcrvilleavait donné plus de force, Lamennais avait recours à la parole diserte d'un avocat d'Angers, M. Janvier, connu par ses idées libérales et qui sut appuyer, au nom même de la philosophie, les doctrines de son client, La cordai re se défendit lui-même. Et bien qu'il fût fort tard lorsqu'il dut prendre la parole (sept heures et demie du soir), il sut trouver des accents capables de réveiller l'attention d'un public fatigué par une longue audience; et sod magnifique plaidoyer fut coupé fréquemment par les nombreux applaudissements d'un auditoire enthousiaste. L'arrêt, qui ne fut rendu qu'à minuit et qui était un acquittement, fut un triomphe, dû surtout à l'éloquence de Lacordaire. Triomphe dont, selon les propres paroles de Montalembert qui assistait à l'audience, le jeune prêtre ne semblait « ni enivré ni accablé », tant « ces petites vanités du succès » n'élaîent, à ses yeux de chrétien, que (( de la poussière dans la nuit m.

Quelques mois après, Lacordaire était encore appelé à faire retentir un tribunal de sa parole triomphante. II avait mené, dans l'Avenir, avec toute l'énergie dont il était capable, une canipagne vigoureuse contre le monopole universitaire. Il proclamait, le 17 octobre 1830, qu'il ne suffisait pas de donner aux enfants un cours d'instruction reli-

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gieuse; qu'il fallait que tout renseignement fût pénétré de la religion puisque (( les langues, Thistoire, Tastronomie, la physique, les mathématiques, la philosophie, tout cela est plein de Dieu ». Il remarquait, le 25 octobre, avec une profonde iustesse, — et il nous plaît de citer ces paroles qui sont d'une application actuelle et qui répondent à des préoccupations qui se sont fait jour dans les tristes et scandaleux débats auxquels nous a fah assister la loi sur les associations, — que « dans nos sociétés divisées et instables, il n'existe pas^ comme chez les anciens, cet esprit national uniforme et perpétuel, qui donnait à renseignement un caractère grave, digne de Tenfance de Thommei. C'est pitié aujourd'hui de voir des ministres qui ne peuvent pas maintenir leurs idées au pouvoir deux jours de suite, prétendre diriger l'éducation d'un peuple ». Il flétrissait, comme elle a encore aujourd'hui besoin d'être flétrie, « l'intention positive du gouvernement... d'avok- la jeiinesse dans sa main, de pétrir ses idées à son gré, c'est-à-dire de violer ouvertement la liberté d'opinions. Si le monopole de l'enseignement n'était qu'un monopole de versions et de thèmes, il faudrait aller voir le ministre de l'Instruction publique comme une curiosité ». Le 29 mars 1831, une mesure provocatrice de l'administration, qui ferma l'école où le$

enfants de chœur de Lyon recevaient l'instruction, lui fournit l'idée et l'occasion d'ajouter les actes à la parole. Conformément à l'un des axiomes chers à Y Avenir^ que la liberté se prend et ne se donne pas, s'appuyant sur le texte de la Charte qui promettait d'organiser la liberté de l'enseignement, Lacordaire ouvrit, le 9 mai, avec Montalembert et de Coux, une école publique. Cette ouverture, annoncée avec un certain fracas, ne pouvait passer inaperçue. Le commissaire de police, après les sommations légales, fit fermer par la force l'école. Lacordaire et ses amis furent traduits devant les tribunaux. Appelé par le ministère public devant la juridiction correctionnelle, Lacordaire en déclina la compétence, disant que s'il y avait délit, c'était un délit politique, et que c'était devant le jury que la question devait être tranchée.

La mort du comte de Montalembert, qui survint sur ces entrefaites, en investissant son fils de la pairie, fit évoquer l'affaire devant la cour des Pairs. L'affaire fut plaidée le 20 septembre. La vulgarité et la pauvreté du réquisitoire dans lequel le procureur général Persil soutint l'accusation, donnaient beau jeu à ses adversaires. Si M. de Coux prononça un discours peu brillant, où la pensée était trahie tout à la fois par le manque d'exactitude de l'expression jet par la faiblesse du

débit, Montalembert tint sous le charme de son éloquence rassemblée, fière de posséder désormais un pareil orateur. Et Lacordaire, qui cette fois encore s'était réservé la réplique au procureur, fit un discours qui est demeuré à juste titre célèbre dans les fastes de l'éloquence. La Chambre des Pairs n'en prononça pas moins une condamnation ; mais elle réduisit la peine au minimum, cent francs d'amende.

Mais si l'activité qu'ils déployaient, si l'énergie qu'ils manifestaient et par leurs paroles et par leurs actes, attiraient aux rédacteurs de Y Avenir d'ardentes sympathies jusque de l'étranger, de l'Allemagne notamment ; si leur hardiesse même et leur violence n'étaient pas pour déplaire à beaucoup qui y voyaient une preuve de leur courage, d'autre part, les extrémités de langage où ils se laissaient entraîner, et le tapage qui se faisait autour de leur œuvre excitaient, surtout chez les évêques, une méfiance sévère. Dans quelques diocèses l'Ordinaire interdit aux prêtres la lecture de V Avenir; des séminaristes furent écartés des ordres pour s'être montrés favorables aux idées du journal Quand Montalembert, à la suite du procès de l'école libre, entreprit une tournée dans le sud-est de la France pour réveiller les sympathies et recueillir des souscriptions en faveur de

l'œuvre, il put constater par lui-même combien d'hostilités se dressaient contre Lamennais et ses amis De tous côtés, d'ailleurs, arrivaient aux bureaux de l'Agence les nouvelles les plus décourageantes. Les fonds commençaient à s'épuiser.

Lacordaire proposa d'aller à Rome plaider la cause du journal, justifier leurs intentions, soumettre leurs pensées au souverain Pontife, solliciter de lui des encouragements. Démarche éclatante, pensait-il, capable de donner une preuve de leur sincérité et de leur orthodoxie, et qui ravirait par là même à leurs ennemis une arme redoutable ; démarche imprudente en réalité, dont l'imagination ardente de Lacordaire et l'inexpérience de sa jeunesse ne lui permettaient pas de voir la témérité, mais que Lamennais, qui était assez au courant des affaires de la chrétienté et dont la maturité aurait dû être plus prudente, eut le tort d'accepter sans discussion et peut-être sans réflexion.

Quelque satisfaction que le Pape pût avoir des travaux antérieurs de Lamennais à l'honneur de l'Église, quelque confiance qu'il eût dans ses intentions et celles de ses collaborateurs, à quelque bienveillance qu'il se sentît porté pour d'aussi fidèles et d'aussi courageux serviteurs du Saint- Siège, quelque touché qu'il pût être de leurs pro-

testations d'obéissance à ses enseignements, il ne pouvait les voir sans inquiétude agiter et trancher les plus graves questions, menacer par leur turbulence le maintien de rapports assez bons entre le gouvernement de Juillet et le Saint-Siège, apporter leurs encouragements et en quelque sorte l'appui de la religion aux révoltes des peuples. Comment le souverain Pontife, quand le sol de l'Italie était miné par les révolutions, quand l'explosion menaçait de s'étendre aux États même de l'Église, aurait-il pu donner une approbation formelle à ceux qui menaient une semblable campagne? Comment surtout l'aurait-il fait quand les agents des puissances le pressaient de leurs sollicitations pour obtenir la condamnation des doctrines de V Avenir (1), quand elles lui étaient dénoncées comme hétérodoxes et souverainement dangereuses par maint évêque de France?

Les personnages qui avaient à Rome le plus d'autorité, ceux dont l'opinion pouvait exercer sur le

(1) M. Foisset, dans sa Fie de Lacordaire, semble mettre en doute, sans la contester fonnellement, la réalité d'une action des puissances auprès du Saint-Siège. Il n'en avait cependant pas simplement pour garant Lamennais, mais Lacordaire, et Lacordaire écrivant non dans le trouble et l'angoisse où le pouvaient jeter des événements douloureux, mais un quart de siècle après qu'ils étaient passés et quand sa calme raison pouvait juger les choses froidement. (Lettres à Foisset, II, p. 232.)

Articles organiques décrétés en fraude du Concordat )), et d'autre part haïe par une grande partie de la nation, qui croyait voir dans le clergé l'ennemi sournois de toutes les libertés. Le second chapitre exposait le double danger auquel la révolution de 1830 semblait exposer l'Église, d'une persécution violente ou d'un asservissement lent et progressif. Dans les chapitres suivants, il examinait tour à tour les deux systèmes de conduite qui s'offraient aux catholiques après la révolution ; puis la conduite, envers la religion, du nouveau gouvernement, dont il énumérait toutes les mesures vexatoires ; il en tirait argument pour prouver la nécessité de réclamer la séparation, déclarant que, dans l'état des esprits en France, un schisme n'était pas possible (1). Puis il exposait, non sans une certaine fierté, les actes de Y Avenir et de l'Agence. De l'opposition soulevée contre leur œuvre, il ne voyait que deux causes : la haine des légitimistes et celle des gallicans. Il terminait en déclarant indispensable au maintien en France du catholicisme « l'action des catholiques indépendants de tout parti politique et de toute influence du pouvoir », et impossible le suc-

(1) La tentative, ridiculement avortée, d'un prêtre défroqué pour établir une Église nationale, semblait l'avoir éloquemment prouvé.

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ces de cette action sans le soutien du Saint-Siège.

Le cardinal Pacca, qui s*était obligeamment entremis pour faire parvenir le mémoire au souverain Pontife, ne tarda pas à faire savoir aux signataires que le Pape reconnaissait leurs bonnes intentions, et que, selon leurs désirs, il ferait examiner l'exposé de leurs doctrines et de leurs œuvres, mais que cet examen pouvant et devant être assez long, ils n'avaient que faire de demeurer à Rome; qu'ils retournassent donc dans leur patrie en attendant la décision pontificale. C'était leur faire entendre tout doucement et à mots couverts que la prolongation de leur séjour à Rome serait importune en haut lieu ; qu'on désirait, à la vérité, ne les point condamner, mais que l'on ne croyait pas possible de leur accorder Tencouragement à continuer leur œuvre, qu'ils avaient si fermement sollicité.

Lacordaire, qui joignit toujours à une ardente imagination une froide raison et un sens rassis, ne fut pas long à s'en rendre compte et n'hésita pas un moment sur le parti à prendre : il fallait rentrer aussitôt en France et cesser la publication de Y Avenir, Un dissentiment avec Lamennais, qui avait commencé de se dessiner au cours du voyage, s'accentua et devint fort net.

Aigri tout à la fois par des difficultés dans ses

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affaires privées et par les attaques sourdes ou violentes auxquelles son œuvre l'avait mis en butte, l'esprit de Lamennais assombrissait à ses yeux tous les spectacles. Parti pour Rome avec angoisse, — des lettres à son frère l'attestent, — l'accueil qu'il y reçut lui fut une nouvelle amertume. Avec la conscience d'avoir marché dans une voie « hérissée de souffrances et de persécutions )), sans y être guidé par d'autres intérêts que ceux de l'Église, cette réserve qu'on lui témoignait lui fut incompréhensible. Il ne vit à Rome que le côté ntesquin des choses; la plupart de ceux aux mains de qui se trouvait le gouvernement de l'Église lui apparurent comme des hommes asservis par une lâche peur ou avilis par un honteux amour de l'or. Rome même n'était plus pour lui qu'un « grand tombeau où l'on ne trouve plus que des vers et des ossements )). Au lieu de voir dans la conduite du Pape à son égard la bienveillance paternelle qui, pour conserver des égards dus à d'éminents services, voulait s'abstenir de jeter sur son œuvre la défaveur d'un blâme officiel, il n'y vit qu'une « sévérité silencieuse )), effet d' « un fort dédain » ou d' (( une sèche indifférence )). Au lieu de se soumettre humblement au vicaire du Christ, naguère tant exalté par lui, il

se raidit dans une première révolte. Le refus de

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juger tout de suite V Avenir luf parut un déni de justice ; et, au lieu de consentira rentrer en France, il décida de demeurer à Rome, voulant, écrivaitil à Gerbet le 25 février, que « la cause continue de paraître pendante, afin de prévenir le déshonneur du Saint-Siège » (1).

Rome avait produit sur Lacordaire un eflet bien différent. Là où Lamennais ne voyait que le jeu vulgaire des ambitions et des intérêts, il voyait une politique adroite et patiente, qui regardait d'un œil calme et vigilant la marche des idées dans le monde ; qui jugeait de haut et froidement les événements d'ici-bas ; qui poussait la patience jusqu'à la longanimité parce que son divin Maître lui avait enseigné l'inaltérable douceur, et que ses promesses d'immortalité lui permettaient d'attendre. Là où Lamennais ne distinguait que l'immobilité de la mort, il voyait l'immutabilité de la vérité éternelle. Là où Lamennais ne sentait qu'une odeur de sépulcre, il respirait l'airvivifiant de la foi chrétienne. Là où Lamennais était accablé par des apparences de servitude et d'esclavage, son âme s'épanouissait au soleil de la liberté intellectuelle.

Il ne se dissimulait pas que les choses saintes même présentent un aspect infirme qui vient de ce

(1) Œuvres inédites, II, p. 97.

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dorée et immortelle ; mats c'était toujours la croix. O Rome I Dieu le sait, je ne t'ai point méconnue, pour n'avoir pas rencontré de rois prosternés à tes portes; j'ai baisé ta poussière avec une joie et un respect indicibles; tu m'es apparue ce que tu es véritablement, la bienfaitrice du genre humain dans le passé, l'espérance de son avenir, la seule grande chose aujourd'hui vivante en Europe, la captive d'une jalousie universelle, la reine du monde. Voyageur suppliant, j'ai rapporté de toi, non de l'or ou des parfums ou des pierres précieuses, mais un bien plus rare, plus inconnu : la vérité. »

Ces dispositions lui permirent de juger les événements avec plus d'équité que ne faisait Lamennais ; il vit dans la réponse du cardinal Pacca le maximum que pussent obtenir les rédacteurs de r^fejiir, auxquels elle donnait, dans un sens, gain de cause puisqu'elle ne les condamnait pas.

Ce n'était d'ailleurs pas seulement sur la conduite à tenir et sur l'appréciation des affaires de Rome que Lacordaire se trouvait en désaccord avec Lamennais. Tout d'un coup lui était apparu le vice du système philosophique de ce dernier, qui depuis quelques mois, après une lutte pénible, s'était imposé à son intelligence, sans la con-

ces tendresses qui le rendaient si cher à beaucoup de ses disciples ; bien au contraire. Mais, en se consacrant tout entier à V Avenir, Lacordaire avait abandonné son humble position d'aumônier de la Visitation ; et son manque absolu de fortune l'avait mis presque absolument à la charge de Lamennais. La séparation était donc périlleuse s'il ne trouvait d'abord une situation qui lui assurât le pain quotidien. Le choléra, en lui offrant l'occasion de se dévouer au soin des malades et à la conquête de leurs âmes (il s'adjoignit à l'aumônier de l'hôpital Necker), l'aurait peut-être distrait de ces inquiétudes, si les nouvelles qu'il recevait de Rome, surtout par Montalembert, ne fussent venues sans cesse les raviver.

Quand il sut que Lamennais, qui, le 28 janvier, écrivait à Gerbet : « Il est fort douteux qu'on puisse recommencer Y Avenir », avait changé d'idée et manifestait la très ferme intention d'en reprendre la publication, il fit tous ses efforts pour s'y opposer. Il écrivait, le 22 avril, à Montalembert que la reprise de Y Avenir était matériellement et moralement impossible. Il considérait l'exécution du plan de Lamennais comme une catastrophe qui le perdrait dans l'esprit du clergé. Quand il vit que la résolution de Lamennais était inébranlable, quand il sut qu'encouragé non seulement par

de r Agence pour la défense religieuse, se soumettaient à l'Encyclique ; il ne semble pas que dans cette occasion sa bonne foi puisse être suspectée.

Après cette soumission, et bien que Lamennais eût songé un moment à diminuer, par une addition de mots, la portée de la formule, il ne sembla pas à Lacordaire qu'il pût abandonner celui qui venait de donner ce noble et généreux exemple ; et il raccompagna dans sa retraite de la Chênaie. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Lacordaire constatait chaque jour davantage TinsufËsance théologique de Lamennais ; sans cesse les dissentiments entre l'un et l'autre renaissaient sur la philosophie ou sur la politique. Lamennais ne pouvait se résoudre à renoncer à aucune de ses idées ; elles ne faisaient pour lui qu'un bloc. Parce que le Pape en avait condamné quelquesunes, il lui paraissait avoir jeté sur toutes sans exception la réprobation de l'Église ; parce qu'il n'avait pas approuvé son système de défense religieuse, il lui semblait avoir pactisé avec tous les oppresseurs de l'Église ; et il ne songeait, malgré la soumission qu'il avait signée de sa main, qu'àreprendre en sous-œuvre l' A i^enîr et l'Agence. Lacordaire avait de la situation une vue beaucoup plus nette et plus juste. Il ne lui avait pas échappé

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que le Pape, dans son Encyclique, commençait par décrire et par déplorer très expressément Tétat d'oppression où la religion se trouvait presque partout réduite ; il se rendait compte que cette encyclique ne relevait, dans les idées deY Avenir^ que cinq points condamnables : V la pensée d'une régénération nécessaire pour l'Église, point sur lequel Rome n'a jamais varié, se réservant d'apporter aux conditions du monde catholique les remèdes ou les modifications réclamés par la marche des temps ; 2° la propagande en faveur de la liberté absolue de. la presse, le vicaire du Christ sur la terre ayant le devoir de conserver et d'exercer la censure des ouvrages capables de jeter la perturbation dans l'âme des fidèles ; et Lacordaire remarquait fort justement qu'il ne s'agissait point de la liberté des écrits politiques, mais de ceux où la cause de la foi et des mœurs se trouvait en jeu ; 3° les théories qui attaquaient le devoir de soumission au pouvoir établi, parce que la révolte qui ne peut se légitimer qu'exceptionnellement est assurément irrégulière et anormale ; 4° l'alliance prônée des catholiques avec les hommes sans religion, parce que ceux-ci, naturellement ennemis de l'Eglise, ne peuvent concourir à lui assurer l'indépendance ; 5° la doctrine de la séparation de l'Église et de l'État,

parce que si l'Église peut s'accommoder d'une séparation qui lui assure l'indépendance, il est plus régulier qu'elle conserve avec l'État une union profitable à l'une et à l'autre. Soumis d'esprit et de cœur à l'Encyclique, résolu de ne rien faire qui allât contre cette sounfiission, il voyait avec un amer chagrin Lamennais se rapprocher chaque jour de l'abîme où devait sombrer sa foi ; et en assistant aux luttes intimes qui ravageaient l'âme du maître, en entendant les paroles menaçantes qui s'échappaient de ses lèvres, il s'épouvantait devant ce nouveau Saûl. A la fin, il n'y put résister : le 11 décembre 1832, il s'enfuit de la Chênaie, sans autres vêtements que des habits d'été, et n'ayant en poche que cinq francs,laissant à Lamennais une lettre dans laquelle il lui expliquait son départ par l'inutilité de continuer une communauté de vie que des divergences sans cesse croissantes de vues et d'opinions sur l'Église et la société empêchaient d'aboutir à une action commune, et l'assurait du déchirement que causait à son affection la nécessité de cette séparation.

Lamennais fut irrité de cette fuite que ses disciples, Montalembert en tête, regardèrent comme une trahison, et que depuis beaucoup ont encore jugée avec une incroyable et injuste sévérité, sans songer à tout ce que Lacordaire avait souffert pen-

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dant des mois dans la prévision des catastrophes qui se préparaient, dans des efforts inutiles pour faire comprendre à Lamennais et à son entourage le péril et la témérité de leur situation, dans lamertume que lui causaient les duretés et les offenses de cet homme qu'il avait servi et au service duquel il se dévouait encore, sans lui devoir au fond même une pensée.

Comment n'aurait-il pas blâmé Lamennais de compromettre ou plutôt de perdre par une opiniâtreté orgueilleuse la haute situation qu'il s'était acquise dans l'Église de France et que sa soumission n'aurait pas tardé, il en était convaincu, à rendre encore plus haute et plus grande ? Comment ne l'aurait-il pas blâmé surtout de compromettre avec lui tous ceux qui s'étaient attachés à son nom et de jeter la suspicion sur quiconque avait partagé ses combats ou ses idées ? Mais, si grande que fût la part du blâme, il le plaignait encore davantage, et son jugement pénétrant avait bien su distinguer les défauts dans le caractère et les lacuneç dans l'éducation qui expliquaient en partie la malheureuse conduite de ce génie incomplet.

Voici ce qu'il écrivait le 23 décembre 1858 à Foisset :

(( Il m'a semblé que Tintelligence de M. de La-

victoire était tout proche des batailles perdues : c'était pour lui un langage inintelligible. Il a succombé par impuissance et non par force, mais par une impuissance dont un séminariste n'aurait pas été capable.

« Son caractère était bon et tendre ; il s'affectionnait, il reposait ses regards avec paternité sur la jeunesse; on l'eût cru un simple et honnête père de famille. Cependant il aimait éperdument le sarcasme ; il cherchait des mots qui pussent écraser l'ennemi. Sa tendresse n'avait pas de pardon. Dans les derniers t^mps que je l'ai vu, lorsque son âme était troublée par la décadence de son parti et l'abandon que Rome avait fait de lui, je le surprenais dans des attitudes sombres et eCFrayantes ; il me rappelait Saùl. Je ne l'ai quitté, à la fin de 1832, après l'avoir accompagné à la jChénaie, que par l'impression douloureuse que sa vue me causait. Je voyais sa chute comme si déjà elle eût été accomplie. Cette vision m'est encore présente après vingt-cinq ans, et rien après cela ne m'a surpris dans les profondeurs de sa chute. Il ne pouvait, par son caractère comme par son esprit, que s'arrêter là où rien ne tombe plus.

(( Sa vie avait été mal préparée : point d'éducation régulière, point d'études conduites par une autorité hiérarchique ; une chambre, des livres,

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une lecture assidue de tout ce qui lui tombait sous la main, l'abandon précoce à son propre esprit, quelques semaines de séminaire tout au plus.

« A la lettre, il ignorait en théologie des choses très vulgaires : telles, par exemple, que les fondements de la distinction entre la nature et la grâce. Le défaut premier de sa formation intellectuelle avait laissé en lui des lacunes qui ne se comblèrent jamais. Lorsqu'il me lut à la Chênaie, en 1830, ses Explications philosophiques des dogmes de la Création et de la Trinité, mon impression vive et constante fut qu'il était en opposition manifeste avec tout ce que l'on m'avait enseigné. En un mot, il ignorait, et c'était de très bonne foi qu'il croyait défendre la vérité catholique en l'attaquant. Son intelligence, vicieuse en elle-même par défaut de souplesse, n'avait donc pas trouvé dans sa vie des points d'appui capables de la soutenir. C'était un homme en l'air de tous les côtés ; et du jour où son génie devait faillir sur ses ailes, il était inévitable qu'il fît la chute la plus grande qu'on eût encore vue. Tous les hérésiarques s'étaient arrêtés à un point qui leur semblait la vérité ; M. de Lamennais ne rencontra en lui aucun de ces points fixes, et l'erreur même n'a pu le sauver (1). ))

(1) Lettres à Foisset, t. II, p. 227-230.

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celles de quelques ecclésiastiques, surtout de la province, ni de distraction que Tétude et la lecture. Il reprit un tête-à-tête, fécond pour lui, avec saint Augustin, ce saint Thomas des temps anciens. Il caressait de nouveau le projet d'un vaste ouvrage sur l'Église au xix" siècle, et il songeait à utiliser les talents que Dieu lui avait répartis si généreusement. Dès la fin de 1832 il s'ouvrait à Lorain de son idée de préparer quelque chose pour les jeunes gens, peut-être des conférences comme celles que Gerbet et de Coux avaient récemment inaugurées. Il prenait avec succès la parole devant les élèves du collège Stanislas, pour lesquels le directeur, l'abbé Buquet, lui avait demandé une allocution.

Montalembert, qui redoutait de le voir entrer en lice contre Lamennais auquel il conservait alors un attachement passionné, le poussait à la prédication. Il avait déjà accepté plusieurs sermons dans des paroisses de Paris : le premier qu'il prononça, le 3 mai 1833, à Saint-Roch, reçut un accueil à lui faire comprendre que Dieu le voulait ailleurs ; il rompit les engagements qu'il avait déjà contractés dans d'autres paroisses.

Que faire donc ? Il se voyait obligé d'une part de chercher à augmenter les ressources trop maigres qu'il tirait de son aumônerie; et d'autre

part la charité de sa foi le poussait invinciblement à communiquer aux autres les clartés qu'il devait à la miséricorde de Dieu. Car, suivant une pensée qui lui était cfaére et sur laquelle il est souvent revenu, « la vérité est aussi charité : c'est que la lumière est aussi chaleur, et que cette chaleur ne peut pas exister sans échauffer, sans se répandre. Ainsi le désir de répandre la vérité se confond avec le désir de la charité. Quand nous voulons conquérir, c'est que nous voulons ouvrir nos entrailles et y cacher, y retenir le genre humain tout entier (1). ))

Malgré son départ de la Chênaie et bien que son archevêque, en lui confiant à nouveau une fonction dans le diocèse, l'eût en quelque sorte couvert de son autorité, il continuait de régner contre lui quelque suspicion dans un certain milieu. Comme sa rupture avec Lamennais n'avait point été publique et éclatante, Ton pouvait croire et quelques-uns affectaient de croire qu'il restait en communion d'idées avec lui. UAmi de la Religion, organe des gallicans étroits, qui avait essayé, lors du retour de Lacordaire à Paris au commencement de 1832, de jeter le discrédit sur lui en insinuant qu'il abandonnait ses collaborateurs pour tâcher de faire

(1) Confér, de Notre-Dame, I, p. 258-259.

séparément sa paix, le rendait solidaire des actes et des pensées funestes et téméraires du solitaire de la Chênaie ; tandis que Montalembert, pour lequel il avait une si violente affection, déchirait son cœur en lui reprochant avec amertume d'avoir trahi un maître dans le malheur. De part et d'autre on cherchait à expliquer par des calculs d'intérêt ou d'ambition une conduite dictée uniquement par un esprit admirable de foi et de soumission.

Dans cette soumission, il est vrai, et malgré les tristesses de sa situation, Lacordaire avait retrouvé la paix du cœur, l'un des plus précieux biens que le chrétien puisse posséder sur terre. Cependant il avait ses heures de profonde mélancolie et ses moments de lassitude presque découragée. C'est alors qu'il songeait à se retirer dans quelque cure de campagne, pour y vaquer du moins, dans la retraite et l'isolement, à la culture de quelques âmes.

Mais Dieu qui l'avait trouvé si ferme dans les épreuves lui réservait une aide et une consolation puissante. Ce qui lui avait manqué jusqu'alors, ce n'était pas tant l'amitié que le conseil. « Nul depuis dix ans, écrira-t-il bientôt, n'avait dirigé ma vie que moi seul, avec mon esprit encore mal formé, enthousiaste, hardi, aventureux, quelquefois bizarre. Je n'avais point trouvé d'homme à qui je

voulusse me confier, non que je manquasse d'oùverture pour mes amis, mais parce que je les asservissats à ma raison (1). »

longtemps déjà qu'elle était venae demander à la France la liberté de professer sans entrave sa nouvelle religion. D'un esprit ouvert et cultivé, elle réunissait dans son salon de la rue Saint- Dominique l'élite de la société aristocratique et intellectuelle. La foi, qui n avait pas seulement éclairé son intelligence, mais qui s'était emparée de son cœur, la poussait à procurer par tous les moyens la gloire de Dieu. Indulgente d'ailleurs pour les fautes des autres et pour des erreurs qu'elle avait partagées dans son enfance, elle savait rendre aimable à tous sa piété. Dans le commerce du monde elle avait appris à connaître les hommes ; cette connaissance et Texpérience qu'elle avait de la vie lui donnaient la prudence et la sûreté dans le conseil.

Ce qu'elle avait appris et entendu dire de Lacordaire lui fit désirer de voir ce jeune prêtre. Elle s'en ouvrit à Montalembert, qui fréquentait chez elle ; et celui-ci n'eut guère de peine à lui amener son ami, un peu surpris de se voir appelé dans une société qui lui était étrangère et où jamais il n'avait été tenté de pénétrer. M""* Swetchine l'accueillit « avec une .bienveillance qui n'était point celle du monde », et il sentit d'autant plus vivement la bonté de cet accueil qu'il avait plus besoin d'une âme qui le comprît et qui le soutînt.

nulle femme ne me fut plus secourable et ne m'a plus vraiment aimé que M°" Swetchine... Je ne puis Dombrer dans ma mémoire combien de fois ses conseils m'ont éclairé ou soutenu. J'en avais tant besoin dans une position aussi périlleuse que l'a été souvent la mienne 1 Femme du monde en même temps que femme de foi et femme d'esprit, elle avait la vue de tous les côtés, et quand l'amitié la faisait regarder, elle s'élevait encore au-dessus d'ellermême(l). »

Cette afTection qui les unissait l'un à l'autre, c'était l'amitié dans ce qu'elle a de plus haut et de plus noble ; c'était une liaison des cœurs, mais c'était plus encore une union des âmes ; et si M"* Swetchine se préoccupait de tous les intérêts matériels de son jeune ami, si elle veillait avec sollicitude à ses besoins, comme elle veillait à sa gloire, elle était encore bien plus touchée de son avancement spirituel ; elle rêvait, avant tout, sa perfection ; ils s'aimaient parce qu'ils avaient reconnu l'un dans l'autre l'amour de Dieu et le désir de s'élever jusqu'à lui. Aussi M"' Swetchine pouvait-elle écrire à Lacordaire en 1840 : " Cher ami, aimons-nous mutuellement comme n'appartenant plus à ce monde, comme n'en étant pas,

(1) Letirti à Foinet, t, II, p. 208.

L'APOLOGETIQUE DE LA Cl par la grâce de Dieu, la plus grande faire (1). » Aussi ni la tendresse qu'il ni la fierté qu'il lui causait ne l'ein discerner ses points faibles et de le I elle le croyait nécessaire. Et lui, de craignait pas, à l'occasion, de contris tion dont il était sûr et qu'il savait

Le premier effet de l'influence de W sur Lacordairefutde le pousser à dei successives, dont l'une manifestait c position de soumission parfaite à Mirari vos et dont l'autre le dégagi apparence de solidarité avec Lamen ches qui, en ôtant aux ennemis de I prétexte à leurs sourdes accusatioi insinuations calomnieuses, le mettn leure posture pour servir la cause di

La déclaration du 10 septeml laquelle Lamennais et |ses collaborai adhéré à l'Encyclique, devenait parfa fisante depuis que les menées du mai l'on disait partout de ses intentions e ments avaient rendu sensibles les r soumission. Quand le Pape eut mani Bref du 8 mai à l'archevêque de

(1) Corrapondaace, p. 259.

mécontentement que lui inspirait la conduite des Mennaisiens; quand, en réponse au mémoire de Lamennais en date du 5 août, il eut indiqué par son Bref à Tévêque de Rennes, le 5 octobre, les termes précis dans lesquels il voulait que fût conçue la déclaration d'obéissance à TEncyclique, Madame Swetchihe jugea nécessaire que Lacordaire fît cette démarche, demandée par le Souverain Pontife. Lui s'y refusa longtemps: non qu'il hésitât à donner à l'Église une nouvelle preuve de son amour et de son obéissance ; mais cette démarche de sa part lui paraissait, en tous cas, inutile ; son départ de la Chênaie, sa réconciliation avec soû archevêque, les bons rapports qu'il entretenait avec lui lui paraissaient des gages suffisants de Fesprit dans lequel il avait accepté l'Encyclique. Et il voulait éviter de rendre, par une action publique, sa séparation d'avec Lamennais plus éclatante et plus douloureuse pour le pauvre grand homme. « Il est faux, écrivait-il en août 1833, que dans un sermon ou dans aucune autre action publique, j'aie déclaré me séparer de l'abbé de Lamennais. J'ai repris dans mon diocèse une position indépendante, qui a toujours été conforme à mes goûts, et en aucun temps je n'avais eu la pensée de m'unir corps et âme, pour le passé et l'avenir, à M. de Lamennais, Il est vrai

L'APOLOGÉTIQUE DE LA CHAIRE V& que des dissentiments existent entre nous sur la manière d'entendre l'Encyclique du Saint-Père, sur la conduite à tenir à cet égard et sur plusieurs autres points; je n'ai voulu, une fois notre entreprise dissoute, rester solidaire des actions et des pensées de personne. Dans des matières si graves, dans des temps si difficiles, où toutes ces questions se compliquent, il est sage de n'être lié qu'à l'Eglise, de n'appartenir â aucune école, d'être soi-même le plus que l'on peut (1). »

Et, bien qu'il blâmât la conduite de Lamennais dans cette occurrence, bien qu'il s'en expliquât très ouvertemeut par exemple avec Mont al embert, ce n'est que lorsque Lamennais eut signé la déclaration du 11 décembre, où il s'engageait, suivant tes termes mêmes indiqués par le Pape, à « suivre uniquement et absolument ta doctrine exposée dans l'Encyctique » et « à ne rien écrire On approuver qui ne soit conforme à cette doctrine », que Lacordaire se crut autorisé à parler à son tour. 11 le fit dès le 13 décembre, sous forme de lettre à l'archevêque de Paris.

L'autre démarche à laquelle M°" Swetchine poussa Lacordaire, ce fut la publication des Considérations sur le système philosophique de M. de

(1) ViUud, p. 492.

Lamennais, L'on a vu plus haut que ce système, qui avait toujours semblé faux à Lacordaire, lui était apparu tel avec évidence, à Rome. Dès 1832, pendant qu'il était à la Chênaie avec Lamennais, il écrivait à Montalembert qu'il lui exposerait quelque jour ses idées là-dessus. M™* de Swetchine, à laquelle il causa de l'affaire, eut assez d'influence sur lui pour lui faire écrire un ouvrage sur la matière. Mais il trouvait convenable d'attendre quelques années avant de le publier, toujours par le même sentiment de délicatesse envers celui aux côtés et sous le drapeau de qui il avait combattu plus d'un an. La publication des PoroZes ^un croyant (avril 1834) et le scandale énorme que produisit ce livre le décidèrent à ne pas remettre davantage. Tandis que le 2 mai il publiait dans Y Univers religieux un article sur l'état de l'Église en France, où il rendait Lamennais responsable de la division du clergé de ce pays, et où il proclamait que désormais l'école fondée par l'auteur de Y Essai sur l indifférence n'existait plus, le 29 mai les Co/isidera/ions étaient livrées au public. Lacordaire y montrait la faiblesse et l'impuissance radicale du système de Lamennais, sans laisser échapper d'ailleurs aucune parole amère ou dure pour celui dont il s'était séparé depuis dix-huit mois ; il y montrait comment les mêmes idées, ou

presque impossible le bien qu*il se sentait capable de faire, les services qu'il voulait rendre à rÉglise ?

Au moment même où il publia les Considérations, il venait de se voir fermer d'une manière douloureuse une voie où il avait commencé de s'avancer avec succès.

A la fin de l'année 1833, l'abbé Buquet, préfet de Stanislas, encouragé peut-être par la déclaration du 13 décembre, et se souvenant du succès que la parole deLacordaire avait eu l'hiver précédent auprès des élèves de son établissement, l'avait prié d'entreprendre dans la chapelle du collège une série de conférences sur la religion.

C'est avec empressement que Lacordaire accepta cette proposition qui lui donnait un moyen d'exercer une action profitable à l'Église, qui lui offrait enfin l'occasion d'échauffer déjeunes intelligences des ardeurs de sa foi. Commencées le 19 janvier 1834, ces conférences firent grand bruit dans Paris. Destinées aux élèves du collège, elles attirèrent, dès le second dimanche, des personnes étrangères, dont le nombre grossit tellement vite que pour les recevoir on dut éliminer une partie des auditeurs primitifs ; et l'on voyait accourir, pour entendre un genre d'éloquence auquel on n'était pas habitué dans la chaire chré-

tienne, non seulement l'élite de la jeunesse catholique, mais des illustrations de la politique ou de la littérature, Berryer, Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Odilon-Barrot.

C'est que l'idée de Tabbé Buquet répondait à un désir qui flottait dans Tair depuis quelque temps. Dès le mois de juin précédent, des jeunes gens conduits par Ozanam étaient venus demander à Mgr de Quélen d'instituer un enseignement catholique qui pût contrebalancer l'influence sur la jeunesse des leçons de Jouffroy et d'autres professeurs de la Sorbonne. Cette démarche avait été renouvelée le 13 janvier; les pétitionnaires expliquaient nettement qu'il fallait de véritables conférences qui s'écartassent du ton et des allures ordinaires des sermons, et qui fussent en rapport avec l'état des esprits.

Mgr de Quélen, frappé de cette îdé^ et convaincu qu'il y avait là vraiment un besoin de l'époque, résolut d'y donner suite. Il y vit un devoir d'évangélisation auquel son cœur d'apôtre ne pouvait se refuser. « Son esprit éclairé, comme écrivait l'abbé Bautain , l'un de ceux dont le nom avait été prononcé par la jeunesse des écoles, «on espi4t éclairé a compris qu'il fallait un genre particulier d'instruction à de tels auditeurs , et que des intelligences habituées à la

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^.s^gtnum

ancien, n'eurent point et ne pouvaient pas avoir de succès, au lieu que celui de l'orateur du collège Stanislas allait sans cesse grandissant.

Mais ce triomphe même excita contre lui les jalousies, en même temps que la nouveauté de son langage, qui faisait l'un des éléments de son succès, éveillait des susceptibilités ombrageuses. Les adversaires irréductibles de Y Avenir affectaient, peut-être de bonne foi, de redouter les erreurs que le plus brillant lieutenant de Lamennais ne pouvait manquer de glisser dans son enseignement. La duplicité du maître, qui éclata par la publication des Paroles d'un croyant, pouvait laisser soupçonner celle du disciple prétendu. Les délations se produisirent et à Rome et à l'archevêché. Rome resta impassible. Mgr de Quélen ne se laissa d'abord pas émouvoir ; il empêcha même une première fois (21 mars) Lacordaire de se retirer ; mais bientôt il lui fit entendre que le gouvernement s'inquiétait, et qu'il devenait difficile pour l'archevêque de soutenir jusqu'au bout le prêtre suspect à tant d'ennemis. Lacordaire cessa donc ses conférences le 13 avril, le cœur brisé, « ne connaissant ni ses fautes, ni ses adversaires, ni ce que l'on voulait de lui ».

Dans ces conditions, devant ce mauvais vouloir qui le poursuivait, sentant défaillir l'appui

de son archevêque, le seul qui lui restât, n'étaitil pas naturel qu'il cédât aux sollicitations de M™« Swetchine, qui voyait dans la publication des Considérations un moyen de dégager Lacordaire de la défiance qui pesait sur lui ?

Les Considérations reçurent un accueil extrêmement favorable d'hommes dont il était important à l'auteur de se concilier la pensée ou du moins de détruire les préventions et l'hostilité systématique. Saint-Sulpice s'en déclara fort satisfait, notamment par l'organe d'un de ses théologiens les plus considérables, l'abbé Carrière. L'Amf de la religion, malgré ses habitudes de méfiance et de parti pris contre tout ce qui avait touché V Avenir ou Lamennais, ne se contenta pas de faire l'éloge du livre ; il en annonça la vente à ses bureaux. Mais aussi ce fut, ailleurs, une explosion de colère contre Lacordaire. Le baron d'Eckstein, alors encore l'un des plus fougueux tenants de l'école mennaisienne, se fit l'écho de ces colères, et, dans une diatribe violente, dénonça comme un traître et un lâche un homme qui frappait son père et son maître au temps même où il se trouvait dans l'abandon. Lacordaire eut tôt fait de relever ces accusations injustes et calomnieuses. Sa réponse, où l'indignation ne dépassait pas la juste mesure, remit les choses au point et

elle aussi sollicitait le jeune pair de faire sa soumission. Mais Montalembert restait éperdument attaché à Lamennais. C'est sous son inspiration, avec son approbation, qu'il avait écrit en 1833 cette jîréface passionnée pour le Livre des pèlerins polonais de Mickiewicz que le pape avait condamné en termes sévères. Son esprit, non moins que son cœur, le retenait auprès de Lamennais : car il s'obstinait à voir dans l'encyclique la condaimatioii de la liberté. Il transmettait d'ailleurs à Lamennais» comme venant de luimême, les objections de Lacordaire, et il s'efforçait de retenir son maître sur la route de la révolte définitive où il le voyait glisser. Même quand Lamennais lui eut dévoilé toute sa pensée, quand il lui eut déclaré en janvier 1834 qu'il n'avait signé la déclaration du 11 décembre que pour avoir la paix, sans se croire par là engagé à rien, qu'il aurait tout aussi bien signé que le pape était Dieu, il ne voulut pas l'abandonner; et Lacordaire, constatant son obstination infrangible, avait désespéré de le ramener quand, vaincu enfin, par un coup de la grâce divine, Montalembert signa à Pise le 8 décembre 1834 sa soumission aux deux encycliques. Ce fut une consolation pour Lacordaire au milieu des chagrins de cette époque.

Les conférences qu'il avait dû suspendre au printemps par suite de Tabandon de son archevêque, il comptait les reprendre Thiver suivant. Il sentait qu'il avait trouvé sa véritable voie,.et, pour se donner à ce saint ministère de la prédication, il avait refusé diverses situations, une chaire à l'Université de Louvain, entre autres, et la direction qui lui avait été offerte de Y Univers religieux nouvellement fondé ; il est vrai que les douloureux souvenirs de V Avenir eussent suffi à l'empêcher de rentrer dans la presse ; il trouvait que les journaux perdaient chaque jour dans l'opinion publique ; et il ne lui paraissait pas que l'on fût à un de ces moments périlleux qui pouvaient rendre de l'éclat à cette « arme trop salie ».

On le pressait beaucoup de reprendre ses conférences. Deux curés, celui de Saint- Jacques et celui de Saint-Séverin, lui avaient offert leurs paroisses, où un espace plus vaste qu'à Stanislas lui aurait permis d'atteindre un public plus nombreux. Sans être poussé par aucun orgueil, comme il l'écrivait à M"*® Swetchine, à reparaître devant son auditoire, il se sentait pressé de reprendre ses conférences par la compassion que lui inspirait cette jeunesse avide de doctrines religieuses. Car, ainsi que le remarquait l'abbé Bautain dans l'écrit que nous avons déjà cité, l'on n'avait pas

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affaire à la jeunesse matérialiste et grossièrement impie que le xviii® siècle avait léguée au xix^ ; un souffle spirituel animait la nouvelle philosophie ; les maîtres de l'enseignement philosophique affichaient pour la religion le respect et une bienveillance un peu protectrice. « La disposition de la jeunesse française... n'est pas tant de repousser la religion que d'admettre toutes les religions... afin <le les élaborer toutes au creuset de la critique (1). »

Mais sachant, par son expérience récente, les attaques furieuses auxquelles il était en butte, il ne voulait rien entreprendre sans l'approbation de son archevêque. Mgr de Quélen fut gêné de cette démarche ; il commença par demander que Lacordaire ne parlât point pendant le carême, « pour éviter des comparaisons rivales » ; il voulait en efi'et continuer les conférences de Notre-Dame, et il se souvenait que leur succès avait été bien pâle devant celui de l'orateur du collège Stanislas.

Huit jours après, le prélat multiplia les objections ; il était eflfrayé de la division des esprits ; il craignait le mécontentement du gouvernement.

Lacordaire se défendit; Mgr de Quélen mit fin à la discussion en déclarant qu'il ne pouvait ôter

(1) Quelques réflexions, p. 33.

la parole à Lacordaire, mais en lui faisant bien sentir qu'il ne voulait pas l'encourager et qu'il ne le soutiendrait pas.

Hésitant sur ce qu'il devait faire, flottant entre le désir du repos et la crainte de manquer au bien qu'il pouvait opérer, Lacordaire prit conseil de quelques amis. Les encouragements qu'il reçut de la plupart, les exhortations pressantes de quelquesuns l'engagèrent à aller de l'avant. Il avait donc laissé entendre qu'il reprendrait ses conférences, quand l'un des fondateurs et l'ancien supérieur des Missions de France vint déclarer à l'abbé Buquet que l'archevêque lui avait annoncé qu'elles ne recommenceraient pas. Cette déclaration, faite sans même qu'il en eût été prévenu, fut pour Lacordaire d'une telle amertume qu'il ne put s'empêcher, quatre jours après, le 31 octobre, d'écrire à Mgr de Quélen une longue lettre, très ferme, très énergique, un peu vive dans la forme, mais dont le ton ne s'explique que trop par l'émotion que causaient à Lacordaire des procédés si funestes pour lui. Mettant en contradiction ce que l'archevêque lui avait dit et ce qu'il faisait répandre par de tierces personnes, il lui demandait, comme «une grâce qui importait à son honneur, à la dignité de son sacerdoce et à la direction de sa vie », de lui déclarer nettement sa volonté. Il constatait que la publication

de ses Considérations devait « ôter aux plus téméraires soupçons l'envie de l'atteindre ». Il protestait qu'il tenait de M. Guizot lui-même que le gouvernement n'avait pris aucun ombrage de son œuvre, et lui assurerait une complète sécurité. Il déclarait que « les conférences étaient le seul ministère possible pour lui », et qu'y renoncer serait « renoncera toute action sacerdotale ». Et il terminait par cet appel éloquent que nous nous reprocherions de ne pas citer (1) :

« Je suis d'ailleurs dans une situation telle que ma réputation tout entière dépend de la reprise de mes conférences. On attend cela pour savoir si l'Église, par l'organe de mon évêque, m'accorde confiance ou ne me l'accorde pas, si elle croit à ma sincérité ou si elle n'y croit pas. Déjà, dans les quatre coins de la France et même à l'étranger, on répand le bruit que je ne remonterai pas dans ma chaire, que vous m'avez ôté la parole, que je suis voué aux soupçons, à l'anathème, et qu'après avoir obtenu de moi ce qu'on désirait, on me laissera de côté comme un instrument dont on s'est servi pour une fin, et que l'on brise ensuite.

« Telle est ma situation devant le monde et devant l'Église. C'est une situation grave, dé-

(1) Foisset, Vie, t. I, p. 527-8.

L'APOLOGÉTIQUE DE LA CHAIRE 119 cîsive. J'ai servi l'Église dans une occasion qui appartient à son histoire ; je l'ai servie aux dépens de mes affections, avec un brisement de cœur que Dieu seul connaît, au péril de ma réputation dans l'amitié, dans la fidélité, dans les plus généreuses passions de l'homme ; je l'ai servie sans arrière-pensée, et je ne lui demande, en récompense, ni richesses, ni dignités, choses à quoi je suis inhabile quand j'aurais le malheur de tes désirer ; toute ma vie je resterai content de mes obscures fonctions de couvent, et je ne vous solliciterai point pour en sortir. Mais je demande à l'Eglise, dans la personne de mon évéque, qu'elle m'accorde confiance, qu'elle rende honneur à mon sacerdoce. Si elle ne le veut pas, j'aurai à me consulter.

« Monseigneur, j'ai trente-deux ans accomplis ; si je fusse resté dans le monde, je serais à même de me -faire respecter quand je traiterais de moi et des autres : il n'est pas juste que, pour avoir sacrifié ma vie à l'Église, je sois le jouet des plus basses intrigues et du mauvais vouloir de quelque parti qui ne me pardonne point de ne pas lui vouer mon existence et ma consécration sacerdotale. Mon seigneur, je vous demande justice, je revendique le seul bien du prêtre, le seul honneur du prêtre, la liberté de la parole évangélique, la

liberté de prêcher Jésus-Christ, jusqu'à ce qu'il soit établi que je manque à l'orthodoxie divine, qui est la première chose de toutes, et à laquelle. Dieu aidant, je ne manquerai jamais, du moins avec opiniâtreté. »

Surpris et blessé d'une sommation aussi vive, Mgr de Quélen répondit à Lacordaire qu'il ne se croyait pas « obligé de libeller, à chaque réquisition qui lui serait faite, la décision » qu'il croyait . convenable de prendre vis-à-vis des prêtres commis par lui pour l'enseignement de la parole divine, et qu'il ne pouvait consentir à la reprise des conférences de Stanislas, si l'auteur ne les écrivait pour les soumettre à un examen préalable.

Une telle réponse ne put que causer une profonde amertume à Lacordaire ; il répondit cependant à Mgr de Quélen une lettre fort digne, regrettant que son archevêque eût « jugé son œuvre sans l'avoir connue » ; annonçant son projet de publier les conférences qu'on lui interdisait de prononcer. « J'avais compté sur deux hommes, poursuivait-il : le premier, je l'ai quitté parce qu'il trahissait les espérances de tous ; le second me fait défaut, je ne compte plus que sur Dieu. ))

Il eut, un moment, une lueur d'espoir quand on lui rapporta ce qu'avait dit l'abbé Dupanloup,

L'APOLOGETIQUE DE LA CHAIRE 121 fort bien vu à l'archevêché, que Mgr de Quélen n'avait voulu que lui demander un canevas de ses conférences, sans lui imposer de les écrire telles qu'il devait les dire. II écrivit avec joie en ce sens au prélat ; mais celui-ci fit tomber cette dernière illusion. Ecrire ses conférences pour ensuite les réciter, Lacordaîrc ne pouvait s'y résoudre, parce qu'il sentait que sa parole perdrait ainsi tout ce qu'elle avait de chaleur ; il avait constaté que pour s'électriser, il avait besoin du contact de ses auditeurs, du courant sympathique qui s'établissait entre eux et lui, et qui faisait qu'ils frémissaient sous son souffle, comme lui s'animait, s'enthousiasmait à leur présence. Parler et écrire étaient chez lui deux facultés séparées et qui ne pouvaient s'exercer qu'en dehors l'une de l'autre.

La décision de Mgr de Quélen était pour lui infiniment douloureuse : il y voyait la ruine de sa carrière sacerdotale, ruine morale et aussi ruine matérielle ; car dés là qu'il se sentait impropre aux autres ministères et que celui-ci lui était fermé, que lui restait-il à faire ? et comment sans fortune soutenir sa vie ? Il songea un instant à se réfugier chez M"» Swetchine, lorsqu'elle serait retournée de Russie.

Mais il ne se laissa point abattre ; il comptait

sur Dieu et s'abandonnait à sa Providence ; il accepta cette épreuve avec une résignation chrétienne,y voyant,comme il récrivait le 8 décembre à M"*e Swetchine, un avertissement de Dieu, qui, après le sévère jugement porté par lui sur Lamennais, voulait lui faire sentir combien la soumission est une chose difficile.

La récompense n'était pas loin de l'épreuve. Si Tarchevêché, était assiégé par les ennemis de Lacordaire ; si, malgré une affection réelle pour ce jeune prêtre dont il considérait l'entrée dans le sacerdoce comme son œuvre, et malgré la générosité qui formait le fond de son caractère, Mgr de Quélen se laissait envahir par cette atmosphère de soupçons et d'insinuations calomnieuses, Lacordaire, par un coup de la Providence, trouva au cœur même de la place un secours inattendu. De nouveaux grands vicaires avaient été nommés, et parmi eux M. Afifre, le futur archevêque de Paris. Semi-gallican, attaqué durement pour l'un de ses ouvrages par le Mémorial catholique^ peu porté d'aflfection par conséquent pour les collaborateurs de Lamennais, mais animé d'un grand esprit de justice, il était choqué de la persécution exercée contre Lacordaire. Il ne pouvait s'empêcher de penser que, si ses critiques n'eussent été excités par une jalousie peut-être inconsciente, leur zèle

L'APOLOGÉTIQUE DE LA CHAIRE 123 eût sans doute été moins ardent : sa loyauté ne pouvait admettre que l'on présentât comme un dangereux fauteur des idées mennaisiennes celui qui venait de donner par ses écrits des preuves éclatantes de sentiments contraires. Son jugement lui montrait en Lacordaire une grande âme, une intelligence privilégiée, un talent exceptionnel. Il était convaincu qu'avec son caractère droit et franc, son esprit opposé à tout esprit de secte, Lacordaire était incapable, dans son enseignement, d'une erreur volontaire, encore moins d'une erreur opiniâtre. Il avait exposé à Mgr de Quélen ces raisons si fortes ; il lui avait montré que la docilité dont le jeune prêtre faisait preuve depuis deux ans était tout l'opposé du caractère des novateurs ; il avait attiré son attention sur le danger qu'il y avait à donner à la jeunesse chrétienne un sujet de plainte.

Ce tangage ne produisit d'abord point d'effet auprès de l'archevêque. Il avait seulement mis à profit les bonnes dispositions de M. Affre pour le charger d'une démarche auprès de Lacordaire, après qu'il lui eut définitivement refusé la parole le 2 décembre, pour lui adoucir l'amertume de cette décision. M. Affre avait cherché à obtenir que Lacordaire témoignât quelque regret de sa vivacité envers son pasteur. Lacordaire, chez qui

la douceur habituelle n'empêchait point la fermeté du caractère, s'y était refusé très catégoriquement. Mais, si M. AflFre avait échoué tout d'abord dans ses tentatives pour conserver à l'Eglise la parole de Lacordaire, ses efforts ne furent point absolument perdus.

Lacordaire a raconté lui-même la rencontre singulière qu'il fit, dans les jardins du Luxembourg, au commenceraient de janvier 1835, de deux prêtres, dont l'un lui était assez connu, et l'autre beaucoup moins, et qui tour à tour, sans s'être donné le mot, lui conseillèrent d'aller voir l'archevêque ; il a raconté comment il fut reçu non par la portière du couvent de Saint-Michel où logeait alors l'archevêque, mais par une religieuse de chœur, qui s'intéressait à lui, et qui, bien que Mgr de Quélen eût interdit sa porte, prit sur elle de forcer la consigne et d'annoncer au prélat la visite qui se présentait.

« Je trouvai l'archevêque qui se promenait dans sa chambre avec un air triste et préoccupé. Il ne me donna qu'un faible témoignage de bienvenue^ et je me mis à marcher à ses côtés, sans qu'il proférât une parole. Après un assez long intervalle de silence, il s'arrêta tout court, me regarda d'un œil scrutateur et me dit : « J*ai dessein de vous confier la chaire de Notre-Dame : l'accepteriez-

L'APOLOGETIQUE DE LA CHAIRE 125 vous ? » Cette ouverture si brusque, dont le secret m'échappait complètement, ne me causa aucune ivresse. Je répondis que le temps était bien court pour me préparer ; que le théâtre était bien solennel, et que, après avoir réussi devant un auditoire restreint, il était facile d'échouer devant une assemblée de quatre mille âmes. La conclusion fut que je demandai vingt-quatre heures pour réfléchir (1). »

Quand Lacordairc entra chez l'archevêque, celui-ci, paraît-il, achevait la lecture d'un mémoire manuscrit que le fondateur et l'ancien directeur du collège Stanislas, l'abbé Liautard, alors curé de Fontainehleau, faisait circuler contre lui, et dans lequel sa conduite dans l'affaire des conférences du collège était taxée d'inintelligence et de faiblesse. Cette opinion d'un prêtre qu'il prisait peu, dit-on, mais qui jouissait d'une grande influence dans le faubourg Saint-Germain, futpeutêtre l'une des raisons qui déterminèrent Mgr de Quélen à prendre cette mesure inattendue; mais il est bien vraisemblable que les paroles de l'abbé AfFre, les lettres de Lacordaire et les propres réflexions du prélat y furent aussi pour quelque chose.

(X) Testament publié par le comte de Montalcmbcrt (Paris, C. Douniol, 1870, în-8o), p. 80.

LACORDAIRE land Mgr de Quélen fit connaître autour de détermination qu'il avait prise, il fut surpris ÈU d'opposition qu'il rencontra. Les advers de Lacordaire escomptaient un double !cès: ils espéraient que la faiblesse de sod le serait impuissante à remplir le vaste vaisoù il devait se faire entendre ; et l'ignorance i étaient des fortes études philosophiques et oglques auxquelles il s'était livré depuis le naire, leur laissait croire qu'il serait auiiis de la lourde tâche dont on le chargeait, uve d'autant plus redoutable qu'il semblait à l 'improviste. Il n'avait guère que six sees pour choisir le sujet de ses conférences, en construire l'ordonnance. Et, comme l'ar- !que avait accepté qu'au lieu d'écrire ses rences,Lacordaire n'en portât par écrit qu'un ;as pour le soumettre à son chois à l'un des is vicaires, l'on pensait bien que dans son ivisation lui échapperaient des paroles indéintes et des pensées erronées. Mais Dieu, qui prédestiné Lacordaire à une grande œuvre, lia de tous ce scatculs. nouveau prédicateur fut présenté le 26jan- Lu Conseil de l'archevêché; il choisit, pour umettre ses plans de conférences, M. Affre, li avait témoigné un intérêt si généreux dans

les circonstances pénibles qu'il venait de traverser.

Lorsque, le premier dimanche de carême de l'année 1835, Lacordaire gravit les degrés de la chaire de Notre-Dame, l'antique basilique était remplie d'un auditoire dont elle avait perdu l'habitude depuis des siècles. Six mille personnes, dont beaucoup sans doute étaient attirées par la curiosité, se pressaient dans la vaste cathédrale. Ce ne fut pas sans émotion que le jeune prédicateur prit la parole: il n'avait pas seulement à s'imposer à ce vaste auditoire composé d'éléments si divers, où les libéraux coudoyaient les absolulî^rtes, friiieK c h t é lin» éfa û c ut pi cjqu e noyés parmi les non-chrétiens ; mais il avait en face de lui un juge plus redoutable, « après Dieu, mais avant le public le premier personnage de cette scène », Mgr de Quélen, qui l'écoutait « la tête un peu baissée, dans un état d'impassibilité absolue, comme un homme qui n'était pas seulement spectateur ni juge, mais qui courait des risques personnels dans cette solennelle aventure ».

En quelques phrases Lacordaire fut maître de son auditoire et eut bataille gagnée dans l'esprit de son archevêque.

A la fin de sa carrière oratoire à Notre-Dame, Lacordaire a résumé son enseignement et rappelé

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la marche qu'il avait cru devoir suivre. Nous reproduisons ici cet exposé.

(( J'avais trente-trois ans lorsque me fut imposé l'honneur de vous enseigner la foi, et de vous l'enseigner dans une voie qui convînt à l'état de vos esprits, aux instincts de notre siècle et à l'élévation de la chaire d'où cet enseignement devait tomber sur vous.

(( Etais-je suffisamment préparé à ce devoir? ne l'étais-je pas ? Je l'ignore. Dieu le sait. Quand je repasse au dedans de moi les années qui avaient précédé ces jours de Notre-Dame, la foi de mon enfance, les négations de ma jeunesse, ce vif et inespéré retour qui me jeta sans transition des débauches de la vie civile dans les ombres de l'initiation sacerdotale, puis, après de longues et studieuses obscurités, le bruit des choses qui me portèrent tout à coup en face de l'opinion publique, il me semble quelquefois que la main du Seigneur m'avait conduit, et qu'en paraissant devant vous j'avais obéi à sa prédestination. Quoi qu'il en fût alors, quoi qu'il en soit aujourd'hui, il me fallait cette imprudence que donne la jeunesse, soutenue de la sécurité qu'inspire une vocation présumée; j'eus l'imprudence de mon fonds, et je crus par mon évêque à l'appel de Dieu. Tout le christianisme se montra devant moi, comme

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