DÉBUTS DANS LA VIE SACERDOTALE
cret, demeura comme atterré de cette nouvelle et ne fit pas d'abord pleinement écho aux aspirations de Tami retrouvé ; il craignait une décision hâtive, insuffisamment mûrie par la réflexion, provoquée par les illusions généreuses d*un enthousiasme sans lendemain, et non point imposée par le sentiment profond et éprouvé d'une vocation surnaturelle.
Ailleurs ce fut bien pis ; au lycée où Ton conservait le souvenir du rhétoricien brillant et incrédule, ce fut un cri de rage parmi ces écoliers qui avaient hérité de son incrédulité sans hériter de son intelligence : Henri Lacordaire curé I curé I... Et dans saproprc famille Ton s'ingéniait à rechercher les motifs d'ambition qui avaient pu le pousser à choisir cette nouvelle carrière. Son frère aîné, Théodore, ne lui cachait pas que cette décision lui causait le plus grand chagrin qu'il eût éprouvé. « Je ne hais, ajoutait-il, ni la religion ni ses ministres en général ; mais je déteste l'usage que l'on fait actuellement de la première, et la conduite de la plupart des seconds (1). »
Mais Henri était décidé sans retour. « Aimant, comme il le disait un peu plus tard, les opérations mystérieuses » parce qu'il unissait « à l'imagina-
(1) ViUard.fp. 12, n* 1.
LACORDAIRE 1 gens qui remplissaient alors le '; il les aimait d'autant plus qu'il eus par les liens d'une même foi, its d'un même amour pour Dieu et
célestes. Il refusait de voir dans rte d'attachement froid, austère, où ont rien, où les caresses ne vont >ar lequel on s'oblige à des secours lations mutuelles, une affaire qui
à la raison qu'au goût (1) ». Son Jante s'exprimait sans hésitation ; mais ces amis qui tous se sens par sa supériorité, gravitaient sans être capables de lui rendre :ils l'appui qu'ils recevaient des pas qu'il manquât au séminaire de
d'intelligences d'élite : Petetot, le ir de l'Oratoire en France; Dupane si hautes destinées, pour ne citer ms, s'y trouvaient à cette époque, .-là tout se bornait à un échange ique et à des joutes intellectuelles, nt le biographe de l'évêque d'Orjnservé l'écho, seulement avec ses camarades que
LACORDAIRE e l'autre presque rien. Le peu de itrait pour les petites pratiques de la H) une faisait mettre en doute la solié.
ion dont il était frappé retarda d'une :-male son admission aux ordres ans et demi se passèrent sans qu'on lénie le sous-diaconat et sans pour- Issât rebuter. Au contraire, ii attirait des amis comme Joseph Régnier, et
retenir par des lettres admirables 'oulait partir.
alors supérieur général de la Comlint-Sulpice, avait voulu se rendre ■même de l'état d'âme de Lacordaire ; venir d'Issy à la maison de Paris et î faire son directeur : il ne sut point infiance du jeune séminariste ; il ne ndre, et resta, lui aussi, dans l'hcsiocation sacerdotale. Mais, au milieu qu'on lui faisait subir, cette vocation : s'affermir davantage, [u'avait obtenu Lacordaire, surtout condisciples, par le sermon que, sui- ! avait dii prêcher au réfectoire, lui luveaus horizons sur la carrière où 'elopper son activité. « J'ai compris, ■
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plus tard la chaire chrétienne, Gustave de Ravignan, Les préjugés qu'il nourrissait contre cet Ordre célèbre, comme la plupart des libéraux, même catholiques, de son époque, s'étaient fortement atténués depuis qu'il en avait vu déplus près les oeuvres et qu'il avait réfléchi sur leur rôle.
L'abbé de Rohan, plus tard archevêque et cardinal, qui s'était épris de Lacordaire dans ses visites fréquentes à Saint-Sulpice et qui l'appelait souvent à passer quelques jours dans ses propriétés, avait contribué à modifier les jugements de son jeune ami sur les Jésuites, dont il était lui-même l'ardent admirateur. En 1825, il lui avait donné une recommandation pour le P. Richardot, qui dirigeait un collège à Doie. Lacordaire fut frappé de la tenue des jeunes gens ; il lui apparut que le seul moyen de sauver la religion était l'éducation religieuse ; et les Jésuites étaient les seuls alors qui sussent la donner ; i] les voyait non seulement former les jeunes gens par une culture littéraire, mais les lancer dans l'étude des sciences, c'est-à-dire les mettre au niveau du siècle. L'éducation même des 61Ies recevait de leur influence une nouvelle impulsion : l'institution du Sacré-Cœur s'était modelée sur leur institut et acceptait leur direction.
Quand Lacordaire pria l'archevêque de le
de piété et les vertus indispensables au prêtre, mais aussi de leur donner un enseignement théologique solide : tels que Gosselin, qui a laissé, entre autres ouvrages, une bonne édition deFénelon et dont le Traité sur Fautorité des papes au moyen âge a fait longtemps autorité ; Carrière ; Combes ; Boyer, parent de Frayssinous, qui, à vrai dire, depuis 1818, ne s'occupait plus guère que de donner des retraites ; Mollevaut, dont le discernement était si sûr que Frayssinous disait à un jeune homme : « Quand il aura dit quelle est votre vocation, je serai aussi tranquille que si Dieu lui-même avait parlé. »
Mais plus encore que par un enseignement dont le moule un peu étroit s'adaptait à la médiocrité d'intelligences moyennes, Lacordaire achevait sa formation intellectuelle parle travail personnel. (( Le régime intellectuel des grands séminaires, a écrit M. Renan, est celui de la liberté la plus complète : rien ou presque rien n'étant demandé à l'élève comme devoir rigoureux, il reste en pleine possession de lui-même. Qu'on joigne à cela une solitude absolue, de longues heures de méditation et de silence, la constante préoccupation d'un but supérieur à toutes les vues personnelles, et on comprendra quel admirable milieu de pareilles maisons doivent former pour développer les fa-
de l'école Mennaislenne, dont l'antilibérarendait encore moins acceptable l'ultramonne pour quelqu'un qui avait conservé toute ur de ses convictions libérales.
B fois Lacordaire prêtre, l'archevêque eut uc peine à lui trouver une position. L'abbé r, qui n'avait point méconnu ses hautes qualui avait proposé une charge d'auditeur de
pour laquelle Mgr Frayssînous lui avait ndé uo sujet fort instruit et fort intelligent : t la route ouverte aux plus hautes dignités église. Lacordaire, méprisant toute ambition innclle, refusa. Mais it se sentait impropre inistère paroissial. Deux tentatives pour le rdans le clergé, soitdeSaint-Sulpice, soit de ideieine, échouèrent également. 11 n'accepta ; l'offre qu'on lui fit d'une charge d'aumônier céc Henri IV, non point que la position lui it, mais parce que l'aumônier auquel ilaurait ïdé avait été dépossédé de sa fonction contre gré. Enfin, en janvier 1828, il fut appelé à lônerie d'un couventde la Visitation. H fallait ■ les goûts simples de Lacordaire, ses habi- > de sobriété, son peu de besoins matériels
pouvoir se contenter, sans ressources perelles, d'une situation qui n'était guère solli-
que par des ecclésiastiques auxquels leur
ce penchant coupable et égoïste qui ramèae tous
nos sentiments à nous (1). »
Il continuait donc à lire, à s'instruire et à rassembler les matériaux de cette apologie du christianisme dont la composition était l'un des rêves de sa vie. Par l'étude et par la méditation, ses Idées se modifiaient sur quelques points ; il penchait visiblement vers les doctrines ultramontaines. « Si le Pape n'est pas infaillible, écrivaït-ii le 22 février 1828 à M. Foisset, faisons-le par le consentement infaillible de l'Église universelle. O jour magnifique, où la chrétienté dira au Père commun: Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise; la pierre fondamentale ne peut pas nous manquer; nous nous reposons sur elle. Ne croyez pas qu'il soit plus difficile de croire au Pape infaillible qu'à l'Église infaillible. L'orgueil croit tout ou rien, c'est une des grandes lois du monde (2). »
Sans se jeter encore dans les bras de Lamennais, il sympathisait davantage avec lui. Le célèbre philosophe avait déjà commencé l'évolution politique qui le poussait vers le libéralisme. Le procès qui lui fut intenté à la suite de la
(1) Lettres à un ami de séminaire, p. 104.
(1) Lettres à un mm" de sém
(2) Lettres à Foissel, i, p. 164.
L'ancien collégien de Dijon avait conservé dans le cœur le souvenir amer du mal qu'avait fiait à son âme l'éducation universitaire ; et l'aumônier d'Henri IV pouvait se rendre compte de l'impuissance du dévouement et de la volonté pour enrayer le mal. « Rien n'est plus à plaindre qu'un aumônier de collège, écrira-t-il bientôt (1). En butte à la méfiance des maîtres laïques, inconnu des enfants qui ne l'aperçoivent qu'à l'autel, sans lien avec qui que ce soit, mais environné d'un respect froid et contraint, il erre comme une ombre triste dans une maison d'étrangers. Ce n'est ni un père, ni un professeur, ni un domestique, ni un prêtre parlant à des hommes avec l'indépendance de la foi ; c'est quelque chose qui n'a pas de nom ; invisible et seul pendant toute la semaine, il descend deux fois le dimanche dans une chapelle où on lui amène son troupeau. »
Un arrêté du ministre de l'Instruction publique, en date du 15 juin 1830, qui provoquait une enquête sur l'état moral et religieux des collèges royaux de Paris, lui fournit l'occasion de rédiger un mémoire remarquable que signèrent avec lui les huit aumôniers des collèges parisiens. Il y signalait avec force et modération ce que son
(1) Avenir du 8 août 1831.
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rmé, l'action du prêtre de paroisse guère s'exercer que sur un groupe
personnes et n'atteignant que par ;s incroyants. L'enseignement des
faisait horreur, et il déclarait qu'il îux être pendu que d'accepter une orbonue ; la chaire chrétienne, vers ait pu l'appeler le souvenir de ses niinaire, restait dans le silence ; il ne ger à grossir les rangs des misslonparcouraient les campagnes : le zèle ils mêlaient à la religion la politique, que qu'il désapprouvait, lui paraissait tempestif ; et l'expérience qu'il venait s un lycée lui montrait l'impuissance i et de son talent sur des âmes inertes
Las de s'user dans des fonctions :.glise, pressé par ses amis de mettre
qu'il avait acquis dans ses longues dans ses méditations silencieuses, il
coup s'ouvrir devant lui un horizon n ancien Sulpicien, l'évêque de New- 3ubois, lui proposa de l'accompagner tcèse en qualité de grand vicaire, ment attaché à sa patrie, l'exil devait .acordaire d'autant plus douloureux larait de sa mère, habituée depuis
DEBUTS DANS LA VIE SACERDOTALE 51 quelques années à vivre avec lui et qui allait retomber peut-être dans l'isolement. Mais c'était un large champ ouvert à son activité, dans un pays où l'Église catholique lui paraissait avoir une situation infiniment préférable à celle qu'elle subissaiten France. Dans son réduit de la Visitation, où les visites d'amis se faisaient de plus en plus rares, il avait longuement songé à la question sociale et politique ; proclamant que la société idéale était celle où l'Église avait la prééminence absolue, il se rendait bien compte que dans l'état desespritset des choses, tel que l'avaient créé le mouvement révolutionnaire et le courant des idées modernes, cette prééminence ne pouvait guère être assurée par le pouvoir politique ; il s'assurait que pratiquement le meilleur régime pour l'Église était l'indépendance absolue du pouvoir civil et l'usage absolu de ta liberté.
Il ne voulut point s'arrêter it une décision sans avoir pris conseil ; et c'est à Lamennais qu'il l'alla demander. Cela peut étonner quand on se rappelle le peu de sympathie que lui avait inspiré le célèbre écrivain. Mais il voyait bien que ce prêtre était le seul qui eût essayé de secouer vigoureusement la torpeur du clergé français ; le seul qui eût su grouper autour de lui une élite de prêtres d'une forte intelligence et d'une généreuse
ardeur ; le seul vers qui se tournassent les sympathies et les espérances du jeune clergé avide de savoir et impatient d'agir. La conversion politique de Lamennais, qui délaissait des opinions dont l'exagération irritait Lacordaire pour se rapprocher du libéralisme, avait fait tomber une des barrières les plus insurmontables qui les séparassent l'un de l'autre. A dire vrai, l'aumônier de Henri IV conservait quelque méfiance contre ce système philosophique du sens commun qui lui semblait si faux au séminaire ; mais il sentait faiblir son opposition. D'ailleurs, toujours "déterminé ", comme en 1825, « à n'entrer dans aucune coterie, quelque illustre qu'elle puisse être (1), » il ne s'agissait pas pour lui de sacrifier son indépendance à Lamennais, ni de se faire son suivant, mais de lui demander un conseil que l'autorité et la considération dont il jouissait dans le monde catholique, et la connaissance qu'il devait avoir des intérêts de l'Église, semblaient le mettre mieux à même que personne de donner. Il partit donc pour la Chênaie et fut reçu par Lamennais, qui lui conseilla d'autant plus vivement de répondre à l'appel de Mgr Dubois, que les prélats américains étaient très favorables aux
(1) Lorain, Lacordaiif, p. 25.
de ses meilleurs amis, Théophile Foisset, qui lui demandait des articles pour une feuille de Dijon, le Provincial, « Un journal, disait-il, c'est la chaire des opinions, c'est-à-dire ce que je méprise le plus. Ministre des seules vérités perpétuelles et universelles, jamais, jamais je n'annoncerai aux hommes des opinions, jamais je ne leur annoncerai la vérité du même lieu où on amuse leur oisiveté par les jeux de l'esprit. » Et cependant il accueillit avec une sorte d'enivrement la proposition de Gerbet et l'accepta sans hésiter.
C'est que sa situation était changée. A un monarque pieux et franchement catholique succédait un prince à tout le moins indifférent ; la bourgeoisie voltairienne, qui l'avait poussé sur le trône, ne semblait pas devoir lui permettre de se faire le champion de l'Église ; le gouvernement et la direction des affaires tombaient dans la dépendance de l'opinion sujette aux fluctuations; il s'agissait d'agir sur cette opinion et de l'entraîner à soi. Comme Lamennais, Lacordaire croyait le moment venu pour l'Eglise de se défaire de toute solidarité avec un pouvoir qui n'était point animé de son esprit, et de rechercher dans l'exercice des libertés promises à tout citoyen par la charte la protection et l'influence qu'elle était trop habituée à demander au gouvernement.
LAGORDAIRE ur les devoirs du prêtre en face des ï société moderne, et sur les moyens une action commune, pour le salut de les libéraux et les satholiques ; de saaspirations des peuples sans porter droits de Dieu. Son imagination gémontrait dans un régime de liberté :ia pensée sur la force .. le combat e l'esprit contre la chair, à quoi se le christianisme (1) ». Et voici que le lire cette union désirable se prèsen- La majorité des Français, proclamait s de l'Avenir, veut sa religion et sa ordre stable ne serait possible si elles dérées comme ennemies; caries deiix forces morales qui existent dans la iauraicnt se trouver dans un état de u'il en résultât une cause permanente et de bouleversement. » Et l'on citait le De Potter, écrite pour la Belgique, }pliquait aussi bien A la France : a Les vu dans les catholiques les soutiens pouvoir; tandisque les catholiques ne : chercher dans le pouvoir un appui yaient avoir besoin pour échapper à
: Lacordaire dans VAveitir du 18 octobre.
m LACORDAIRE
munes alors ; Tabbé de Salinis, inséparable compagnon de Tabbé Gerbet ; Bartels, Daguerre, Waille ; enfin Lacordaire : humble phalange, à laquelle s'adjoignirent bientôt Ault-Dumesnil et Montalembert. Encore tout le poids du travail ne tarda-t-il pas à retomber presque exclusivement sur Lacordaire, sur de Coux et sur Montalembert. Celui-ci a raconté l'impression profonde que lui àvaitfaite ce prêtre « dans tout l'éclat etle charme de la jeunesse... Sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port déjà souverain de sa tête, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait prête à déborder. )) Cet « élu, prédestiné à tout ce que la jeunesse adore le plus, le génie et la gloire », exerça sur le jeune comte un attrait irrésistible dès la première entrevue. Dans l'intimité de la rédaction, dans cette lutte menée côte à côte contre les ennemis de l'Église, ils apprirent à s'estimer davantage ; la camaraderie devint une amitié .assez intime pour qu'ils n'hésitassent pas à se tutoyer.
Le programme, que Y Avenir proclamait comme le sien, lui attira vite de précieuses sympathies. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, l'ap-
puyaient à Tenvi ; Balzac cherchait à se le concilier et taisait montre d'un vif penchant pour ses idées ; Michelet, qui ne manifestait pas encore contre l'Église la haine sectaire qui devait l'aveugler plus tard, y applaudissait volontiers ; Alfred de Vigny ne dédaignait point d'y collaborer à l'occasion.
Bien que le nombre des abonnés de Y Avenir n'ait jamais été fort grand, puisqu'il ne dépassa guère 1200 à l'époque de sa plus grande prospérité, il n'en eut pas moins un retentissement assez considérable et une influence assez puissante.
Dans le clergé et dans le public catholique, bien des âmes ne pouvaient qu'approuver une ligne de conduite qui, plaçant les intérêts suprêmes du catholicisme et de la conscience audessus des mesquineries de la politique, séparait nettement l'Église de tout attachement à un parti quelconque, acceptait franchement le pouvoir établi et promettait assistance et respect à toutes les lois qui ne violaient ni les droits de la conscience ni les promesses de la Constitution.
Ces principes, que méconnaissent aujourd'hui encore trop de catholiques, en dépit des enseignements du souverain Pontife, étaient alors à peu près neufs. Et ce sera l'un des titres de gloire
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des compagnons de Lamennais de les avoir implantés dans beaucoup de consciences et d'avoir levé cet étendard qui était vraiment celui de l'avenir.
Il faisait bon de voir ces citoyens courageux prendre généreusement en main la défense des intérêts catholiques, réclamer pour les enfants de l'Eglise comme pour les fils du siècle leur part des libertés publiques ; exiger pour le père chrétien le droit de faire élever son enfant dans des établissements oii il apprendrait l'amour et non la haine de la religion ; pour le prêtre, le droit de ne pas laisser entrer à l'église le corps de ceux qui étaient morts volontairement hors de la communion des fidèles ; pour le religieux, le droit de vivre en communauté, sous l'habit et la règle qu'il avait choisis dans l'indépendance de sa conscience, le droit d'user son corps dans de saintes austérités comme on laisse à d'autres celui de l'user dans la pratique des vices.
Mais, dans l'entraînement de la lutte, l'ardeur devenait de la passion ; les principes s'exagéraient, les paroles s'aiguisaient et devenaient améres, la discussion tournait à la polémique, et la critique au pamphlet. Lacordaire a reconnu plus tard « 1 impossibilité de faire une telle œuvre avec sang-froid, avec sagesse, avec impartialité.
églises de France, de transporter les autels dans une grange, afin qu'ils ne fussent plus exposés aux « orgies du pouvoir, » et « aux insultes des temples de rÉtat ».
Parce qu'il plaisait à quelques fonctionnaires et à quelques organes libéraux de considérer comme des salariés les prêtres à qui F État paie la rente des biens confisqués sur TÉglise, il sommait le clergé de renoncer à ce traitement. « Nous sommes payés par nos ennemis, s'écriait-il, par ceux qui nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles, qui sont persuadés que notre vie tient à leur argent. Ils sont nos débiteurs, sans doute, et c'est le pire qu'étant nos débiteurs ils soient parvenus à croire qu'ils nous font une aumône, et une aumône absurde. Leur traitement en devient si injurieux que des hommes qui le souffrent doivent nécessairement tomber au-dessous du mépris. Figurez-vous un débiteur qui, rencontrant son créancier, lui jetterait dans la boue un peu de monnaie, en lui disant : Travaille, fainéant, travaille... Nous sentons vivement votre servitude, et nous pensons que la pauvreté vaut cent fois mieux que les outrages d'un préfet, que la ruine de l'Église. »
Parce que le catholicisme n'était plus religion de rÉtat, il ne voulait pas reconnaître au gouver-
nement le droit de nommer les évêques : « Depuis que la religion catholique n'est plus la religion de la patrie, les ministres de l'Etat sont et doivent être dans une indifférence légale à notre égard : est-ce leur indifférence qui sera notre garantie ? Ils sont laïques; ils peuvent être protestants, juifs, athées : est-ce leur conscience qui sera notre garantie ? Ils sont choisis dans les rangs d'une société imbue d'un préjugé opiniâtre contre nous : est-ce leur préjugé qui sera notre garantie ? Ils régnent sur la société depuis quatre mois : est-ce leur passé qui sera notre garantie ?» Et il ajoutait ces paroles terribles : « Un épiscopat qui sortira d'eux est un épiscopat jugé; qu'il le veuille ou non, il sera traître à la religion. »
Ce n'était pas seulement en France que V Avenir soutenait les catholiques ; partout où il les voyait prêts à se défendre contre les oppressions du pouvoir, il leur donnait le concours de sa parole ardente. Mais là encore il se laissait emporter par le feu de la discussion à proclamer presque comme des dogmes des opinions à tout le moins téméraires. Il était bien difficile que la révolte des Polonais catholiques contre les oppressions d'un régime tyrannique n'excitât pas chez les catholiques la sympathie que ne leur refusait point la France libérale. Mais proclamer le droit des
LACOBDAIRE uples à l'insurrection, même avec quelques itrictions, était une hardiesse qui à beaucoup uvait sembler intolérable.
Il est naturel que ces pensées et ce langnge ussés à rextrênic aient rencontré une vive position. Les amis du monopole universitaire, aqué avec violence, les partisans du philosoisme libéral, n'étaient pas éloignés de traiter ic Cousin les hommes de VAoenir de <( gens de :ristie », de t( bonzes », de « mauvais citoyens » ;
légitimistes ne pouvaient pardonner à Lamenis une volte-face qui leur semblait une trahison,
gallicans s'ingéniaientàrechercherdes erreurs
doctrine et à découvrir les fautes que semlient ou pouvaient en effet commettre ces lants de l'ultramontanisme ; mais, même à côté
ces adversaires irrités, bien des catholiques es, bien des membres du clergé les plus éclairés
pouvaient manquer de se laisser effrayer par e absence de modération qui leur paraissait [npromettantc pour les intérêts de la religion, clarer traîtres à la religion les évèqucs nommés r ie pouvoir, alors que le Concordat n'était int dénoncé, et que ces nominations restaient jmiscs à l'acceptation souveraine du Pape, ilait-ce pas trancher une question dont le suciseur de saint Pierre devait être seul juge, et
f-^fsir^^
la prétention ne devait-elle pas sembler particulièrement étrange chez des ultramontains? Quelques-uns même des plus enthousiastes partisans de Lamennais ne voyaient pas sans effroi les allures emportées d'un journal qui, comme le disait le P. Ventura dès le 9 février I80I, semblait (( prêcher la Révolution au nom de la religion )).
Il semble bien que, chez Lacordaire du moins, ces violences de l'expression aient notablement dépassé la pensée. Soit qu'il crût nécessaire de frapper vivement l'esprit de ses lecteurs, sûr qu'en s'atténuant l'impression reçue rendrait aux objets leurs justes proportions, soit que sa froide raison lui montrât après coup l'excès où le portait l'ardeur de son imagination, il recommandait Y Avenir à ses amis comme une bonne œuvre; mais il les mettait un peu en garde contre une propagation sans réserve de ses doctrines.
(( Abonne-toi, écrivait-il, tu feras bien, et tâche de le répandre... Mais ne te porte pas comme un défenseur ardent de nos doctrines ; la modération est la meilleure manière d'honorer ses opinions (1). ))
Ce n'était point seulement par la plume et par le
(1) Lettres à un anii de séminaire, p. 122.
^/Sfcli
journal, mais par des actes que le groupe de Y Avenir (1) cherchait à créer en France une agitation catholique et à constituer un parti qui ne se laissât guider que par les intérêts de la religion. L'on établit tout d'abord (18 décembre 1830) une Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, destinée à poursuivre, devant tous les tribunaux et devant les Chambres, réparation de tous les attentats contre les droits des catholiques» qui se pourraient produire sur un point quelconque du territoire, et à conquérir toutes les libertés promises et nécessaires. Il n'avait pas fallu moins de quatre-vingt mille francs en actions pour assurer la mise en train de V Avenir ; vingt mille qu'on recueillit assez aisément suffirent pour l'organisation de Yagence^ société d'assurance mutuelle où chacun devait trouver la garantie de sa sûreté et de ses droits. C'est que la besogne se répartissait entre trois hommes dont le concours était aussi désintéressé qu'actif et inlassable : Lacordaire correspondait avec les diocèses du Nord et de l'Est, avec la Suisse et l'Italie ; Montalembert avec les diocèse du Midi, l'Allemagne
(1) Pour se faire une idée équitable et complète des doctrines et du rôle de V Avenir^ il faut consulter la belle biographie qu'un Oratorien, le P. Lecanuet, a consacrée à Montalemhert ,
et l'Irlande ; de Coiix, avec les diocèses de l'Ouest et du Centre et avec la Belgique.
Lacordaire, qui se souvenait de ses succès oratoires au barreau, avait voulu mettre sa parole au service de toutes les causes qui en auraient besoin. Le 30 décembre, il notifiait au bâtonnier de l'ordre des avocats près la cour royale de Paris son intention de reprendre son stage et de se faire inscrire au tableau de l'ordre. Il ne semblait pas qu'il pût y avoir à cette prétention aucun empêchement civil ni canonique. La question fut âprement discutée dans le conseil de l'ordre, qui, à une assez faible majorité, refusa l'inscription. Mais Lacordaire put prendre du moins la parole dans ses propres causes, et l'occasion ne lui fit point défaut.
Le Lycée, organe universitaire,quifut un temps dirigé par Quicherat, avait eu connaissance, on ne sait trop comment, d'un fragment du mémoire, non rendu public, dressé par les aumôniers des lycées de Paris sur l'état moral et religieux de ces établissements. U en avait profité pour détourner de leur sens ces justes doléances, pour signaler à la vindicte publique et pour calomnier outrageusement les signataires d'un mémoire qu'il dénonçait comme un modèle de délation hypocrite. Le gouvernement s'empressa de satisfaire
aux rancunes universitaires, en destituant Lacordaire et Tun au moins de ses collègues. Mais Lacordaire, qui, dans deux lettres véhémentes et dignes, avait assumé tout entière la responsabilité du mémoire, déterminé à ne jamais laisser insulter impunément sa robe de prêtre, intenta devant le tribunal correctionnel une action en diffamation contre le journal. Au début même du procès, le ministère public souleva la question de compétence. M. de Ségur d'Aguesseau, avocat du roi, voulant prouver que c'était au jury, non au tribunal correctionnel, qu'il appartenait de connaître de la plainte, parce que les aumôniers étaient des fonctionnaires publics, prétendit qu'ils étaient les ministres d'un souverain étranger. Lacordaire le terrassa par ces paroles qui excitèrent dans l'auditoire une émotion et un enthousiasme considérables : (( Non, Monsieur ; nous sommes les ministres de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu. » Il n'essaya point d'ailleurs de réfuter la thèse de l'avocat du roi ; il ne lui déplaisait pas que le débat fût porté devant le jury, et que dans une cause où l'Université était en jeu, la condamnation fût prononcée par les pères de famille qui étaient obligés de lui confier leurs enfants. Le tribunal accepta donc la thèse de l'avocat du roi et se déclara incompétent.