‹ LacordaireChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA RESTAURATION EN FRANCE DE l'oRDRE DES FRÈRES PRÊCHEURS

C'est le 21 mai, veille de la Pentecôte, que Lacordaire arriva dans Rome. Il n'y avait guère plus de quinze jours qu'il y était quand il obtint du Souverain Pontife une audience (6 juin), dont il a donné lui-même le récit suivant à M. Foisset, dans une lettre du 23 juin 1836 :

a J'ai demandé une audience au Pape, qui me l'a donnée le 6 juin dernier. Il ouvrit les bras en me voyant entrer dans son cabinet, et s'écria d'un air joyeux : Ah ! l'abbate Lacordaire. Pendant que je baisais ses pieds, il prit ma tête entre ses deux mains et la serra afTectueusement. Je sais, me dit-il, qae la religion a fait en lui an grande acquisto. Il ajouta des choses aimables sur les conférences de Notre-Dame, et, après que nous eûmes parlé de diverses choses, il me donna sa bénédiction en ces termes : Je lui donne ma béné'

diction, et Je prie Dieu de le confirmer dans la défense qu'il a entreprise de la cause catholique (1). »

Les attaques que la malveillance dirigeait contre les conférences de Notre-Dame avaient échoué à Rome, comme à Paris. Par une note, non signée, de M. Affre, Y Ami de la religion avait répondu vertement aux accusations de M. Cattet. Le vicaire général crut devoir signer et revêtir ainsi d'un caractère officiel le démenti qu'il donna à l'insinuation de la Gazette de France que Lacordaire n'était parti pour Rome que parce qu'il y avait été mandé pour avoir à répondre de sa doctrine.

L'accueil fait par Grégoire XVI au prédicateur de Notre-Dame n'en était que plus significatif. Partout l'on faisait au brillant apologiste la même réception. Une lettre duD'"Récamierlui avait facilité les relations avec les Jésuites ; c'est au Gesù, près duquel il avait son logement, qu'il disait sa messe ; c'est à un Jésuite, le P. de Villefort, substitut de l'Assistant, qu'il se confessait ; et les Pères mettaient obligeamment leur bibliothèque à sa disposition pour les études auxquelles il se livrait; il trouvait notamment dans les ouvrages d'un des leurs, le P. Petau, des notions, neuves pour lui, sur les antiquités ecclésiastiques. Dans un recueil-

(1) Lettres à Folssct, I, p. 2S5-2C6.

lement aussi favorable àlaméditatioûqu'à l'étude, il se sentaitentrer en pleine possession de lui-même ; son âme se purifiait encore davantage en se débarrassant de ce qu'il y était resté de trop humain. « Je sens bien, écrivait-il à la fin de 1836 à ^fme Swetchine, que j'arrive à la virilité et que tous les restes de la jeunesse et du siècle qui se heurtaient en moi avec la vérité s'éteignent chaque jour (1). » Son éloignement du monde augmentait, et il fallait les objurgations deM°»* Swetchine pour l'empêcher de s'abandonner à ses goûts de retraite. Elle lui faisait sentir qu'il avait besoin du contact des hommes.

La publication par Lamennais d'un pamphlet sur les Affaires de Rome, dans lequel le fondateur de V Avenir achevait son apostasie et insultait la papauté qu'il avait si longtemps défendue, l'obligea de rentrer en lice plus tôt peut-être et autrement qu'il n'aurait voulu. D'accord avec Montalembert sur la nécessité de ne pas paraître se faire, parle silence, complice d'assertions mensongères, il hésita quelque temps sur la forme à donner à cette protestation. Après s'être assuré de l'agrément du Saint- Père, il écrivit en quinze jours cette admirable Lettre sur le Saint - Siège où

(1) Correspondance, p . 101.

Lamennais n'était point nommé, mais où tout ensemble étaient montrée la nécessité d'une unité, établis les fondements de la grandeur de Rome, justifiée la conduite du Pape dans les derniers temps, au milieu de cette guerre, qui était « plus haut que les peuples, plus haut que les rois », « entre les deux formes de l'intelligence humaine, la foi et la raison », où était expliqué enfin ce Bref aux évêques de Pologne qui avait troublé un moment tant d'âmes catholiques.

Mgr de Quélen s'opposa nettement à la publication de cette Lettre qu'il trouvait inutile et dangereuse. Lacordaire, tout en faisant savoir au Saint-Père d'où lui venaient les obstacles, se soumit, non sans amertume. Mais ce dissentiment avec l'archevêque l'affermit dans la pensée de ne point retourner à Paris. Le 14 janvier, il s'en ouvrit dans une lettre à Mgr de Quélen, où il lui disait clairement qu'il n'était point son homme et qu'ils appartenaient à deux époques différentes. M"*® Swetchine avait essayé, mais en vain, de s'interposer. Pour être sûr des bonnes grâces de Mgr de Quélen, Lacordaire aurait dû faire, lui semblait-il, le sacrifice de ses idées et manquer de sincérité; mais, écrivait-il à M™« Swetchine le 10 février, « ma force est dans le vrai, aussi bien que mon devoir, aussi bien que mon orgueil et mon

plaisir ». Sa pauvreté, qui aurait pu être une faiblesse, était au contraire pour lui une force, parce qu'elle était, somme toute, volontaire et qu'elle assurait son indépendance. Déjà était vrai ce qu'il devait écrire plus tard à la même : « Je tiens pardessus tout à l'intégrité du caractère : plus je vois les hommes en manquer et faillir ainsi à la religion qu'ils représentent, plus je veux, avec la grâce de celui qui tient les cœurs dans sa main, me tenir pur de tout ce qui peut compromettre ou affaiblir en moi l'honneur du chrétien (1). » Rappelons la belle définition qu'il a donnée du caractère dans les Lettres à un jeune homme (2) : « Le caractère est l'énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais quoi d'inébranlable dans les desseins, de plus inébranlable encore dans la fidélité à soi-même, à ses convictions, à ses amitiés, à ses vertus, une force même qui jaillit de la personne et inspire à tous cette certitude que nous appelons la sécurité. » Quoique Mgr de Quélen, qui aurait pu légitimement être blessé de la lettre de Lacordaire, essayât de le ramener, et lui donnât à entendre, par l'intermédiaire d'amis commims, qu'il était prêt à lui offrir un canonicat, Lacordaire demeura inflexible. Il avait sondé le terrain pour obtenir à

(1) 6 mai 1852, Correspondance, p. 512.

(2) Œuvres, t. IX, 1886, p. 241-242.

Saint-Louis des Français une place de chapelain (le logement et 1400 francs) ; il était assuré de remplir la première vacance. Le cardinal-vicaire lui avait proposé de faire dans cette église des conférences aux étrangers, quand, au sortir d'une retraite en mai chez les Jésuites à Saint-Eusèbe, le cours de ses idées se modifia. L'un de ses anciens compagnons de séminaire, l'abbé Chalandon, devenu grand vicaire de l'évêché de Metz, lui proposa, au nom de l'évêque, de venir prêcher l'Avent dans la cathédrale de cette ville. Lacordaire ne résista pas à cet appel qui correspondait d'ailleurs à ses secrètes pensées.

Il avait réfléchi sur l'impossibilité pour lui d'abandonner le ministère de la prédication, où il se sentait invinciblement appelé par Dieu: sa conscience lui eût fait un reproche de cet abandon ; mais Paris était-il le seul lieu où il fût utile de prêcher ? Dès le 18 novembre 1836, il écrivait à la comtesse Eudoxie de la Tour du Pin : « Nous avons besoin, dans les principales villes de France, d'une chaire d'exposition de la doctrine catholique; j'aspire à la créer à Paris et je voudrais en répandre l'idée ailleurs (1). » Puisque Paris lui semblait momentanément fermé , ne

(1) Lettres, 3' éd., p. 24,

fallait-il pas accepter, comme venant de Dieu, cette offre d'aller porter dans un autre diocèse cette idée féconde et cette parole dont les générations nouvelles avaient besoin ?

L'événement devait lui sembler d'autant plus providentiel, que la même pensée que lui soumettait le grand vicaire de Metz avait germé dans d'autres diocèses, et que des propositions semblables lui vinrent d'un curé de Lyon et de l'archevêque de Bordeaux.

Lacordaire se fit aussitôt un plan de campagne. Il prêcherait, tous les ans, de l'Avent à Pâques, dans une ville de province, et il passerait le reste de l'année dans l'étude et dans le ministère des âmes. « Toute mon ambition, écrivait-il le 8 novembre à M™« Swetchine (1), est de créer en France un enseignement qui y manque. Toute église cathédrale devrait avoir une chaire comme celle que j'indique. C'est un besoin d'une époque où la jeunesse n'apprend nulle part sa religion et a néanmoins un désir immense de la connaître. Je m'estimerai heureux si je consume ma vie à cette création que j'ai déjà bien avancée puisque, après dix ans de sacerdoce, il n'y a presque pas de ville épiscopale où il ne dépende de moi d'être appelé à

(1) Correspondance, p. 152.

tACORDAIRB 9

un enseignement que M. de Frayssinous avait borné à Paris et dont il ne possédait pas la véritable idée. ))

Le choléra, qui le retint à Rome pendant l'été de 1837, au moment où il allait partir pour la France, et qui lui fournit l'occasion d'exercer son dévouement auprès des cholériques, — il assista notamment Sigalon à ses derniers moments, — lui fut aussi une occasion d'écrire à Mgr de Quélen une lettre de réconciliation, où d'ailleurs, sans le vouloir, il avait glissé certains mots dont le prélat fut quelque peu froissé ; et ce n'est qu'après six semaines qu'il répondit à Lacordaire une lettre ASsez cordiale, malgré le léger ressentiment qu'il laissait percer de ces paroles maladroites, et le chagrin d'avoir appris par une voie indirecte le retour de Lacordaire en France et son intention de se faire entendre ailleurs qu'à Notre-Dame.

Le succès de la station de Metz fut considérable. Les militaires, en grand nombre dans cette ville, les élèves de l'Ecole d'application avaient empli la nef avec la jeunesse de l'Université. Pour être sûr de trouver de la place dans la vaste cathédrale, l'on y venait, le jour des conférences, dès cinq heures du matin.

Malgré quelques ombres au tableau : l'acharnement du journal républicain de l'endroit, les

attaques du parti protestant, le mécontentement sourd du vieux clergé et notamment d'un prédicateur assez renommé, M. Dufètre, qui avait été écrasé par la concurrence de Lacordaire, les craintes que manifesta l'évêque devant ce genre insolite de prédication, la campagne avait cté excellente, et Lacordaire la pouvait considérer comme une <( réussite » et comme un « grand bienfait » de Dieu. D'autres bienfaits avaient été le bien qu'il y avait produit d'une part par la fondation d'une conférence de Saint-Vincentde-Paul, de l'autre par le rôle qu'il avait joué dans la réconciliation avec l'évêque de l'abbé Bautain. Déjà auparavant, sur son conseil, ce dernier avait soumis au jugement de Rome l'ouvrage suspect à son évêque ; cette fois Lacordaire fat assez heureux pour mettre fin à un conflit qui ne pouvait profiter qu'aux ennemis de la religion.

Les événements d'Allemagne, l'arrestation brutale de l'archevêque de Cologne, avaient aussi -fourni à Lacordaire une occasion exceptionnelle -pour lancer enfin dans le public sa Lettre sur le Saint-Siège., qui produisit un excellent effet.

Mais le grand résultat pour Lacordaire de son séjour à Metz fut de mûrir dans son esprit une idée qu'il avait conçue dès le temps de sa retraité

à Saint-Eusèbe, dont la mise à exécution l'avait longtemps effrayé, mais où, malgré ses répugnances, il se sentait porté par un appel de Dieu.

Cette pensée, c'était le rétablissement en France de l'Ordre de Saint-Dominique. L'on se souvient que, dès le séminaire, le désir de la vie religieuse l'avait préoccupé. Le goût même de la solitude, où il se sentait parfois entraîné, tout en reconnaissant que le contact des hommes lui était .nécessaire, n'était-il pas un indice de cette vocation religieuse? car le cloître lui offrirait les avantages de la solitude sans les dangers de l'isolement.

D'ailleurs, puisqu'il songeait à établir en France ^des chaires d'enseignement doctrinal, n'était-il point logique qu'il veillât aux moyens de donner à cette œuvre nécessaire des conditions de vitalité par le concours d'ouvriers qui de son vivant coopéreraient avec lui à l'établir et qui, lui mort, Ja continueraient et en assureraient la durée ? * Pour cet objet précis, aucun Ordre ne lui semblait aussi bien désigné que celui qui dès l'origine avait eu la prédication comme but essentiel, et dont le véritable nom, celui de Frères- Prêcheurs, indiquait à lui seul cette vocation.

Il se rendait bien compte des difficultés de tout genre auxquelles pouvait se heurter une

semblable tentative, surtout aux difficultés toutes particulières que présentait la restauration, dans un milieu imbu de libéralisme, d'un Ordre que les souvenirs de l'Inquisition avaient rendu suspect.

Mais il n'était point homme à reculer devant l'obstacle; et d'ailleurs des indices favorables lui donnaient des motifs raisonnables d'espérance. De tous côtés les Ordres religieux commençaient à renaître en France : la restauration des Bénédictins se trouvait consolidée par l'érection de Solesmes en Congrégation de France, avec un abbé général ; en 1835 l'Ordre sévère des Chartreux avait trouvé l'hospitalité en Lorraine ; l'impopularité qui poursuivait la Compagnie de Jésus, les efforts dirigés contre elle sous la Restauration, ne l'avaient pas empêchée de s'étendre et n'avaient point nui au succès à Notre-Dame de l'un de ses membres, l'éloquent successeur de Lacordaire, le R. P. de Ravignan. A Metz même, il vit des personnes qui lui conseillèrent de restaurer en France l'Ordre de Saint-Dominique, et ces conseils, si bien d'accord avec l'idée qui depuis six mois germait dans son esprit, ne furent point sans influence sur sa détermination.

Mais il lutta quelque temps encore. En mars 1838, il annonçait toujours à ses amis son dessein

de continuer sa prédication, et ce n'est qu'en juillet de la même année qu'il leur écrivait son départ pour Rome avec la volonté ferme de rétablir les Frères Prêcheurs. Il nous a laissé, dans son Testament, le témoignage du trouble où le jetait la considération du « peu qu'il était pour un si grand ouvrage » ; il recherchait ce qu'avaient été dans le passé les fondateurs ou restaurateurs d'Ordres, et dès qu'il regardait « ces colosses de la piété et delà force chrétienne, son âme tombait sous lui, comme un cavalier sous son cheval » ; « l'idée seule de sacrifier sa liberté à une règle et à des supérieurs l'épouvantait » ; la difficulté morale de rassembler, dans l'union de la charité et de l'obéissance parfaite, des hommes différents de tendances et de caractères, la responsabilité qui lui incomberait de pourvoir aux besoins matériels de ces hommes, le mauvais vouloir que le gouvernement pouvait opposer à sa tentative, la crainte de ne pouvoir supporter ni faire supporter aux autres les austérités de la règle dominicaine ; autant de motifs de reculer, que ne pouvaient contrebalancer qu'une ardente confiance en Dieu et la pensée que toute sa vie antérieure, même ses fautes, lui avaient ouvert les voies pour assurer le succès de cette œuvre.

Les quelques amis auxquels, pendant son

court séjour à Paris en avril 1838, il livra son secret et demanda conseil, ne lui donnaient point les encouragements qui eussent fait taire ses dernières hésitations. M™" Swetchine même semble avoir été assez opposée à ce projet, elle pourtant qui avait si bien vu combien son ami deviendrait irrévocablement saint du jour où il se plierait à toutes les exigences de l'obéissance, et qui ne pouvait se dissimuler quelle admirable école sont à ce point de vue les Ordres religieux. La retraite que Lacordaire lit en juin à Solesmes, auprès de dom Guéranger, avec lequel il s'était fortement lié à Rome, mit fin à toutes les tergiversations. Voici comment, le 27 juillet, il annonçait la chose à Foisset(l): «Mardi prochain, (31 juillet), je pars pour Rome, où je me propose d'entrer dans l'Ordre de Saint-Dominique, avec la pensée ultérieure de le rétablir en France. C'est un projet qui date de quinze mois, dont l'exécution est déjà préparée de plusieurs côtés, et qui, susceptible de trouver de grands obstacles, l'est aussi de les vaincre. Mgr l'évêque de Meaux nous offre son territoire, aux portes de Paris. Nous aurons à la fois l'antiquité et la nouveauté: l'antiquité, par la règle encore vivante;

(1) Lettres, t. II, p. 24-25.

la nouveauté, parce que nous agirons, en France, sur un terrain libre. Il serait bon, du reste, de vous expliquer mes moyens. Le but est évident. Vous savez trop bien, mon cher ami, tout ce qui manque à l'action des séminaires et des paroisses, tout ce qui leur est impossible, pour ne pas saisir le besoin que nous avons d'un corps religieux occupé de la prédication et de la science théologique et en rapport avec les temps modernes. Je franchis là, à trente-six ans, un pas hardi, mais qui n'est que la conclusion de ma carrière, le besoin intime de ma vie, et la continuation sur une plus grande échelle de tout ce qui fait l'objet ncessant de mes pensées. Il n'est pas dit que je réussirai demain ni après-demain. J'attendrai tant qu'il le faudra, et, en attendant, rien n'empêchera que je vienne prêcher en France, en habit de dominicain. Cette facilité empêche que rien soit aventuré. Au lieu d'avoir un habit de chanoine, j'aurai celui de saint Dominique; au lieu de dépendre d'un évêque, je dépendrai du chef d'un grand Ordre. »

A Rome, où il arriva dans le courant d'août, Lacordaire reçut l'accueil le plus encourageant. Tandis que l'ambassade de France ne faisait à son projet aucune objection, le cardinal Lambruschini, secrétaire d'Etat, le cardinal Sala-

préfet de la Congrégation des évêques et réguliers, le cardinal Odescalchi, cardinal-vicaire, lui donnaient leur pleine approbation. Le général de l'Ordre, le R. P. Ancaroni, le reçut avec enthousiasme, lui promit d'abandonner aux Dominicains français le couvent de Sainte-Sabine à Rome, pour y faire leur année de noviciat, après laquelle ils retourneraient en France avec, pour Lacordaire, le titre et les pouvoirs de provincial et de vicaire général.

Il alla même plus loin : entrant pleinement dans les vues du futur provincial, il lui laissa toute latitude pour exécuter le plan qu'il avait formé et ne recula pas devant des concessions qui étaient alors une grosse nouveauté. Toujours soucieux des questions d'éducation, plus préoccupé que jamais des intérêts de la jeunesse française, Lacordaire voulait, s'il parvenait à implanter en France l'Ordre des Frères Prêcheurs, créer des établissements où ils pourraient assurer aux enfants chrétiens, avec les avantages d'une instruction solide, les bienfaits incomparables de l'éducation religieuse. Il se rendait trop bien compte, comme l'écrivit plus tard un de ses religieux, que, tandis que « la prédication est une force intermittente et passagère, c'est l'éclair qui brille, le tonnerre qui gronde, c'est la pluie d'orage ;

l'cducation est une torce continue, c'est la lumière qui s'ajoute sans cesse à la lumière, c'est la rosée qui vient chaque matin vivifier la fleur (1) ». Mais les Dominicains jusqu'alors ne s'étaient guère occupés d'enseignement, et il était évident que ce genre d'occupation ne pouvait se concilier avec une étroite observance des règles. C'est ce que comprit le Général quand il promit à Lacordaire, avec les pouvoirs de fonder en France des maisons professes, des noviciats et des collèges, toutes les dispenses qui seraient nécessaires aux Pères employés dans ces derniers.

Au milieu de septembre, tout était arrangé. Lacordaire quittait Rome pour venir chercher en France des compagnons de noviciat, les premiers ouvriers de l'édifice qu'il projetait d'élever. Une note parue dansVUnivers le 11 septembre annonçait au public l'objet de son voyage à Rome, son prochain retour et son intention de trouver en France des compagnons. La reproduction, sans commentaires hostiles, de cette note par nombre de journaux était d'un bon augure pour le jeune prédicateur, en route depuis le 15 septembre, plein d'allégresse et d'espérance, heureux d'avoir vaincu les objections que lui

(1) Année dominicaine, t. I, 1859-1860, p. 237-238.

avaient faites quelque temps son cœur et sa raisoh, et de ne plus sentir en lui « l'ombre de la lâcheté humaine ».

Sa franchise qui allait jusqu'au scrupule et sa hardiesse qui ne reculait pas devant la témérité faisaient à Lacordaire une loi de se présenter tête haute devant son pays et d'affirmer nettement ce qu'il prétendait faire. Une simple note de journal ne suffisait point à cela. C'est pourquoi il rédigea et lança dans le public (mars 1839) un Mémoire sur la restauration en France de l'Ordre de Saint-Dominique, dans lequel il retraçait à grandes lignes l'histoire de cet Ordre célèbre, burinait les portraits de ses grands hommes, exposait le système de son gouvernement , et s'efforçait de montrer que nul Ordre n'était mietix adapté au génie de la France moderne que celui chez lequel, d'une part, l'autorité et la liberté se contrebalançaient et s'accordaient harmonieusement, la seconde représentée par le principe de l'élection à toutes les charges, la première par le droit de confirmation des autorités inférieures par celle du degré immédiatement supérieur, et dont, d'autre part, les moyens d'action et les doctrines lui semblaient si merveilleusement adaptés aux besoins des esprits.

Mais, n'oubliant point la force des préjugés en

France, et ne se dissimulant pas que son appel à la liberté pouvait n'être pas entendu, il annonçait nettement que, même dans ce cas, il ne renoncerait pas à son projet ; qu'il irait s'établir aux frontières de la France, (( sur quelque terre plus avancée vers le pôle de l'avenir », pour y « attendre patiemment le jour de Dieu et de la France », et il terminait par ces nobles paroles ; « Quel que soit le traitement que me réserve ma patrie, je ne m'en plaindrai donc pas. J'espérerai en elle jusqu'à mon dernier soupir. Je comprends même ses injustices, je respecte même ses erreurs, non comme le courtisan qui adore son maître, mais comme l'ami qui sait par quels nœuds le mal s'enchaîne au bien dans le cœur de son ami. Ces sentiments sont trop anciens chez moi pour y périr jamais, et dussé-je n'en pas recueillir le fruit, ils seront jusqu'à la fin mes hôtes et mes consolations. » Ces paroles d'une haute et sereine résignation en face d'une persécution possible, cette promesse d'un amour inlassable répondant aux amertumes d'une oppression tyrannique, l'on ne peut s'empêcher de les rapprocher du langage, tout plein aussi de la charité de l'Evangile, tenu naguère par le vicaire même du Christ aux religieux frappés par une haine aveugle et persécutrice.

Le Mémoire, dont quinze cents exemplaires sur

un tirage de 4000 furent distribués gratuitement aux pairs, aux députés, aux magistrats, à quiconque avait une autorité, ne souleva point de polémiques ; c'était un succès, dû en partie aux conditions politiques où se trouvait alors la France, à l'époque où la coalition ébranlait le ministère et menaçait le gouvernement.

Mais si la politique favorisa Lacordaire en permettant au Mémoire de circuler sans se heurter du premier coup à de violentes contradictions, elle lui nuisit par ailleurs et faillit compromettre à Rome tout son labeur. Le contre-coup des événements de France s'y faisait ressentir ; le spectre de la Révolution effrayait les esprits timorés ; et les démarches de plusieurs évêques français qui montraient dans l'essai de restauration des Frères Prêcheurs une sourde tentative pour restaurer, sous une autre forme, les idées mennaisiennes, décidèrent Rome à n'agir dans ces matières qu'avec une extrême circonspection.

La décision de Lacordaire triompha des obstacles. Le Général des Dominicains lui avait écrit qu'il ne donnerait pas suite actuellement à son projet, et qu'il était inutile qu'il revînt à Rome. Il ne s'en hâta que davantage de quitter Paris le 7 mars, la veille de la retraite du cabinet Mole, avec deux ci mpagnons, l'abbé Boutaud, du diocèse

de Versailles, et Hippolyte Requédat, ancien disciple de Bûchez, âme angélique, dont le souvenir resta l'un des plus chers au cœur de Lacordaire.

A Rome, il fit aisément comprendre au P. Ancaroni que ce n'était rien compromettre, que ce n'était pas même engager la question du rétablissement de l'Ordre en France, que de permettre à trois Français de faire leur noviciat. Les encouragements du Pape, que la lecture du Mémoire avait charmé, facilitèrent son triomphe, et le 9 avril 1839, il reçut l'habit au milieu des larmes de joie et des acclamations des Dominicains, au milieu de « l'effusion... d'une fraternité admirable ».

Mais l'opposition du cardinal Sala ne permit pas aux Français de faire leur noviciat à Sainte- Sabine, comme il en avait été d'abord question ; ils durent se retirer à la maison de la Quercia, près de Viterbe. Par une coïncidence étrange, ce nom qui venait au couvent d'une madone trouvée dans un chêne, rappelait celui de la Chênaie. Mais quelle Chênaie différente de celle où il avait vu s'obscurcir le génie et sombrer la foi de Lamennais 1 Ici tout rapprochait de Dieu : dans la 'pratique rigoureuse des saintes austérités et dé l'observance régulière, dansle calme de la retraite.

dans la compagnie sanctifiante du jeune Requédat, Lacordaire se sentait arrivé à la pleine maturité religieuse, il se fortifiait davantage dans la vertu d'humilité, qui est une des grandes puissances des saints, et son intelligence même s'ouvrait davantage à la compréhension de l'ordonnance générale du christianisme.

Lui-même nous a laissé, dans une lettre à M™* Swetchine, un tableau delà vie que menaient les novices français de la Quercia. Il n'est point superflu de le reproduire ici :

(( Voici la vie que nous menons. A cinq heures et un quart du matin, la cloche nous fait lever. Un quart d'heure après, nous sommes dans un petit chœur intérieur, à la porte du noviciat, où nous psalmodions Prime et entendons la Messe en faisant une méditation. Nous disons la nôtre ensuite. Avant midi, on va au chœur de l'église psalmodier Tierce, Sexte, None et chanter une Grand'- Messe dans les jours de grandes fêtes et des principaux saints de notre Ordre. A midi nous dînons ; tous les repas sont maigres, sauf une dispense particulière, et tous les vendredis il y a jeûne. Les autres jours nous mangeons un morceau de pain dans la matinée. Mais, du 14 septembre à Pâques, le jeûne est continuel, sauf dispense. Après le dîner, nous avons une récréation en commun oa

une sieste chez nous, comme nous le voulons. Vers trois heures, Vêpres et Complies ; les Complies sont chantées. De quatre à huit heures, nous sommes libres ; nous pouvons faire une promenade au dehors, si cela nous plaît. A huit heures, nous psalmodions les Matines et les Laudes; à neuf heures moins un quart le souper suivi d'une conversation dans la chambre commune, et le coucher à dix heures. Nous avons en outre, au noviciat, une petite chapelle où nous faisons, matin et soir, une courte méditation à l'heure qu'il nous convient. Les autres exercices se font avec toute la communauté, sauf les Pères exempts du chœur par le genre de leur office. Dans les temps libres, c'està-dire en dehors des exercices communs, nous pouvons nous réunir au salon de conversation du noviciat pour y étudier ensemble et nous entretenir de choses sérieuses. On est pour nous d'une bonté et d'une libéralité parfaites. Une fois la semaine, on psalmodie l'office des morts, et tous les jours les novices récitent un très petit Office de la sainte Vierge, en allant d'un lieu à un autre. Pour les Pères, l'Office divin ne prend pas plus de deux heures par jour. C'est moins de temps que pour les chanoines (1). »

(1) Correspondance, p. 195-196.

Le P. Ancaroni avait songé à réduire à six mois le noviciat de Lacordaire ; celui-ci s'y était refusé, comme il avait repousé les offres bienveillantes d'adoucir pour lui et ses compagnons les rigueurs de ce temps d'épreuve. La ferveur et l'entrain des novices français firent la joie et l'admiration des profès d'Italie ; et ils gardèrent précieusement le souvenir de l'humilité avec laquelle Lacordaire se pliait à tout, n'hésitant pas à balayer à son tour les corridors et à remplir les fonctions les plus grossières.

C'est pendant cette année que Lacordaire écrivit cette Vie de saint Dominique, qui ne répond point sans doute à toutes les exigences de la critique moderne, mais qui n'en est pas moins un beau livre, où l'on sent le soufQe de la foi et de l'amour, qui arrachait à Chateaubriand un cri d'admiration et dont le succès considérable atteste la durable influence.

A la fin de son noviciat, une grave question se posait pour Lacordaire. Depuis qu'il avait publié son intention de restaurer l'Ordre dominicain en France, il avait reçu de divers côtés, de France et même de Belgique, des offres de terrains pour y établir un couvent. Devait-il mettre à profit ces bonnes volontés et retourner immédiatement dans son pays ? Il ne le pensa point. Outre qu'il était bien

hasardeux de commencer une œuvre de ce genre avec deux religieux, dont l'un n'était pas prêtre et n'avait point fait de théologie, il s'était convaincu qu'il fallait que lui et ses compagnons se pénétrassent pleinement de l'esprit dominicain, et qu'ils ne le pouvaient que par l'étude de saint Thomas d'Aquin, le grand docteur de l'Ordre. Il écrivit donc, le 4 février 1840, au Général une lettre pour obtenir la grâce de passer avec ses compagnons trois années à Rome, centre de l'Ordre, « pour nous initier, disait-il, à sa tradition scientifique, en même temps que nous achèverons de nous former à ses mœurs ». Mais, voulant se prémunir par avance contre tout retour possible du P. Ancaroni à un refus de restauration de l'Ordre en France, il déclarait catégoriquement que leur entrée définitive dans l'Ordre était subordonnée à cette restauration. Ce passage de la lettre vaut la peine d'être cité:

« Notre vocation nous a paru véritable. En interrogeant notre cœur aussi bien que les circonstances où nous avons revêtu l'habit de saint Dominique, nous n'avons rien trouvé qui pût nous inspirer du doute sur la volonté de Dieu à notre égard. Nous croyons fermement être appelés de lui à l'état religieux dans l'Ordre des Frères Prêcheurs, Ordre vénérable, dontl'amour a gi-andi en

nous à mesure que nous l'avons connu davantage. Toutefois, Père révérendissime, cette vocation que nous sentons réelle et solide, nous ne la sentons point absolue, c'est-à-dire que nous ne la séparons pas du but pour lequel nous croyons l'avoir reçue de Dieu, qui est de rétablir en France l'Ordre des Frères Prêcheurs. Nous regarderions comme un crime envers l'Eglise et envers notre patrie d'abandonner la position que nous occupions précédemment à leur service pour venir consumer nos années sur un sol où elles ne porteraient aucun fruit. Nous appartenons à la France par notre baptême, par ses malheurs et ses besoins, par notre foi profonde en ses destinées, par notre âme tout entière ; nous voulons vivre et mourir ses enfants et ses serviteurs (1). »

Cette simple lettre, qui n'était point destinée à la publicité, est un éclatant démenti aux calomnies, conscientes ou non, de ceux qui nient le patriotisme des religieux.

Cette fois encore le P. Âncaronî ratifia pleinement le plan de Lacordaire ; mais la détermination de rester à Rome fit perdre à celui-ci un de ses deux compagnons, l'abbé Boutaud, dont la santé risquait d'être irrémédiablement ruinée par une

(1) Correspondance avec Af™» Sivelchine, p 220-221.

prolongation de séjour en Italie. Lacordaire n'était pas au bout de ses épreuves. On lui avait donné à Sainte-Sabine un corridor séparé, avec chapelle, pour y établir le collège français, c'est-à-dire les sujets qu'il allait former pendant ces trois années : avec Requédat, l'abbé Jandel, Piel, Besson, Hernsheim et Tourouski,

En novembre 1840, Lacordaire laissa son petit troupeau et partit pour la France, oîi il allait chercher de nouvelles recrues et où il voulait habituer le public à voir la robe blanche des Dominicains. Si, dans son voyage, il excita parfois la curiosité, nulle part il ne fut exposé à l'insulte. A Paris un succès lui était réservé. M. Affre avait succédé sur le siège archiépiscopal à Mgr de Quélen, et cette nomination avait réjoui Lacordaire parce que, tout en connaissant le semi-gallicanisme du nouveau prélat, tout en le sachant peu favorable à l'exemption des Ordres religieux et tout en ne se dissimulant pas qu'il aurait peut-être plus à se plaindre de lui que de Mgr de Quélen, il s'assurait aussi qu'il ferait du bien et que l'on pourrait compter sur sa parole et sur sa fermeté. Mgr Affre accueillit amicalement Lacordaire et le fit monter, le 14 février, dans la chaire de Notre-Dame. Dix mille personnes se pressaient dans l'église pour entendre ce sermon sur la « vocation reli-

gieuse de la nation française ». Un succès d'un autre genre avait été une invitation à dîner chez le garde des sceaux, où il était allé en froc.

Quand il rentra, le 7 avril 1&41, dans Rome, avec cinq nouveaux compagnons, il trouva, prêt pour les recevoir avec lui, non plus Sainte-Sabine, mais Saint-Qément, abandonné par des Irlandais, acquis par lui, restauré par Piel pour les Dominicains français ; et il demanda l'érection d'un noviciat français. On lui répondit justement que la province de France n'existant pas, il ne pouvait être question pour elle d'un noviciat.

Cette réponse du 29 avril fut suivie d'une décision autrement grave.

Le mécontentement causé dans le corps diplomatique par un sermon prononcé par Lacordaire huit jours après sa profession, le dimanche de Pâques, 19 avril 1840, et où il avait prêché, disait le ministre de Bavière, non la résurrection, mais l'insurrection, les craintes ravivées dans certains milieux par la publication d'une brochure dont l'auteur l'exaltait, mais en le représentant comme un mcnnaisien déguisé et habile, le contrecoup peut-être aussi de l'émotion produite chez les légitimistes par quelques phrases du discours sur la vocation de la nation française, qui valut à l'orateur l'épithète de tribun que lui lança son

ancien patron, M. Guillemin, provoquèrent des mesures inspirées par une prudence exagérée, et qui paraissaient l'être par une méfiance presque injurieuse. Ordre fut donné aux novices français de se diviser en deux groupes, dont l'un irait à la Quercia, tandis que l'autre serait dirigé sur Bosco en Piémont, et que Lacordaire resterait à Rome, seul, sans avoir la consolation d'être près des enfants dont il devenait le Père spirituel.

Cette nouvelle épreuve, au lieu d'abattre son courage et celui de ses compagnons, ne fit que les élever davantage, et les préparer mieux à la grande œuvre qu'ils méditaient par l'obéissance sans murmure, par la résignation sans amertume.

Touché de cette grandeur d'âme, le Pape ne tarda pas à taire savoir que si, sous la pression de Metternich, la prudence lui avait conseillé cette mesure, elle n'impliquait de sa part aucune défiance vis-à-vis de celui dont la conduite ne lui procurait que satisfaction.

Aussi Lacordaire n'hésita-t-il point à recommencer en France ses campagnes de prédications pendant que ses novices se formaient à la vie reli-r gieuse. En dépit des députés de la Gironde, l'archevêque de Bordeaux avait appelé l'éloquent orateur à prêcher l'Avent dans son église métro politaine. Le succès fut si éclatant qu'il le retint

jusqu'à Pâques. Un des effets de sa prédication, auquel le Dominicain fut plus particulièrement sensible, ce fut d'avoir amené, dans la plupart des hôtels, le respect de l'abstinence pendant la Semaine sainte. La bonne grâce avec laquelle il consentit à se rendre à des invitations en ville ne contribua pas peu à faire tomber bien des préjugés et à lui conquérir bien des sympathies.

A Nancy, où il prêcha l'année suivante, devant nnpublictout différent et oùil laissa dans les salons des impressions non moins aimables, son succès ne fut pas moindre, et il fit faire un pas immense à l'œuvre de la restauration dominicaine. Lacordaire, qui avait laissé à Bosco onze Français, dont neuf profès et deux novices, pouvait songer désormais à s'établir sur territoire français. Le père d'un de ses profès, M. Jandel, lui offrait un logement aux environs de Lunéville. M. de Saint- Beaussantlui acheta dans la ville même une maison modeste, mais qui pouvait suffire à abriter cinq ou six religieux et où l'on put installer une bibliothèque de 9000 volumes ofiferte au Père par les héritiers du dernier curé de la cathédrale.

Les menaces du garde des sceaux qui n'avaient pas réussi à intimider le coadjuteur de Nancy, Mgr Menjaud, pas plus qu'elles n'avaient intimidé Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux, quand il

s'était agi de laisser Lacordaire prêcher en froc, ne réussirent pas mieux qnand il s'agit d'empêcher cet établissement.

C'était l'abbé Jandel, devenu le P. Jandel, qui avait la direction de la communauté des Français à Bosco en l'absence de Lacordaire ; mais le P. Jandel était désigné naturellement pour la maison de Nancy, et Lacordaire dut pourvoir à son remplacement, en nommant à sa place le F. Besson.

Le gouvernement, que l'établissement en France d'un couvent dominicain effrayait, surtout à cause des ennuis qu'il pouvait lui créer dans l'opposition, mais qui répugnait aux mesures violentes, essaya de dégoûter Lacordaire en excitant contre lui des passions antireligieuses. Le célèbre prédicateur avait été invité par le proviseur du lycée à dire quelques mots aux élèves à l'occasion de la Confirmation. Le Patriote de la Meurthe prétendit qu'il avait donné aux élèves un encouragement à aimer les vices, qu'il avait odieusement attaqué l'Université et les instituteurs du pays ; et ce langage violent sembla corroboré par une mesure du recteur de l'Académie, qui interdit à ses subordonnés toute relation avec le Dominicain. De tels procédés n'étaient pas pour faire peur à Lacordaire ; il assigna le journal en police correctionnelle pour diffamation, et ce n'est

que par condescendance pour Mgr Menjaud et quand celui-ci, dans une lettre publique, eut relevé le caractère calomnieux des attaques dirigées contre lui, qu'il retira sa plainte. Mais il n'en sortait pas moins victorieux de la lutte, et ce qu'il voulait était accompli : la tente dominicaine était plantée en France ; l'œuvre de restauration avait jeté dans le pays ses premières assises.

SACOROAIRB

Page 1