‹ LacordaireChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Jean-Baptiste-Henri Lacordaire naquit le 22 floréal an X (12 mai 1802), à Recey-sur-Ource, petit chef-lieu de canton de l'arrondissement de Châtillon-sur-Seioe, dans la Côte-d'Or, où son père, Nicolas Lacordaire, s'était acquis quelque réputation comme officier de santé. Originaire de Bussières-lez-Belmont (arrondissement de Langres, canton de Fayl-Billot), Nicolas avait quilé le pays natal pour ne point faire concurrence à son frère Alexandre, médecin comme lui.

Henri fut baptisé le lendemain de sa naissance par l'abbé Le Blond, desservant de la paroisse de Lucey, et non pas, comme on s'est

ULCOnDAIRB. \

plu à le répéter après le P. Chocarne, par cet abbé Magné auquel Nicolas Lacordaire avait eu le courage d'assurer une retraite dans sa maison, pendant la tourmente révolutionnaire (1).

Orphelin de père dès l'âge de quatre ans, c'est sous l'influence prépondérante de sa mère qu'Henri fit sa première éducation. Épouse en secondes noces de Nicolas Lacordaire, Anne Dugied demeura veuve après six années de mariage, avec quatre enfants dont le dernier était encore à naître. Malgré la médiocrité de ses ressources, insuffisantes pour lui assurer l'aisance, elle sut satisfaire à la lourde tâche d'élever quatre garçons et de les mettre en mesure d'acquérir des positions honorables. Fille d'un conseiller au Parlement de Dijon, elle avait conservé l'esprit et les traditions des vieilles familles parlementaires ; elle en avait hérité la dignité de la vie, le vif sentiment de l'honneur et une austérité presque rigide. Peu expansive dans son affection, elle n'hésitait point à traiter ses enfants avec une sévérité qui excitait parfois les murmures des étrangers. Le régime auquel ils étaient soumis n'était

(1) L'acte de baptême a été publié par M. H. Villard, Correspondance inédite du P. Lacordaire (2* éd., Paris, Palmé, 1876, in-8°), p. 473, et par M. Foisset, dans les appendices du L I de sa Vie du R. P. Lacordaire.

rien moins que délicat : c'est ainsi qu'en hiver elle ne permettait point de leur chau£fer les pieds avant de les mettre au lit. Mais si elle traitait leurs corps avec rudesse, elle apportait tous ses soins à développer en eux les dons de l'intelligence et de l'âme, à leur inculquer de solides principes d'honneur et de foi. Elle leur lisait ou faisait lire, avec les Livres saints, les auteurs classiques et surtout Corneille et Racine.

Les relations qu'elle avait consers'ées à Dijon, l'assurance d'y trouver des facilités pour donner à ses chers enfants une instruction plus soignée, la décidèrent à vendre en 1808 la maison de son mari à Recey. Mais, avant de retourner à Dijon elle alla passer dix mois chez son beau-frère à Bussières, C'est là qu'Henri commença sérieusement ses études, allant chaque jour à Belmont s'instruire des premiers éléments des langues latine et française auprès d'un certain Liébeaux, ancien curé de Bussières, jureur pendant la Révolution et qui devint plus tard juge de paix d'Arcen-Barrois. Tout imprégné des idées religieuses dont sa mère avec rempli sa jeune âme, Henri prenait un plaisir particulier à dire la messe sur - un petit autel dressé dans le vestibule de la maison.

Ce goût de piété se développa encore quand sa

mère se fut établie à Dijon, rue Jeannin, 43. Ce n'était plus seulement la messe qu'il disait ; c'étaient des sermons qu'il prononçait devant ses frères et quelques enfants, avec une véhémence telle que sa bonne, l'une de ses auditrices, en demeurait tout effrayée. Dès qu'il eut atteint ses sept ans, sa mère le conduisit à confesse au curé de Saint-Michel, sa paroisse ; et cette première entrevue avec le vénérable M. Deschamps fit sur l'âme tendre et pieuse de l'enfant une impression « pure et profonde m, qu'il n'oublia jamais.

Malheureusement il dut bientôt quitter la petite école où il faisait ses classes, pour entrer au lycée de Dijon, où sa mère avait obtenu pour lui une demi-bourse. Moins encore peut-être alors qu'aujourd'hui, l'Université n'était ni une école de foi, ni une école de mœurs. Maîtresse souveraine de l'éducation grâce au monopole, elle n'avait pas assez à lutter contre la saine et bienfaisante concurrence de l'école libre qui l'aurait obligée à se surveiller davantage. Le rétablissement officiel du culte catholique en France par le Concordat n'avait point restauré l'esprit chrétien dans notre patrie ; le clergé, qui avait peine à se recruter, demeurait par là même au-dessous de sa tâche, et n'était malheureusement pas soutenu par l'affection générale. Le souffle chrétien n'animait pas les établissements

publics d'instruction. Sans doute, le corps enseignant n'était point, en masse, hostile àla religion : plusieurs professeurs pratiquaient ; quelques-uns étaient sincèrement chrétiens ; des aumôniers étaient attachés à chaque maison ; la classe commençait et finissait par la prière; les élèves étaient conduits régulièrement à la messe ; mais le « mélange confus de chrétiens, de déistes et peut-être d'athées » (1) « qui existait parmi les maîtres et qui nepouvaitéchapperàl'espritcurieuxdes élèves, ne permettait pas à ces pratiques purement extérieures d'avoir assez de prise sur leurs âmes ; les aumôniers, dont le rôle se bornait presque à dire la messe et à faire de courtes instructions aux collégiens, exerçaient sur eux d'autant moins d'influence que leur caractère religieux, surtout quand après 1815 le clergé se fut en masse rattaché aux Bourbons, les faisait regarder comme des suppôts de l'ancien régime, adversaires irréconciliables de toute idée libérale. Et le vent du libéralisme emportait les élèves avec une partie de leurs professeurs. Ajoutez à cela les méfiances et l'hostilité sourde qui régnaient entre des maîtres dont les uns avaient blanchi sous le harnais, tandis que

(1) Jean Couturier, Mémoire sar l'inslruction publique» 2' édit. (Paris, Méquignon Gis aine, 1818, in-18j, p. 11.

d'autres sortaient de l'Ecole normale nouvellement instituée. Nous avons un Mémoire dédié en 1815 aux parents chrétiens précisément par l'un des professeurs du lycée de Dijon, Jean Couturier (1), qui faitressortir quelques-uns des dangers de cette situation et qui, avec un courage peu commun, proclame la nécessité, pour relever l'éducation morale et chrétienne, de reconstituer en France des Ordres religieux. Nous y voyons qu'il y a parmi les professeurs» des hommes avides qui ne cherchent dans ces fonctions vénérables que les moyens de gagner de l'argent » ; que les plus honorables d'ailleurs sont « distraits par les soins d'une famille et amollis par l'amour de laisance ». « Les subordonnés ont pour leurs chefs un respect extérieur assez médiocre (2). » Les surveillants ou maîtres d'études, que l'on aurait dû choisir avec un soin d'autant plus scrupuleux que c'est à eux surtout qu'incombe la tâche de veiller sur la conduite morale des enfants, n'étaient

(1) Né en 1768, mort en 1824. Chef d'institution pendant la Révolution, il osait faire le catéchisme aux enfants qui lui étaient confiés. Son école fut fermée jusqu'à la chute du Directoire. Appelé successivement au collège de Gray, pui» à celui de Dijon, administrateur provisoire de cet élablissement en 1815, il refusa d'en garder la direction et devint professeur de rhétorique.

que trop souvent également méprisés des maîtres et des élèves ; quelques-uns « furent le scandale d'une jeunesse qu'ils devaient édifier ; plusieurs sont allés jusqu'à introduire des livres impies dansées établissements (1). «Comment la foi et la vertu des enfants se seraient-elles maintenues intactes dans un tel milieu ? L'on se rappelle les actes abominables relevés et flétris par Lamennais en 1823 dans cette lettre, qui fit scandale, au grand maître de l'Université. Quelques années encore après le départ de Lacordaire, l'esprit antireligieux était si développé dans le collège de Dijon qu'en 1830 des élèves se saisissaient d'un missel dans la sacristie et le jetaient dans les lieux d'aisances (2). M™* Lacordaire, qui vit la foi de tous ses enfants sombrer pendant leurs années de collège, déplorait de n'avoir pu les mettre ailleurs, et déclarait que, si elle avait à déposer contre ces établissements, elle aurait « des choses monstrueuses à dire (3) ».

Sur l'insubordination des enfants, voici comment s'exprime Couturier, qui, il le dit formellement, a surtout en vue le lycée de Dijon : « La jeu-

(2; Le fait est raconté par le Lycée, journal opu suspect de cléricalisme.

(3) Lettre du 29 mai 1831 à M°°* Louise Bou^ceret, dans H. ViUard, p. 449.

nesse est devenue prodigieusement indocile : tout le monde s'en plaint ; mais il n'y a que les maîtres qui sachent bien jusqu'où ce vice est parvenu. Nous pourrions en citer quelques traits qui frapperaient nos lecteurs d'étonnement et d'effroi. L'insubordination est réfléchie au point qu'on en fait un système, un plan combiné; il se forme des partis où l'on interdit l'obéissance à certains ordres des maîtres ; lorsque les plus grands élèves ont décidé que tel ou tel devoir ne serait pas fait, ceux qui s'en acquittent sont injuriés et battus par les rebelles ; les plus faibles sont toujours dominés et maltraités par les plus forts : de vénérables professeurs souventsont bravés dans leurs classes, au point qu'on a vu des élèves frapper en leur présence quelques-uns de leurs condisciples. Il n'est presque plus d'écoliers qui travaillent ; de jeunes paresseux n'ont pas craint, quand on les interrogeait, de répondre, en riant, qu'ils ne savaient pas leurs leçons ; et si on les menaçait, leur air de dédain ou leurs paroles insolentes faisaient voir clairement combien ils se moquaient des punitions en usage ; et remarquez que les plus insolents sont ordinairement les plus petits, preuve évidente que les châtiments actuels ne suffisent pas. Le plus grave est la prison : les enfants s'en jouent, et y trouvent peut-être l'écueil de leur innocence, ou

l'occasion fatale qui doit augmenter leur corruption. Souvent on est obligé de différer cette peine, car il n'est pas convenable d'enfermer deux élèves dans une même chambre ; or, personne n'est plus imprévoj-ant qu'un écolier, les menaces dont l'effet n'est pas subit ne le touchent guère ; enfin, les caractères sont différents, la punition qui convient à l'un ne convient pas à l'autre (1). »

La douceur de Lacordaire, sa candeur admirable, sa vive piété, quand il entra, vers la fin de l'année scolaire 1812, au lycée de Dijon, le désignèrent comme victime à la brutalité de ses camarades ; on le battait, on le tourmentait, on lui arrachait sa nourriture, et il n'avait d'autre ressource que d'aller se cacher, pendant les récréations, sous les bancs de l'étude ; « là seul, sans protection, abandonné de tous, a-t-il écrit dans ces admirables mémoires connus sous le nom de « testament », je répandais devant Dieu des larmes religieuses, lui offrant mes souffrances précoces comme un sacrifice, et l'élevant vers la croix de son Fils, par une union tendre que je n'ai jamais peut-être éprouvée au même degré. » Il a rappelé, dans V Avenir du 8 octobre 1830, en termes saisissants, cette angoisse de l'enfant dont la foi est ua

objet de dérision et un motif de persécution pour ses camarades impies et cruels. Mais cela ne dura point très longtemps. Mieux traité à la rentrée par ses camarades, dont quelques-uns devinrent ses amis intimes comme Ladey, il descendit presque à leur niveau. S'il conservait cette étonnante candeur qui fut l'un des traits de son caractère, sa foi diminua graduellement, et après sa première communion en 1814, il s'éloigna tout ensemble de l'esprit et de la pratique de la religion. Quant à l'indiscipline, il a raconté lui-même qu'il donnait des coups de pied à ses professeurs, et il ne fut sans doute point l'un des moins ardents à répondre par le cri séditieux de : « Vive l'empereur ! » au discours où Alexis de Noailles, visitant le collège en 1815 au nom du roi (1), félicitait les élèves d'avoir échappé à l'oppression impériale. Car, par un contresens étrange, la tyrannie impériale apparaissait à ces jeunes libéraux comme un idéal de liberté en face du gouvernement nouveau, qui portait le faix des souvenirs de l'ancien régime. Bien que Lacordaire ait prétendu lui-même n'avoir été, jusqu'en rhétorique, qu'un élève médiocre et n'avoir obtenu aucun succès au cours de ses premières études, il est certain qu'il ne négli-

(1) Jos. Rcgnicr, Lacordaire. (Nancy, Vagner, 18S0, in-S".)

gea point le travail dans son enfance ; et lui-même, dans une lettre à Lade}', rappelle qu'il était quelquefois le premier dans ses compositions. Malheureusement l'enseignement deslycées n'était guère plus élevé que l'éducation qu'ils donnaient ; le plan d'études était assez faible ; l'enseignemen» historique était à peu près nul, n'étant point confi» à un maître spécial, et le règlement invitant simplement les professeurs « à diriger leurs lectures de manière à leur donner (aux élèves) les notions principales de l'histoire » ; l'étude de la philosophie était absolument négligée ; les lettres seules étaient encore cultivées avec quelque goût, bien que la grammaire et la rhétorique y tinssent peutêtre plus de place que la littérature, et que l'étude des formes y dominât celle du fond. L'admiration des deux siècles précédents pour l'antiquité classique était devenue l'engouement emphatique de la période révolutionnaire : l'on farcissait la tête des enfants des exploits des héros païens ; et leurs vertus tout humaines étaient presque les seuls exemples proposés à l'imitation de la jeunesse.

Henri n'eut guère affaire qu'à des professeurs médiocres, dont aucun n'a laissé de nom, et qui, en dehors des classes, ne paraissent guère s'être occupés de leurs élèves. Mais il eut le bon-* heur, dès la rentrée de 1813, de rencontrer un

jeune élève de TEcole normale, appelé au lycée de Dijon pour y faire les classes élémentaires, qui par conséquent n'avait pointHenri dans sa classe, mais qui le distingua, se prit pour lui d'affection et consacra une partie de son temps à former son intelligence. Lacordaire a reconnu lui-même une influence considérable sur son avenir à M. Dclahaye (1), qui jeta en lui «les premières semences du bien », mêlant dans une certaine mesure les conseils moraux aux avis littéraires. C'est lui, écrivait en 1826 Lacordaire à son ami Ladey (2), qui « m'a donné l'habitude du travail, le goût des lettres, le sentiment précoce de mes forces. Il m'a fait croire que j'étais un homme four que je le devinsse un jour. » Ce goût du travail que ce véritable maître lui inculquait, Henri l'emportait avec lui jusque pendant les vacances, et à Bussière, chez son oncle, il traduisait chaque jour une page de latin et passait des heures dans la bibliothèque à faire des lectures qui malheureusement n'étaient pas suffisamment réglées.

L'appui qu'il trouvait auprès de M. Delahaye lui manqua partiellement quand ce jeune homme,

(1) Mort vers 1870, à Duclair, conseiller honoraire à la Our de Rouen.

(2) Lettres inédites, publiées par M™* Viclor Ladey (Paris, Delhomme et Briguet, 1895, in-S»), p. 182.

au retour des Bourbons, quitta le collège pour la magistrature ; il correspondait, il est vrai, avec son jeune ami, et « il est touchant de voir la manière douce, simple, encourageante avec laquelle un jeune homme de plus de vingt ans s'entretenait alors avec un enfant indocile, qui donnait des coups de pied à ses maîtres, et qui était quelquefois le premier dans ses compositions » (1). Mais par lettres l'influence de M. Delahaj^e devait être nécessairement moins profonde et moins active, et d'ailleurs le jeune normalien n'était point religieux, et ne pouvait restaurer dans l'âme de l'enfant la foi qui sauve.

Les autres maîtres de Lacordaire ne paraissent avoir exercé sur lui aucune influence, pas même intellectuelle. Il est seulement assez remarquable que ce soit précisément en rhétorique, dans la classe de ce Couturier dont nous avons déjà parlé, que les goût littéraires du jeune lycéen se soient réveillés et manifestés avec un éclat extraordinaire, puisque avec le prix d'honneur il remporta presque tous les autres. Mais il ne paraît point que ce professeur ait eu sur cet essor intellectuel une influence prépondérante. Lacordaire na lui a conservé aucun souvenir reconnaissant, et il

(1) Lettres inédites, etc.

ne devait y avoir aucune sympathie entre l'élève, libéral comme tous ses camarades, et le maître, si violemment légitimiste, qui n'avait pas craint d'adresser à Napoléon une épître pour le presser de restaurer le trône des Bourbons. Il est assez peu probable que le futur fondateur de Sorèze ait jamais eu connaissance de ce mémoire, où son professeur de rhétorique signalait avec tant de force la nécessité de l'éducation donnée par des religieux. Il y a là néanmoins une coïncidence curieuse et qui peut-être méritait d'être relevée.

L'influence des deux aumôniers semble être demeurée absolument nulle, bien que l'un au moins d'entre eux, l'abbé Vêtu, eût quelque valeur personnelle ; devenu curé de Chenove- lez- Dijon (Côte-d'Or, arr. et canton de Dijon), il publia, quelques années plus tard, un Catéchisme^ qui reçut de grands éloges (1),

Le soutien que Lacordaire ne trouvait point parmi ses supérieurs, il ne le rencontrait pas davantage dans ses égaux. Ce n'est pas que la sympathie de ses camarades lui fît défaut : quelques-uns s'hélaient liés plus particulièrement avec lui, comme

(1) Explication pour le catéchisme, 2^ éd. Paris, Dcmonville, 1826, 3 vol. iii-12.

Hippolyte Régnier, qui se fit plus tard quelque nom dans les lettres ; comme Victor Ladey surtout^ brillant professeur de droit et qui demeura l'un des intimes de Lacordaire. Mais tous sentaient sa supériorité, loin de pouvoir lui imposer la leur ; et dès le collège il dut s'habituer à se diriger seul, à se concentrer en lui-même et à demeurer son propre conseil. Ce qu'il disait plus tard à Edmond Boissard, que « personne ne le connaissait », était vrai dès lors, et son caractère demeurait un secret pour sa propre famille, sauf dans une certaine mesure pour sa mère. C'est au collège qu'il prit, en partie sous l'influence de M. Delahaye, l'habitude de la réflexion personnelle. Il avait dès lors aussi une force de caractère et de volonté dont une simple anecdote, conservée par un de ses cousins, donnera la mesure : il n'avait que onze ans quand, ayant tenu tête à sa tante pendant quatre heures, il reconnut son tort, promit de ne plus jamais recommencer et sut tenir parole.

' En 1819, Lacordaire sortit du collège « avec une religion détruite et des mœurs qui n'avaient plus de frein, mais honnête, ouvert, impétueux», sensible à l'honneur, ami des belles-lettres et des belles choses ». Il entrait aussitôt à l'École de droit, où le père de son meilleur ami, Victor

Ladey, professait le droit romain, et qui avait à sa tète comme doyen un éminent jurisconsulte, Proudhon, auteur de travaux remarquables, et que l'autorité incontestée de son talent avait garanti contre la méfiance impuissante du gouvernement.

Malheureusement l'enseignement donné à l'École de droit, sans profondeur, sans largeur, sans vues philosophiques, purement terre à terre ettechnique, n'était point pour plaire à 1' *prit enthousiaste et ardent du nouvel étudiant. S'il fut reçu à tous ses examens « à l'unanimité » et à la plupart « avec éloge » , il suivait sans intérêt et sans ferveur les cours froids où l'on s'y préparait. Son attention était distraite ailleurs ; son esprit était attiré par d'autres travaux.

La jeunesse de Dijon était entraînée alors dans un mouvement intellectuel remarquable. Un étudiant de 20 ans, Théophile Foisset, nouvellement arrivé dans la ville, où le précédait une réputation littéraire due à ses succès au concours de l'Académie dijonnaise, groupait l'élite de ses camarades de la Faculté en une Société d'études. Avec son ami Prosper Lorain, qui fut le premier président de cette association, on y voyait son frère, Sylvestre Foisset, le futur supérieur du petit séminaire de Plombières, le poète Brugnot, Daveluy,

qui devint directeur de l'Ecole française de Rome ; Edmond Boissard ; Edouard Clerc, dont les travaux sur l'histoire de la Franche-Comté ne sont pas à dédaigner; Gatrez, qui se fit prêtre et devint recteur de Limoges, etc. La plupart de ces jeunes gens étaient royalistes et catholiques. Foisset, qui avait pour Lacordaire estime et sympathie, le fit agréer comme membre. Lacordaire s'inscrivit dans les quatre sections (histoire, belles-lettres, philosophie et droit) et apporta dans toutes les discussions une verve incomparable et une éloquence que ses admirateurs mêmes trouvaient presque trop déclamatoire pour un auditoire aussi restreint.

De son caractère à cette époque, son ami Lorain a fait un portrait dont il convient de citer quelques traits (Ij : « Cet esprit soudain était capable d'un travail long, graduel, continu, quotidien, opiniâtre ; cette nature énergique était patiente, elle réunissait l'emportement et la mansuétude ; cette imagination impatiente et reine était propre aux profondeurs d'un long dessein ; chez elle la promptitude de la vue pouvait s'allier à la réflexion la plus suivie, au plus constant calcul. A côté d'une florissante adolescence tout le sérieux

(1) Lorain, le R. P. Lacordaire (Paris, Sagnicr et Bray, 1848, in-Soj.p.ia.

de l'homme mûr ; la gaieté folle et jusqu'à la bouffonnerie de l'enfant, mêlée à la méditation du penseur. »

Ce mouvement intellectuel intense où se laissait entraîner avec tant d'ardeur la jeunesse offrait un danger que, quelques années plus tard, l'abbé Bautain caractérisait ainsi : « La jeunesse d'aujourd'hui, mêlée peut-être trop tôt au mouvement de la société, ne reste point étrangère aux grandes questions qui l'agitent. On peut presque dire que dans notre siècle il n'y a pas de jeunes gens, et c'est un malheur ; car les hommes n'ont plus le temps de mûrir et se mettent à l'œuvre avant d'être formés (1). »

Dans la Société d'études, les questions sociales et politiques étaient abordées avec autant de hardiesse que les questions littéraires : ce fut le salut de Lacordaire. En même temps qu'il faisait des tragédies et des traductions en vers d'Anacréon, il se plongeait dans la lecture de Voltaire et de Rousseau ; son esprit sceptique et raisonneur lui faisait déclarer que la France ne serait bien que quand elle serait protestante (2). Son libéralisme politique était décidément antimonarchique. Les

(1) De l'enseignement de la philosophie (Strasbourg, février 1833, in 8»). p. 15.

(2j Villard, p. 7.

discussions de la Société d'études le rattachèrent à la monarchie constitutionnelle, telle que l'établissait la Charte. Et, du coup, il se sentit ébranlé dans ses idées religieuses, et demanda à Foisset des entretiens sur la religion.

Il se faisait en lui un travail lent, dont ni ses amis ni peut-être lui-même ne se rendaient bien compte. Il cherchait à pénétrer le mystère de la vie et se débattait dans un doute cruel qui l'étreignait, « Je me souviens, écrivait-il plus tard à son arai Ladey (9 juillet 1824) (1), qu'un soir je me promenais, à grands pas, dans les rues de Dijon, élevant quelquefois mes mains vers le ciel par un mouvement machinal, puis en couvrant mon visage, pleurant, emporté par mon esprit dans mille sens divers, embrassant d'un coup d'œil une multitude dequestions et de pensées, etrépétantrll n'y a rien de certain ! Il n'y a rien de certain I Mon grand tourment était de ne pas trouver en moi la raison démon existence et de ne pas la reconnaître en Dieu qui seul a la raison de tout ce qui existe et qui, par conséquent, est la fin dernière de tous les êtres. »

Licencié en droit à 20 ans, il s'agissait pour Lacordaire de se faire une carrière. Poussée par

(1; Lettres inéditet, etc.

sa famille qui trouvait Dijon un théâtre trop indigne du talent d'Henri, pressée par le double désir de voir son fils s'acquérir une plus haute renommée et une position plus brillante, M'"^ Lacordaire songeait à l'envoyer à Paris. Lui balançait, hésitait ; il lui coûtait de quitter ce foyer maternel qu'il avait trouvé si doux à sa sortie du lycée ; il lui coûtait d'abandonner ses amis, cette société où il était si à son aise, pour aller s'engloutir dans le gouffre de Paris où il sentait qu'il serait isolé. Mais, en dehors même des considérations d'avenir que la raison faisait valoir à ses yeux, il était entraîné vers Paris par un attrait mystérieux, par une sorte d'appel de la Providence. Sur le point de partir, il écrivait à Loraia (2 octobre 1822) (1) :

« Je n'ai jamais cru que la Divinité fît attention aux individus ; je pense que la marche de l'univers est réglée par des lois générales, et cependant je me suis imaginé quelquefois que Dieu avait des vues sur moi et qu'il m'avait appelé par mon nom avant queje fusse né. Alaric sentait quelque chose en lui qui le portait à détruire Rome, et je sens quelque chose en moi qui me pousse vers Paris.

(1) Lettres à Théophile Foisset (Paris, Poussicigue frères, 1886,111-8"), t. II, p. 268.

Allons, je le vois bien, cette démarche doit décider de mon sort. Je le sais ; mais peut-être je mourrai là-bas. Pourquoi suis-je triste ? Il y a des lieux que je verrai avant de partir, et je veux m'y promener seul, le soir, pour leur faire mes adieux. Je suis déjà avancé dans la vie ; ma pensée est plus vieille qu'on ne croit, et je sens ses rides à travers les fleurs dont mon imagination la couvre. Ah ! j'ai ouvert le coffre de l'existence, et j'ai vu qu'il était vide 1 »

Sa mère, assez liée avec le président de Riambourg, magistrat distingué et grand chrétien, qui a laissé pour la défense de la religion des œuvres remarquables, lui fit donner par ce magistrat une lettre de recommandation pour un avocat de Paris, M. Guillemin. La lettre, en faisant l'éloge du jeune homme, disait qu'il ne s'agissait plus que de lui donner une bonne direction. Les sentiments bien connus du président de Riambourg, l'air candide et presque angélique de son protégé persuadèrent à M. Guillemin, membre lui-même de la fameuse Congrégation, qu'il fallait lui trouver un confesseur. « Un confesseur à moi I dit Henri ; mais je ne vais pas à confesse, et la raison en est que je ne crois pas. Si j'avais le bonheur de croire, j'irais à confesse ; mais je ne dois pas y aller puisque je ne crois pas. » Il n'en devint pas moins le

collaborateur de M. Guillemin, qui trouvait dans ce jeune homme le concours le plus actif et le plus intelligent qui se plaisait à lui faciliter sa carrière en lui donnant à étudier des causes importantes, en lui procurant des affaires qui missent en lumière son talent. Car, bien qu'il ne fût pas encore dans les conditions légales, il plaidait, et sa parole obtenait partout un succès éclatant. Berryer, qui l'entendait, le faisait venir chez lui, le félicitait et lui donnait des conseils, le mettant en garde contre l'extrême facilité dont il faisait preuve. Il voyait un avenir brillant s'ouvrir devant lui. (( Je ne doute pas, disait-il, que je réussirais à Paris. J'y ai fait en sept mois plus que d'autres «n trois ans... J'ai remarqué au Palais des yeux attachés sur moi... Ce qui m'a satisfait, c'est ma facilitépour la parole, ma tranquillité et mon sangfroid. A peine suis-je levé que je me sens à mon aise (1). »

Mais au milieu de ces triomphes, qui remplissaient de joie et d'espérance sa famille et ses amis et qui eussent enivré une âme ordinaire, le jeune avocat ne se sentait pas heureux. Il lui semblait que <( ce feu d'imagination et d'enthousiasme )) dont il «tait dévoré ne lui avait pas été donné « pour l'é-

(1) Lettres inédites, 14 juin 1823, p. 36-37.

teindre dans les glaces du droit, pour létouffer sous des méditations positives et ardues ». Les plaisirs de Paris le laissaient assez froid ; il trouvait insipide de perdre cinq heures à entendre les « niaiseries » que l'on débitait dans les théâtres des boulevards, auxquels il avait un accès facile. Demeuré toujours à l'abri des grossiers plaisirs des sens, non seulement il n'aimait point les femmes, mais il se rendait compte qu'il ne les aimerait jamais par leur côté réel. Ni la Société philotechnique où se trouvaient des littérateurs distingués comme Casimir Delavigne, ni la Société des bonnes lettres fondée par Michaud, l'auteur des Croisades^ et où M. Guillemin l'avait introduit, ne pouvaient l'attirer ni le retenir. Il n'y avait noué aucune amitié; ceux même que séduisaient ses brillantes qualités étaient arrêtés par son abord réservé et froid, qui ne laissait point soupçonner la tendresse d'un cœur auquel la solitude était nécessaire pour s'épancher librement. Lui-même dans ses élans d'affection était retenu par la crainte de ne pas éprouver de retour ; il voulait adopter un enfant dont l'éducation aurait été le pivot de sa vie ; il redouta l'ingratitude possible. « Rassasié de tout sans avoir rien connu », il se sentait dépaysé et isolé dans ce gouffre de Paris ; il n'avait de consolation que les lettres et de loin en

loin les visites des amis laissés à Dijon. L'un de ses camarades de collège. Hippolyte Régnier, était venu le rejoindre dans son petit logement de la rue du Dragon, où il passait sa vie dans un travail opiniâtre, levé à cinq heures, couché à dix, vivant en anachorète, fuyant tous les dîners et toutes les réunions. En dépit d'un vague et faible tourment de la renommée qu'il subissait parfois encore, il se demandait comment on peut se donner tant de mal « pour cette petite sotte » qu'est la gloire ; il commençait à se guérir de cette « plaie des âmes nobles », de « l'amour de ce néant qu'on appelle gloire et qui n'est qu'un peu de bruit qui n'a point d'écho dans l'éternité », comme il l'écrivait plus tard à Foisset(l). Il songeait à fuir Paris. « Le gouffre où je suis, écrivaitil à Ladey (2), pèse sur moi de toute sa profondeur ; il me semble qu'on y respire un air empoisonné. Il y a dans mon âme beaucoup de simplicité et de bonne foi, peut-être même de la naïveté, et sous tous ces rapports ce pays-ci me convient mal. Ne vivant pas sous les yeux du public au milieu d'amis toujours prêts à me donner de bons conseils, ne puis-je pas m'y corrompre et perdre tout ce qu'il y a de beau en moi ? Car

(1) Lettres à Théophile Foisset, p. 62,

(2) Lettres inédites, p. 38.

l'esprit n'est rien ; il n'y a de grand sous le soleil que l'âme de l'homme. »

Dans cet abandon, dans cet isolement , dans cette angoisse, le Dieu de son enfance, le Dieu que sa mère lui avait appris à connaître, le Dieu qui avait consolé ses premières douleurs d'écolier, vint à nouveau le visiter et lui offrir la clef du mystère de la vie, la consolation et la force que ne peuvent nous donner les plaisirs vains et passagers de ce monde. Peu à peu, insensiblement, Henri devenait chrétien : son âme religieuse entraînait son esprit incrédule. La mort d'un ami l'affligeaitelle : sa mélancolie prenait une tournure religieuse et pour quelques instants il était chrétien. Hippolyte Régnier le rencontrait avec surprise dans Saint-Germain-des-Prés, appuyé contre un pilier et perdu dans ses méditations. La vérité religieuse que, dans de longs entretiens, Foisset avait essayé de faire luire à ses yeux dans les derniers mois de son séjour à Dijon, s'emparait de lui, sans que sa raison s'en sentît affaiblie ou vaincue ; il devenait chrétien et jamais n'avait été plus philosophe. Ce travail mystérieux s'accomplissait dans le secret de son âme, loin de tout regard et en dehors le toute influence. Auquel de ses amis aurait-il pu l'ouvrir complètement ? Celui qui l'aurait pu cora- )rendre et soutenir dans ce travail intérieur,.

Théophile Foisset, était momentanément brouillé avec lui par la malveillance de tierces personnes. Qui aurait pu agir sur cette âme, moins susceptible que d'autres de céder à des influences étrangères? Son patron, M. Guillerain, s'abstenait de lui parler de religion. Henri avait, il est vrai, été mis en relation avec l'abbé Gerbet, « vrai chrétien », « cœur droit et sensible », qui avait assez vile conquis sa sympathie ; il avait même été introduit auprès de Lamennais ; mais le prêtre illustre qui remuait la France ne lui avait produit qu'unt assez fâcheuseimpression. Il enécrivaità Edmond Boissard, le 3juin 1823 (1) :

« C'est un homme petit, sec, d'une figure maigre et jaune, simple dans ses manières, tranchant dans ses discours, plein de son livre. Aucun trait n'indique en lui ce qu'il est, ne révèle son génie. Il n'a de remarquable que cette sécheresse de corps qui faisait que César se défiait de Brutus. Qu'on place M. de Lamennais dans une assemblée d'ecclésiastiques, avec sa redingote brune, sa culotte courte et ses bas de soie noire : on le prendra pour le sacristain de l'église. »

Il s'abstint de retourner chez Lamennais, qui ne lui avait laissé qu'une impression de curiosité.

(1) Lettres iiédites, p. 34-35

Quant à l'abbé Gerbet, qu'il continuait à voir de loin en loin, il ne lui causait guère de religion.-

D'autre part, la chaire chrétienne à Paris ne retentissait plus d'aucune voix capable d'émouvoir la jeunesse cultivée, comme naguère celle de Frayssinous. Lacordaire s'engendra donc seul et lui-même à la foi, ou, pour parler plus chrétiennement, ce fut la grâce de Dieu qui opéra directement en lui, sans le concours effectif d'aucun intermédiaire humain. Il lisait, étudiait, réfléchissait ; et le christianisme s'imposait à lui par son « évidence historique et sociale ». Le travail dura des mois ; puis vint un jour où le jeune avocat se sentit tout à fait chrétien : sa raison était illuminée des clartés de la foi, son cœur rempli des charités divines. La vie ne lui apparaissait plus simplement comme un mystère de douleur, le monde comme un gouffre vide et amer. Au lieu de flotter désemparé surla mer du pessimisme qui menaçait de l'engloutir, il trouvait dans l'Eglise la nacelle sûre qui le conduirait au port ; il n'avait plus à craindre ces dangers corrupteurs qui ne l'avaient guère effleuré, mais ou il redoutait de perdre son âme. L'Eglise lui offrait son inviolable asile ; sa raison, battue par les doutes, s'arrêta enfin sur la colonne de l'immuable vérité, selon les belles

paroles que l'Église de Paris chante à la fête de la Dédicace :

Hœc est cymba qua tuti vehimur, Hoc ovile quo tecti condimur, Haec columna qua firmi nitimur Veritatis.

II voyait un but à sa vie, un emploi à ses facultés ; il se rendit à Notre-Dame et se réconcilia par la confession avec ce Dieu qui allait faire désormais sa force et son bonheur.

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