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CHAPITRE II

Une fois à Dieu, Lacordaire ne tarda guère à vouloir se donner à lui sans partage. Sans doute il hésita quelque temps, lui-même l'a confessé, à déserter une carrière qui s'ouvrait déjà si brillante devant lui, et qui semblait lai promettre toutes facilités pour payer de retour les sacrifices sans nombre que sa mère avait faits à son éducation et au succès de ses études. Mais cette vérité qu'il venait de saisir, cette vérité dont léclat avait dissipé ses doutes et dans la contemplation de laquelle son esprit trouvait le calme et le repos si longtemps cherchés, ne la devait-il pas à ses contemporains ? N'était-ce pas pour lui une obligation impérieuse de se dévouer à ravir d'autres âmes à ces ténèbres et à cette ombre léthifère, d'o& il venait de sortir par un coup de la miséricorde divine ? Une volonté impérieuse et dominatrice, plus forte que sa volonté humaine, l'entraîna, ea

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dépit de toutes les résistances, vers le sacrifice du sacerdoce. Sa mère, qui l'aimait tant et dont l'âme chrétienne dut ressentir tant de joie de sa conversion, fit de vains efforts et lui écrivit jusqu'à six lettres pour le retenir dans le monde. Fière des premiers succès de son fils, elle le voyait à regret quitter une carrière honorable, où tout semblait lui prédire l'illustration de sa race ; et, dans la dispersion de ses fils, son cœur de veuve saignait de voir lui échapper celui sur qui elle avait le plus compté pour être le soutien de sa vie et la consolation de sa vieillesse. Ce n'est pas sans déchirement de cœur qu'elle donna son consentement à une résolution qu'elle voyait inébranlable.

La détermination subite de Lacordaire fut une surprise pour tous ceux qui l'entouraient, pour ceux même dont l'amitié croyait avoir pénétré plus avant dans les secrets de son cœur. Par une attention délicate de sa nature affectueuse, il prit comme premier confident de la solennelle démarche à laquelle il se déterminait ce Théophile Foisset que des malentendus séparaient de lui depuis une année, mais auquel il devait les premiers entretiens qui l'avaient éclairé sur la religion. Et Foisset, cet ardent catholique qu'un zèle dévorant poussait à un prosélytisme parfois indis-

cret, demeura comme atterré de celte nouvelle et ne fit pas d'abord pleinement écho aux aspirations de l'ami retrouvé ; il craignait une décision hâtive, insuffisamment mûrie par la réflexion, provoquée par les illusions généreuses d'un enthousiasme sans lendemain, et non point imposée par le sentiment profond et éprouvé d'une vocation surnaturelle.

Ailleurs ce fut bien pis : au lycée où l'on conservait le souvenir du rhétoricien brillant et incrédule, ce fut un cri de rage parmi ces écoliers qui avaient hérité de son incrédulité sans hériter de son intelligence : Henri Lacordaire curé ! curé I... Et dans sa propre famille l'on s'ingéniait àrechercher les motifs d'ambition qui avaient pu le pousser à choisir cette nouvelle carrière. Son frère aîné, Théodore, ne lui cachait pas que cette décision lui causait le plus grand chagrin qu'il eût éprouvé. « Je ne hais, ajoutait-il, ni la religion ni ses ministres en général ; mais je déteste l'usage que l'on fait actuellement de la première, et la conduite de la plupart des seconds (1). »

Mais Henri était décidé sans retour. « Aimant, comme il le disait un peu plus tard, les opérationsmystérieuses » parce qu'il unissait « à l'imagina-

(1) VUlard, p. 12, n» 1.

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tion la plus mobile un jugement calme », et que son jugement, qui dissipait le plus souvent les rêves de son imagination, s'y laissait parfois attraper, il se taisait et roulait ses projets dans sa tête jusqu'à ce que le temps et la réflexion l'eussent rendu sûr de ce qu'il faisait (1). Sa lettre à Foisset précéda de douze jours son entrée au séminaire.

Mais si l'annonce de sa vocation se heurta, dans sa famille et dans ses amis, à des surprises douloureuses ou à des interprétations malignes, elle reçut tout d'abord de l'Église le plus consolant des accueils. M. Guillemin, son patron, l'avait conduit à l'un des grands vicaires, M. Borderies, pour tâcher de lui obtenir une demi-bourse au séminaire. Henri, qui imposait à sa mère le sacrifice de ses espérances mondaines et de son affection, voulait du moins lui éviter un nouveau surcroît de charges matérielles. Il suQlt à M. Borderies de quelques instants d'entretien particulier avec le jeune avocat pour reconnaître sa vocation avec des larmes de joie ; et Mgr de Quélen le reçut avec une exquise bonté, dont Lacordaire conserva dans son cœur le souvenir attendri et

(1) Lettres à un ami de séminaire (Paris, aux bureaux de l'Année Dominicaine, 1898, in-16), p. 18-19.

nous a transmis le témoignage dans son « testament ».

Seulement l'archevêque de Paris ne pouvait accorder la faveur d'une demi-bourse au jeune homme qu'à la condition qu'il s'agrégeât à son diocèse, etHenri dut demander à son propre diocésain des lettres d'excorporation. Ce lui fut encore une raison de ne pas laisser s'ébruiter trop tôt à Dijon la détermination qu'il venait de prendre : on aurait pu agir contre lui auprès de l'évêque, et sans doute si M. de Boisville avait mieux connu la valeur du sujet, avait été mieux au courant de la réputation qu'il s'était faite à Dijon, il ne se fût pas montré si facile à le laisser partir.

C'est le jour anniversaire de sa naissance, le 12 mai 1824, que Lacordaire fut présenté au séminaire d'Issy par deux anciens élèves de la maison, l'abbé Gerbet et l'abbé de Salinis. Le patronage un peu suspect de ces deux fongueux partisans de Lamennais fut pour quelque chose dans l'accueil assez froid que l'on fît au nouveau venu. Mais lui ne s'en aperçut pas, tout à la joie de s'être retiré du « tourbillon des affaires humaines », de s'être abandonné à Dieu, loin de « cet ensemble de jouissances et de misères qui constitue le bonheur humaio, » et auquel il se sentait étranger par ses croyances, par ses sentiments,

par ses goûts, par ses habitudes, par son caractère, partout son être (1).

L'atmosphère de paix, de quiétude et d'innocence que Tâme respire dans les séminaires, et la façon dont la vie y est réglée, Lacordaire l'a peinte dans des pages que Sainte-Beuve a glissées, presque sans changement, — c'est lui-même qui l'atteste, — dans un chapitre de Volupté : pages célèbres, qu'il est superflu de reproduire ici. Nous emprunterons seulement à une lettre qu'il écrivait à Victor Ladey (2) le 17 mai 1824, cinq jours après son entrée au séminaire, quelques lignes où il retrace plus brièvement l'aspect de cette maison et la distribution ordinaire de son temps.

« La maison du séminaire est vieille ; les cellules sont étroites; la fenêtre est en vitraux. Les meubles consistent dans une table, deux ou trois chaises, une commode, quelques rayons de bibliothèque en sapin, un lit et un vase où il y a de l'eau bénite. On est tranquille et heureux là-dedans. Les jardins sont vastes, les allées larges et nombreuses, les ombrages épais. Au milieu du jardin est une chapelle consacrée à Notre-Dame deLorette, où l'on va faire un pèlerinage à chaque repas qu'on prend. La religion est ici partout;

(1) Lettres à Foisset, p . 27.

(2) Lettres inédites, p. 92-93.

elle se mêle aux éludes et aux plaisirs. Nous avons une salle de jeux qui ne s'ouvre qu'une fois par semaine, et un jeu de paume qui est tous les jours à notre disposition. On se couche à 9 heures du soir, et on se lève à 5. Des quinze heures de la journée, huit heures et demie sont données à l'étude, quatre aux repas et aux récréations, deux heures et demie à la prière, aux méditations, aux lectures de piété. Les moments de travail et de repos, ceux que l'on partage entre l'adoration de Dieu etl'étude de ses préceptes, sont enchaînés les uns aux autres avec tant d'art que chaque intervalle paraît trop court, qu'on n'a jamais le temps de se lasser de ce qu'on fait, et que l'on arrive, à la fin d'une journée où l'on a satisfait à tous les besoins de l'âme et de l'esprit, avec une rapidité incroyable. Ici, l'ennui ne marche pas assez vite pour vous atteindre. »

L'une des plus grandes joies de Lacordaire à Issy, ce fut d'y retrouver cette fraîcheur des affections que l'on connaît dans l'enfance, mais dont il est si difficile de jouir dans le bruit du monde et dans celte lutte âpre et quoditienne des intérêts et des ambitions. Le dévouement absolu et sans arriére-pensée qu'il avait fait à Dieu de tout son être n'empèchailpoinl son cœur candide de s'attacher avec tendresse à quelques-uns des cent

quarante jeunes gens qui remplissaient alors le séminaire d'Issy ; il les aimait d'autant plus qu'il se sentait uni à eux par les liens d'une même foi, par les sentiments d'un même amour pour Dieu et pour les choses célestes. Il refusait de voir dans l'amitié « une sorte d'attachement froid, austère, où les paroles ne sont rien, où les caresses ne vont pas, un contrat par lequel on s'obligea des secours et à des consolations mutuelles, une affaire qui appartient plus à la raison qu'au goût (1) ». Son affection débordante s'exprimait sans hésitation par les caresses ; mais ces amis, qui tous se sentaient subjugués par sa supériorité, gravitaient dans son orbite sans être capables de lui rendre par leurs conseils l'appui qu'ils recevaient des siens. Ce n'est pas qu'il manquât au séminaire de cœurs fermes et d'intelligences d'élite ; Petetot, le futur restaurateur de l'Oratoire en France ; Dupanloup, appelé à de si hautes destinées, pour ne citer que ces deux noms, s'y trouvaient à cette époque. Mais avec ceux-là tout se bornait à un échange d'estime réciproque et à des joutes intellectuelles, comme celle dont le biographe de l'évêque d'Orléans nous a conservé l'écho.

Ce n'était pas seulement avec ses camarades que

(1) Lettres à un ami de sémiaaire,Tf. 60-.

Lacordaire soutenait des discussions où éclatait la verve de son esprit brillant ; dans les classes, il ne ménageait aux professeurs ni les questions ni les objections, les pressant de son argumentation vigoureuse, les déconcertant par l'imprévu et la hardiesse de ses attaques, et les obligeant plus d'une fois à battre en retraite.

Cette vivacité téméraire à laquelle ils n'étaient point habitués chez leurs élèves ; la pétulance que témoignait en maintes occasions le jeune séminariste, par exemple quand il jetait au feu les bonnets carrés de ses camarades auxquels il voulait imposer l'usage de la barrette romaine ; le plaisir même qu'il prenait aux amitiés particulières, assez contraire à l'esprit sulpicien, étonnait profondément ses maîtres, que rebutaient encore ses opinions libérales. Il avait passé trop brusquement de là vie du monde à celle du séminaire pour avoir pu se débarrasser « de mille fausses notions, de mille sentiments sans rapport avec le christianisme » ; « tout ensemble vivant du siècle et vivant de la foi, homme de deux mondes avec le même enthousiasme pour l'un et pour l'autre (1) », il était une énigme incompréhensible pour des hommes habitués à ne vivre que dans l'un de ces mondes et qui

(1) Lettres à Mme Sivetchine, p. 69.

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ne goûtaient de l'autre presque rien. Le peu de goût qu'il montrait pour les petites pratiques de la dévotion commune faisait mettre en doute la solidité de sa piété.

Et la suspicion dont il était frappé retarda d'une manière anormale son admission aux ordres sacrés : deux ans et demi se passèrent sans qu'on lui conférât même le sous-diaconat et sans pourtant qu'il se laissât rebuter. Au contraire, il attirait au séminaire des amis comme Joseph Régnier, et il essayait de retenir par des lettres admirables tel autre qui voulait partir.

M. Garnier, alors supérieur général de la Compagnie de Saint-Sulpice, avait voulu se rendre compte par lui-même de l'état d'âme de Lacordaire; il l'avait fait venir d'Issy à la maison de Paris et avait tenu à se faire son directeur : il ne sut point captiver la confiance du jeune séminariste ; il ne put le comprendre, et resta, lui aussi, dans l'hésitation sur sa vocation sacerdotale. Mais, au milieu des épreuves qu'on lui faisait subir, cette vocation ne faisait que s'affermir davantage.

Le succès qu'avait obtenu Lacordaire, surtout auprès de ses condisciples, parle sermon que, suivant l'usage, il avait dû prêcher au réfectoire, lui ouvrait de nouveaux horizons sur la carrière où pouvait se développer son activité. « J'ai compris»

écrivait-il à Ladey(l), que j'avais beaucoup plus de dispositions à devenir orateurqu'à être un apologiste invincible. Ce qui domine dans mon esprit, c'est l'imagination et la sensibilité, et c'est de la combinaison de ces deux facultés unies au raisonnement que je tire ma plus grande force... L'impression que j'ai faite m'a averti que je serais touchant en chaire, et que ma parole pourrait exercer une grande puissance. » Cette éloquence, qui avait saisi vivement ses camarades, n'avait point échappé à ses maîtres ; mais elle les avait un peu choqués par sa nouveauté ; incapable de suivre la routine ordinaire, le jeune prédicateur ne s'était guère soucié des préceptes écrits de la rhétorique sacrée ; et, sans lui contester de brillantes qualités, ses maîtres avaient invité ses camarades à ne point imiter ce genre insolite.

Lacordaire, cependant, finit par se lasser d'attendre. Et comme il se rendait fort bien compte qu'il n'était point fait pourle ministère paroissial, qu'il fallait un champ plus vaste à son besoin d'activité et à son ardeur d'apostolat, il se résolut d'entrer chez les Jésuites qui, deux ans avant qu'il vînt au séminaire, avaient recueilli un membre du barreau déjà connu, qui devait illustrer

(1) Lettres inédites, p. 161-1G2.

plus tard la chaire chrétienne, Gustave de Ravignan. Les préjugés qu'il nourrissait contre cet Ordre célèbre, comme la plupart des libéraux, même catholiques, de son époque, s'étaient fortement atténués depuis qu'il en avait vu de plus près les œuvres et qu'il avait réfléchi sur leur rôle.

L'abbé de Rohan, plus tard archevêque et cardinal, qui s'était épris de Lacordaire dans ses visites fréquentes à Saint-Sulpice et qui l'appelait souvent à passer quelques jours dans ses propriétés, avait contribué à modifier les jugements de son jeune ami sur les Jésuites, dont il ^tait lui-même l'ardent admirateur. En 1825, il lui avait donné une recommandation pour le P. Richardot, qui dirigeait un collège à Dôle. Lacordaire fut frappé de la tenue des jeunes gens ; il lui apparut que le seul moyen de sauver la religion était l'éducation religieuse ; et les Jésuites étaient les seuls alors qui sussent la donner ; il les voyait non seulement former les jeunes gens par une culture littéraire, mais les lancer dans l'élude des sciences, c'est-à-dire les mettre au niveau du siècle. L'éducation même des filles recevait de leur influence une nouvelle impulsion: l'institution du Sacré-Cœur s'était modelée sur leur institut et acceptait leur direction.

Quand Lacordaire pria l'archevêque de le

laisser entrer au noviciat de Montrouge, l'àbbéde Rohan appuya chaleureusement sa requête ; mais Mgr de Quélen aimait et estimait trop le jeune séminariste pour se priver de son concours. Les Sulpiciens, prévenus, se hâtèrent de faire tomber les obstacles qu'ils avaient mis à son ordination. Sous-diacre le 24 décembre 1826, il recevait l'onction sacerdotale le 22 septembre de l'année suivante. Il était prêtre et sentait « qu'il n'y a rien de plus doux, de plus constant, de plus admirable que les joies du sacerdoce (1) ».

Les délais inusités qu'on lui avait fait subir n'eurent pas seulement pour Lacordaire l'avantage de lui faire sentir mieux la force irrésistible d'une vocation plus puissante que les obstacles et qui le soutenait au milieu des amertumes de sa situation par un sentiment inexprimable de douceur ; elles lui donnèrent encore la facilité de fortifier ses (tudes philosophiques et théologiques, et de se trouver mieux armé pour les combats auxquels le destinait la volonté divine.

Les maisons sulpiciennes dissy et de Paris comptaient, au moment où Lacordaire s'y trouvait, quelques hommes distingués, et capables non seulement de développer chez leurs élèves l'esprit

(1) Lettres à un ami de séminaire, p. 35.

de piété et les vertus indispensables au prêtre, mais aussi de leur donner un enseignement théologique solide : tels que Gosselin, qui a laissé, entre autres ouvrages, une bonne édition de Fénelon et dont le Traité sur V autorité des papes au moyen âge a fait longtemps autorité ; Carrière ; Combes ; Boyer, parent de Frayssinous, qui, à vrai dire, depuis 1818, ne s'occupait plus guère que de donner des retraites ; Mollevaut, dont le discernement était si sûr que Frayssinous disait à un jeune homme : « Quand il aura dit quelle est votre vocation, je serai aussi tranquille que si Dieu lui-même avait parlé, »

Mais plus encore que par un enseignement dont le moule un peu étroit s'adaptait à la médiocrité d'intelligences moyennes, Lacordaire achevait sa formation intellectuelle par le travail personnel. « Le régime intellectuel des grands séminaires, a écrit M. Renan, est celui de la liberté la plus complète : rien ou presque rien n'étant demandé à l'élève comme devoir rigoureux, il reste en pleine possession de lui-même. Qu'on joigne à cela une solitude absolue, de longues heures de méditation et de silence, la constante préoccupation d'un but supérieur à toutes les vues personnelles, et on comprendra quel admii'able milieu de pareilles maisons doivent former pour développer les fa-

cultes réfléchies. Un tel genre de vie anéantit l'esprit faible, mais donne une singulière énergie à l'esprit capable de penser par lui-même (1). »

Lacordaire utilisa son séjour au séminaire pour se mettre mieux au courant des doctrines philosophiques tant anciennes que modernes et des ouvrages des Pères. Pour l'apologie nouvelle du christianisme dont il rêvait de doter son siècle, il se rendait compte qu'il ne pouvait recourir à des sources doctrinales plus pures que les travaux des docteurs de l'Église. Mais il lui fallait aussi connaître les ouvrages récents de controverse, et il faisait une étude particulière des œuvres du comte de Maistre et de l'abbé de Lamennais. Il semble qu'au séminaire, malgré l'indépendance de son esprit, il ait subi l'influence du milieu semi-gallican où il se trouvait. Les Sulpiciens étaient fort hostiles aux doctrines de l'école Mennaisienne. Lorsque, en 1826, Gerbet publia ses Aphorismes, M. Garnier y répondit par un Antidote. Lacordaire écrivit à son ami Foisset qu'il avait beau lire le Pape de Joseph de Maistre, il ne pouvait se convaincre de l'infaillibilité du souverain Pontife, ni devenir ultramontain. Il sentait une forte répugnance à faire alliance avec les prin-

(1) Essais de morale, p. 148,

cipes de l'école Mennaisienne, dont l'antilibéralisme rendait encore moins acceptable l'ultramontanisme pour quelqu'un qui avait conservé toute l'ardeur de ses convictions libérales.

Une fois Lacordaire prêtre, l'archevêque eut quelque peine à lui trouver une position. L'abbé Boyer, qui n'avait point méconnu ses hautes qualités, lui avait proposé une charge d'auditeur de rote, pour laquelle Mgr Frayssinous lui avait demandé un sujet fort instruit et fort intelligent : c'était la route ouverte aux plus hautes dignités de l'Église. Lacordaire, méprisant toute ambition personnelle, refusa. Mais il se sentait impropre au ministère paroissial. Deux tentatives pour le placer dans le clergé, soit de Saint-Sulpice, soit de la Madeleine, échouèrent également. Il, n'accepta point l'offre qu'on lui fit d'une charge d'aumônier au lycée Henri IV, non point que la position lui déplût, mais parce que l'aumônier auquel ilaurait succédé avait été dépossédé de sa fonction contre son gré. Enfin, en janvier 1828, il fut appelé à l'aumônerie d'un couvent de la Visitation. Il fallait avoir les goûts simples de Lacordaire, ses habitudes de sobriété, son peu de besoins matériels pour pouvoir se contenter, sans ressources personnelles, d'une situation qui n'était guère sollicitée que par des ecclésiastiques auxquels leur

état de fortune permettait de rechercher avant tout l'indépendance. Le catéchisme et les courtes instrtictions qu'il avait à faire à une trentaine d'élèves lui laissaient, pour son travail personnel, la majeure partie de son temps. Et dans le calme d'une solitude que ne troublaient guère le silence de l'intimité maternelle et les rares visites de quelques amis, il trouvait des facilités exceptionnelles pour développer et perfectionner les études commencées au séminaire.

Les fonctions de deuxième aumônier d'Henri IV qu'il accepta, en augmentant un peu son revenu, n'ajoutaientpas beaucoup à ses occupations : elles l'obligeaient à un catéchisme par semaine auxélèves de cinquième, quatrième et troisième, à un prône d'un quart d'heure tous les deux mois, et à la confession d'une centaine au plus de jeunes gens.

Son isolement devenait déplus en plus profond. Sa mère, sachant combien il était sensible aux joies de l'affection, s'en effrayait parfois ; et lui-même dans ce désert sentait son âme envahie par une tristesse profonde contre laquelle il n'a vaitguère de refuge que dans un travail acharné. « Nul , écrivait-il le25 août 1829, ne se laisserait aller plus facilement à une mélancolie dévorante ; le travail seul me sauve :1e travail est le premier des remèdes contre

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ce penchant coupable et égoïste qui ramène tous nos sentiments à nous (1). »

Il continuait donc à lire, à s'instruire et à rassembler les matériaux de cette apologie du christianisme dont la composition était l'un des rêves de sa vie. Par l'étude et par la méditation, ses idées se modifiaient sur quelques points ; il penchait visiblement vers les doctrines ultramontaines. « Si le Pape n'est pas infaillible, écrivait-il le 22 février 1828 à M. Foisset, faisons-le par le consentement infaillible de l'Eglise universelle. O jour magnifique, où la chrétienté dira au Père commun : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise; la pierre fondamentale ne peut pas nous manquer ; nous nous reposons sur elle. Ne croyez pas qu'il soit plus difîicile de croireau Pape infaillible qu'à l'Eglise infaillible. L'orgueil croit tout ou rien : c'est une des grandes lois du monde (2). »

Sans se jeter encore dans les bras de Lamennais, il sympathisait davantage avec lui. Le célèbre philosophe avait déjà commencé l'évolution politique qui le poussait vers le libéralisme. Le procès qui lui fut intenté à la suite de la

(1) LeUres à un ami de séminaire, p. 104. {2j Lettres à Foisset, I, p. 164.

publication de La Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, et qui n'aboutit qu'à une condamnation dérisoire, lavait aigri contre les Bourbons et porté à séparer la cause de la religion de celle de la politique. Les ordonnances de juin 1828, qui chassaient les Jésuites des petits séminaires et prenaient des mesures vexatoires pour les empêcher d'y rentrer, en accentuant le monopole universitaire, donnèrent à l'abbé de Lamennais l'occasion de renouveler l'attaque contre une institution que depuis 1814 il poursuivait de sa haine vigoureuse et légitime, dans des philippiques dont la dernière, sa Lettre au grand maître de V Université, en 1823, avait presque fait scandale. Le nouveau livre où il attaquait l'Université : Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Église, manifestait les nouvelles tendances de Lamennais et affirmait sa prétention d'obtenir la liberté de conscience, la liberté de la presse et la liberté de l'éducation. Le Mémorial catholique, fondé en 1825 par les disciples de Lamennais et rédigé avec talent surtout par les abbés Gerbet et de Salinis, prenait avec ardeur la défense des principes libéraux et soutenait les catholiques belges dans leurs combats contre la persécution,

La lutte contre l'Université aurait suITi à créer un lien entre Lacordaire et l'école de la Chênaie.

L'ancien collégien de Dijon avait conservé dans le cœur le souvenir amer du mal qu'avait fait à son âme l'éducation universitaire ; et l'aumônier d'Henri IV pouvait se rendre compte de l'impuissance du dévouement et de la volonté pour enrayer le mal. « Rien n'est plus à plaindre qu'un aumônier de collège, écrira-t-il bientôt (1). En butte à la méfiance des maîtres laïques, inconnu des enfants qui ne l'aperçoivent qu'à l'autel, sans lien avec qui que ce soit, mais environné d'un respect froid et contraint, il erre comme une ombre triste dans une maison d'étrangers. Ce n'est ni un père, ni un professeur, ni un domestique, ni un prêtre parlant à des hommes avec l'indépendance de la foi ; c'est quelque chose qui n'a pas de nom ; invisible et seul pendant toute la semaine, il descend deux fois le dimanche dans une chapelle où on lui amène son troupeau. »

Un arrêté du ministre de l'Instruction publique, en date du 15 juin 1830, qui provoquait une enquête sur l'état moral et religieux des collèges royaux de Paris, lui fournit l'occasion de rédiger un mémoire remarquable que signèrent avec lui les huit aumôniers des collèges parisiens. Il y signalait avec force et modération ce que son

• (1) Avenir du 8 août 1831.

expérience lui avait appris de la situation. Il faisait un tableau saisissant de l'ennui qu'inspirait aux élèves l'accomplissement des exercices religieux les plus élémentaires ; de la honte avec laquelle les meilleurs cachaient leurs sentiments pour éviter les railleries et les persécutions des mauvais, de l'incrédulité positive qui s'emparait de presque tous vers la quinzième année, o: Nousmêmes, ajoutait-il avec douleur, nous sentons périr sur nos lèvres, quand nous leur parlons, la sainte hardiesse de la foi ; nous ne sommes plus devant eux des ministres de Jésus-Christ, mais de simples maîtres de philosophie. Nos prétentions se bornent à jeter quelques doutes dans leur âme, à leur faire penser qu'après tout il serait peul-clre bien possible que l'Evangile fût l'ouvrage de Dieu (1). »

Entré dans le sacerdoce pour conquérir des âmes à Dieu et pour faire partager aux autres les trésors de la vérité dont la possession donnait le calme à son esprit, l'impuissance où il se sentait de remplir sa vocation le jetait « dans un abattement profond et dans un dégoût qu'aucun terme ne saurait exprimer ». Le ministère paroissial lui

(1) Je cite ce mémoire, publié pour la première fois dans YAoenir, d'après In publicatioa que M. Foisset en a faite dans sa Vie de Lacordairc, t. I, p. 87.

demeurait terme, l'action du prêtre de paroisse ne pouvant guère s'exercer que sur un groupe restreint de personnes et n'atteignant que par exception les incroyants. L'enseignement des Facultés lui faisait horreur, et il déclarait qu'il aimerait mieux être pendu que d'accepter une chaire en Sorbonne ; la chaire chrétienne, vers laquelle aurait pu l'appeler le souvenir de ses succès de séminaire, restait dans le silence ; il ne pouvait songer à grossir les rangs des missionnaires qui parcouraient les campagnes : le zèle avec lequel ils mêlaient à la religion la politique, et uije politique qu'il désapprouvait, lui paraissait au moins intempestif ; et l'expérience qu'il venait de faire dans un lycée lui montrait l'impuissance de sa charité et de son talent sur des âmes inertes ou hostiles. Las de s'user dans des fonctions inutiles à l'Eglise, pressé par ses amis de mettre en œuvre ce qu'il avait acquis dans ses longues lectures et dans ses méditations silencieuses, il vit tout d'un coup s'ouvrir devant lui un horizon inattendu. Un ancien Sulpicien, l'évêque de New- York, Mgr Dubois, lui proposa de l'accompagner dans son diocèse en qualité de grand vicaire.

Passionnément attaché à sa patrie, l'exil devait être pour Lacordaire d'autant plus douloureux qu'il le séparait de sa mère, habituée depuis

quelques années à vivre avec lui et qui allait retomber peut-être dans l'isolement. Mais c'était un large champ ouvert à son activité, dans un pays où l'Eglise catholique lui paraissait avoir une situation infiniment préférable à celle qu'elle subissait en France. Dans son réduit de la Visitation, où les visites d amis se faisaient de plus en plus rares, il avait longuement songé à la question sociale et politique ; proclamant que la société idéale était celle où 1 Eglise avait la prééminence absolue, il se rendait bien compte que dans l'état des esprits etdes choses, tel que lavaient créé le mouvement révolutionnaire et le courant des idées modernes, cette prééminence ne pouvait guère être assurée par le pouvoir politique ; il s'assurait que pratiquement le meilleur régime pour l'Eglise était Tindépendance absolue du pouvoir civil et l'usage absolu de la liberté.

Il ne voulut point s'arrêter à une décision sans avoir pris conseil ; et c'est à Lamennais qu'il l'alla demander. Cela peut étonner quand on se rappelle le peu de sympathie que lui avait inspiré le célèbre écrivain. Mais il voyait bien que ce prêtre était le seul qui eût essayé de secouer vigoureusement la torpeur du clergé français ; le seul qui eût su grouper autour de lui une élite de prêtres dune forte intelligence et d'une généreuse

ardeur ; le seul vers qui se tournassent les sympathies et les espérances du jeune clergé avide de savoiret impatient d'agir. La conversion politique de Lamennais, qui délaissait des opinions dont l'exagération irritait Lacordaire pour se rapprocher du libéralisme, avait fait tomber une des barrières les plus insurmontables qui les séparassent l'un de l'autre. A dire vrai, l'aumônier de Henri IV conservait quelque méfiance contre ce système philosophique du sens commun qui lui semblait si faux au séminaire ; mais il sentait faiblir son opposition. D'ailleurs, toujours « déterminé », comme en 1825, « à n'entrer dans aucune coterie, quelque illustre qu'elle puisse être (1), » il ne s'agissait pas pour lui de sacrifier son indépendance à Lamennais, ni de se faire son suivant, mais de lui demander un conseil que l'autorité et la considération dont il jouissait dans le monde catholique, et la connaissance qu'il devait avoir des intérêts de l'Église, semblaient le mettre mieux à même que personne de donner. Il partit donc pour la Chênaie et fut reçu par Lamennais, qui lui conseilla d'autant plus vivement de répondre à l'appel de Mgr Dubois, que les prélats américains étaient très favorables aux

(1) Lorain, lacordaire, p. 25.

idées mennaisiennes : c'est à la demande de Mgr Flaget, évêque de la Nouvelle-Orléans, pour n'en citer qu'un exemple, que Rohrbacher avait écrit son Catéchisme du sens commun. Lacordaire accepta donc dans le courant de mai, et il s'apprêtait à partir pour l'Amérique quand éclata la révolution de Juillet.

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