CHAPITRE III
l'union avec LAMENNAIS
La Révolution eut en Lacordaire un spectateur indifférent. Rallié à la monarchie par raison, sans y être attaché parle sentiment, il voyait sans regret tomber un pouvoir doublement coupable à ses yeux de n'avoir pas appliqué l'esprit de la charte et les libertés auxquelles il tenait tant, et d'avoir maintenu TEglise dans un état de dépendance incompatible, selon lui, avec son développement normal. Mais il ne vitrien d'abord, dans les événements, qui pût modifier son projet d'exil ; et il mit àprofit les vacances que luilaissaientses fonctions pour aller en Bourgogne et en Champagne faire de longs adieux à ses parents et à ses amis. Il y était encore quand une lettre de l'abbé Gerbet lui annonça que Lamennais se proposait de fonder un journal et désirait obtenir son concours pour la rédaction.
Quelques mois auparavant, Lacordaire avait repoussé, non sans dédain, les sollicitations d'un
de ses meilleurs amis, Théophile Foisset, qui lui demandait des articles pour une feuille de Dijon, le Provincial. « Un journal, disait-il, c'est la chaire des opinions, c'est-à-dire ce que je méprise le plus. Ministre des seules vérités perpétuelles et universelles, jamais, jamais je n'annoncerai aux hommes des opinions, jamais je ne leur annoncerai la vérité du même lieu où on amuse leur oisiveté par les jeux de l'esprit. » Et cependant il accueillit avec une sorte d'enivrement la proposition de Gerbet et l'accepta sans hésiter.
C'est que sa situation était changée. A un monarque pieux et franchement catholique succédait un prince à tout le moins indifférent : la bourgeoisie voltairienne, qui l'avait poussé surle trône, ne semblait pas devoir lui permettre de se faire le champion de l'Eglise ; le gouvernement etla direction des affaires tombaient dans la dépendance de l'opinion sujette aux fluctuations ; il s'agissait d'agir sur cette opinion et de l'entraîner à soi. Comme Lamennais, Lacordaire croyait le moment venu pour l'Église de se défaire de toute solidarité avec un pouvoir qui n'était point animé de son esprit, et de rechercher dans l'exercice des libertés promises à tout citoyen par la charte la protection et l'influence qu'elle était trop habituée à demander au gouvernement.
Tout dans le passé semblait mort ou caduc; il fallait surveiller les événements et profiter du présent pour préparer l'avenir. L'Avenir, c'est le titre que Lamennais donnait à son journal ; et dès le premier numéro, qui ne parut que le 16 octobre 1830, bien que le prospectus eût été lancé dès le mois d'août, il exprimait ainsi son idée maîtresse : « Dans le grand naufrage du passé, tournons nos yeux vers l'avenir; car il sera pour nous tel que nous le ferons. Rallions-nous franchement, complètement, à tout pouvoir qui maintiendra l'ordre et se légitimera par la justice et le respect des droits de tous. Nous ne lui demanderons aucun privilège, nous lui demanderons la liberté. »
Comment Lacordaire aurait-il pu refuser son concours à une œuvre qui lui apparaissait tout ensemble comme nationale et comme catholique, à une tentative pour réconcilier, sinon l'Église, du moins le clergé, avec l'idée de liberté, etpo»r détruire chez les libéraux le prétexte que fournissait à leur hostilité l'attachement prétendu de l'Église de France à tous les principes antilibéraux ? Fils du siècle, dont il avait épousé, dans ce qu'elles offraient de généreux, toutes les passions libérales; fils de l'Église, immortelle dispensatrice des vérités qui ne changent pas et des biens qui ne peuvent point périr, il méditait depuis
longtemps sur les devoirs du prêtre en face des besoins de la société moderne, et sur les moyens d'unir dans une action commune, pour le salut de l'humanité, les libéraux et les catholiques; de satisfaire aux aspirations des peuples sans porter atteinte aux droits de Dieu. Son imagination généreuse lui montrait dans un régime de liberté « le règne de la pensée sur la force... le combat victorieux de l'esprit contre la chair, à quoi se réduit tout le christianisme (1) ». Et voici que le moyen de faire cette union désirable se présentait à lui : « La majorité des Français, proclamait le prospectus de l'Avenir, veut sa religion et sa liberté. Nul ordre stable ne serait possible si elles étaient considérées comme ennemies ; caries deux principales forces morales qui existent dans la société ne sauraient se trouver dans un état de lutte sans qu'il en résultât une cause permanente de division et de bouleversement. » Et l'on citait une phrase de De Potter, écrite pour la Belgique, mais qui s'appliquaitaussibien à la France : « Les libéraux ont vu dans les catholiques les soutiens naturels du pouvoir ; tandis que les catholiques ne faisaient que chercher dans le pouvoir un appui dont ils croyaient avoir besoin pour échapper à
(1) Article de Lacordaire dans l'Avenir du 18 octobre.
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la domination de la philosophie sous le nom de libéralisme. » C'est à cette situation fausse qu'il s'agissait de mettre un terme.
Et pourquoi n'y aurait-on pas réussi ? L'exemple admirable des catholiques belges, vainqueurs des tracasseries huguenotes et de l'oppression libérale, et, en Grande-Bretagne, les triomphantes manœuvres d'O'Connell, montraient ce que le catholicisme français pouvait attendre à son tour d'une action bien disciplinée. Et c'est à l'organisation de ce parti catholique français qui dominerait les mesquineries égoïstes des partis de toute lahauteur dont la religion domine la politique, que voulaient travailler Lamennais et le petit groupe de penseurs actifs auxquels il faisait appel pour la rédaction de son journal. Petit groupe, car la rédaction de l'Avenir, si l'on n'y comprend pas les collaborateurs occasionnels, se réduisit à quelques personnes ; Lamennais, qui prêtait à l'œuvre l'autorité de son nom et la puissance de sa plume ; Harel du Tancrel, qui avait eu la première idée du journal, mais qui, malgré son titre de rédacteur en chef, n'eut qu'un rôle effacé ; Gerbet, qui en fut le véritable inspirateur et qui rédigea le prospectus ; de Coux, à qui une assez longue expérience et des études spéciales avaient donné des connaissances économiques assez peu com-
munes alors ; l'abbé de Salinis, inséparable compagnon de l'abbé Gerbet ; Bartels, Daguerre, Wailles ; enfin Lacordaire : humble phalange, à laquelle s'adjoignirent bientôt Ault-Dumesnil et Montalerabert. Encore tout le poids du travail ne tarda-t-il pas à retomber presque exclusivement sur Lacordaire, sur de Coux et sur Montalembert. Celui-ci a raconté l'impression profonde que lui avait faite ce prêtre « dans tout l'éclat et le charme de la jeunesse... Sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port déjà souverain de sa tête, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait prête à déborder. » Cet « élu, prédestiné à tout ce que la jeunesse adore le plus, le génie et la gloire », exerça sur le jeune comte un attrait irrésistible dès la première entrevue. Dans l'intimité de la rédaction, dans cette lutte menée côte à côte contre les ennemis de l'Église, ils apprirent à s'estimer davantage : la camaraderie devint une amitié assez intime pour qu'ils n'hésitassent pas à se tutoyer.
Le programme que l'Avenir proclamait comme le sien, lui attira vite de précieuses sympathies. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, l'ap-
puyaient à l'envi ; Balzac cherchait à se le concilier et faisait montre d'un vif penchant pour ses idées ; Michelet, qui ne manifestait pas encore contre l'Eglise la haine sectaire qui devait l'aveugler plus tard, y applaudissait volontiers ; Alfred de Vigny ne dédaignait point d'y collaborer à l'occasion.
Bien que le nombre des abonnés de V Avenir n'ait jamais été fort grand, puisqu'il ne dépassa guère 1200 à l'époque de sa plus grande prospérité, il n'en eut pas moins un retentissement assez considérable et une influence assez puissante.
Dans le clergé et dans le public catholique, bien des âmes ne pouvaient qu'approuver une ligne de conduite qui, plaçant les intérêts suprêmes du catholicisme et de la conscience au- ■ dessus des mesquineries de la politique, séparait nettement l'Eglise de tout attachement à un parti quelconque, acceptait franchement le pouvoir établi et promettait assistance et respect à toutes les lois qui ne violaient ni les droits de la conscience ni les promesses delà Constitution.
Ces principes, que méconnaissent aujourd'hui encore trop de catholiques, en ^dépit des enseignements du Souverain Pontife, étaient alors à peu près neufs. Et ce sera l'un des titres de gloire
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des compagnons de Lamennais de les avoir implantes dans beaucoup de consciences et d'avoir levé cet étendard qui était vraiment celui de l'avenir.
Il faisait bon de voir ces citoyens courageux prendre généreusement en main la défense des intérêts catholiques, réclamer pour les enfants de l'Eglise comme pour les fils du siècle leur part des libertés publiques ; exiger pour le père chrétien le droit de faire élever son enfant dans des établissements où il apprendrait l'amour et non la haine de la religion ; pour le prêtre, le droit de ne pas laisser entrer à l'église le corps de ceux qui étaient morts volontairement hors de la communion des fidèles ; pour le religieux, le droit de vivre en communauté, sous l'habit et la règle qu'il avait choisis dans l'indépendance de sa conscience, le droit d'user son corps dans de saintes austérités comme on laisse à d'autres celui de l'user dans la pratique des vices.
Mais, dans l'entraînement de la lutte, l'ardeur devenait de la passion ; les principes s'exagéraient, les paroles s'aiguisaient et devenaient amères, la discussion tournait à la polémique, et la critique au pamphlet. Lacordaire a reconnu plus tard « l'impossibilité de faire une telle œuvre avec sang-froid, avec sagesse, avec impartialité,
et sans se jeter dans le torrent bourbeux des affaires les plus humaines (1). »
Lamennais avait semblé trop longtemps l'allié du régime bourbonien et le défenseur des idées absolutistes pour que le libéralisme de son journal ne parût pas à beaucoup une simple ruse de guerre et une pure tactique. Et cela seul contribua certainement à donner quelque àpreté aux déclarations par lesquelles lui et ses collaborateurs rejetaient toute alliance avec le régime tombé, et une teinte d'exagération à leurs revendications libérales. La hardiesse allait jusqu'à la témérité, et le journal aurait pu arborer comme devise la parole de Lacordaire à Montalembert : « Je n'ai qu'un principe en politique, c'est de ne reculer jamais. »
De Coux ne demandait plus la liberté, mais la licence de la presse. Lacordaire, dans des pages d'une éloquence enflammée, réclamait la séparation de l'Église et de l'ÉtaL Parce qu'un souspréfet, « uneombre de proconsul », avait introduit par la violence et contre tout droit dans une église le corps d'un libre penseur notoire, il sommait les catholiques d'abandonner non seulement le temple ainsi souillé, mais toutes les
(1) Lettres à Foisiet, I, p. 276.
églises de France, de transporter lès autels dans une grange, afin qu'ils ne fussent plus exposés aux « orgies du pouvoir » et « aux insultes des temples de l'État ».
Parce qu'il plaisait à quelques fonctionnaires et à quelques organes libéraux de considérer comme des salariés les prêtres à qui l'État paie la rente des biens confisqués sur l'Église, il sommait le clergé de renoncer à ce traitement. « Noussommes payés par nos ennemis, s'écriait-il, par ceux qui nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles, qui sont persuadés que notre vie tient à leur argent. Ils sont nos débiteurs, sans doute, et c'est le pire qu'étant nos débiteurs. ils soient parvenus à croire qu'ils nous font une aumône, et une aumône absurde. Leur traitement en devient si injurieux que des hommes qui le souffrent doivent nécessairement tomber au-dessous du mépris. Figurez-vous un débiteur qui, rencontrant son créancier, lui jetterait dans la boue un peu de monnaie, en lui disant : Travaille, fainéant, travaille... Nous sentons vivement votre servitude, et nous pensons que la pauvreté vaut cent fois mieux que les outrages d'un préfet, que la ruine de TÉglise. »
Parce que le catholicisme n'était plus religion de l'État, il ne voulait pas reconnaître au gouver-
nement le droit de nommer les évêques : « Depuis que la religion catholique n'est plus la religion de la patrie, les ministres de l'Etat sont et doivent être dans une indifférence légale à notre égard : est-ce leur indifférence qui sera notre garantie ? Ils sont laïques ; ils peuvent être protestants, juifs, athées : est-ce leur conscience qui sera notre garantie ? Ils sont choisis dans les rangs d'une société irahue d'un préjugé opiniâtre contre nous : est-ce leur préjugé qui sera notre garantie ? Ils régnent sur la société depuis quatre mois : est-ce leur passé qui sera notre garantie ?» Et il ajoutait ces paroles terrihles : <f Un épiscopat qui sortira d'eux est un épiscopat jugé ; qu'il le veuille ou non, il sera traître à la religion. »
Ce n'est pas seulement en France que V Avenir soutenait les catholiques ; partout où il les voyait prêts à se défendre contre les oppressions du pouvoir, il leur donnait le concours de sa parole ardente. Mais là encore il se laissait emporter par le feu de la discussion à proclamer presque comme des dogmes des opinions à tout le moins téméraires. Il était bien difficile que la révolte des Polonais catholiques contre les oppressions d'un régime tyrannique n'excitât pas chez les catholiques la sympathie que ne leur refusait point la France libérale Mais proclamer le droit des
peuples à rinsurrcction, même avec quelques restrictions, était une hardiesse aui à beaucoup pouvait sembler intolérable.
Il est naturel que ces pensées et ce langage poussés à lextrême aient rencontré une vive opposition. Les amis du monopole universitaire, attaqué avec violence, les partisans du philosophisme libéral, n'étaient pas éloignés de traiter avec Cousin les hommes de V Avenir de « gens de sacristie », de « bonzes », deor mauvais citojxns » ; les légitimistes ne pouvaient pardonner à Lamennais une volte-face qui leur semblait une trahison, les gallicans s ingéniaientà rechercher des erreurs de doctrine et à découvrir les fautes que semblaient ou pouvaient en effet commettre ces tenants de l'ultramontanisme ; mais, môme à côté de ces adversaires irrités, bien des catholiques zélés, bien des membres du clergé les plus éclairés ne pouvaient manquer de se laisser effrayer par une absence de modération qui leur paraissait compromettante pour les intérêts de la religion. Déclarer traîtres à la religion les évêques nommés par le pouvoir, alors que le Concordat n'était point dénoncé, et que ces nominations restaient soumises à l'acceptation souveraine du Pape, n'était-ce pas trancher une question dont le successeur de saint Pierre devait être seul juge, et
la prétention ne devait-elle pas sembler particulièrement étrange chez des ultramontains ? Quelquesruns même des plus enthousiastes partisans de Lamennais ne voj-aient pas sans effroi les allures emportées d'un journal qui, comme le disait le P. Ventura dès le 9 février 1831, semblait « prêcher la Révolution au nom de la religion ».
Il semble bien que, chez Lacordaire du moins, ces violences de l'expression aient notablement dépassé la pensée. Soit qu'il crût nécessaire de frapper vivement l'esprit de ses lecteurs, sûr qu'en s'atténuant l'impression reçue rendrait aux objets leurs justes proportions, soit que sa froide raison lui montrât après coup l'excès où le portait l'ardeur de son imagination, il recommandait l'Avenir à ses amis comme une bonne œuvre ; mais il les mettait un peu en garde contre une propagation sans réserve de ses doctrines. « Abonne-toi, écrivait-il, tu feras bien, et tâche de le répandre... Mais ne te porte pas comme un défenseur ardent de nos doctrines ; la modération est la meilleure manière d'honorer ses opinions (1). »
Ce n'était point seulement par la plume et par
(1) Lettres à unami de témiaaire,p. 122.
le journal, mais par des actes que le groupe de V Avenir (1) cherchait à créer en France une agitation catholique et à constituer un parti qui ne se laissât guider que par les intérêts de lareligion. L'on établit tout d'abord (18 décembre 1830) une Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, destinée à poursuivre, devant tousses tribunaux et devant les Chambres, réparation de tous les attentats contre les droits des catholiques, qui se pourraient produire sur un point quelconque du territoire, et à conquérir toutes les libertés promises et nécessaires. Il n'avait pas fallu moins de quatre-vingt mille francs en actions pour assurer la mise en train de l'Avenir ; vingt mille qu'on recueillit assez aisément suffirent pour l'organisation de Yagence, société d'assurance mutuelle où chacun devait trouver la garantie de sa sûreté et de ses droits. C'est que la besogne se répartissait entre trois hommes dont le concours était aussi désintéressé qu'actif et inlassable : Lacordaire correspondait avec les diocèses du Nord et de l'Est, avec la Suisse et l'Italie ; Montalembert avec les diocèses du Midi. l'Allemagne
(1) Pour se faire une idée équitable et complète des doctrines et du rôle de l'Avenir, il faut consulter la belle biographie qu'un Oratorien, le P. Lecanuet, a consacrée à Monlalembert.
€t l'Irlande ; de Coux,aveclesdiocèsesde l'Ouest et du Centre et avec la Belgique.
Lacordaire, qui se souvenait de ses succès oratoires au barreau, avait voulu mettre sa parole au service de toutes les causes qui en auraient besoin. Le 30 décembre, il notifiait au bâtonnier de l'ordre des avocats près la cour royale de Paris son intention de reprendre son stage et de se faire inscrire au tableau de l'ordre. Il ne semblait pas qu'il pût y avoir à cette prétention aucum empêchement civil ni canonique. La question fut: âprement discutée dans le conseil de l'ordre, qui,. à une assez faible majorité, refusa l'inscription .. Mais Lacordaire put prendre du moins la parole dans ses propres causes, et l'occasion ne lui fît point défaut.
Le Lycée, organe universitaire, qui fut un temps dirigé par Quicherat, avait eu connaissance, on ne sait trop comment, d'un fragment du mémoire, non rendu public, dressé par les aumôniers des lycées de Paris sur l'état moral et religieux de ces établissements. Il en avait profité pour détourner de leur sens ces justes doléances, pour signaler à la vindicte publique et pour calomnier outrageusement les signataires d'un mémoire qu'il dénonçait comme un modèle de délation hypocrite. Le gouvernement s'empressa de satisfaire
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aux rancunes universitaires, en destituant Lacordaire et l'un au moins de ses collègues. Mais Lacordaire, qui, dans deux lettres véhémentes et dignes, avait assumé tout entière la responsabilité du mémoire, déterminé à ne jamais laisser insulter impunément sa robe de prêtre, intenta devant le tribunal correctionnel une action en diffamation contre le journal. Au début même du procès, le ministère public souleva la question de compétence. M. de Ségur d'Aguesseau, avocat du roi, voulant prouver que c'était au jury, non au tribunal correctionnel, qu'il appartenait de connaître de la plainte, parce que les aumôniers étaient des fonctionnaires publics, prétendit qu'ils étaient les ministres d'un souverain étranger. Lacordaire le terrassa par ces paroles qui excitèrent dans l'auditoire une émotion et un enthousiasme considérables ; «.( Non, Monsieur ; nous sommes les ministres de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu. » Il n essaya point d'ailleurs de réfuter la thèse de l'avocat du roi, il ne lui déplaisait pas que le débat fût porté devant le jury, et que dans une cause oùl'Université était en jeu, la condamnation fût prononcée par les pères de famille qui étaient obligés de lui confier leurs enfants. Le tribunal accepta donc la thèse de l'avocat du roi et se déclara incompétent.
Mais le procureur du roi en appela de ce jugement devant la cour roj'ale. Il soutint avec éloquence que le prêtre n'était ni ne pouvait être fonctionnaire ; qu'il n'y a de fonctionnaires que ceux qui représentent l'Etat à un degré quelconque, ce qui exclut les ministres du culte ; que le serment prêté par les aumôniers, pas plus que le traitement qui leur était accordé, ne pouvait changer en rien la nature toute spirituelle de leur charge. Lacordaire défendit la même thèse avec une verve et un éclat incomparables, ajoutant aux arguments juridiques toute la force de sa brillante éloquence.
Contre toute attente, la cour ne céda ni aux raisons juridiques ni à l'entraînement de l'éloquence et confirma purement et simplement la déclaration d'incompétence du tribunal correctionnel.
Une nouvelle occasion de se faire entendre ne tarda pas à s'offrir à Lacordaire. Son mémoire aux évêques de France, où il protestait avec tant de virulence contre le droit de nomination du gouvernement, le fit poursuivre devant la cour d'assises comme coupable d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement, en même temps que Lamennais, inculpé au même titre à la suite d'un article sur l'oppression des catholiques. Tandis que, pour repousser l'accusation, à laquelle la
modération même de l'avocat général Berville avait donné plus de force, Lamennais avait recours à la parole diserte d'un avocat d'Angers, M. Janvier, connu par ses idées libérales et qui sut appuyer, au nom même de la philosophie, les doctrines de son client, Lacordaire se défendit lui-même. Et bien qu'il fût fort tard lorsqu'il dut prendre la parole (septheureset demiedu soir), il sut trouver des accents capables de réveiller l'attention d'un public fatigué par une longue audience ; et son magnifique plaidoyer fut coupé fréquemment par les nombreux applaudissements d'un auditoire enthousiaste. L'arrêt, qui ne futrendu qu'à minuit et qui était un acquittement, fut un triomphe, dû surtout à l'éloquence de Lacordaire. Triomphe dont, selon les propres paroles de Montalembert qui assistait à l'audience, le jeune prêtre ne semblait « ni enivré ni accablé », tant « ces petites vanités du succès » n'étaient, à ses yeux de chrétien, que » de la poussière dans la nuit ».
Quelques mois après, Lacordaire était encore appelé à faire retentir un tribunal de sa parole triomphante. Il avait mené, dans V Avenir, avec toute l'énergie dont il était capable, une campagne vigoureuse contre le monopole universitaire. Il proclamait, le 17 octobre 1830, qu'il ne suffisait pas de donner aux enfants un cours d'instruction reli-
gieuse ; qu'il fallait que tout l'enseignement fût pénétré de la religion puisque « les langues, l'histoire, l'astronomie, la physique, les mathématiques, la philosophie, tout cela est plein de Dieu ». Il remarquait, le 25 octobre, avec une profonde justesse, — et il nous plaît de citer ces paroles qui sont d'une application actuelle et qui répondent à des préoccupations qui se sont fait jour dans les tristes et scandaleux débats auxquels nous a fait assister la loi sur les associations, — que « dans nos sociétés divisées et instables, il n'existe pas, comme chez les anciens, cet esprit national uniforme et perpétuel, qui donnait à l'enseignement un caractère grave, digne de l'enfance de l'homme. C'est pitié aujourd'hui de voir des ministres qui ne peuvent pas maintenir leurs idées au pouvoir deux jours de suite, prétendre diriger l'éducation d'un peuple ». Il flétrissait, comme elle a encore aujourd'hui besoin d'être flétrie, w l'intention positive du gouvernement... d'avoir la jeunesse dans sa main, de pétrir ses idées à son gré, c'est-à-dire de violer ouvertement la liberté d'opinions. Si le monopole de l'enseignement n'était qu'un monopole de versions et de thèmes, il faudrait aller voir le ministre de l'Instruction publique comme une curiosité ». Le 29 mars 1831, une mesure provocatrice de l'administration, qui ferma l'école où les
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enfants de chœur de Lyon recevaient l'instruction, lui fournit l'idée et l'occasion d'ajouter les actes à la parole. Conformément à l'un des axiomes chers à l'Avenir^ que la liberté se prend et ne se donne pas, s'appuyant sur le texte de la Charte qui promettait d'organiser la liberté de l'enseignement, Lacordaire ouvrit, le 9 mai, avec Montalembert et de Coux, une école publique. Cette ouverture, annoncée avec un certain fracas, ne pouvait passer inaperçue. Le commissaire de police, après les sommations légales, fit fermer par la force l'école. Lacordaire et ses amis furent traduits devant les tribunaux. Appelé par le ministère public devant la juridiction correctionnelle, Lacordaire en déclina la compétence, disant que s'il y avait délit, c'était un délit politique, et que c'était devant le jury que la question devait être tranchée.
La mort du comte de Montalembert, qui survint sur ces entrefaites, en investissant son fils de la pairie, fit évoquer l'affaire devant la cour des Pairs. L'affaire fut plaidée le 20 septembre. La vulgarité et la pauvreté du réquisitoire dans lequel le procureur général Persil soutint l'accusation, donnaient beau jeu à ses adversaires. Si M. de Coux prononça un discours peu brillant, où la pensée était trahie tout à la fois par le manque d'exactitude de l'expression et par la faiblesse du
débit, Montalembert tint sous le charme de son éloquence l'assemblée, fière de posséder désormais un pareil orateur. Et Lacordaire, qui cette fois encore s'était réservé la réplique au procureur, fît un discours qui est demeuré à juste titre célèbre dans les fastes de l'éloquence. La Chambre des Pairs n'en prononça pas moins une condamnation ; mais elle réduisit la peine au minimum, cent francs d'amende.
Mais si l'activité qu'ils déployaient, si l'énergie qu'ils manifestaient et par leurs paroles et par leurs actes, attiraient aux rédacteurs de Y Avenir d'ardentes sympathies jusque de l'étranger, de l'Allemagne notamment ; si leur hardiesse même et leur violence n'étaient pas pour déplaire à beaucoup qui y voyaient une preuve de leur courage, d'autre part, les extrémités de langage où ils se laissaient entraîner, et le tapage qui se faisait autour de leur œuvre excitaient, surtout chez les évêques, une méfiance sévère. Dans quelques diocèses l'Ordinaire interdit aux prêtres la lecture de V Avenir; des séminaristes furent écartés des ordres pour s'être montrés favorables aux idées du journal. Quand Montalembert, à la suite du procès de l'école libre, entreprit une tournée dans le sud-est de la France pour réveiller les sympathies et recueillir des souscriptions en faveur de
l'œuvre, il put constater par lui-même combien d'hostilités se dressaient contre Lamennais el ses amis De tous côtés, d'ailleurs, arrivaient aux bureaux de l'Agence les nouvelles les plus décourageantes. Les fonds commençaient à s'épuiser.
Lacordaire proposa d'aller à Rome plaider la cause du journal, justifier leurs intentions, soumettre leurs pensées au souverain Pontife, solliciter de lui des encouragements. Démarche éclatante, pensait-il, capable de donner une preuve de leur sincérité et de leur orthodoxie, et qui ravirait par là même à leurs ennemis une arme redoutable ; démarche imprudente en réalité, dont l'imagination ardente de Lacordaire et l'inexpérience de sa jeunesse ne lui permettaient pas de voir la témérité, mais que Lamennais, qui était assez au courant des affaires de la chrétienté et dont la maturité aurait dû être plus prudente, eut le tort d'accepter sans discussion et peut-être sans réflexion.
Quelque satisfaction que le Pape pût avoir des travaux antérieurs de Lamennais à l'honneur de l'Église, quelque confiance qu'il eût dans ses intentions et celles de ses collaborateurs, à quelque bienveillance qu'il se sentît porté pour d'aussi fidèles et d'aussi courageux serviteurs du Saint- Siège, quelque touché qu'il pût être de leurs pro-
testations d'obéissance à ses enseignements, il ne pouvait les voir sans inquiétude agiter et trancher les plus graves questions, menacer par leur turbulence le maintien de rapports assez bons entre le gouvernement de Juillet et le Saint-Siège, apporter leurs encouragements et en quelque sorte l'appui de la religion aux révoltes des peuples. Comment le souverain Pontife, quand le sol de l'Italie était miné par les révolutions, quand l'explosion menaçait de s'étendre aux États même de l'Eglise, aurait-il pu donner une approbation formelle à ceux qui menaient une semblable campagne? Comment surtout l'aurait-il fait quand les agents des puissances le pressaient de leurs sollicitations pour obtenir la condamnation des doctrines de VAvenir (1), quand elles lui étaient dénoncées comme hétérodoxes et souverainement dangereuses par maint évêque de France? Les personnages qui avaient à Rome le plus d'autorité, ceux dont l'opinion pouvait exercer sur le
(1) M. Foisset.dans sa Fie de Lacordaire, semble mellre en doute, sans la contester formellement, la réalité d'une action des puissances auprès du Saint-Siège. Il n'en avait cependant pas simplement pour garant Lamennais, mais Lacordaire, et Lacordaire écrivant non dans le trouble et l'angoisse où le pouvaient jeter des événements douloureux, mais un quart de siècle après qu'ils étaient passés et quand sa calme raison pouvait juger les choses froidement. {Lettres à Folsset^ II, p. 232.)
Pape le plus d'influence, jugeaient V Avenir avec une certaine sévérité.
. Tout se réunissait pour rendre gauche et maladroite la démarche que tentaient à Rome les « pèlerins de Dieu et de la liberté )). Dès l'arrivée à Rome le 31 décembre 1831,Lacordaire s'en rendit compte. Il lui devint évident que leur venue déplaisait souverainement, quand il vit la froideur de l'accueil fait à Lamennais dans cette ville où, quelques années auparavant, tout le monde s'empressait autour de lui. Le cardinal vicaire, Mgr Zurla, refusa l'audience sollicitée. Les personnages même dont l'attachement pour Lamennais était de notoriété publique, se montraient à son endroit — sauf le P. Ventura — réservés et contraints.
Avant d'accorder l'audience sollicitée, Grégoire XVI demanda qu'on lui remît un mémoire où seraient exposés les doctrines et les actes de l'Avenir et de l'Agence générale. Lamennais se reposa sur Lacordaire du soin de rédiger ce mémoire. Lacordaire fit et ne pouvait guère faire qu'un plaidoyer. Dans un premier chapitre, sur l'état de la religion en France sous la Restauration, il la montrait d'une part opprimée par le gouvernement, qui avaita maintenu toutes les lois de l'Empire relatives à l'Eglise, y compris les
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Articles organiques décrétés en fraude du Concordat », et d'autre part haïe par une grande partie de la nation, qui croyait voir dans le clergé l'ennemi sournois de toutes les libertés. Le second chapitre exposait le double danger auquel la révolution de 1830 semblait exposer l'Eglise, d'une persécution violente ou d'un asservissement lent et progressif. Dans les chapitres suivants, il examinait tour à tour les deux systèmes de conduite qui s'offraient aux catholiques après la révolution ; puis la conduite, envers la religion, du nouveau gouvernement, dont il énumérait toutes les mesures vexatoires ; il en tirait argument pour prouver la nécessité de réclamer la séparation, déclarant que, dans l'état des esprits en France, un schisme n'était pas possible (1). Puis il exposait, non sans une certaine fierté, les actes de VAvenir et de l'Agence. De l'opposition soulevée contre leur œuvre, il ne voyait que deux causes : la haine des légitimistes et celle des gallicans. Il terminait en déclarant indispensable au maintien en France du catholicisme « l'action des catholiques indépendants de tout parti politique et de toute influence du pouvoir », et impossible le suc-
(1) La tentative, ridiculement avortée, d'un prêtre défroqué pour établir une Eglise nationale, semblait l'avoir éloquemment prouvé.
ces de cette action sans le soutien du Saint-Siège.
Le cardinal Pacca, qui s'était obligeamment entremis pour faire parvenir le mémoire au souverain Pontife, ne tarda pas à faire savoir aux signataires que le Pape reconnaissait leurs bonnes intentions, et que, selon leurs désirs, il ferait examiner l'exposé de leurs doctrines et de leurs œuvres, mais que cet examen pouvant et devant être assez long, ils n'avaient que faire de demeurer à Rome; qu'ils retournassent donc dans leur patrie en attendant la décision pontificale. C'était leur faire entendre tout doucement et à mots couverts que la prolongation de leur séjour à Rome serait importune en haut lieu ; qu'on désirait, à la vérité, ne les point condamner, mais que l'on ne croyait pas possible de leur accorder l'encouragement à continuer leur œuvre, qu'ils avaient si fermement sollicité.
Lacordaire, qui joignit toujours à une ardente imagination une froide raison et un sens rassis, ne fut pas long à s'en rendre compte et n'hésita pas un moment sur le parti à prendre : il fallait rentrer aussitôt en France et cesser la publication de Y Avenir. Un dissentiment avec Lamennais, qui avait commencé de se dessiner au cours du voyage, s'accentua et devint fort net.
Aigri tout à la fois par des difficultés dans ses
affaires privées et par les attaques sourdes ou violentes auxquelles son œuvre l'avait mis en butte, l'esprit de Lamennais assombrissait à ses yeux tous les spectacles. Parti pour Rome avec angoisse, — des lettres à son frère l'attestent, — ■ l'accueil qu'il y reçut lui fut une nouvelle amertume. Avec la conscience d'avoir marché dans une voie « hérissée de souffrances et de persécutions », sans y être guidé par d'autres intérêts que ceux de l'Eglise, cette réserve qu'on lui témoignait lui fut incompréhensible. Il ne vit à Rome que le côté mesquin des choses; la plupart de ceux aux mains de qui se trouvait le gouvernement de l'Église lui apparurent comme des hommes asservis par une lâche peur ou avilis par un honteux amour de l'or. Rome même n'était plus pour lui qu'un (( grand tombeau où l'on ne trouve plus que des vers et des ossements ». Au lieu de voir dans la conduite du Pape à son égard la bienveillance paternelle qui, pour conserver des égards dus à d'éminents services, voulait s'abstenir de jeter sur son œuvre la défaveur d'un blâme officiel, il n'y vit qu'une « sévérité silencieuse », effet d' (( un fort dédain » ou d' « une sèche indifférence ». Au lieu de se soumettre humblement au vicaire du Christ, naguère tant exalté par lui, il se raidit dans une première révolte. Le refus de
juger tout de suite l'Avenir lui parut un déni de justice ; et, au lieu de consentir à rentrer en France, il décida de demeurer à Rome, voulant, écrivaitil à Gerbet le 25 février, que « la cause continue de paraître pendante, afin de prévenir le déshonneur du Saint-Siège » (1).
Rome avait produit sur Lacordaire un efiet bien différent. Là où Lamennais" ne voyait que le jeu vulgaire des ambitions et des intérêts, il voyait une politique adroite et patiente, qui regardait d'un œil calme et vigilant la marche des idées dans le monde ; qui jugeait de haut et froidement les événements d'ici-bas ; qui poussait la patience jusqu'à la longanimité parce que son divin Maître lui avait enseigné l'inaltérable douceur, etque ses promesses d'immortalité lui permettaient d'attendre. Là où Lamennais ne distinguait que l'immobilité de la mort, il voyait l'immutabilité de la vérité éternelle. Là où Lamennais ne sentait qu'une odeur de sépulcre, il respirait l'air vivifiant de la foi chrétienne. Là où Lamennais était accablé par des apparences de servitude et d'esclavage, son âme s'épanouissait au soleil de la liberté intellectuelle.
Il ne se dissimulait pas que les choses saintes même présentent un aspect infirme qui vient de ce
(1) Œuvres inédiles, II, p. 97.
qu'il s'y mêle d'humanité. Mais il admirait comment l'Eglise, au rebours des choses humaines, qui perdent à l'user les apparences de grandeur qu'elles présentaient d'abord, va grandissant à travers les obstacles et les contradictions et « n'a jamais besoin, pour être justifiée, que d'attendre ». Agenouillé au tombeau des apôtres, loin des bruits de guerre et des fièvres du combat qui lui ravissaient le calme de la pensée, il se recueillit dans l'humilité et la sincérité de son cœur. La Rome chrétienne lui apparut « debout, toujours vierge, toujours mère, toujours maîtresse, éternel outrage de l'erreur et de l'impuissance humaines. Assise au milieu des orages de l'Europe, poursuitil dans une prosopopée célèbre (1), il n'y avait en toi aucun doute de toi-même, aucune lassitude. Ton regard, tourné vers les quatre faces du monde, suivait, avec une lucidité sublime, le développement des affaires humaines dans leur liaison avec les affaires divines ; seulement la tempête, qui te laissait calme parce que l'esprit de Dieu soufflait en toi, te donnait, aux yeux du simple fidèle, moins accoutumé aux variations des siècles, quelque chose qui rendait son admiration compatissante. La croix brillait sur ton front comme une étoile
(1) Considérations. Œuvres, t. VI (Paris, 1858), p. 154.
dorée et immortelle ; mais c'était toujours la croix. O Rome 1 Dieu le sait, je ne t'ai point méconnue, pour n'avoir pas rencontré de rois prosternés à tes portes; j'ai baisé ta poussière avec une joie et un respect indicibles ; tu m'es apparue ce que tu es véritablement, la bienfaitrice du genre humain dans le passé, l'espérance de son avenir, la seule grande chose aujourd'hui vivante en Europe, la captive d'une jalousie universelle, la reine du monde. Voyageur suppliant, j'ai rapporté de toi, non de l'or ou des parfums ou des pierres précieuses, mais un bien plus rare, plus inconnu: la vérité. »
Ces dispositions lui permirent de juger les événements avec plus d'équité que ne faisait Lamennais ; il vit dans la réponse du cardinal Pacca le maximum que pussent obtenir les rédacteurs de V Avenir, auxquels elle donnait, dans un sens, gain de cause puisqu'elle ne les condamnait pas.
Ce n'était d'ailleurs pas seulement sur la conduite à tenir et sur l'appréciation des affaires de Rome que Lacordaire se trouvait en désaccord avec Lamennais. Tout d'un coup lui était apparu le vice du système philosophique de ce dernier, qui depuis quelques mois, après une lutte pénible, s'était imposé à son intelligence, sans la con-
vaincre ni la persuader. Il sortit de Rome « libre et victorieux », ayant appris de sa propre expérience que « l'Église est la libératrice de l'esprit humain ».
Plus sûr que jamais de la supériorité de cette institution divine et de la force qu'elle communique à ceux qui s'appuient sur elle avec confiance, il partait mieux armé pour de nouveaux combats, laissant à Rome Lamennais mécontent de son départ et Montalembert irrité de ce qu'il n'était pas loin de considérer comme une défection.
C'est le Î5 mars 1832 que Lacordaire quitta Rome, après avoir été reçu deux jours auparavant, avec Lamennais et Montalembert, par le Pape» qui avait mis pour condition à l'audience qu'il ne serait point question de l'Avenir, ni de ce qui avait amené dans la Ville éternelle les trois pèle-rins. L'accueil de Grégoire XVI fut d'ailleurs d'une bienveillance que Lamennais même ne put méconnaître.
En rentrant à Paris, la situation de Lacordaire était assez critique. Les dissentiments qui avaient éclaté entre Lamennais et lui, et qui menaçaient de prendre chaque jour plus d'acuité, le portaient vivement à rompre une société que la disconvenance des caractères rendait encore plus pénible ; car Lamennais n'avait jamais eu pour Lacordaire
ces tendresses qui le rendaient si cher à beaucoup de ses disciples ; bien au contraire. Mais, en se consacrant tout entier à V Avenir, Lacordaire avait abandonné son humble position d'aumônier de la Visitation ; et son manque absolu de fortune l'avait mis presque absolument à la charge de Lamennais. La séparation était donc périlleuse s'il ne trouvait d'abord une situation qui lui assurât le pain quotidien. Le choléra, en lui offrant l'occasion de se dévouer au soin des malades et à la conquête de leurs âmes (il s'adjoignit à l'aumônier de l'hôpital Necker), l'aurait peut-être distrait de ces inquiétudes, si les nouvelles qu'il recevait de Rome, surtout par Montalembert, ne fussent venues sans cesse les raviver.
Quand il sut que Lamennais, qui, le 28 janvier, écrivait à Gerbet : « Il est fort douteux qu on puisse recommencer l'Avenir », avait changé d'idée et manifestait la très ferme intention d'en reprendre la publication, il fit tous ses efforts pour s'y opposer. Il écrivait, le 22 avril, à Montalembert que la reprise de V Avenir était matériellement et moralement impossible. Il considérait l'exécution du plan de Lamennais comme une catastrophe qui le perdrait dans l'esprit du clergé. Quand il vit que la résolution de Lamennais était inébranlable, quand il sut qu'encouragé non seuleraentpar
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d'ardents amis comme le P. Ventura, mais même par d imprudentes paroles du cardinal Micara, Lamennais revenait en France pour recommencer V Avenir, il quitta précipitamment Paris. Il avait emprunté cent écus ; et sachant qu'à Munich la vie intellectuelle était assez intense et la vie matérielle peu chère, il avait résolu de se retirer dans cette ville pour s'y recueillir quelque temps dans la retraite et dans l'étude. Il y aurait préparé ce grand ouvrage apologétique qu'il rêvait depuis le séminaire.
A peine arrivé à Munich, il y fut surpris par Montalembert, arrivé avant lui avec Lamennais. Sous peine de donner à la séparation un éclat qu'il voulait éviter par respect pour Lamennais, il ne pouvait se dispenser de rejoindre ses deux collaborateurs. C'est ainsi qu'il les accompagna dans les réceptions que leur réservait l'enthousiasme des catholiques allemands. Et il était avec eux quand fut remise à Lamennais l'Encyclique Mirari vos, où sans nommer ni Lamennais ni Y Avenir, Grégoire XVI les condamnait formellement. Lamennais, qui était déjà convenu avec Lacordaire de ne point reprendre VAvenir, n'hésita pas un moment sur le parti à prendre, et ce fut lui-même qui rédigea la formule par laquelle les rédacteurs de VAvenir, membres du Conseil
de l'Agence pour la défense religieuse, se soumettaient à l'Encyclique ; il ne semble pas que dans cette occasion sa bonne foi puisse être suspectée.
Après cette soumission, et bien que Lamennais eût songé un moment à diminuer, par une addition de mots, la portée de la formule, il ne sembla pas à Lacordaire qu'il pût abandonner celui qui venait de donner ce noble et généreux exemple ; et il l'accompagna dans sa retraite de la Chênaie. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Lacordaire constatait chaque jour davantage l'insuffisance théologique de Lamennais ; sans cesse les dissentiments entre l'un et l'autre renaissaient sur la philosophie ou sur la politique. Lamennais ne pouvait se résoudre à renoncer à aucune de ses idées ; elles ne faisaient pour lui qu'un bloc. Parce que le Pape en avait condamné quelquesunes, il lui paraissait avoir jeté sur toutes sans exception la réprobation de l'Église ; parce qu'il n'avait pas approuvé son système de défense religieuse, il lui semblait avoir pactisé avec tous les oppresseurs de l'Église ; et il ne songeait, malgré la soumission qu'il avait signée de sa main, qu'àreprendre en sous-œuvre l'A yenir et l'Agence. Lacordaire avait de la situation une vue beaucoup plus nette et plus juste. Il ne lui avait pas échappé
que le Pape, dans son Encyclique, commençait par décrire et par déplorer très expressément 1 état d'oppression où la religion se trouvait presque partout réduite ; il se rendait compte que cette encyclique ne relevait, dans les idées de l'Avenir, que cinq points condamnables : 1° la pensée d'une régénération nécessaire pour l'Église, point sur lequel Rome n'a jamais varié, se réservant d'apporter aux conditions du monde catholique les remèdes ou les modifications réclamés par la marche des temps ; 2° la propagande en faveur de la liberté absolue de la presse, le vicaire du Christ sur la terre ayant le devoir de conserver et d'exercer la censure des ouvrages capables de jeter la perturbation dans l'âme des fidèles ; et Lacordaire remarquait fort justement qu'il ne s'agissait point de la liberté des écrits politiques, mais de ceux où la cause de la foi et des mœurs se trouvait en jeu ; 3° les théories qui attaquaient le devoir de soumission au pouvoir établi, parce que la révolte qui ne peut se légitimer qu'exceptionnellement est assurément irrégulière et anormale ; 4° l'alliance prônée des catholiques avec les hommes sans religion, parce que ceux-ci, naturellement ennemis de l'Église, ne peuvent concourir à lui assurer l'indépendance ; 5° la doctrine de la séparation de l'Église et de l'État,
parce que si l'Église peut s'accommoder d'une séparation qui lui assure l'indépendance, il est plus régulier qu'elle conserve avec l'État une union profitable à l'une et à l'autre. Soumis d'esprit et de cœur à l'Encyclique, résolu de ne rien faire qui allât contre cette soumission, il voyait avec un amer chagrin Lamennais se rapprocher chaque jour de l'abîme où devait sombrer sa foi ; et en assistant aux luttes intimes qui ravageaient l'âme du maître, en entendant les paroles menaçantes qui s'échappaient de ses lèvres, il s'épouvantait devant ce nouveau Saùl. A la fin, il n'y put résister : le 11 décembre 1832, il s'enfuit de la Chênaie, sans autres vêtements que des habits d'été, et n'ayant en poche que cinq francs, laissant à Lamennais une lettre dans laquelle il lui expliquait son départ par l'inutilité de continuer une communauté de vie que des divergences sans cesse croissantes de vues et d'opinions sur l'Église et la société empêchaient d'aboutir à une action commune, et l'assurait du déchirement que causait à son affection la nécessité de cette séparation.
Lamennais fut irrité de cette fuite que ses disciples, Montalembert en tête, regardèrent comme une trahison, et que depuis beaucoup ont encore jugée avec une incroyable et injuste sévérité, sans songer à tout ce que Lacordaire avait souffert pen-
dant des mois dans la prévision des catastrophes qui se préparaient, dans des efforts inutiles pour faire comprendre à Lamennais et à son entourage le péril et la témérité de leur situation, dans l'amertume que lui causaient les duretés et les offenses de cet homme qu'il avait servi et au service duquel il se dévouait encore, sans lui devoir au fond même une pensée.
Comment n'aurait-il pas blâmé Lamennais de compromettre ou plutôt de perdre par une opiniâtreté orgueilleuse la haute situation qu'il s'était acquise dans l'Eglise de France et que sa soumission n'aurait pas tardé, il en était convaincu, à rendre encore plus haute et plus grande ? Comment ne l'aurait-il pas blâmé surtout de compromettre avec lui tous ceux qui s'étaient attachés à son nom et de jeter la suspicion sur quiconque avait partagé ses combats ou ses idées ? Mais, si grande que fût la part du blâme, il le plaignait encore davantage, et son jugement pénétrant avait bien su distinguer les défauts dans le caractère et les lacunes dans l'éducation qui expliquaient en partie la malheureuse conduite de ce génie incomplet.
Voici ce qu'il écrivait le 23 décembre 1858 à Foisset :
« Il m'a semblé que l'intelligence de M. de La-
mennais était étroite, incapable de saisir une chose sous deux faces, et de revenir jamais à la face qu'il n'avait pas vue d'abord. Son seul changement a été de passer de l'idée absolutiste à l'idée libérale, puis de l'idée catholique au scepticisme absolu ; mais cette double révolution ne s'est pas faite par un progrès, elle s'est faite brusquement, sous l'empire d'une violente passion : la première fois parce que l'épiscopat et le parti monarchique l'avaient délaissé ; la seconde fois, parce que la Papauté s'était déclarée contre lui. En dehors de ces deux vicissitudes éclatantes et subites, l'abbé de Lamennais ne savait pas se modifier. Il était pour ses pensées ce que le destin était pour Jupiter, inflexible. C'est ce défaut de souplesse dans la lumière qui ne lui a pas permis de comprendre que le Pape pouvait avoir raison contre lui, ni de saisir les nuances où s'arrêtait sa condamnation. Il était condamné : donc tout était perdu, et un abîme s'ouvrait sous ses pieds, où il ne voyait plus flotter que des ombres et des incertitudes. C'était l'esprit le moins fécond en ressources contre lui-même qui se pût imaginer. La raison d'un enfant se serait tirée d'affaire là où la sienne périssait. J'ai fait mille efforts pour lui faire entendre que le temps était pour lui ; qu'il n'avait qu'à se taire ; que la
victoire était tout proche des batailles perdues : c'était pour lui un langage inintelligible. Il a succombé par impuissance et non par force, mais par une impuissance dont un séminariste n'aurait pas été capable.
« Son caractère était bon et tendre ; il s'affectionnait, il reposait ses regards avec paternité sur la jeunesse; on l'eût cru un simple et honnête père de famille. Cependant il aimait éperdument le sarcasme ; il cherchait des mots qui pussent écraser l'ennemi. Sa tendresse n'avait pas de pardon. Dans les derniers temps que je l'ai vu, lorsque son âme était troublée par la décadence de son parti et l'abandon que Rome avait fait de lui, je le surprenais dans des attitudes sombres et effrayantes ; il me rappelait Saûl. Je ne l'ai quitté, à la fin de 1832, après l'avoir accompagné à la Chênaie, que par l'impression douloureuse que sa vue me causait. Je voyais sa chute comme si déjà elle eût été accomplie. Cette vision m'est encore présente après vingt-cinq ans, et rien après cela ne m'a surpris dans les profondeurs de sa chute. Il ne pouvait, par son caractère comme par son esprit, que s'arrêter là où rien ne tombe plus.
(( Sa vie avait été mal préparée : point d'éducation régulière, point d'études conduites par une autorité hiérarchique; une chambre, des livres.
Cl LACORDAIRE
une lecture assidue de tout ce qui lui tombait sous la main, l'abandon précoce à son propre esprit, quelques semaines de séminaire tout au plus.
« A la lettre, il ignorait en théologie des choses très vulgaires : telles, par exemple, que les fondements de la distinction entre la nature et la grâce. Le défaut premier de sa formation intellectuelle avait laissé en lui des lacunes qui ne se comblèrent jamais. Lorsqu'il me lut à la Chênaie, en 1830, ses Explications philosophiques des dogmes de la Création et de la Trinité, mon impression vive et constante fut qu'il était en opposition manifeste avec tout ce que l'on m'avait enseigné. En un mot, il ignorait, et c'était de très bonne foi qu'il croyait défendre la vérité catholique en l'attaquant. Son intelligence, vicieuse en elle-même par défaut de souplesse, n'avait donc pas trouvé dans sa vie des points d'appui capables de la soutenir. C'était un homme en l'air de tous les côtés ; et du jour où son génie devait faillir sur ses ailes, il était inévitable qu'il fîtla chute la plusgrande qu'on eût encore vue. Tous les hérésiarques s'étaient arrêtés à un point qui leur semblait la vérité ; M. de Lamennais ne rencontra en lui aucun de ces points fixes, et l'erreur même n'a pu le sauver (1). »
(1) Lettres à Foisset, t. II, p. 227-230,