CHAPITRE IV
LA FONDATION DE l' APOLOGÉTIQUE DE LA CHAIRE
Sans ressources à son arrivée à Paris, Lacordaire eut assez vite trouvé un asile et du pain. Après sa mère et Montalembert, sa première visite fut pour l'archevêque. Mgr de Quélen, qu'il n'avait point vu depuis deux ans et qui aurait pu lui en vouloir de son alliance intime avec un homme qui l'avait cruellement offensé, l'accueillit avec une bonté paternelle. « Vous avez besoin d'un baptême, lui dit-il, je vous le donnerai. » Et il lui rendit l'aumônerie de la Visitation qui, par une coïncidence étrange, se trouvait vacante par la mort de celui qui y avait pris la place de Lacordaire.
Dans cette solitude, où il reprit sa vie commune avec sa mère qu'il avait délaissée lors delà fondation de l'Avenir par la nécessité où il se trouvait d'habiter avec Lamennais, il recommença une vie pauvre et obscure, n'ayant guère de visites que
celles de quelques ecclésiastiques, surtout de la province, ni de distraction que l'étude et la lecture. Il reprit un tête-à-tête, fécond pour lui, avec saint Augustin, ce saint Thomas des temps anciens. Il caressait de nouveau le projet d'un vaste ouvrage sur l'Église au xix^ siècle, et il songeait à utiliser les talents que Dieu lui avait répartis si généreusement. Dès la fin de 1832 il s'ouvrait à Lorain de son idée de préparer quelque chose pour les jeunes gens, peut-être des conférences comme celles que Gerbet et de Coux avaient récemment inaugurées. Il prenait avec succès la parole devant les élèves du collège Stanislas, pour lesquels le directeur, l'abbé Buquet, lui avait demandé une allocution.
Montalembert, qui redoutait de le voir entrer en lice contre Lamennais auquel il conservait alors un attachement passionné, le poussait à la prédication. Il avait déjà accepté plusieurs sermons dans des paroisses de Paris : le premier qu'il prononça, le 3 mai 1833, à Saint-Roch, reçut un accueil à lui faire comprendre que Dieu le voulait ailleurs ; il rompit les engagements qu'il avait déjà contractés dans d'autres paroisses.
Que faire donc ? Il se voyait obligé d'une part de chercher à augmenter les ressources trop maigres qu'il tirait de son aumônerie ; et d'autre
part la charité de sa foi le poussait invinciblement à communiquer aux autres les clartés qu'il devait à la miséricorde de Dieu. Car, suivant une pensée qui lui était chère et sur laquelle il est souvent revenu, « la vérité est aussi charité : c'est que la lumière est aussi chaleur, et que cette chaleur ne peut pas exister sans échauflfer, sans se répandre. Ainsi le désir de répandre la vérité se confond avec le désir de la charité. Quand nous voulons conquérir, c'est que nous voulons ouvrir nos entrailles et y cacher, y retenir le genre humain tout entier (1). »
Malgré son départ de la Chênaie et bien que son archevêque, en lui confiant à nouveau une fonction dans le diocèse, l'eût en quelque sorte couvert de son autorité, il continuait de régner contre lui quelque suspicion dans un certain milieu. Comme sa rupture avec Lamennais n'avait point été publique et éclatante, l'on pouvait croire et quelques-uns affectaient de croire qu'il restait en communion d'idées avec lui. L'Ami de la Religion, organe des gallicans étroits, qui avait essayé, lors du retour de Lacordaire à Paris au commencement de 1832, de jeter le discrédit sur lui en insinuant qu'il abandonnait ses collaborateurs pour tâcher de faire
(1) Con/er. de Notrt-Dcane, I, p. 258-259.
LACORDAUŒ. S**
séparément sa paix, le rendait solidaire des actes et des pensées funestes et téméraires du solitaire de la Chênaie ; tandis que Montalembert, pour lequel il avait une si violente affection, déchirait son cœur en lui reprochant avec amertume d'avoir trahi un maître dans le malheur. De part et d'autre on cherchait à expliquer par des calculs d'intérêt ou d'ambition une conduite dictée uniquement par un esprit admirable de foi et de soumission.
Dans cette soumission, il est vrai, et malgré les tristesses de sa situation, Lacordaire avait retrouvé la paix du cœur, l'un des plus précieux biens que le chrétien puisse posséder sur terre. Cependant il avait ses heures de profonde mélancolie et ses moments de lassitude presque découragée. C'est alors qu'il songeait à se retirer dans quelque cure de campagne, pour y vaquer du moins, dans la retraite et l'isolement, à la culture de quelques âmes.
Mais Dieu qui l'avait trouvé si ferme dans les épreuves lui réservait une aide et une consolation puissante. Ce qui lui avait manqué jusqu'alors, ce n'était pas tant l'amitié que le conseil. « Nul depuis dix ans, écrira-t-il bientôt, n'avait dirigé ma vie que moi seul, avec mon esprit encore mal formé, enthousiaste, hardi, aventureux, quelquefois bizarre. Je n'avais point trouvé d'homme à qui je
voulusse me confier, non que je manquasse d'ouverture pour mes amis, mais parce que je les asservissais à ma raison (1). »
Ce conseil, qui lui manquait, Dieu le lui donna cette même année 1833, non point dans la personne de l'homme supérieur qu'il avait rêvé, mais dans celle d'une simple femme. Sans doute la douloureuse période qu'il venait de traverser, la nécessité où il s'était trouvé de courber l'orgueil de sa raison devant l'humilité de la foi, cet exemple terrible d'un homme qu'il voyait aller à sa perte par son opiniâtreté à s'isoler dans sa propre raison l'avaient préparé à recevoir une salutaire influence. Mais la femme que Dieu mit sur son chemin trouvait ce qu'il fallait pour exercer cette influence dans la fermeté de sa raison et dans la tendresse de son cœur.
M"® Swetchine était née en Russie et dans la foi orthodoxe grecque. Jeune encore, l'étude, jointe à la conversation d'hommes comme Joseph de Maistre, l'avait conduite à abjurer les erreurs de ses pères et à se faire recevoir dans le sein de l'Église catholique. Elle avait cinquante et un ans quand Lacordaire la connut ; et il y avait assez
(1) Correspondance du iî. P. Lacordaire et de M"* Sivetchine (Paiis, Didier, 1864, in-S*), p. 17.
longtemps déjà qu'elle était venue demander à la France la liberté de professer sans entrave sa nouvelle religion. D'un esprit ouvert et cultivé, elle réunissait dans son salon de la rue Saint- Dominique l'élite de la société aristocratique et intellectuelle. La foi, qui n'avait pas seulement éclairé son intelligence, mais qui s'était emparée de son coeur, la poussait à procurer par tous les moyens la gloire de Dieu. Indulgente d'ailleurs pour les fautes des autres et pour des erreurs qu'elle avait partagées dans son enfance, elle savait rendre aimable à tous sa piété. Dans le commerce du monde elle avait appris à connaître les hommes ; cette connaissance et l'expérience qu'elle avait de la vie lui donnaient la prudence et la sûreté dans le conseil.
Ce qu'elle avait appris et entendu dire de Lacordaire lui fit désirer de voir ce jeune prêtre. Elle s'en ouvrit à Montalembert, qui fréquentait chez elle ; et celui-ci n'eut guère de peine à lui amener son ami, un peu surpris de se voir appelé dans une société qui lui était étrangère et où jamais il n'avait été tenté de pénétrer. M™* Swetchine l'accueillit « avec une bienveillance qui n'était point celle du monde », et il sentit d'autant plus vivement la bonté de cet accueil qu'il avait plus besoin d'une âme qui le comprît et qui le soutînt.
Du premier coup il prit confiance en elle, et il s'habitua vite à lui révéler tous ses soucis, à la consulter sur toutes ses affaires. M"' Swetchine, qui n'avait point d'enfants, mais qui était singulièrement aimante, s'habitua vite à le considérer comme un fils. Un attrait surnaturel attirait l'une vers l'autre ces deux belles âmes, également généreuses, également éprises de tout ce qui est beau et de tout ce qui est bien, également embrasées de l'amour de Dieu et du zèle des âmes. « J'abordai », a dit Lacordaire, dans la touchante notice qu'il lui a consacrée, « j'abordai aux rivages de son âme comme une épave brisée par les flots, et je me rappelle encore, après vingt-cinq ans, ce qu'elle mit de lumière et de force au service d'un jeune homme qui lui était inconnu. Ses conseils me soutinrent à la fois contre la défaillance et l'exaltation... Elle était merveilleuse à découvrir le point où l'on penchait et où il fallait porter secours. La mesure de sa pensée était si parfaite, la liberté de ses jugements si remarquable, que je fus longtemps à comprendre à qui et à quoi elle était dévouée (1). »
« Après ma mère, a-t-il écrit encore ailleurs,
(1) Notice funèbre sur M"» Swelchine. Sermons (Paris, Poussielgue, 18S4, in-18), t. III, p. 150.
nulle femme ne me fut plus secourable et ne m'a plus vraiment aimé que M"' Swetchine... Je ne puis nombrer dans ma mémoire combien de fois ses conseils m'ont éclairé ou soutenu. J'en avais tant besoin dans une position aussi périlleuse que l'a été souvent la mienne I Femme du monde en même temps que femme de foi et femme d'esprit, elle avait la vue de tous les côtés, et quand l'amitié la faisait regarder, elle s'élevait encore au-dessus d'elle-même (1). »
Cette affection qui les unissait l'un à l'autre, c'était l'amitié dans ce qu'elle a de plus haut et de plus noble ; c'était une liaison des cœurs, mais c'était plus encore une union des âmes ; et si M™* Swetchine se préoccupait de tous les intérêts matériels de son jeune ami, si elle veillait avec sollicitude à ses besoins, comme elle veillait à sa gloire, elle était encore bien plus touchée de son avancement spirituel ; elle rêvait, avant tout, sa perfection ; ils s'aimaient parce qu'ils avaient reconnu l'un dans l'autre l'amour de Dieu et le désir de s'élever jusqu'à lui. Aussi M"" Swetchine pouvait-elle écrire à Lacordaire en 1840 : « Cher ami, aimons-nous mutuellement comme n'appartenant plus à ce monde, comme n'en étant pas,
(1) Lettres à Foisset, t. II, p. 208.
par la grâce de Dieu, la plus grande qu'il puisse faire (1). » Aussi ni la tendresse qu'il lui inspirait ni la fierté qu'il lui causait ne l'empêchaient de discerner ses points faibles et de le blâmer quand elle le croyait nécessaire. Et lui, de son côté, ne craignait pas, à l'occasion, de contrister une affection dont il était sûr et qu'il savait inébranlable.
Le premier effet de l'influence de M™^ Swetchine sur Lacordaire fut de le pousser à deux démarches successives, dont l'une manifestait clairement sa position de soumission parfaite à l'Encyclique Mirari vos et dont l'autre le dégageait de toute apparence de solidarité avec Lamennais : démarches qui, en ôtant aux ennemis de Lacordaire un prétexte à leurs sourdes accusations et à leurs insinuations calomnieuses, le mettraient en meilleure posture pour servir la cause de l'Église.
La déclaration du 10 septembre 1832, par laquelle Lamennais et ses collaborateurs avaient adhéré à l'Encyclique, devenait parfaitementinsuffisante depuis que les menées du maître et ce que l'on disait partout de ses intentions et de ses sentiments avaient rendu sensibles les réserves de sa soumission. Quand le Pape eut manifesté, par son Bref du 8 mai à l'archevêque de Toulouse, le
(1) Correspondance, p. 259.
mécontentement que lui inspirait la conduite des Mennaisiens ; quand, en réponse au mémoire de Lamennais en date du 5 août, il eut indiqué' par son Bref à l'évéque de Rennes, le 5 octobre, les termes précis dans lesquels il voulait que fût conçue la déclaration d'obéissance à l'Encyclique, Madame Swetchine jugea nécessaire que Lacordaire fît cette démarche, demandée par le Souverain Pontife. Lui s'y refusa longtemps: non qu'il hésitât à donner à l'Eglise une nouvelle preuve de son amour et de son obéissance; mais cette démarche de sa part lui paraissait, en tous cas, inutile; son départ de la Chênaie, sa réconciliation avec son archevêque, les bons rapports qu'il entretenait avec lui lui paraissaient des gages suffisants de l'esprit dans lequel il avait accepté l'Encyclique. Et il voulait éviter de rendre, par une actien publique, sa séparation d'avec Lamennais plus éclatante et plus douloureuse pour le pauvre grand homme. « Il est faux, écrivait-il en août 1833, que dans un sermon ou dans aucune autre action publique, j'aie déclaré me séparer de l'abbé de Lamennais. J'ai repris dans mon diocèse un« position indépendante, qui a toujours été conforme à mes goûts, et en aucun temps je n'avais eu la pensée de m'unir corps et âme, pour le passé et l'avenir, à M. de Lamennais. Il est vrai
que des dissentiments existent entre nous sur la manière d'entendre l'Encyclique du Saint-Père ^ sur la conduite à tenir à cet égard et sur plusieurs autres points ; je n'ai voulu, une fois notre entreprise dissoute, rester solidaire des actions et des pensées de personne. Dans des matières si graves, dans des temps si difficiles, où toutes ces questions se compliquent, il est sage de n'être lié qu'à l'Eglise, de n'appartenir à aucune école, d'être soi-même le plus que l'on peut (1). »
Et, bien qu'il blâmât la conduite de Lamennais dans cette occurrence, bien qu'il s'en expliquât très ouvertement par exemple avec Montalembert^ ce n'est que lorsque Lamennais eut signé la. déclaration du 11 décembre, où il s'engageait^ suivant les termes mêmes indiqués par le Pape» à « suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans l'Enc^xlique )) et « à ne rien écrire ou approuver qui ne soit conforme à cette doctrine », que Lacordaire se crut autorisé à parler à son tour. Il le fit dès le 13 décembre, sous forme de lettre à l'archevêque de Paris.
L'autre démarche à laquelle M"' Swetchine poussa Lacordaire, ce fut la publication des Considérations SOT le système philosophique de M. de,
(1) ViUard, p. 492.
Lamennais. L'on a vu plus haut que ce système, qui avait toujours semblé faux à Lacordaire, lui était apparu tel avec évidence, à Rome. Dés 1832 pendant qu'il était à la Chênaie avec Lamennais, il écrivait à Montalembert qu'il lui exposerait quelque jour ses idées là-dessus. M""' de Swetchine, à laquelle il causa de l'affaire, eut assez d'influence sur lui pour lui faire écrire un ouvrage sur la matière. Mais il trouvait convenable d'attendre quelques années avant de le publier, toujours par le même sentiment de délicatesse envers celui aux côtés et sous le drapeau de qui il avait combattu plus d'un an. La publication des Paroles dun croyant (avril 1834) et le scandale énorme que produisit ce livre le décidèrent à ne pas remettre davantage. Tandis que le 2 mai il publiait dans V Univers religieux un article sur l'état de l'Eglise en France, où il rendait Lamennais responsable de la division du clergé de ce pays, et où il proclamait que désormais l'école fondée par l'auteur de V Essai sur l indifférence n'existait plus, le 29 mai les Considérations étaient livrées au public. Lacordaire y montrait la faiblesse et l'impuissance radicale du système de Lamennais, sans laisser échapper d'ailleurs aucune parole amère ou dure pour celui dont il s'était séparé depuis dix-huit mois ; il y montrait comment les mêmes idées, ou
à peu près, sur lesquelles Lamennais avait voulu .onder toute la défense de la religion servaient à d'autres, à la secte saint-simonienne, pour essaj-er de substituer au christianisme une croyance nouvelle.
L'on a fort blâmé Lacordaire d'avoir publié ces Considérations, et le blâme est venu d'hommes même fort au courant de la situation, tels que M. Foisset.
Il semble pourtant que les besoins de l'Église justifiaient la conduite de Lacordaire. Le système philosophique de Lamennais avait divisé trop profondément le clergé de France, il avait suscité des polémiques trop violentes pour qu'il ne fût pas utile d'en faire toucher du doigt la faiblesse au moment où son auteur s'entonçait dans unevoie de révolte contre l'Eglise; il fallait essayer de ruiner l'ascendant qu'exerçait encore sur beaucoup d'esprits ce système du sens commun pour les empêcher de sombrer dans l'abîme à la suite du maître.
Et d'ailleurs Lacordaire, qui sentait peser sur lui, comme une réprobation, le souvenir de sa liaison avec Lamennais, n'avait-il pas le droit, disons plus : le devoir de se dégager définitivement d'une solidarité qui limitait le champ de son action, et qui rendait, au moins pour un temps^
presque impossible le bien qu'il se sentait capable de faire, les services qu'il voulait rendre à l'Église ?
Au moment même où il publia les Considérations, il venait de se voir fermer d'une manière douloureuse une voie où il avait commencé de s'avancer avec succès.
A la fin de l'année 1833, l'abbé Buquet, préfet de Stanislas, encouragé peut-être par la déclaration du 13 décembre, et se souvenant du succès que la parole deLacordaire avait eu l'hiver précédent auprès des élèves de son établissement, l'avait prié d'entreprendre dans la chapelle du collège une série de conférences sur la religion.
C'est avec empressement que Lacordaire accepta cette proposition qui lui donnait un moyen d'exercer une action profitable à l'Église, qui lui offrait enfin l'occasion d'échaufifer déjeunes intelligences des ardeurs de sa foi. Commencées le 19 janvier 1834, ces conférences firent grand bruit dans Paris. Destinées aux élèves du collège, elles attirèrent, dès le second dimanche, des personnes étrangères, dont le nombre grossit tellement vite que pour les recevoir on dut éliminer une partie des auditeurs primitifs ; et l'on voyait accourir, pour entendre un genre d'éloquence auquel on n'était pas habitué dans la chaire chré-
tienne, non seulement l'élite de la jeunesse catholique, mais des illustrations de la politique ou de là littérature, Berryer, Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Odilon-Barrot.
C'est que l'idée de l'abbé Buquet répondait à un désir qui flottait dans l'air depuis quelque temps. Dès le mois de juin précédent, des jeunes gens conduits par Ozanam étaient venus demander à Mgr de Quélen d'instituer un enseignement catholique qui pût contrebalancer l'influence sur la jeunesse des leçons de JoufTroy et d'autres professeurs de la Sorbonne. Cette démarche avait été renouvelée le 13 janvier ; les pétitionnaires expliquaient nettement qu'il fallait de véritables conférences qui s'écartassent du ton et des allures ordinaires des sermons, et qui fussent en rapport avec l'état des esprits.
Mgr de Quélen, frappé de cette idée et convaincu qu'il y avait là vraiment un besoin de l'époque, résolut d'y donner suite. Il y vit un devoir d'évangélisation auquel son cœur d'apôtre ne pouvait se refuser. « Son esprit éclairé, comme écrivait l'abbé Bautaln, l'un de ceux dont le nom avait été prononcé par la jeunesse des écoles, son esprit éclairé a compris qu'il fallait un genre particulier d'instruction à de tels auditeurs , et que des intelligences habituées à la
lACORDAIBB 4
méditation des sciences morales et à l'étude des connaissances naturelles, développées et affinées par la culture de la littérature et des arts, et préoccupées surtout des doctrines diverses qui leur sont journellement enseignées, avaientbesoin d'une instruction religieuse analogue à leur état (1). » Mgr de Quélen avait bien vu en effet qu'il y allait de l'intérêt vital de la religion, de procurer la foi à cette élite intellectuelle, espoir de la patrie, qui par son instruction semblait appelée à prendre la direction des affaires du pays. Mais il se méprit un peu sur la manière de donner cet enseignement. La station quadragésimale sur les vérités fondamentales de la religion, qu'il annonça dans son mandement de carême, devait être prêchée par sept orateurs qui tour à tour, après lui-même et sous sa direction, prendraient la parole. Bien que les hommes désignés par l'archevêque (2) et dont deux seulement, Dupanloup et Petetot, ont vraiment laissé un nom, ne manquassent ni de talent, ni de connaissances, leurs conférences, faites sur un plan tracé par l'archevêque, coulées dans le moule
(1) Quelques réflexions sur l'institution des conférences religieuses à Paris (Paris, impr. de v* Thuau, 1834, in-8°), p. 7.
(2) MM. Annat, d'Assance, Dupanloup, Jammes, Petetot, Thibault et Veyssière.
ancien, n'eurent point et ne pouvaient pas avoir de succès, au lieu que celui de l'orateur du collège Stanislas allait sans cesse grandissant.
Mais ce triomphe même excita contre lui les jalousies, en même temps que la nouveauté de son langage, qui faisait l'un des éléments de son succès, éveillait des susceptibilités ombrageuses. Les adversaires irréductibles de V Avenir affectaient, peut-être de bonne foi, de redouter les erreurs que le plus brillant lieutenant de Lamennais ne pouvait manquer de glisser dans son enseignement. La duplicité du maître, qvii éclata par la publication des Paroles d!un croyant, pouvait laisser soupçonner celle du disciple prétendu. Les délations se produisirent et à Rome et à l'archevêché. Rome resta impassible. Mgr de Quélen ne se laissa d'abord pas émouvoir ; il empêcha même une première fois (21 mars) Lacordaire de se retirer ; mais bientôt il lui fit entendre que le gouvernement s'inquiétait, et qu'il devenait difficile pour l'archevêque de soutenir jusqu'au bout le prêtre suspect à tant d'ennemis. Lacordaire cessa donc ses conférences le 13 avril, le cœur brisé, « ne connaissant ni ses fautes, ni ses adversaires, ni ce que l'on voulait de lui ».
Dans ces conditions, devant ce mauvais vouloir qui le poursuivait, sentant défaillir l'appui
de son archevêque, le seul qui lui restât, n'étaitil pas naturel qu'il cédât aux sollicitations de M'ne Swetchine, qui voyait dans la publication des Considérations un moyen de dégager Lacordaire de la défiance qui pesait sur lui ?
Les Considérations reçurent un accueil extrêmement favorable d'hommes dont il était important à l'auteur de se concilier la pensée ou du moins de détruire les préventions et l'hostilité systématique. Saint-Sulpice s'en déclara fort satisfait, notamment par l'organe d'un de ses théologiens les plus considérables, l'abbé Carrière. UAmi de la religion, malgré ses habitudes de méfiance et de parti pris contre tout ce qui avait touché V Avenir ou Lamennais, ne se contenta pas de faire l'éloge du livre ; il en annonça la vente à ses bureaux. Mais aussi ce fut, ailleurs, une explosion de colère contre Lacordaire. Le baron d'Eckstein, alors encore l'un des plus fougueux tenants de l'école mennaisienne, se fît l'écho de ces colères, et, dans une diatribe violente, dénonça comme un traître et un lâche un homme qui frappait son père et son maître au temps même où il se trouvait dans l'abandon. Lacordaire eut tôt fait de relever ces accusations injustes et calomnieuses. Sa réponse, où l'indignation ne dépassait pas la juste mesure, remit les choses au point et
caractérisa en quelques termes nets et décisifs la suite de ses relations avec Lamennais.
Mais il se sentait envahi par la mélancolie ; et la difficulté de sa position, au milieu des hostilités qui l'entouraient de toutes parts, lui inspirait des désirs de retraite. « Je voudrais me cacher cinq à six ans, » écrivait-il le 5 juin à M™« Swetchine, dont Téloignement l'avait privé des entrevues et des conseils presque quotidiens où il relevait son courage.
Un autre chagrin pesait sur son cœur : c'était de n'avoir pu encore obtenir de Montalembert qu'il entrât dans la voie de la soumission parfaite à l'Église. Quelle tristesse pour lui de voir cette obstination d'un homme qu'il aimait avec « le plus violent transport d'amour qu'une créature puisse éprouver pour une créature » ; à qui il ne pouvait « exprimer toute sa tendresse de peur de tomber dans l'idolâtrie » I Depuis qu'il : avait quitté la Chênaie, il n'avait cessé de harceler -Montalembert par des lettres dans lesquelles tour à tour et tout à la fois sa raison pressait l'intelligence de son ami, ne laissant pas une objection debout, et son coeur jetait les flammes d'une affection ardente et passionnée, capable de fondre les cœurs les plus endurcis. Dans cette œuvre de salut, il se faisait aider par M"" Swetchine, qui
elle aussi sollicitait le jeune pair de faire sa soumission. Mais Montalembert restait éperdument attaché à Lamennais. C'est sous son inspiration, avec son approbation, qu'il avait écrit en 1833 cette préface passionnée pour le Livre des pèlerins polonais de Mickiewicz que le pape avait condamné en termes sévères. Son esprit, non moins que son cœur, le retenait auprès de Lamennais : car il s'obstinait à voir dans l'encyclique la condamnation de la liberté. Il transmettait d'ailleurs à Lamennais, comme venant de luimême, les objections de Lacordaire, et il s'efforçait de retenir son maître sur la route de la révolte définitive où il le voyait glisser. Même quand Lamennais lui eut dévoilé toute sa pensée, quand il lui eut déclaré en janvier 1834 qu'il n'avait signé la déclaration du 11 décembre que pour avoir la paix, sans se croire par là engagé à rien, qu'il aurait tout aussi bien signé que le pape était Dieu, il ne voulut pas l'abandonner; et Lacordaire, constatant son obstination infrangible, avait désespéré de le ramener quand, vaincu enfin, par un coup de la grâce divine, Montalembert signa à Pise le 8 décembre 1834 sa soumission aux deux encycliques. Ce fut une consolation pour Lacordaire au milieu des chagrins de cette époque.
Les conférences qu'il avait dû suspendre au printemps par suite de l'abandon de son archevêque, il comptait les reprendre l'hiver suivant. Il sentait qu'il avait trouvé sa véritable voie, et, pour se donner à ce saint ministère de la prédication, il avait refusé diverses situations, une chaire à l'Université de Louvain, entre autres, et la direction qui lui avait été oflerte de V Univers religieux nouvellement tonde ; il est vrai que les douloureux souvenirs de V Avenir eussent suffi à l'empêcher de rentrer dans la presse ; il trouvait que les journaux perdaient chaque jour dans l'opinion publique ; et il ne lui paraissait pas que l'on fût à un de ces moments périlleux qui pouvaient rendre de l'éclat à cette « arme trop salie ».
On le pressait beaucoup de reprendre ses conférences. Deux curés, celui de Saint-Jacques et celui de Saint-Séverin, lui avaient offert leurs paroisses, où un espace plus vaste qu'à Stanislas lui aurait permis d'atteindre un public plus nombreux. Sans être poussé par aucun orgueil, comme il l'écrivait à M'"^ Swetchine, à reparaître devant son auditoire, il se sentait pressé de reprendre ses conférences par la compassion que lui inspirait cette jeunesse avide de doctrines religieuses. Car, ainsi que le remarquait l'abbé Bautain dans l'écrit que nous avons déjà cité, l'on n'avait pas
affaire à la jeunesse matérialiste et grossièrement impie que le xyiii^ siècle avait léguée au xix*' ; un souffle spirituel animait la nouvelle philosophie ; les maîtres de l'enseignement philosophique affichaient pour la religion le respect et une bienveillance un peu protectrice. « La disposition de la jeunesse française... n'est pas tant de repousser la religion que d'admettre toutes les religions... afin de les élaborer toutes au creuset de la critique (1). »
Mais sachant, par son expérience récente, les attaques furieuses auxquelles il était en butte, il ne voulait rien entreprendre sans l'approbation de son archevêque. Mgr de Quélen fut gêné de cette démarche ; il commença par demander que Lacordaire ne parlât point pendant le carême, « pour éviter des comparaisons rivales »; il voulait en effet continuer les conférences de Notre-Dame, et il se souvenait que leur succès avait été bien pale
. devant celui de l'orateur du collège Stanislas. Huit jours après, le prélat multiplia les objections; il était effrayé de la division des esprits ; il craignait le mécontentement du gouvernement. Lacordaire se défendit; Mgr de Quélen mit fin
» à la discussion en déclarant qu'il ne pouvait ôter
(1) Quelques réflexions, p. 33.
la parole à Lacordaire, mais en lui faisant bien sentir qu'il ne voulait pas l'encourager et qu'il ne le soutiendrait pas.
Hésitant sur ce qu'il devait faire, flottant entre le désir du repos et la crainte de manquer au bien qu'il pouvait opérer, Lacordaire prit conseil de quelques amis. Les encouragements qu'il reçut de la plupart, les exhortations pressantes de quelquesuns l'engagèrent à aller de l'avant. Il avait donc laissé entendre qu'il reprendrait ses conférences, quand l'un des fondateurs etl'ancien supérieur des Missions de France vint déclarer à l'abbé Buquet que l'archevêque lui avait annoncé qu'elles ne recommenceraient pas. Cette déclaration, faite sans même qu'il en eût été prévenu, fut pour Lacordaire d'une telle amertume qu'il ne put s'empêcher, quatre jours après, le 31 octobre, d'écrire à Mgr de Quélen une longue lettre, très ferme, très énergique, un peu vive dans la forme, mais dont le ton ne s'explique que trop par l'émotion que causaient à Lacordaire des procédés si funestes pour lui. Mettant en contradiction ce que l'archevêque lui avait dit et ce qu'il faisait répandre par de tierces personnes, il lui demandait, comme « une grâce qui importait à son honneur, à la dignité de son sacerdoce et à la direction de sa vie », de lui déclarer nettement sa volonté. Il constatait que la publication
de ses Considérations devait « ôter aux plus téméraires soupçons l'envie de l'atteindre ». Il protestait qu'il tenait de M. Guizot lui-même que le gouvernement n'avait pris aucun ombrage de son œuvre, et lui assurerait une complète sécurité. Il déclarait que « les conférences étaient le seul ministère possible pour lui », et qu'y renoncer serait « renoncera toute action sacerdotale ». Et il terminait par cet appel éloquent que nous nous reprocherions de ne pas citer (1) :
« Je suis d'ailleurs dans une situation telle que ma réputation tout entière dépend de la reprise de mes conférences. On attend cela pour savoir si l'Eglise, par l'organe de mon évêque, m'accorde confiance ou ne me l'accorde pas, si elle croit à ma sincérité ou si elle n'y croit pas. Déjà, dans les quatre coins de la France et même à l'étranger, on répand le bruit que je ne remonterai pas dans ma chaire, que vous m'avez ôté la parole, que je suis voué aux soupçons, à l'anathème, et qu'après avoir obtenu de moi ce qu'on désirait, on me laissera de cpté comme un instrument dont on s'est servi pour une fin, et que l'on brise ensuite.
« Telle est ma situation devant le monde et devant l'Église. C'est une situation grave, dé-
(1) Foisset, Vie, t. I, p. 527-8.
cisive. J'ai servi l'Église dans une occasion qui appartient à son histoire; je l'ai servie aux dépens de mes affections, avec un brisement de cœur que Dieu seul connaît, au péril de ma réputation dans l'amitié, dans la fidélité, dans les plus généreuses passions de l'homme ; je l'ai servie sans arrière-pensée, et je ne lui demande, en récompense, ni richesses, ni dignités, choses à quoi je suis inhabile quand j'aurais le malheur de les désirer ; toute ma vie je resterai content de mes obscures fonctions de couvent, et je ne vous solliciterai point pour en sortir. Mais je demande à l'Église, dans la personne de mon évêque, qu'elle m'accorde confiance, qu'elle rende honneur à mon sacerdoce. Si elle ne le veut pas, j'aurai à me consulter.
« Monseigneur, j'ai trente-deux ans accomplis ; si je fusse resté dans le monde, je serais à même de me faire respecter quand je traiterais de moi et des autres ; il n'est pas juste que, pour avoir sacrifié ma vie à l'Église, je sois le jouet des plus basses intrigues et du mauvais vouloir de quelque parti qui ne me pardonne point de ne pas lui vouer mon existence et ma consécration sacerdotale. Monseigneur, je vous demande justice, je revendique le seul bien du prêtre, le seul honneur du prêtre, la liberté de la parole évangélique, la
; liberté de prêcher Jésus-Christ, jusqu'à ce qu'il soit établi que je manque à l'orthodoxie divine, qui est la première chose de toutes, et à laquelle, Dieu aidant, je ne manquerai jamais, du moins avec opiniâtreté. »
Surpris et blessé d'une sommation aussi vive, Mgr de Quélen répondit à Lacordaire qu'il ne se croyait pas « obligé de libeller, à chaque réquisition qui lui serait faite, la décision )) qu'il croyait convenable de prendre vis-à-vis des prêtres commis par lui pour l'enseignement de la parole divine, et qu'il ne pouvait consentir à la reprise des conférences de Stanislas, si l'auteur ne les écrivait pour les soumettre à un examen préalable.
Une telle réponse ne put que causer une profonde amertume à Lacordaire ; il répondit cependant à Mgr de Quélen une lettre fort digne, regrettant que son archevêque eût « jugé son œuvre sans l'avoir connue » ; annonçant son projet de publier les conférences qu'on lui interdisait de prononcer. « J'avais compté sur deux hommes, poursuivait-il : le premier, je l'ai quitté parce qu'il trahissait les espérances de tous ; le second me fait défaut, je ne compte plus que sur Dieu. »
Il eut, un moment, une lueur d'espoir quand on lui rapporta ce qu'avait dit l'abbé Dupanloup,
^ fort bien vu à l'archevêché, que Mgr de Quélen n'avait voulu que lui demander un canevas de ses conférences, sans lui imposer de les écrire telles qu'il devait les dire. Il écrivit avec joie en ce sens au prélat ; mais celui-ci fit tomber cette dernière . illusion. Écrire ses conférences pour ensuite les réciter, Lacordaire ne pouvait s'y résoudre, parce qu'il sentait que sa parole perdrait ainsi tout ce qu'elle avait de chaleur ; il avait constaté que pour s'électriser, il avait besoin du contact de ses auditeurs, du courant sympathique qui s'établissait entre eux et lui, et qui faisait qu'ils frémissaient sous son souffle, comme lui s'animait, s'enthousiasmait à leur présence. Parler et écrire étaient chez lui deux facultés séparées et qui ne pouvaient s'exercer qu'en dehors l'une, de l'autre.
La décision de Mgr de Quélen était pour lui infiniment douloureuse : il y voj'ait la ruine de sa carrière sacerdotale, ruine morale et aussi ruine matérielle ; car dès là qu'il se sentait impropre aux autres ministères et que celui-ci lui était fermé, que lui restait-il à faire ? et comment sans fortune soutenir sa vie ? Il songea un instant à se réfugier chez M"« Swetchine, lorsqu'elle serait retournée de Russie.
Mais il ne se laissa point abattre ; il comptait
sur Dieu et s'abandonnait à sa Providence ; il accepta cette épreuve avec une résignation chrétienne,y voyant,comme il l'écrivait le 8 décembre à M™e Swetchine, un avertissement de Dieu, qui, après le sévère jugement porté par lui sur Lamennais, voulait lui faire sentir combien la soumission est une chose difficile.
La récompense n'était pas loin de l'épreuve. Si l'archevêché, était assiégé par les ennemis de Lacordaire ; si, malgré une affection réelle pour ce jeune prêtre dont il considérait l'entrée dans le sacerdoce comme son œuvre, et malgré la générosité qui formait le fond de son caractère, Mgr de Quélen se laissait envahir par cette atmosphère de soupçons et d'insinuations calomnieuses, Lacordaire, par un coup de la Providence, trouva au cœur même de la place un secours inattendu. De nouveaux grands vicaires avaient été nommés, et parmi eux M. Affre, le futur archevêque de Paris. Semi-gallican, attaqué durement pour l'un de ses ouvrages par le Mémorial catholique, peu porté d'affection par conséquent pour les collaborateurs de Lamennais, mais animé d'un grand esprit de justice, il était choqué de la persécution exercée contre Lacordaire. Il ne pouvait s'empêcher de penser que, si ses critiques n'eussent été excités par une jalousie peut-être inconsciente, leur zèle
eût sans doute été moins ardent : sa loyauté ne pouvait admettre que l'on présentât comme un dangereux fauteur des idées mennaisiennes celui qui venait de donner par ses écrits des preuves éclatantes de sentiments contraires. Son jugement lui montrait en Lacordaire une grande âme, une intelligence privilégiée, un talent exceptionnel. Il était convaincu qu'avec son caractère droit et franc, son esprit opposé à tout esprit de secte, Lacordaire était incapable, dans son enseignement, d'une erreur volontaire, encore moins d'une erreur opiniâtre. Il avait exposé à Mgr de Quélen ces raisons si fortes ; il lui avait montré que la docilité dont le jeune prêtre faisait preuve depuis deux ans était tout l'opposé du caractère des novateurs ; il avait attiré son attention sur le danger qu'il y avait à donner à la jeunesse chrétienne un sujet de plainte.
Ce langage ne produisit d'abord point d'effet auprès de l'archevêque. Il avait seulement mis à profit les bonnes dispositions de M. AfTre pour le charger d'une démarche auprès de Lacordaire, après qu'il lui eut définitivement refusé la parole le 2 décembre, pour lui adoucir l'amertume de cette décision. M. Affre avait cherché à obtenir que Lacordaire témoignât quelque regret de sa vivacité envers son pasteur. Lacordaire, chez qui
la douceur habituelle n'empêchait point la fermeté du caractère, s'y était refusé très catégoriquement. Mais, si M. Affre avait échoué tout d'abord dans ses tentatives pour conserver à l'Eglise la parole de Lacordaire, ses efforts ne furent point absolument perdus.
Lacordaire a raconté lui-même la rencontre singulière qu'il fit, dans les jardins du Luxembourg, au commencement de janvier 1835, de deux prêtres, dont l'un lui était assez connu, et l'autre beaucoup moins, et qui tour à tour, sans s'être donné le mot, lui conseillèrent d'aller voir l'archevêque ; il a raconté comment il fut reçu non par la portière du couvent de Saint-Michel où logeait alors l'archevêque, mais par une religieuse de chœur, qui s'intéressait à lui, et qui, bien que Mgr de Quélen eût interdit sa porte, prit sur elle de forcer la consigne et d'annoncer au prélat la visite qui se présentait.
« Je trouvai l'archevêque qui se promenait dans sa chambre avec un air triste et préoccupé. Il ne me donna qu'un faible témoignage de bienvenue, et je me mis à marcher à ses côtés, sans qu'il proférât une parole. Après un assez long intervalle de silence, il s'arrêta tout court, me regarda d'un œil scrutateur et me dit : « J'ai dessein de vous confier la chaire de Notre-Dame : l'accepteriez-
vous ?» Cette ouverture si brusque, dont le secret m'échappait complètement, ne me causa aucune ivresse. Je répondis que le temps était bien court pour me préparer ; que le théâtre était bien solennel, et que, après avoir réussi devant un auditoire restreint, il était facile d'échouer devant une assemblée de quatre mille âmes. La conclusion fut que je demandai vingt-quatre heures pour réfléchir (1). »
Quand Lacordaire entra chez l'archevêque, celui- ci, paraît-il, achevait la lecture d'un mémoire manuscrit que le fondateur et l'ancien directeur du collège Stanislas, l'abbé Liautard, alors curé de Fontainebleau, faisait circuler contre lui, et dans lequel sa conduite dans l'affaire des conférences du collège était taxée d'inintelligence et de faiblesse. Cette opinion d'un prêtre qu'il prisait peu, dit-on, mais qui jouissait d'une grande influence dans le faubourg Saint-Germain, fut peutêtre l'une des raisons qui déterminèrent Mgr de Quélen à prendre cette mesure inattendue; mais i il est bien vraisemblable que les paroles de l'abbé AfFre, les lettres de Lacordaire et les propres réflexions du prélat y furent aussi pour quelque chose.
(1) Testament publié par le comte de Montalemberl (Paris, C Douniol, 1870, in-8»), p. 80.
Quand Mgr de Quélen fit connaître autour de lui la détermination qu'il avait prise, il fut surpris du peu d'opposition qu'il rencontra. Les adversaires de Lacordaire escomptaient un double insuccès : ils espéraient que la faiblesse de son organe serait impuissante à remplir le vaste vaisseau où il devait se faire entendre ; et l'ignorance où ils étaient des fortes études philosophiques et théologiques auxquelles il s'était livré depuis le séminaire, leur laissait croire qu'il serait audessous de la lourde tâche dont on le chargeait. Épreuve d'autant plus redoutable qu'il semblait pris à l'improviste. Il n'avait guère que six semaines pour choisir le sujet de ses conférences, pour en construire l'ordonnance. Et, comme l'archevêque avait accepté qu'au lieu d'écrire ses conférences, Lacordaire n'en portât par écrit qu'un canevas pour le soumettre à son choix à l'un des grands vicaires, l'on pensait bien que dans son improvisation lui échapperaient des paroles indépendantes et des pensées erronées. Mais Dieu, qui avait prédestiné Lacordaire à une grande œuvre, se joua de tous ce scalculs.
Le nouveau prédicateur fut présenté le 26 janvier au Conseil de l'archevêché; il choisit, pour lui soumettre ses plans de conférences, M. AfTre, qui lui avait témoigné un intérêt si généreux dans
L'APOLOGÉTIQUE DE LA CHAIRE 127 les circonstances pénibles qu'il venait de traverser. •
Lorsque, le premier dimanche de carême de l'année 1835, Lacordaire gravit les degrés de la chaire de Notre-Dame, l'antique basilique était remplie d'un auditoire dont elle avait perdu l'habitude depuis des siècles. Six mille personnes, dont beaucoup sans doute étaient attirées par la curiosité, se pressaient dans la vaste cathédrale. Ce ne fut pas sans émotion que le jeune prédicateur prit la parole: il n'avait pas seulement à s'imposer à ce vaste auditoire composé d'éléments si divers, où les libéraux coudoyaient les absolutistes, où les chrétiens étaient presque noyés parmi les non-chrétiens ; mais il avait en face de lui un juge plus redoutable, « après Dieu, mais avant le public le premier personnage de cette scène », Mgr de Quélen, qui l'écoutait « la tête un peu baissée, dans un état d'impassibilité absolue , comme un homme qui n'était pas seulement spectateur ni juge, mais qui courait des risques personnels dans cette solennelle aventure ».
En quelques phrases Lacordaire fut maître de son auditoire et eut bataille gagnée dans l'esprit de son archevêque.
A la fin de sa carrière oratoire à Notre-Dame, Lacordaire a résume son enseignement et rappelé
la marche qu'il avait cru devoir suivre. Nous reproduisons ici cet exposé.
« J'avais trente-trois ans lorsque me fut imposé l'honneur de vous enseigner la foi, et de vous l'enseigner dans une voie qui convînt à l'état de vos esprits, aux instincts de notre siècle et à l'élévation de la chaire d'où cet enseignement devait tomber sur vous.
« Etais-je suffisamment préparé à ce devoir? ne l'étais-je pas ? Je l'ignore, Dieu le sait. Quand je repasse au dedans de moi les années qui avaient „ précédé ces jours de Notre-Dame, la foi de mon enfance, les négations de ma jeunesse, ce vif et inespéré retour qui me jeta sans transition des débauches de la vie civile dans les ombres de l'initiation sacerdotale, puis, après de longues et studieuses obscurités, le bruit des choses qui me portèrent tout à coup en face de l'opinion publique, il me semble quelquefois que la main du Seigneur m'avait conduit, et qu'en paraissant devant vous j'avais obéi à sa prédestination. Quoi qu'il en fût alors, quoi qu'il en soit aujourd'hui, il me fallait cette imprudence que donne la jeunesse, soutenue de la sécurité qu'inspire une vocation présumée; j'eus l'imprudence de mon fonds, et je crus par mon évêque à l'appel de Dieu. Tout le christianisme se montra devant moi, comme
devant un homme qui allait en être l'architecte pour une génération. Si je consultais mes prédécesseurs pour apprendre d'eux l'art d'exposer de si grandes choses, je les voyais mettre Dieu au commencement et comme à l'avant-garde de leur œuvre, sous la protection d'une profonde métaphysique, puis de là redescendre au peuple juif, dans les abîmes de l'histoire, et enfin arriver au Christ et à l'Eglise fondée par lui. Sans blâmer cet ordre, je ne l'acceptai point. Il me sembla qu'il ne fallait partir ni de la métaphysique, ni de l'histoire, mais prendre pied sur le sol même de la réalité vivante, et y chercher les traces de Dieu. Car Dieu, me disais-je, ne peut, à aucune heure, être absent de l'humanité ; il y a été, il y est, et il y sera toujours en une œuvre visible, proportionnée aux besoins des temps, et qui doit être, aux yeux de tous, sa révélation. C'est là qu'il faut le saisir, pour le montrer à ceux qui ne le voient pas, sauf ensuite à remonter de siècle en siècle aux sources de son action, en éclairant et fortifiant chaque partie de la lumière et de l'unité du tout. « Or, l'Eglise catholique est présentement la grande merveille révélatrice de Dieu. C'est elle qui remplit la scène du monde d'un miracle qui a aujourd'hui dix-huit siècles de durée. On peut ne pas la regarder, ne pas l'écouter, ne pas la com-
prendre; mais elle est là. Elle est là, et celui qui ne la voit point, ou qui la prend pour une chose vulgaire, sera bien autrement incapable de céder au raisonnement ou de s'instruire du passé. C'est donc par l'Eglise qu'il faut ouvrir la démonstration du christianisme, parce qu'elle en est le sommet, et qu'on la découvre d'abord, comme aux rivages du Nil on découvre de loin la tête solitaire et illuminée des Pyramides.
« Ainsi avons-nous fait. Messieurs, et pendant de longues années, on nous vit étudier ensemble la nécessité de l'Église, sa constitution, la loi de ses rapports avec le monde, les caractères généraux de sa doctrine, son influence sur l'esprit, sur l'âme, sur la société; et à chaque point que je touchais, pour le faire résonner comme la statue de Memnon sous les coups de la lumière, je vous disais : Deus, ecce Deus. Voici qui n'est pas de l'homme, voici qui est la vérité, voici qui est Dieu; abaissez-vous, orgueil, et confessez, en ce qui passe votre puissance, la puissance d'un plus ^rand que vous.
« Puis, ce majestueux et incomparable édifice •étant reconnu surhumain, nous en recherchâmes l'auteur, afin de démêler dans son histoire et sa physionomie si le caractère de l'ouvrier répondait ] ^u caractère de l'œuvre. Les annales du monde
nous nommèrent le Christ : nous l'étudiâmes, dans sa vie intime et publique, dans ses miracles, dans les prophéties séculaires qui avaient annoncé et préparé sa venue, et par où il se rattachait authentiquement à tout le passé du genre humain. Cet homme nous parut unique comme l'Eglise, et le seul qui, ayant osé se dire Dieu, eût réellement parlé, agi, vécu comme un Dieu.
« Cela fait, l'Eglise à ma gauche, le Christ à ma droite, l'œuvre et l'ouvrier reconnus divins, j'entrai hardiment avec vous dans les entrailles du dogme que nous tenions de ces deux sources : le Christ et son Église ; le Christ révélateur, l'Église propagatrice et interprétatrice ; et suivant pas à pas le mystère obscur et lumineux de la doctrine, nous en visitâmes toutes les profondeurs. Dieu, l'univers, l'honmie, le commerce de l'homme avec- Dieu, la chute de l'humanité, sa réparation, les lois et les résultats du gouvernement divin, tels furent successivement les objets de notre investigation ; et aujourd'hui je n'ai plus qu'à y mettre le sceau en jetant dans votre âme un rayon de lumière que j'avais laissé à l'écart, et qui est le couronnement de tout le christianisme, en tant •qu'il est un corps de vérités (1). »
-^1) Conférences, t. I. d. 201 et «im*
Dans cette première station, Lacordaire traita successivement de la nécessité d'une Eglise enseignante et de son caractère distinctif ; de la constitution de l'Eglise; de l'autorité morale et infaillible de l'Eglise ; de l'établissement sur terre du chef de l'Eglise ; de l'enseignement et du salut du genre humain avant l'établissement définitif de l'Eglise ; des rapports de l'Eglise avec l'ordre temporel ; de la puissance coercitive de l'Église.
Le succès de Lacordaire fut considérable, et grandit à chaque conférence. L'archevêque, qui dès la première avait voulu le nommer chanoine honoraire et que l'on en avait à grande peine empêché, s'empressa de le faire, aussitôt la station terminée.
Mais ce triomphe était chèrement acheté : la santé de Lacordaire était un peu ébranlée par la double fatigue intellectuelle et physique que lui avaient donnée la préparation hâtive de ses conférences et ses efforts pour dominer son vaste auditoire. Il dut aller se refaire au bord de la mer à Dieppe, où il fut présenté à M"»« Récamier et à Chateaubriand. A peine de retour à Paris, il fut appelé en Bourgogne par la mort de son frère aîné, fils d'un premier mariage de son père. Il ' revit aussi la Suisse, cette Suisse qu'il avait tant aimée jadis, et qui le laissa froid et ennuyé. C'est
que ses conférences de Stanislas et celles de
Notre-Dame lui avaient procuré un « genre de
joie w qui élevait son âme « dans des séjours plus
purs que celle de la renommée », lui avaient
révélé (( le commerce des âmes..., qui est la vraie
félicité du prêtre », et que, comme il l'écrivait
alors à M™^ Swetchine, « une fois qu'on a vu des
âmes, tous les autres spectacles n'ont rien qui
vous puisse frapper ». Et plus tard il ajoutait :
(( Quand une fois on a été initié à ces jouissances,
qui sont comme un arôme anticipé de l'autre 'S'ie,
tout le reste s'évanouit, et l'orgueil ne monte plus
à l'esprit que comme un souffle impur dont le
goût amer ne peut le tromper ».
Le jeune orateur avait la pleine conscience de son talent, de sa supériorité intellectuelle et de son ascendant sur les foules ; mais chaque jour, fidèle aux enseignements du Christ et de l'Église, il s'habituait à rapporter ces avantages, non à lui, mais à Dieu, et il les regardait comme un dépôt qui lui avait été confié et dont il aurait un compte sévère à rendre au souverain Juge.
L'amour de la gloire le flattait si peu qu'il n'hésita point, dès l'année suivante, à quitter Notre-Dame.
Sa mère, emportée par une maladie de cœur, mourut le 2 février 1836, après avoir eu la con-
solation d'assister à la gloire naissante de son Henri, le préféré de tous ses enfants. Cette mort, suivant de si près celle de son frère, fut infiniment douloureuse pour Lacordaire ; mais elle brisa le lien le plus fort qui le retenait à Paris : il aurait hésité à quitter une seconde fois cette mère qui mettait en lui toute sa joie ; son isolement lui rendait la liberté de ses mouvements ; et le petit patrimoine (16,000 francs) dont la mort de sa mère l'avait fait entrer en possession, le mettait, avec ses goûts simples, à l'abri du besoin pour plusieurs années.
D'autre part, l'acharnement que des adversaires jaloux manifestaient contre lui, l'hostilité systématique dont il était l'objet du côté de certains partis, le peu de fermeté qu'il pressentait dans le pasteur du diocèse, dont la vieille affection pour lui s'était cependant doublée d'une estime qui tendait à l'admiration, lui rendaient pénible le séjour de Paris. L'on attaquait avec violence son ^enre de prédication, qui sortait trop de la routine ordinaire. L'abbé Cattet, vicaire général de Lyon, préparait un recueil de propositions prétendues extraites de ses conférences qu'il voulait dénoncer à Rome comme hétérodoxes ; Mgr Cottrel, évêque de Caryste, le menaçait d'une lourde publication.
Lacordaire se rendait déjà compte, comme il devait le constater bien plus tard et l'écrire à \f me Swetchine (1), que la hardiesse de ses discours prêtait le flanc aux attaques de ses ennemis; que la nature de son auditoire, composé surtout d'âmes jeunes, entraînait la sienne ; que toute préparation arrêtée lui étant impossible, il ne pouvait s'asservir à une prudence qui le glacerait. Il trouvait à une retraite momentanée le double avantage de calmer peut-être les passions de ses ennemis et en tout cas de se mûrir par des études solitaires où les connaissances acquises par lui prendraient encore plus de solidité.
Quelques jours donc à peine après la mort de sa mère, il annonçait à ses amis, à M. Foisset entre autres, son intention de partir pour Romifr dès qu'il aurait terminé la station quadragésimaie. Mgr de Quélen essaya en vain de le faire revenir sur une détermination qui le contrariait fort; Lacordaire, nous l'avons déjà dit, ne se décidait point à la légère et n'abandonnait guère une résolution une fois prise.
Le chagrin de Mgr de Quélen en fut d'autant plus grand que le carême de 1836 affirma le succès du prédicateur d'une manière éclatante»
0) 6 mai 1852. Comspondanee, p. 512-513.
Beaucoup l'attendaient à cette nouvelle épreuve, expliquant l'affluence qui, l'année précédente, s'était pressée autour de sa chaire par la curiosité. A ces conférences de 1836 où Lacordaire traita de la doctrine de l'Église et des sources de cette doctrine : tradition, Ecriture, raison, foi, ainsi que des moyens d'acquérir cette dernière, l'auditoire se montra plus nombreux encore, plus sympathique, plus respectueux. Les jeunes gens, qui surtout se pressaient à Notre-Dame, sentaient si bien battre en Lacordaire un cœur comme le leur, aimant la patrie, la liberté, les idées modernes avec le même enthousiasme qu'eux, sympathique à leurs souffrances, respectueux de leurs pensées, sans dédain pour leurs erreurs, qu'ils se laissaient subjuguer par sa parole et que, . s'ils ne retrouvaient pas tous la foi, tous du moins se sentaient mieux préparés à la recevoir (1). Quelque chagrin que le jeune prédicateur
(1) L'on a contesté parfois que les conférences aient ramené des âmes à Dieu. L'on a vu ci-dessus qu'elles avaient au contraire été pour Lacordaire l'occasion de ce commerce sublime avec les âmes qui est une des joies du sacerdoce. Parmi les personnes converties par ces premières conférences, on peut citer entre autres M"« Melleret, qui non seulement fut ramenée à la foi par la parole du jeune prédicateur, mais qui y puisa des désirs de vie religieuse qu'elle ne tarda point à réaliser, par la fondation de l'Ordre des Augustines de l'Assomption.
éprouvât à quitter un auditoire qu'il aimait de toute la tendresse de son cœur de prêtre et d'apôtre, il se rendait compte du moins que l'œuvre des conférences était fondée, et que désormais une autre voix, soutenue comme la sienne par l'esprit de Dieu, animée par un même amour des âmes, pouvait, par d'autres moyens, continuer cette œuvre que seul peut-être son propre génie était capable de fonder.
Quand, le 16 avril 1836, Lacordaire fit connaître à son auditoire la détermination qu'il avait prise de le quitter et de « se retrouver seul quelque temps devant sa faiblesse et devant Dieu », Mgr de Quélen lui rendit un témoignage éclatant en appelant ce peuple à louer Dieu « de ce qu'il a daigné susciter pour vous, tout exprès, — dit-il, — un prophète nouveau, un prédicateur dont la voix plus amie encore qu'éloquente s'est mise en rapport avec vos intelligences et a remué au fond de votre âme cette fibre chrétienne qui n'a été, qui n'est encore peut-être, qui ne sera jamais qu'émoussée I )>
L'on sait que le P. de Ravignan se trouva là pour recueillir dignement la succession de Lacordaire; et l'on ne peut s'empêcher de voir dans ces événements une disposition de la Providence qui destinait Lacordaire à de grands desseins et qui l'y
poussait par des voies inconnues. Il le sentait bien ainsi quand, le 2 mai, il écrivait à M"*^ Swetchine que jamais il n'avait été ce moins en train d'une résolution que celle-ci », mais qu'il était « entraîné là par une suite presque fatale de circonstances », et par la persuasion qu'il avait besoin de ce séjour pour achever de régler son âme avec Dieu.