I. HOMME JUSTE
Vous cherchez l'homme juste, l'homme fort, l'homme saint, (homme qui aime Dieu : je le connais, et je vais vous dire son nom.
11 y a dix-huit siècles. Néron régnait sur le monde. Héritier des crimes qui l'avaient précédé sur le trône, il avait eu à cœur de les surpasser, et de se faire par eux, dans la mémoire de Rome, un nom qu'aucun de ses successeurs ne pourrait plus égaler. 11 y avait réussi. Un jour, on lui amena dans son palais un homme qui portait des chaînes et qu'il avait désiré voir. Cet homme était étranger ; Rome ne l'avait pas nourri, et la jGrrèce ignorait son berceau. Cependant, interrogé par l'empereur, il répondit comme un Romain, mais comme un Romain d'une autre race que celle des Fabius et des Scipion, avec une liberté plus grave, une simplicité plus haute, je ne sais quoi d'ouvert et de profond qui étonna César. En l'entendant, les courtisans se parlèrent à voix basse, et les débris de la tribune aux harangues s'émurent dans le silence du Forum. Depuis, les chaînes de cet homme se sont brisées, il a parcouru le monde. Athènes l'a reçu, et convoqué pour l'entretenir les restes du Portique et de l'Académie ; l'Egypte l'a vu passer au pied des temples, où il dédaignait de consulter la sagesse ; l'Orient l'a connu, et toutes les mers l'ont porté. Il est venu s'asseoir sur les grèves de FArmorique, après avoir erré dans les forêts de la Gaule, et les rivages de la Grande-Bretagne l'ont accueilli comme un hôte qu'ils attendaient. Quand les vaisseaux de l'Occident, las des barrières de l'Atlantique, s'ouvrirent de nouvelles routes vers des mondes nouveaux, il s'y élança aussi vite qu'eux, comme si nulle terre, nul fleuve, nulle montagne, nul désert, n'eût dû échapper à l'ardeur de sa course et à l'empire de sa parole : car il parlait, et la même liberté qu'il avait déployée en face du Capitule asservi, il la déployait en face de l'Univers.
Voyageur à mon tour au mystère de la vie, j'ai rencontré cet homme. Il portait à son front les cicatrices du martyre ; mais ni le sang versé, ni le cours des siècles ne lui avaient oté la jeunesse du corps et la virginité de l'âme. Je l'ai vu, je l'ai aimé. Il m'a parlé de la vertu, et j'ai cru à la sienne. Il m'a parlé de Dieu, et j'ai cru à sa parole. Son souffle versait en moi la lumière, la paix, l'affection, l'honneur, je ne sais quelles prémices d'immortalité qui me détachaient de moi-même : et enfin je connus, en aimant cet homme, qu'on pouvait aimer Dieu, et qu'il était aimé, en effet. Je tendis la main à mon bienfaiteur, et je lui demandai son nom. Il me répondit comme il l'avait fait à César : « Je suis chrétien. »