LA LIBERTE ET LA PASSION
A peine l'homme se connaît-il, ou même avant qu'il se connaisse, il sent s'éveiller en lui l'aspiration indéfinie à la félicité, et en même temps s'ouvre aussi devant ses yeux le large et double loyer où il peut en poursuivre le rassasiement. Il voit le inonde dans le champ de l'espace, et, par delà le monde visible, un autre plus spacieux encore qui contient le premier, et dont le premier n'est que l'ombre et le radieux portique. Ces deux mondes sont sacrés : l'un est Dieu, l'autre est son œuvre et son image. Tous deux appartiennent à l'homme la nature est à lui, et il peut dire aussi de Dieu : mon Dieu : Ainsi placé dès l'aube de la raison, un pied sur le sol créé, un autre sur le sol incréé, enfant de l'un par son corps, de l'autre par son âme, l'homme ne fait pas que les voir et que les reconnaître comme ayant droit sur eux, il se sent une prise pour les atteindre, une puissance pour s'en assurer la possession et y puiser sa béatitude. Car ce serait en vain qu'il les verrait et y aspirerait comme un foyer de sa vie, s'il n'était doué d'une force capable de se les approprier. Ainsi en est-il. Armé à l'extérieur de deux bras qui peuvent porter l'épée et le sceptre, il a au-dedans de lui une double faculté au service de ses aspirations. L'une, la première et la plus noble, a un bien grand nom : elle s'appelle la liberté. C'est le don de vouloir sans autre cause déterminante que soi-même, le don de choisir sa pensée, son amour, son acte, son sort enfin, et de se commander à soi-même plus qu'à personne. Puissance souveraine, la1 liberté gît au plus profond de nous, dans un séjour calme comme la vérité ; elle y voit les deux mondes qui nous parlent, elle les confronte, les juge, se tait un moment, et dit à la terre ou à Dieu : Oui.
Si elle était toute seule, l'homme peut-être ne se tromperait jamais dans son choix. Il irait à Dieu d'un trait libre, mais infaillible, comme à son terme naturel, et le monde visible ne lui serait qu'un passage et une épreuve, comme il doit être. Mais il a fallu, dans les décrets de la Providence créatrice, qu'une autre puissance s'assit au vestibule de notre liberté, sentinelle qui n'était point ennemie, mais qui l'est devenue, et qui assiège plutôt qu'elle ne garde le saint des saints de notre âme : c'est la passion. Car il était impossible, sans doute, que devant deux mondes ouverts à nos regards, qu'en face de la beauté divine et de la beauté créée, l'homme demeurât froid comme un esprit sans chair et sans cœur : il I allait bien qu'il aimât pour ressembler à Dieu. et. une fois l'amour introduit dans son sein, toute passion \ habitait avec lui. La passion est la faculté d'être ému, et il n'est rien qui ne puisse nous émouvoir, parce qu'il n'est rien qui ne contienne au moins en apparence une goutte de cette félicité qui est le
but de noLre vie. L'ombre, la lumière, une feuille d'automne emportée par le vent, un regard, un sourire, tout agit sur nous, tout du moins peut y agir et y élever des tempêtes, que l'Océan lui-même ne connaît pas.
Liberté, passion ; liberté, puissance calme et maîtresse ; passion, impuissance émue et sujette ; voilà les deux facultés mises par Dieu à notre disposition pour nous emparer du ciel et de la terre, de la béatitude apparente, et de la béatitude réelle *.