‹ LacordaireChapitre 9 sur 48 · LA PAIX C'EST LA TRANQUILLITÉ DE L'ORDRE · texte numérisé non relu

LA PAIX C'EST LA TRANQUILLITÉ DE L'ORDRE

J'avais vingt ans quand pour la première fois, du haut des collines du Jura, j'aperçus à mes pieds les flots tranquilles du Lac de Genève. C'était vers le soir. Le sommet des Alpes resplendissait des derniers rayons de lumière, et les rejetait dans une ombre douce sur le lac. Le silence était pur comme l'air et comme l'eau, et on eût dit que la nature, avant de nous donner le repos de la nuit se recueillait elle-même, dans une religieuse sérénité. Je regardai longtemps cette belle vision, image imparfaite pourtant de l'âme humaine lorsque la vertu y a mis la paix. La paix, dit Saint-Augustin, est la tranquillité de l'ordre. Tant que les passions nous gouvernent, elles produisent en nous un ébranlement confus, qui fait de notre vie une succession de mouvements opposés et douloureux. La ioie que nous y cherchons se change en une fièvre qui nous abat et nous exalte tour à tour sans jamais nous donner le repos dans le contentement. Mais dès que la vertu se lève sur l'âme, il s'y fait un premier apaisement .de nos facultés. L'imagination se retire devant l'intelligence, dont le regard purifié contemple mieux les sommets inébranlables du monde invisible ; la mémoire, au lieu de nous susciter des ombres malfaisantes, commence à respecter la pudeur de nos désirs ; les sens eux-mêmes, touchés de crainte, sont moins prompts à soulever contre nous leur insatiable appétit, et tout l'être, incliné devant la raison, prend l'attitude soumise d'une créature qui connaît ses devoirs, et obéit, en les acceptant, à sa propre royauté. Quand cet état dure, il devient la paix. La paix n'est pas toute la joie, c'est une joie calme. Il se peut même qu'un peu de tristesse ose encore aborder au rivage tranquille de notre vie ; mais cette tristesse, parce qu'elle est une passion, rencontre dans la vertu une force qui la contient, et le voile dont elle couvre nos sentiments et nos actes n'est jamais un linceul, encore moins le trouble effréné du désespoir. L'homme vertueux sait souffrir ; il sait que la souffrance est dans le monde, et que lui, enfant de ce monde, il doit en porter sa part, sans la rejeter ni la maudire. 11 ne dit pas à la douleur : vous n'êtes qu'un nom, mais il lui dit :

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