LE PREMIER SERMON AU SEMINAIRE
J'ai entendu son premier sermon, déjà celui d'un orateur : c'était au réfectoire où, selon l'usage, les théologiens débutaient à tour de rôle, dans la chaire du lecteur, au milieu du combat des assiettes et des couverts. Le dîner qui durait de vingt à vingt-deux minutes ne laissait point de temps à perdre.
Qui voit - on monter le terrible escalier ? Celui que vous devinez bien, et que l'on s'indique l'unà-1'autre, en se touchant du coude et regardant vers la chaire.
Au travers des premiers coups de dents que rien n'arrête, il commence d'une voix faible et retenue, comme il a toujours commencé depuis : mais d'un style toujours élevé et qui tient à être
plutôt solennel que simple ; puis le voilà qui, d'une voix perçante, suit son mouvement oratoire ; il part, s'envole, et va se reposer au sommet du Calvaire, en saluant de toute son éloquence la Croix jusqu'alors infâme et devenant (ô prodige adorable !) l'instrument de notre civilisation. Et tous les yeux restent fixés sur lui, toutes les mains s'arrêtent, et ce fut pendant sa brillante invocation un moment de silence qu'on peut dire historique ; car ce premier discours, qu'on n'a pas conservé, a été le type de sa manière oratoire durant toute sa vie ; même début, mêmes gradations artistiques, mêmes repos à effet. Grande et bonne impression finale sur l'auditoire.
Le soir, à l'un des exercices de piété qui terminaient la journée, le supérieur rendait son jugement sur les sermons du matin. Que va-t-il dire cet excellent homme, M. Ruben, dont la langue un peu épaisse n'altérait en rien la sûreté de son droit sens, ni la clarté de son opinion magistrale? « Le discours de Monsieur Lacordaire, dit le grave Sulpicien au milieu du silence et de la curiosité de
tous, est généralement bon.» Il lit une
pause, et chacun d'ajouter tout bas : Mais. . .
Mais, reprit le supérieur, il y a quelques défauts de détail qui n'ôtent rien aux qualités du fond. Ainsi la division n'est pas assez nettement indiquée, et il y a ça et là des inégalités qui s'effaceront avec le temps et l'expérience. En somme Monsieur Lacordaire a fait un bon discours. »
Un bon discours ! un bon discours ! répétaient en récréation les plus chauds amis de l'abbé; déjà pas si bon, mon très-cher; vous avez péché mortellement contre certains usages locaux. Quoi, vous osez ne plus dire : « Ceci est mon premier point, et cela mon second point ! » Discours manqué, criait un joueur en renvoyant la balle, vous avez oublié la meilleure des formules obligatoires : « Honorez moi, mes frères, de votre plus favorable attention. » Et le mouchoir donc, reprenait le partenaire, le mouchoir déployé à point nommé, et plié sur le bord de la chaire, pour mieux glisser en voltigeant sur l'auditoire. Mais soyez tranquille, on vous le renverra. Encore un mot, cher Monsieur l'abbé ; qu'une autre fois on vous voie en finissant chercher votre bonnet, et surtout votre péroraison.
Tels ou à peu près tels étaient les innocents brocards dont retentissaient les échos du jeu de paume d'Issy; Dieu permettant dès ce temps-là que notre abbé eût ses enthousiastes qui ne lui reconnaissaient rien que de parfait, comme compensation à quelques gens du monde, qui, n'ayant pas comme ceux-ci l'excuse de la gaité, devaient un jour, quoi qu'il lit, quoi qu'il dit ou écrivit, ne lui reconnaître absolument rien que de mauvais, ou de médiocre, ce qui est encore pis. Ils sont bien difficiles.