‹ LacordaireChapitre 12 sur 33 · SORTIE DR LA MAISON D ISSY · texte numérisé non relu

SORTIE DR LA MAISON D ISSY

J'ai déjà parlé de son départ, puis j'ai repris des récits qu'on devait croire terminés. Excusez les souvenirs : ce sont tous oiseaux voyageurs, qu'il faut prendre au vol, quand ils passent ou repassent.

Je ne revoyais plus M. Lacordaire à Issy qu'aux jours de congé où les théologiens du grand Séminaire de Paris nous faisaient l'honneur d'envahir notre retraite villageoise, surtout notre billard. Pour me consoler de son absence, il m'écrivait.

Preiiiiôrt* Lettre.

l'aria, 23 février 1820.

« Je t'ai abandonné avec beaucoup de peine. Le temps que j'ai passé avec toi vivra toujours dang mon souvenir, parce qu'il a été la source d'une amitié qui ne s'éteindra qu'avec nous. Crois, mon

cher ami, crois que je te suis attaché du fond de l'âme et que je suis disposé à m'ouvrir à toi sans réserve sur tous mes intérêts et toutes mes affections. Soyons donc deux vrais amis, quoi qu'il arrive; et prenons Dieu à témoin de nous aimer jusqu'à ce qu'il nous réunisse dans son sein. Nous sommes jeunes tous deux, nous sommes à l'entrée de la vie ; et il nous reste plus ou moins de temps à subir cette épreuve que Dieu nous a imposée avant de pouvoir le connaître et l'aimer pour notre bonheur éternel. Aidons-nous mutuellement dans cette voie difficile où l'homme trouve toujours bien des chagrins et commet bien des fautes. Avertissons-nous, consolons-nous, disons-nous la vérité avec un cœur pur et naïf. Je le disais à Alexandre (1) : l'amitié n'est si divine que parce qu'elle donne le droit de dire la vérité aux hommes qui la disent si peu et qui l'entendent si rarement. Nous sommes unis dans la même foi, dans les mêmes devoirs, dans les mêmes espérances ; conservons toujours cette union; sois toujours pieux, et persuade-toi que sans la religion la vie est (ici le mot est enlevé par le cachet); conserve la pureté de tes mœurs; c'est ce qu'il y a de plus agréable à Dieu et aux hommes, et on ne se console jamais de l'avoir même effleurée. Observe la règle du Séminaire avec fidélité, et si quelquefois je t'ai donné là-dessus un mauvais exemple, pardonne-

(J) De Bernes.

le-moi; tu as vu un homme bien pauvre en vertus et en piété, et tu as pu juger que les hommes ne gagnent jamais à être vus de trop près. C'est là notre misère : plus on connaît Dieu, plus il est grand ; plus on connaît l'homme, plus il est petit. Souviens -toi de D..., il est de ceux que la piété juge mal, et que le Souverain Juge voit avec compassion et avec amour, parce qu'ils ont le cœur de la Madelaine, de ces cœurs où l'amour nait du repentir et à qui l'on pardonnera beaucoup. Ne parle jamais du Séminaire qu'avec réserve et avec respect, comme on doit parler de tout ce qui approche du sanctuaire et des lieux où l'on a reçu le bienfait de l'éducation.

» Adieu, pense à moi, je ne t'écrirai plus jusqu'à Pâques, à cause de l'examen qui prend tout mon

temps.

» Ton ami,

» H. Lacordajre. *

Seconde Lettre.

Paris, 3 avril 1826.

« Mon cher Joseph.

» Voici un petit mot qui ne te dira pas grand chose, mais qui te témoignera le désir que j'ai de te- complaire et l'amitié que je te porte.

» Est-ce que ton séjour à Issy te pèse, mon bon ami? Tu sais qu'en te proposant d'y venir, je

comptais passer avec toi toute l'année et adoucir ainsi la solitude, et je pense que tu ne m'en veux pas pour t'y avoir amené. Pour moi, je ne regretterai jamais l'occasion qui nous a liés, et malgré les petits chagrins que j'ai eus depuis trois ou quatre mois, le souvenir de ce temps me sera toujours cher et précieux à cause de toi.

» J'ai assisté avant-hier à la cérémonie qui a eu lieu au Val-de-Grâce pour sa bénédiction et sa restitution au culte. Les princesses (1) s'y trouvaient et je les ai parfaitement vues. Monsieur de Maccarthy a prêché et m'a fait un plaisir infini; en sortant je n'ai pu m'empècher de dire : voilà le premier orateur chrétien que j'aie entendu. Tu vois que nous ne sommes pas si étrangers que vous aux pompes de la terre et du Ciel. Je me plais de plus en plus à Paris; et je trouve que les grandes promenades ont un charme particulier quand on a été six jours entre quatre murailles bien noires. Je retournerai donc après-demain à Issy avec une grande joie et un grand empressement de te voir et de t'embrasser. Peut-être Ladey (2) et Boissard (3) y viendront ce jour-là.

» Adieu, tout à toi à jamais.

» H. Lacordaire. »

(1) Mmes les duchesses d'Angoulème, de Berry el d'Orléans.

(2) Professeur de droit a l'Ecole de Dijon.

(3) Conseiller à la Cour de Dijon. — Tous deux fort distingués et fidèles amis de l'abbé, malgré la divergence de quelques principes.

Le « mauvais exemple » qu'il craint de m'avoir donné est le comble de l'humilité; personne ne m'édifia plus assidûment et plus minutieusement. Resté seul laïque au milieu d'une centaine de jeunes abbés en soutane, je me trouvais embarrassé de mon indépendance apparente et cruellement privé de mon guide habituel jusqu'à l'heure du départ général. Heureux celui qui, se séparant des excellents prêtres de Saint-Sulpice, peut leur dire à revoir, et j'allais leur dire adieu.

C'est que sur le sol des villes, on ne fait pas germer une vocation aussi facilement qu'au village, où si souvent j'ai ouï dire : « Nous ferons de ce petit-là un monsieur le curé. » Et ces simples paroles tombant sur la bonne terre, y fleurissaient à vue d'œil, et Unissaient par fructifier. Ni le bréviaire, ni le séminaire n'épouvantaient, dans ces chères campagnes, le bon petit garçon dont il s'agit de faire un robuste ouvrier évangélique ; encore moins ses parents, qui, après avoir échangé un regard d'amour et d'intelligence au pied de leur crucifix, avaient offert à Dieu leur enfant au prix des plus grands sacrifices. Le seul écueil des vocations à la campagne, ce sont les crises politiques, qui effarouchent les parents et diminuent subitement le nombre des séminaristes d'un bon tiers.

A la ville, il faut compter avec une éducation libre, et l'écho des bruits du monde qui ne cessent de faire à l'oreille des parents et du jeune fils de famille une musique qui n'a rien d'ecclésiastique;

elle leur met sur l'esprit un nuage d'idées fausses à travers lequel la soutane ne leur apparaît plus comme la robe sacrée du Christ, mais comme une espèce de drap d'enterrement. Ils craignent pour leurs enfants le régime austère et prolongé du Séminaire ; mais aussi les vocations nées à la ville ont en général un principe très-solide contre les révolutions : c'est une conviction exercée et de longue date, ou une conversion sincère, et dans tous les cas, un ardent désir de faire servir au bien de la société toutes les qualités d'une bonne première éducation, tous les avantages de la fortune et d'une instruction développée.

Troisii'ine Lettre.

Paris, 51 décembre 1826.

« La marque d'amitié que tu m'as donnée par ta lettre, mon cher Joseph, ne m'a rien prouvé dont je ne fusse déjà bien sûr. Seulement tu n'aurais pas dû te rappeler ces deux ou trois billets de toi que j'ai eu le malheur de brûler, parce que j'en agis ainsi avec mes meilleurs amis quand je ne suis pas content de ce qu'ils m'écrivent. J'ai brûlé de longues lettres que M. D. B. m'avait écrites de plus de cent lieues ; et la première chose que j'ai faite en le revoyant, ça été de lui dire ce petit

sacrifice fait en cachette à Vulcain. J'ai tort de me servir d'expressions mythologiques, car me voilà sous-diacre depuis huit jours. J'ai reçu les ordres moindres de la main de Wr l'archevêque de Bourges, quelques jours avant l'ordination de Noël, et j'ai été fait sous-diacre le samedi des Quatre-Temps. J'aurais voulu t'écrire pour me recommander à tes prières ; mais je suis certain que tu m'y auras donné une petite part. En te rappelant ce que j'étais à cette époque l'année dernière, tu auras pensé avec grande raison que j'en avais besoin (1), cependant j'étais devenu un peu plus raisonnable qu'alors. Te souviens -lu qu'au jour de l'an, j'étais malade, et qu'on m'emboquait d'œufs durs pour me guérir '( singuliers médecins ; mais j'étais avec toi dans cette pauvre petite chambre et je me trouvais fort content. Aujourd'hui je suis dans un palais en compensation ; j'ai une anti-chambre, une cheminée en marbre noir, un beau lit de fer peint en bleu ; mais je ne t'ai pas et rien ne remplace un ami... J'ai vu ton frère, qui paraît résolu à mener la vie d'avocat avec une intrépidité et une franchise chevaleresques. Je l'en ai félicité et nous avons raisonné avec beaucoup de poids et de mesure sur les choses de la vie qu'il commence à prendre un peu plus positivement. J'espère que Dieu vous

(i) Le jeune ordinand se plail ici à faire encore un aclc d'humilité inexplicable pour qui l'a connu à celte époque.

bénira tous deux et que nous ne serons sépares ni en cette vie, ni en l'autre. Je ne sais ce que je te dis, je t'écris de l'abondance de mon cœur. Tu auras les dernières lignes que j'aurai écrites en 1826, les dernières pensées qui auront occupé mon àme, sauf la petite prière que je fais à Dieu en me couchant. 11 est onze heures bientôt, si je ne me trompe; je ne me lasserais pas de t'écrire et de tromper le sommeil ; mais il faut songer au lendemain.

» Adieu, aime-moi toujours, sois heureux cette année. » H. Lacordaire.»

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