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CHAPITRE XII

LETTRE DE LACORDAIRE SUR LE COMMERCE MARITIME ET LA FORTUNE. — LETTRE d'HIPPOLYTE.

Pas de plus grand malaise en ce monde que de n'être pas à sa place. Sans doute on peut servir Dieu dans toutes les positions, et c'est l'essentiel ; mais il s'agit de le servir de toutes ses forces,

de tout son cœur ; et quand un homme occupe une case qui n'est pas faite pour lui, son esprit est à la gène, son cœur est refroidi, ses forces inférieures à ses devoirs. L'infortuné déclassé rappelle ces condamnés chinois enfermes dans une cage où ils ne peuvent se lever ni s'étendre. Ecoutons Lacordaire.

Quatrième Lettre.

l'nris. 2>!i mars IS27.

« Tu me demandes, mon cher Joseph, quelques renseignements sur les études de l'un de mes frères (1) et je te les donnerai tels que je les sais...

» Le hasard, ou plutôt cette providence qui ressemble au hasard parce qu'on n'en aperçoit pas les causes et l'entraînement, entre pour beaucoup dans le succès d'une entreprise commerciale. Tel se ruine là où un autre s'est enrichi la veille; les plus profonds calculateurs se ruinent là où se sauve un négociant d'hier. La simplicité et la bonne foi d'une âme noble qui ne sait pas se défier, sont une autre source de mécomptes et de pertes. On croit que le commerce donne et ne vend pas la

1 M. Théodore Laconlairo, savant royagear, mnri professeur «l'histoire naturelle à Liéee.

- fil —

fortune parce qu'on a quelques exemples d'une élévation rapide en ce genre ; cela ressemble assez à un champ de bataille où les soldats deviennent généraux sur le corps de leurs officiers. Il y a beaucoup de chances de succès parce qu'il y a beaucoup de revers. Ajoute que l'esprit de commerce est une science que l'on n'acquiert jamais lorsqu'on ne la trouve pas toute faite dans sa tète; ni le talent, ni le savoir, ni l'expérience ne suppléent un certain génie de calcul, dont la Providence doue ceux qu'elle destine à échanger les productions et l'argent des diverses parties du globe.

» On a vu des hommes de beaucoup de mérite perdre à ce métier le patrimoine qui ne leur avait rien coûté et payer de la misère une ambition peu sage. Plus que personne peut-être, tu es peu propre au commerce, et je n'en voudrais pour preuve que ton goût naturel pour la musique: ce talent est presque rigoureusement antipathique avec celui des affaires commerciales, quoi qu'il puisse y avoir des exceptions. Il suppose une imagination vive, une sensibilité prompte et qui agit sur le coup d'une première impression, une impuissance de rester longtemps à des occupations sérieuses, toutes choses qui sont contraires à l'esprit du commerce. Par la raison qu'un poëte ne peut être un bon négociant, un musicien ne peut pas l'être non plus. Il n'y aurait pour toi dans cette partie que de l'ennui à attendre, sans parler de la mauvaise fortune et du délabrement

de ta santé. Pour moi, mon cher Joseph, je suis toujours le même, bien portant. Il ne m'est rien arrivé dans ces deux ou trois mois qui vaille la peine de t'être dit, et tu sais par expérience que la vie du Séminaire est ingrate pour l'histoire et les récits épistolaires.

» Je t'embrasse tendrement, » H. Lacordaire. »

Jamais Lacordaire ne m'écrivit plus affectueusement qu'entre les quatre murs de sa sainte cloison. Quand il en sera sorti, ses lettres se ressentiront de la fraîcheur de l'air et du rapt perpétuel de son esprit par le tourbillon de ses affaires. Le billet suivant annonce un nouveau pas dans sa carrière ecclésiastique.

Cinquième Lettre.

Paris, 11 juin 1827.

» Je t'envoie, mon cher Joseph, le certificat (1) que tu me demandes, et tu l'aurais déjà reçu si la retraite de l'ordination ne m'avait empêché de l'obtenir plus tôt. J'ai été fait diacre samedi dernier et j'espère que tu diras un petit mot au bon Dieu

(1) Du cours de philosophie au Séminaire sulpicien d'Issy.

pour le remercier de cette grâce qu'il m'a accordée. Tu me parles de mes affaires; nous n'enavons guère ici. Tu sais ce que c'est que notre vie, six jours de travail, un septième donné à la promenade, et toujours de même. Tu n'as qu'à regarder ta montre pour être instruit aussitôt que moi de ce qui m'arrive. Ma santé est toujours bonne. Parlemoi de la tienne, tu as besoin de te ménager. » H. Lacordaire. »

Un mois après, le père d'Hippolyte recevait une lettre bien étonnante de ce cher artiste littéraire ; c'était une subite déclaration d'amour pour la sainte prêtrise, avec un cachet de conviction que ne saurait effacer toute assertion contraire.

S'il ne donna pas à cet appel d'en-haut la suite nécessaire, c'est un malheur, mais une preuve qu'il faut se tenir en garde contre le talent qui tue la vocation. L'un doit être soumis à l'autre si l'on ne veut s'exposer à gémir au milieu des vains triomphes de l'admiration publique. L'art est un moyen, la vocation un but. Bien que cette lettre ne soit pas de Lacordaire, j'ai cru devoir la donner à cause des leçons utiles qu'elles peuvent donner à ceux qui cherchent sérieusement leur voie.

Paris, 27 juillet 1827.

« Mon cher papa, » Je ne sais par où je dois commencer... Tant de fois j'ai voulu le bien sans l'exécuter, la vo-

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lonté de Dieu s'est fait entendre si souvent à moi sans que je l'aie suivie, qu'après toutes ces incertitudes, tous ces projets, je ne sais pas quelle confiance pourra vous inspirer la résolution

dont je viens de vous faire part J'aurais en

vain essayé de toutes les professions, une seule me convenait parce que Dieu m'appelait à une seule. J'ai tenté' la carrière du barreau, je n'ai pas rencontré ce que j'avais longtemps cru voir dans la profession d'avocat : la chose a un beau côté ; mais tout cela est entouré de procédure, de chicanes, d'un travail longtemps aride et fastidieux. Restait la magistrature et la profession des lettres. Dans la première, je n'entrevoyais rien qui pût satisfaire mon cœur, mais beaucoup de choses qui l'effrayaient ; dans la seconde, j'ai trouvé quelque bonheur, le calme, l'indépendance, les charmes de l'imagination occupée de belles rêveries. Mais tandis que, maître de tous mes instants, sans inquiétude de l'avenir, ne faisant que des choses agréables, je croyais avoir trouvé tout ce qui devait combler mes désirs, je sentais au fond de mon cœur une inquiétude et un mécontentement que rien ne pouvait guérir. Je me suis adressé à Dieu avec ardeur, avec un complet abandon de tous mes goûts, toutes mes passions, toute ma volonté. Alors s'est présenté à moi cette idée que je ne serais heureux qu'en me consacrant au service de Dieu, dont la beauté et l'amour ne changent pas. Et du moment où je formai la résolu-

tion d'être un bon prêtre, je sentis dans mon âme, et je dirai presque dans tout mon sang, une fraîcheur et un repos que je ne connaissais point encore. J'ai longtemps lutté contre ma vocation ; que de peines je me serais évitées en me jetant dans les bras de Jésus-Christ! Quand je songe à tous les obstacles que des parents irréligieux auraient pu mettre à une semblable vocation, je bénis Dieu de m'avoir fait connaître sa sainte volonté par la voix de mon père et de ma mère. Ali ! que je ne change jamais ! que le démon ne vienne jamais troubler cette résolution qui me rend avec la paix de la sagesse le cœur de mon tendre père. // me fallait la présence continuelle des autels de

Jésus-Christ. »

Il dit vrai : loin de l'Eucharistie on retrouve le monde ou le démon, qui est le même mot retourné. Voilà donc deux jeunes gens poussés au sacerdoce, et celui-là seul qui résistait d'abord aux moindres pratiques sera prêtre, pour prouver que c'est Dieu qui donne la vocation. Les conseils la soutiennent. Hippolyte avait une nature à la fois trop vive pour ne pas aller d'une extrémité à l'autre; et trop tendre pour se soutenir dans le subit isolement d'une cellule. A Saint-Sulpice, il eût pu tenir contre les assaillants du dehors, ce Séminaire gardant encore quelques points de contact avec une éducation urbaine ; mais passer d'un seul bond, de l'excès de la civilisation parisienne à un apprentissage de missionnaires des-

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tinés a la vie chinoise ou sauvage, c'était risquer d'étouffer sa vocation dans son nid. Pourtant, quel nid céleste ! car un dernier billet d'Hippolyte, tout en faisant présager sa prochaine envolée, met à découvert le trésor qu'il y avait trouvé, une àmc vraiment sanctifiée par le repentir, une droiture de cœur et un style digne delà prêtrise.

Une fois sorti des Missions-Etrangères, sans guide, surtout sans Lacordaire, seul véritable ami, le pauvre enfant rejoignit une camaraderie littéraire, qui lui montrait le succès et le pain quotidien, comme aux alouettes le miroir. C'était bien sur celui-là qu'essayait chaque jour de se poser cette volée d'étourneaux littéraires, qui oubliaient Dieu. Hippolyte ne l'oublia point, quoiqu'ils fissent, et il atteignit le succès, quoiqu'ils fissent encore. Mais, lancé sur la voie des gens de lettres, il écoutait son esprit plus que son âme, et perdait sa vocation. A tout prix, Dieu tenait à sauver cette belle âme, qui lui avait offert les prémices de sa raison élégante, et de ses pieux récits. Or, quand Dieu fait à quelqu'un l'honneur de l'appeler, il faut qu'il vienne ; sinon l'amour divin, jaloux, le fait enlever par les bras de la douleur et de la mort.

L'auteur de la première défense des Jésuites et d'une histoire du clergé de France (1), voulut,

(1) Trois volumes in-12. Paris, Bricon, éditeur. IS2S ; à Lyon. Périsse, rue Mercière. n° ô;i.

dans un bon mouvement, abriter sa dignité sous une toge de magistrat.

Il l'obtint de M. le président Séguier, qui, moins haut et plus élevé que certain parquet de province, nomma le jeune historien juge auditeur dans le ressort de Paris. Mais bientôt les juges auditeurs furent supprimés.

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