CHAPITRE XIII
L ABBË LACORDAIRE AUMONIER. — PROJET D ÉMIGRA- TION. — LETTRE. — LES LYCÉES D'AUTREFOIS ET LES COLLÈGES ECCLÉSIASTIQUES. — RÉVOLUTION DE JUILLET.
Le 25 septembre 18:27, c'est-à-dire en l'année des premiers grands coups portés à la monarchie très-chrétienne par le libéralisme vainqueur aux élections, Lacordaire était ordonné prêtre, et envoyé comme aumônier aux Sœurs de la Visitation, de la rue Saint-Etienne-du-Mont, très-humble petit coin, caché derrière la paroisse de ce nom. Les saintes colombes qui y soupirent plutôt qu'elles n'y chantent la louange de l'Eternel, entendirent alors, de la bouche de l'abbé Lacordaire, ce qu'on appelle de l'éloquence, chose rare et probablement
nouvelle. Les instructions étaient parfois sans doute un peu philosophiques, mais toujours trèspures de style, neuves d'idée, et surtout, d'après les regrets qu'y a laissés son départ, elles étaient fort attachantes. C'est bien là le triple caractère qu'on retrouvera jusqu'à la fin dans les plus grandes comme dans les moindres harangues du cher abbé. Il n'en improvisa jamais que la forme, le fonds étant toujours fortement médité. Oui, c'est dans ce modeste abri, des modestes Filles de saint François de Sales, que le futur prédicateur de Notre-Dame aiguisait, comme en se jouant, ses brillantes armes oratoires, passant le peu de loisirs qu'il se laissait, à consoler sa pieuse mère de son éloignement du pays natal et de l'isolement parisien : « N'oublie pas, dit la Bible, les soupirs de ta mère. (Eclésiast. 7. 20) ». En 1828, il passe à l'aumônerie du collège Henri IV, rôle isolé, raréfié, sans autre influence sur la jeunesse, au dire des hommes du temps, que celle des conseils, du prône, et du cours de religion (1). L'usage des sacrements y était-il protégé... ? Et pourtant, faites
(1) a Voir dans l'Univers du 15 septembre 1S68, le tra\ail remarquable de 31. Adrien de Tliuret, el celle phrase d'un mémoire du P. Lacordaire sur l'impuissance de l'aumônier de ce temps-là, cette phrase : u Nos prétentions se bornent a.... faire « penser qu'après tout, il serait peut-être bien possible que l'En vangile fut l'ouvrage d'un Dieu... » L'Invariable, journal publié à Fribourg (Suisse), par le comte O'Mahony (1831) T. I. p. 193 donne le reste du mémoire.
donc entrer la raison dans de jeunes âmes qui ne soupçonnent même pas cette base de la vie de l'âme, la communion fréquente! « On prétend, me disait un de ces chers confrères, que cela dérange les études... » Comprenez-vous cela, le médecin dérange le malade ! Dieu dérange sa petite créature ! Quel dommage, ou quelle pitié!!! » Aussi Lacordaire ne sentant pas ses forces dépensées par ce rôle solitaire, songeait à les essayer sur les âmes du Nouveau-Monde, qu'il croyait elles-mêmes neuves et indépendantes. Les missionnaires américains ont remporté de si glorieuses et pacifiques victoires, depuis un demi-siècle à peine qu'ils occupent ce vaste champ de bataille! Evêqueset prêtres sont là comme en famille, sans autre étiquette que le respect inspiré par l'âge, le mérite ou la hiérarchie. Ces prélats missionnaires qui marchent sans crosse, et sans soutane, à la conquête d'un monde immense, Lacordaire eut l'idée de courir sur leurs traces, tant il croyait voir, dit-il quelque part, qu'ils portent Jésus-Christ dans leurs entrailles. Il y a bien un revers à la médaille. Dans ce pays dont la réputation de liberté séduisait Lacordaire, le prêtre n'a pas même celle de s'habiller hors de l'église selon les traditions catholiques, et encore moins de donner publiquement le spectacle de nos fêtes liturgiques, trop fécondes en pensées de conversions. Il y a telles rues, des villes les plus civilisées de cette libérale Amérique du Nord, où le prêtre ne pourrait, m'écrivait-on, paraître avec
l'uniforme de son régiment catholique sans se faire non pas seulement insulter mais, écharper.
Mais quel Séminariste n'a pas, au moins une fois dans sa vie, oublié qu'il a dans sa patrie des sauvages bien autrement difficiles à convertir ! La Révolution n'a-t-elle donc pas en Europe ses Peaux-Rouges et ses Pieds-Noirs ?
Sixième Lettre.
Lungern, le 15 noùt 1828.
« Je suis venu dans ce petit village catholique, pour y célébrer la fête de l'Assomption ; car je demeure habituellement à Untersée, dans un canton protestant, si tant est que je demeure quelque part. Des excursions plus ou moins longues ont rempli mon temps jusqu'ici et m'ont empêché de m'ennuyer : étant seul, sans affaires, dans un pays étranger, il faut voir et courir. Au reste, je vais avoir bientôt des compagnons; Lorrain (1) et Ladey doivent venir me rejoindre dans le courant de la semaine prochaine. J'aime mieux les avoir à la fin qu'au commencement; leur privation
(1) Professeur a TEcole de Droit de Dijon, premier auteur d'une excellente notice sur le P. Lacordaire, publiée naguère dans le Correspondant.
m'eût été pénible, au lieu que l'amitié succédant à la solitude, il n'y aura que le changement de plaisirs. Je me souviens, mon ami, que c'est un jour de l'Assomption, il y a trois ans, que je t'ai vu pour la première fois, avec ton petit corps fluet et ta tête de fourmi.
» Cette miniature me plût assez : je n'aime pas les créations amples, ces hommes énormes qui vous écraseraient d'une chiquenaude, au lieu que j'ai un penchant pour les existences frêles.
» J'ai été bien content de te voir à Dijon, mon cher Joseph, et j'eusse voulu y demeurer plus longtemps, nous sommes toujours bien où nous sommes un peu aimés. On se lasse des voyages, des grands projets, de la gloire, de mille illusions dont notre jeunesse est pleine ; à la longue, on revient à ce qu'il y a de plus simple ; on vit ignoré dans un coin entre sa famille et Dieu, l'une pour nous délasser de nos devoirs, l'autre pour agrandir ceux-ci, et se consoler, paysan ou roi, d'être si peu. Mon ami, nous avons été bien mal élevés ; il faut de la peine pour que le bon sens nous arrive à travers ce fratras d'idées de collège dont on a farci nos cervaux. On nous a tout appris hormis à vivre. Heureusement la Providence s'est chargée de compléter les leçons de nos régents : elle n'a pas cru que ce fût trop d'elle-même et de ses lentes leçons pour montrer à l'homme de quoi il est question ici-bas.
» De combien de choses elle m'a désabusé ! Rien
n'est stable dans notre esprit, pas plus que dans le monde : les années lui apportent sans cesse de nouvelles observations qui ébranlent ses plus chères pensées ; et à la fin il ne lui reste rien que le peu qui soit immuablement vrai. Mon cher Joseph, nous deviendrons sages tous les deux par des routes différentes ; cette diversité de goût, d'espérances , de fortune qui n'est pas nousmêmes, se ressemblera tôt ou tard : 11 n'y a que la vertu ou le vice qui mettra entre les hommes une différence éternelle.
» Présente mes respects à M. Régnier, on revoit aussi toujours avec joie les gens vertueux, surtout lorsqu'ils sont assez bons pour nous témoigner quelque bienveillance, malgré la différence d'âge et de mérite.
» Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur, » H. Lacordaire. »
Jusqu'ici, sa vie demeure sans éclat : il prie, travaille et se promène en laissant faire la Providence. « L'important, disait-il souvent, n'est pas d'occuper une charge, mais d'en être capable. » Aussi le voyons-nous, fidèle à cet axiome, refuser à peine ordonné prêtre, l'une des plus hautes prélatures romaines, et se confiner à Paris dans l'ombre des aumôneries, en attendant que Dieu lui montre sa voie. Un moment, il crut la distinguer à la lueur du coup de foudre de 1830, dont un reste de ce qu'il appelle le fatras des idées de
collège, ne lui permettait pas d'apprécier nettement ni les principes ni les conséquences. Ce coup de main de la franc-maçonnerie parisienne était le résultat de ce que M. Thiers a justement nommé une longue comédie jouée depuis la chute de l'Empire par tous les mécontents aux dépens de la Restauration. Ce gouvernement croyait les gagner à force de bienfaits. Illusion : Auguste n'a dit à Cinna « prends un siège » qu'en lui laissant apercevoir la pointe de son épée; et la Révolution, fille de l'éternel révolté, n'est pas plus sensible que son abominable père. Or les lycées, englobés par leur situation dans le mouvement impérialiste, se trouvèrent tout naturellement lancés dans l'opposition politique, qui ne s'avouait pas révolutionnaire, mais libérale. De quelle libéralité venait ce nom nouveau ? Je l'ignore, mais il avait pour but de rallier les partis comme instrument de guerre. Quels étaient les principes philosophiques des libéraux ? Lacordaire, dans son Testament, s'exprime ainsi : « Incroyant dès le collège... j'étais libéral par instinct. » La conséquence est claire.
Voici sur l'esprit de ses camarades un petit fait assez significatif, dont Lacordaire dût prendre sa part.
En 1815, le comte Alexis de Noailles, connu par noblesse de son caractère et son amour des réconciliations nationales, fut envuyé par le Gouvernement, comme tant d'autres commissaires royaux,
pour annoncer en province le retour de la politique française à l'esprit de paix si longtemps exilé. Quelques collèges, anciens lycées, étaient inscrits sur la liste, entre autres celui de Dijon, où se trouvait Lacordaire, qui, l'année précédente, y avait t'ait sa première communion. Les recteur, proviseur, censeur et professeurs, à la tête de tous les élèves, dans la grande cour, écoutaient le noble comte féliciter la jeunesse d'échapper enfin au régime dont la passion belliqueuse prenait les fils de la patrie au sortir de l'école pour les jeter sur tous les champs de bataille et en faire de la chair à canon. Et quelle fut la réponse des enfants terribles à cette bonne nouvelle ? Un gros « vive l'Empereur ! » c'est-à-dire vivent la guerre perpétuelle et la persécution de la Papauté. Deux manies qui ont toujours porté malheur à la France et à l'Empire, et dont ces pauvres enfants ne comprenaient même pas la permanente vérité. A leur âge, sans doute, la gaminerie plutôt que la politique faisait sa profession de foi parfaitement ridicule ; mais s'adjoignant à un parti vivant et actif, elle commence à compter : elle a son bruit à elle, son petit pétard chargé à poudre, qui annonce la mise en marche de toute une génération vers l'armée du césarisme, couronnement de toutes les révolutions.
Notez que ces petits acclamateurs du despotisme ne se privaient pas trop de quelques bonnes révoltes avec barricades contre les maîtres de la
maison, de horions et de coups d'écritoires sur le dos et la face des surveillants surnommés pions (abrégé d'espions). Les bancs, les tables et les vitres broyées avec fracas par ces imperceptibles Orestes, servant d'orchestre à leurs sémipériodiques Fureurs.
Telles n'étaient nullement les manières des petits séminaires ou collèges ecclésiastiques tenus par les religieux, notamment par la Compagnie de Jésus. Lacordaire, en 1825, visitant avec Hippolyte, comme je l'ai dit, le collège de l'Arc à Dôle, en avait admiré sincèrement la tenue, la propreté, d'après la maxime du saint Evêque de Genève « ni trou ni tache, » l'absence de tutoiement et de criaillerie entre les élèves, la surveillance à la fois digne et amicale, la discipline continue et paternelle, et le protectorat fraternel des élèves expérimentés et nommés « anges gardiens » sur leurs plus jeunes contemporains. La confiance publique en ces établissements, si soigneux de l'âme et de la santé de leur cher troupeau, devait amener des jalousies. Elles furent violentes ; on ne vit pas de meilleur parti à prendre que de machiner la chute des établissements religieux pour préserver l'accroissement des maisons laïques. Cependant n'est- il pas juste que tout le monde vive ? Ce ne fut pas l'avis de certains affamés. On multiplia les menées ; on réchauffa les haines surannées, on ralluma contre les Jésuites la guerre des calomnies cent fois démenties ; guerre des forts
armés contre les saints désarmés ; guerre inepte
qui n'a plus de prétexte, aujourd'hui que le jansénisme et le gallicanisme théologique sont enterrés ; enfin guerre impie contre des prêtres d'élite, et qui annonce toujours une grande mésaventure aux princes, aux prêtres et aux peuples qui ont le malheur de l'entreprendre ou de l'approuver.
Bref, en échange; du service rendu à la Patrie par les généreuses Congrégations enseignantes, qui ne demandaient rien à l'Etat, une ordonnance arrachée à Charles X, sous le ministère d'un Evêque et le contre-seing d'un autre Evèque, font, en 1828, fermer tous leurs collèges. Comme jadis le pape Clément XIV, le roi n'avait signé qu'avec répugnance ce qu'il regardait comme un acte d'ingratitude : à peine deux ans après, le parti libéral payait le roi de la monnaie du diable, chassant à coups de fusil derrière les barricades, à coups de pavés du haut des fenêtres et des cheminées la plus illustre monarchie , qui , par conciliation, avait cru pouvoir sacrifier (pour un temps) à des fourbes, les libertés de renseignement chrétien.
Voyez-vous cette nuée de libéraux voltairiens qui, depuis quinze ans, jouissaient de la paix, de l'abondance et de la liberté la plus large, grâce à la Restauration qui les avait tirés du néant industriel de la Révolution et de l'Empire, aujourd'hui enrichis, décorés, titrés, indemnisés, pensionnés, faits députés, comtes et ducs et pairs
et tout-à-coup désertant la cause royale, et se mettant d'accord avec la populace parisienne pour déclarer le roi déchu. Lui, le roi de France, déchoir ! mais n'est-ce pas faire déchoir la France entière aux yeux de toute l'Europe ? Puis les voilà qui désarment sa garde, le lendemain d'une victoire éclatante,' étourdissante, de ce « roi trèschrétien » qui sans se lever de son trône, noble de dix siècles, mais par la force des bénédictions attachées à son sacre et répandues sur sa vaillante armée, enlevait à la Barbarie et donnait à la France toute une partie du monde, l'Afrique déjà marquée du sang de saint Louis et de ses innombrables héros. Le roi prit sa couronne ; et, la posant sur la tète de son petit-fils semblait dire au peuple : Voilà ta planche dans le naufrage. On répondit : il est trop tard. Et, depuis ce tempslà, on ne voit plus la planche mais de fiers naufrages.
L'auteur ne fait pas de politique; il raconte.
CHAPITKK XIV.
FIN DE JUILLET IcWU. — LES DEUX ARMES.
Par rabattement des croix, la révolution venait de révéler deux forces nouvelles, dans un culte nouveau. Les nations que le Christ a tirées de la barbarie trouvent désormais son joug trop doux et trop léger : parlez-leur des arrêts si souvent impitoyables de la franc-maçonnerie, exécutoires sous peine de mort. Le Soleil de Justice n'est plus la lumière ; c'est dans des Loges souterraines qu'il faut la chercher.
Le Fils de Dieu, allant au-devant de ses ennemis, ne prenait que deux épées rouillées (1) encore n'était-ce que poiïr la forme, avec défense de s'en servir. Les deux ~armes de la révolution sont la presse libre et la libre pensée ; et leur plus petit mot d'ordre peut jeter sur la place des millions de soldats déterminés, avec obligation de combattre à outrance (toujours sous peine de mort).
I Luc XXII 58, 49. 50,
Lacordaire, qui avait vu de ses fenêtres engager le combat par des hommes sans uniformes ni musique , les entendait le lendemain exalter joyeusement leur victoire sur une Monarchie de dix siècles. « Les Tuileries, nous dit-il, étaient pleines, comme je devais les revoir dixhuit ans plus tard... Témoin d'une des grandes scènes du monde, la chute d'une dynastie et l'avénement d'une autre. » Terminée en dix-huit ans, ce n'est qu'un règne et non une dynastie. Et ce règne sera suivi d'un Empire de dix-sept ans, qui est encore moins une dynastie. Mais de deux armes qui, en trois jours, peuvent renverser une monarchie de dix siècles, on pouvait assurer qu'elles renverseraient 1830 lui-même, et 48, et 70. et toutes les forces parlementaires et matérielles du présent et de l'avenir.
Il est remarquable que seul entre tous, Charles X soit parti en roi, lentement, solennellement, entouré de sa famille, la plus noble de la chrétienté, et de ses gardes du corps qui, arrivés au port, lui remirent, en pleurant, leur drapeau. Europe ! salue ton dernier ami. N'avait-il pas le droit d'attendre qu'elle vînt tenir la promesse qu'elle avait signée de maintenir son trône en échange de la paix qu'il lui avait si longtemps assurée y L'Europe s'en garda bien, trop pressée de faire enfin tomber la couronne temporelle du Pape dont les rois de France étaient le soutien.
Charles X n'avait abdiqué qu'en faveur de son
petit-fils, dont le droit restait réservé. L'Eglise n'abdiqua poini : et Lacordaire vil plus que jamais
dans le cénacle les deux épées, dont cette fois le divin Maître ordonnait de se servir, le mouvement et la parole. lie et Docete.