CHAPITRE XV
ESPRIT DU GOUVERNEMENT NOUVEAU. — TENTATIVE D'ÉDUCA I lo\ Mil \ ELLE.
Le duc d'Orléans, élu par la révolution, devait, nous dit Lacordaire (1), à son éducation faite au XVIIIe siècle, de n'avoir « rien appris de Dieu, ni dans l'exil, ni dans la prospérité... Sur le trône, il croyait avoir des ennemis et ne leur devoir, au .lieu de l'équité qui rallie, que le mauvais vouloir qui contient. » Campé, pour ainsi, dire dans les alarmes, qui lui avaient inspiré la création d'une garde nationale (où nous avons dû jouer péniblement au soldat pendant tout son règne), le prince inquiet entendait de là-haut craquer de toutes
l Testament, jii-j~.
parts l'édifice des traités européens, tandis que ses ministres regardaient prudemment aux quatre points de l'horizon rembruni si ce qui venait de la flûte (ou d'un caprice du peuple) ne retournait pas au tambour. Premier prince du sang, il n'eût peut-être pas demandé mieux que de se faire un établissement très-chrétien. Des gens qu'il n'estimait pas lui faisaient gratter ses écussons, fermer l'église de Sainte-Geneviève, patronne de Paris, défendre la lecture annuelle du testament de Louis XYI et annuler celui de Charles X ; laisser tomber l'observation légale du Dimanche, chasser des régiments le prêtre, confident et consolateur du soldat, ange du Dieu des armées. De plus, les préjugés philosophiques de son éducation première lui faisaient voir les moindres mouvements de l'Eglise ainsi que la renaissance de ses droits enseignants, avec ce que l'on a bien nommé « une méfiante neutralité. » Les journaux chrétiens, les évêques même, revenant doucement à la charge, avaient beau lui démontrer que c'était son intérêt de laisser l'Eglise lui former une jeunesse gouvernable ; il ne se souciait pas de l'Eglise enseignante, sauf à s'en repentir un peu plus tard.
C'est ce moment de singulier agacement, en octobre 1830, que choisit Lacordaire, de concert avec MM. de Montalembert et de Coux, pour ouvrir ce qu'ils appelèrent une école libre. Partant de ce principe (contesté par tant d'hostilités contre nos églises), que la Révolution s'était
opérée pour la liberté, ils en réclamaienl les conséquences en la prenant d'assaut, pour quelques heures, hélas; car la police les mettait librement à la porte de l'école libre* après une charmante petite scène de résistance 1 . El la Cour des Pairs, éminemment libérale, les condamnait à cent francs d'amende, non sans s'être donné le passe-temps d'ouir Lacordaire et le comte de Montalembert en leur éblouissant plaidoyer. Même candeur de conviction dans l'un et l'autre, même feu d'éloquence, même éclat dans l'attaque de l'imprenable citadelle, la liberté d'enseignement; même gloire, entin, dans la retraite, où ils ne laissèrent rien à leurs adversaires que les frais du jugement, et conquirent avec un immense terrain dans l'opinion tout l'honneur du combat. Ce fut la première trouée dans le bataillon carré du monopole universitaire : c'est par là que s'élancèrent depuis, avec un retentissement illustre, les orateurs et les publicistes, évêques ou laïque-, qui ont tant remué le monde avec cette grave question. L'abbé de Lamennais, brillant esprit, que l'on croyait ferme, venait d'obtenir un éclatant succès, en attaquant avec autant de vigueur que d'à-propos le vice du moment, V indifférence en matière de religion. Il eut tout de suite un nom ; et, quoique Lacordaire ne partageât point ses opinions philosophiques, puisqu'au Séminaire il
il | Voir !«•> détails aux unies justificatives
m'avait appris à les contredire, il se laissait aller à sa rencontre, espérant de tant d'ardeur pour la vérité quelque miracle de résurrection dans les libertés de l'Eglise. Comme le dit très-justement M. Lorain, c'est l'imagination de Lacordaire qu'avait séduite Lamennais comme celle d'une foule de jeunes gens : ils cherchaient un homme à une époque où les vrais hommes allaient devenir si rares. Mais le cœur de Lacordaire, si délicat et si humble, ne devait pas sympathiser longtemps avec ce célèbre créateur d'une philosophie victorieusement examinée par un docte Jésuite, le P. de Rosaven. Et lui-même désignait plus tard le système de M. de Lamennais le plus vaste protestantisme qui fût jamais. Cependant une fois assis sur le char littéraire du journal l'Avenir, Lacordaire conduisit, avec non moins d'esprit et plus de charme que le maître, cet équipage lancé à fond de train à travers les questions les plus brûlantes ; heurtant le Concordat, accrochant tour à tour la tyrannie révolutionnaire et le protectorat de l'Eglise par l'Empire et la Royauté, qu'il confondait l'un et l'autre sous le titre de César. Double erreur ! leur premier devoir n'était-il pas d'assurer et défendre les droits de Dieu ? Un gouvernement chrétien n'est point César. Il est uni à l'Eglise par un contrat. Et cette sainte compagne ne saurait vivre séparée de lui que par un scandaleux divorce. Il n'est pas vrai davantage que. César nous jette un sou dans la
boue lorsqu'il paye à l'Eglise les rentes qu'elle a placées sur l'Etat à cette condition expresse, en lui confiant ses immeubles. Lacordaire lui-môme, dans son testament, désavoue ces amusantes exubérances d'effet littéraire.
Enfin les justes craintes de quelques esprits droits qui se déliaient encore plus que Lacordaire des exagérations de M. de Lamennais, amenèrent en un an le déclin et la chute du journal ['Avenir. Les rédacteurs étaient partis pour Rome, avec le nom de pèlerins de la Liberté qui ne vaut pas la Justice, et dont le nom défloré, usé au contact do toutes les révoltes, a toujours fini par servir d'enseigne et de prétexte aux décrets les plus arbitraires et les plus justement détestés. L'étendard porta malheur à ses spirituels et nobles pèlerins, qui revinrent au bout de deux mois avec la désapprobation de leurs plans. Lacordaire qui savait, quel que fût son élan, s'arrêter net là où il soupçonnait la moindre part à une désobéissance, supplia de suite M. de Lamennais de serrer le frein.
Pour toute réponse, le fier Breton, harcelé de mille piqûres, s'emporta comme le ferait le plus magnifique coursier, n'entendit plus même Lacordaire qui, prêtre avant tout, et à bout d'avertissements et de prières, refusait nettement de le suivre. Il ne fit plus que battre éloquemment la campagne jusqu'à son dernier souffle. Courant après la popularité aux dépens du sacerdoce, il jeta le froe aux orties, et finit par appeler sur son nom de gentil-
homme désormais sans particule, sur toute sa conduite littéraire et sur sa mort même, le poids du schisme et du néant. A moins, pourtant, qu'il n'ait incognito, comme le comte de C...., conquis en secret une absolution, sauf à en débattre la valeur dans l'autre monde. Que d'élévation et d'abîme dans une seule âme ! Ce pauvre M. de Lamennais, après son premier volume sur l'indifférence religieuse, que reste-t-il de tout ce qu'il a écrit et fait écrire:''... Celui de ses livres auquel il pensait peut-être le moins, la traduction de l'Imitation fin Christ. Qui est-ce qui lit aujourd'hui ses œuvres démocratiques? Personne: pas même la démocratie. Mais son Imitation du Christ ? Tout le monde et toujours.
Un De profundis, s'il vous plaît.
Je ne l'ai vu qu'une fois, en 1846(1), pour lui remettre une lettre dans laquelle un saint prêtre des Vosges, M. Joseph Haustète, ancien militaire* -2). lui exprimait, avec la franchise de ce noble métier des armes, sa douleur de voir un si bel espril séparé de l'Eglise. A force de mamours et de citations vraiment bien amenées, il essayait de démontrer l'effrayante vérité, que son lecteur connaissait trop bien pour le repos de sa conscience, « hors de l'Eglise point de salut. » Comme se doutant de la douce remontrance, car il en recevait de pareilles
1 A Paris, avenue de Lord-Byron.
(2) Aumônier des Bénédictines a Flavigny (Meurthe).
(et par centaines, pour l'honneur de l'orthodoxie
française), M. de Lamennais fit tacitement lecture de la lettre à l'inverse, commençant par la signature et finissant par la date mise en tète. Puis il me pria poliment d'exprimer à mon ami ses remerciments et son respect. Et tout finit là.
L'auteur devait espérer mieux, ayant été l'un des premiers et des derniers à croire à la valeur de M. de Lamennais. Ordonné diacre à Nancy aux premiers jours de la Révolution française, M. Haustête en avait suivi toutes les guerres en abritant le secret de son diaconat sous l'uniforme de commissaire des poudres. Privé (et probablement dispensé) du bréviaire, qui l'eût fait lestement envoyer à la guillotine, il avait sauvé <lc> ruines de sa bibliothèque un volume des Offices de Cicéron. 11 en lisait chaque jour quelques pages pieusement en la présence de Dieu. Si ce supplément au bréviaire est singulier, on ne peut nier qu'il fût romain, et que la foi de son lecteur ne soit un ingénieux et robuste modèle.
Quelle tournure avait l'abbé de Lamenn;u> '. L'air impassible, la taille petite et frêle, la face jaune et sillonnée de rides, les yeux vifs armés de grosses lunettes d'argent ; pour habit une antique redingote de bouracan gris comme sa chevelure, et un pantalon jaune... avec des bas noirs.
En France, le bon Dieu semble avoir toujours voulu que le prêtre déguisé ne sût jamais porter l'habit laie.