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Il avait présente au théâtre sa pièce de Napoléon
à Schœnbrunn avec assez de succès pour que cent cinquante représentations de suite ifem péchassent pas les curieux de se disputer les places; et, tout ce qui restait d'anciens amis de l'Empereur mort à Sainte-Hélène, y venait pleurer de joie et de tristesse, se délectant à le reconnaître dans l'acteur, tant Gobert avait finement étudié les poses de son héros, le chapeau sur le front, les mains derrière le dos, et la prise de tabac à la poche du gilet. L'auteur, enhardi par le succès, voulait réhabiliter dans l'opinion populaire les grands caractères que la Révolution avait flétris : il commença par Charlotte Corday. Mais un de ses amis littéraires porta de vilains coups de canif sur la pièce, tout en serrant la main de l'auteur, qui se replia dans son premier camp, celui des livres, recommençant alors contre la Révolution une nouvelle défense du clergé, un roman, des articles de journaux, des démarches infructueuses pour soutenir, par l'émolument administratif, le frêle édifice de son patrimoine et de sa santé.
Trop d'efforts et de fatigues, les nerfs brisés, l'àme abreuvée de chagrin, Hippolyte plia sous les accès d'une de ces fièvres ataxiques que le choléra avait installées à Paris comme un gage funeste de son retour. Pendant les six semaines de son extrême langueur, il eut le temps de me faire voir le fond de l'abîme où tant de jeunes aveuglés s'empressaient à descendre. Il appelait un péché grave
contre le sens commun, la fureur qui porte un jeune homme à quitter les routes battues pour se jeter clans les aventures littéraires, et me citait avec une tendre admiration ceux de nos contemporains qui, fuyant les tentatives de la vaine gloire, s'étaient acquis devant Dieu, devant la société et leur propre -conscience, mieux qu'un nom, l'honneur sans orgueil et la paix sans fatigue.
Belle âme d'Hippolyte, sois réjouie de voir, par le ministère des saints anges, tes leçons porter leur fruit, même à une heure tardive dans les âmes qui les ont recueillies. Et toi, son noble ami. Lacordaire, viens adoucir nos regrets et sanctifier par ta présence angélique la dernière heure de ton ancien compagnon d'armes. Dis-nous quel cœur a mieux aimé que le sien ; quelle main a plus largement et plus gaiment répandu la charité sous toutes ses formes ? rs'est-il pas vrai que Dieu l'appela moins comme un juge que comme un père, puisque les cœurs pacifiques seront appelés les fils de Dieu 1 ?
Un des derniers jours d'automne, en 1833, Lacordaire apportait au pauvre jeune moribond les secours auxquels aspire toute âme chrétienne en ses derniers combats. Je l'entends monter l'escalier du vieil hôtel de Londres sur la place de l'Estrapade. Il avait abrité sous les plis d'un manteau son costume sacerdotal et le vase de l'onction sa-
1 Beati pacifici qaoniam lilii Dei vocabnnlur (Malt. •>. ".
crée. En voyant apparaître cette noble figure 'le prêtre qui cherchait à tempérer par sa douceur la solennité de son ministère, — Henri ! soupirait Hippolyte, dites-moi si je vais mourir? — Mon cher frère, répondit Lacordaire, retenant l'émotion dont sa voix était pleine, vous allez vivre plus que jamais. Le pauvre agonisant comprit : « Mon Dieu, mourir si jeune!... Ce fut sa seule plainte. Il dit à Dieu son dernier mot : c'était une action de grâces. Et le lendemain, avant l'aube, il lui présentait son âme délivrée de la terre, et portant comme un manteau royal les sacrements de cette sainte Eglise catholique qu'il avait toujours défendue de la plume et du cœur.