‹ LacordaireChapitre 18 sur 33 · DKPART POUR ROME SOUS LE PATRONAGE DE L ABBÉ LACORDAIRK · texte numérisé non relu

DKPART POUR ROME SOUS LE PATRONAGE DE L ABBÉ LACORDAIRK

SeptièiiH' Lettre.

Paris, !> mars 1S3.".

« Par suite de renterrement d'une de nos religieuses, je ne pourrai peut-être pas te voir. Ma mère

— ni —

te remettra une lettre pour M. l'abbé Thavenet qui est un excellent homme, logé chez un autre homme influent de Rome ; le paquet dont tu veux bien te charger pour lui. est le Guide du Voyageur en Italie. Tu y trouveras tous les renseignements possibles sur ton voyage, les routes, les choses à voir. N'oublie pas qu'avec l'argent, il danaro, on s'évite beaucoup de petits inconvénients, et qu'il n'est pas' nécessaire d'en donner beaucoup à la fois. Adieu, mon cher Joseph, je te souhaite un heureux voyage, un bon retour, et prie pour moi au tombeau des saints Apôtres.

» H. Lacordaire. »

« L'excellent homme » dont parle cette lettre était un ancien missionnaire du Canada, membre de la Congrégation du Saint-Esprit; ayant civilisé par l'Evangile tant de sauvages, pendant ses trente années de mission, qu'il ne vivait plus guère que de la vie spirituelle, et que sa belle âme semblait toujours prête à s'envoler. Il m'a conté qu'au Canada, lorsqu'il souffrait de l'estomac, ses sauvages lui appliquaient un traitement qui peut aller avec les œufs durs du Père Lacordaire.

On commençait par lui faire manger une longue tartine d'une épaisse couche de graisse de gibier ; puis quatre hommes, le prenant par les épaules et par les pieds le descendaient, à grande course, du haut en bas d'une ou deux collines, et la digestion se faisait (ou devait se faire).

« L'autre homme influenl » qu'indique Lacordaire était un religieux français, le R. P. Vaure, le plus obligeant et intelligent Cordelier du couvent des Saints-Apôtres. On peut dire que sur les vingt-cinq années de son séjour à Rome, le P. Vaure n'a pas laissé une journée s'écouler sans un service rendu, ou le plan d'un service à rendit'.

Je le retrouvai à Rome en 1854, tout occupé à soigner les intérêts des pauvres pèlerins français, ou à vaincre l'inertie de certains négociateurs qui ressemblent à certains poètes, longs, lents, lourds. Parti le matin, avec une liasse énorme, certificats, passeports, pétitions, mémoires ; il rapportait à midi son dossier réglé. Et ce n'est pas facile d'aller vite dans un pays comme l'Italie, où le char des affaires est un vieux et lourd carrosse, que poursuivent 40 degrés de chaleur à l'ombre, et auquel, dès le temps d'Horace, il manquait une roue sur quatre, mais qui cependant, finit toujours par arriver (1). — C'est la Papauté qui en est cause, ••riait le libéralisme italien. — Et maintenant, qu'il a saisi la caisse et versé le carrosse, aux cris de « vedremo il fondo, » est-ce encore la Papauté, qui en est cause '! Est-ce elle qui vous fait dormir, non-seulement la nuit, mais encore la moitié du jour, pour avancer les affaires?... Allez, allez vous coucher, dormeurs, et endormeurs, et... zitto.

t Raro antecedentem scelestum

Deseruil pede Pœna claudo. (Od. II. L. III.)

Guidé par mes deux anges de la vie monastique, j'ai pu faire la connaissance d'une partie du clergé romain ; et je puis dire que, laissant à part quelques usages qui ne sont pas les nôtres, on trouve parmi ses membres un nombre admirable de savants et d'artistes de premier ordre, possédant à un degré supérieur l'habitude du savoir-vivre, et une douceur de manières qu'on chercherait vainement ailleurs en pareille proportion. Donc, sottises, inventions ou vieilles redites, que tout ce qu'on a publié contre Rome catholique depuis cinquante ans, pour introduire en Italie la révolution actuelle. Il est faux que le haut clergé s'y débauche et hante les théâtres; les vrais Romains et les honnêtes gens n'ont jamais et nulle part été plus libres et plus respectés qu'à l'ombre du Pontificat royal. Il y a de mauvais prêtres partout: peut-être moins à Home que partout ailleurs.

L'année suivante (1834), Lacordaire voyageait en Allemagne où, sous prétexte de visiter les bords du Rhin, il courait après une àme, précieuse entre toutes, celle de son ami le comte Charles de Montalembert, qui, seul des anciens disciples de Lamennais, se cramponnait encore au conducteur malheureux d'une autre voiture versée. Il faut lire, dans la vie du P. Lacordaire par M. Foisset, avec quelle patience le jeune prêtre se voua, pendant trois années, à dégager le trop jeune et trop confiant pair de France, de la poussière du fatal fossé; elle l'avait si bien aveuglé, que, jusque sur son lit

de mort, on en retrouvait dans ses yeux quelques grains. Mais, une fois lavés, quels beaux yeux!... Qui dira les pleurs, les démarches, les pénitences et les flots d'éloquence épistolaire dépensés par Lacordaire pendant cet affectueux et difficile apostolat? Si le comte avait eu l'heureuse inspiration de publier cette correspondance, on y eût trouvé un éloge du P. Lacordaire, tout différent de celui qu'il prétendit faire plus tard, en le ternissant par une explosion d'humeur injuste, intempestive, et une citation destinée au plus strict incognito. « Si j'avais pu regagner cette âme à la vérité, écrivait Lacordaire à Mme Swetchine, rien ne me troublerait dans ma position ; les attaques dont je suis l'objet ne feraient que nourrir ma foi et ma religion. Mais se voir, s'aimer, se parler avec confiance, et ne pas s'entendre quand il s'agit de pensées et d'intérêts qui doivent remplir la vie ! C'est une sorte de supplice mystérieux dont je n'avais pas l'idée. » Ce supplice de Lacordaire devait être le même que celui d'un catholique sincère, marié à une femme incrédule ou dissidente. Tout convient, fortune, beauté, bonté même; enfin tout ce qui est nature. Mais vienne le langage de l'âme, celle du pauvre jeune catholique se trouve bloquée par un langage plus qu'étranger, inintelligible : de là une antipathie fondamentale, c'est-à-dire le premier, le seul obstacle qu'il eût fallu faire disparaître pour rencontrer le parfait accord. Ah ! cette trouvaille veut encore

autre chose qu'un notaire et des écus. « Enfin, ditil, que la volonté de Dieu soit faite » : et elle se fit. Bientôt le jeune comte publiait cette pieuse histoire de sainte Elisabeth, qui devait gagner tant de belles âmes à la cause de la vérité.

Quant à prendre son auteur pour chef de l'opinion des catholiques, non : saint Paul avait dit « non neopht/tuni ». Mais prendre surtout un laïc, et un laïc affirmant qu'après la définition prévue et désirée < de l'infaillibilité pontificale par le Concile œcuménique) la lutte nen deviendra nue plus ardente et plus profonde (1), non, non, non, surtout en face de l'éclatant démenti que lui ont donné l'admirable soumission et pacification de l'Église universelle. L'opinion et la foi catholiques n'ont qu'un même chef: il n'en faut pas deux.

(1) Préface du testament pur H. île Montalerabert.

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