‹ LacordaireChapitre 19 sur 33 · GLOIRE ET ÉPREUVE · texte numérisé non relu

GLOIRE ET ÉPREUVE

Revenu dans sa solitude parisienne, et frappé de la division éternelle des organes périodiques de la vérité politique, il rêvait leur réconciliation ; mais Dieu l'appelait à quelque chose de plus grand que ce travail des Danaïdes ; les faits eux-mêmes ont constamment prouvé qu'il n'était point destiné à un rôle politique. Quelle ligne suivre d'ailleurs, lorsque les Evêques ne disaient rien encore sur la question du droit gouvernemental politique, dont l'oubli et la falsification bouleversent le monde entier ?

A Paris, le collège Stanislas avait été pour Lacordaire le marchepied des Conférences de Notre- Dame, où, du premier coup d'aile, il prenait sa place parmi les plus grands orateurs chrétiens, et il n'en descendit jamais.

Vers cette parole ardente, expansive, s'était fait subitement un élan général ; tout ce qui avait du sens et de la vigueur, tout ce qui protestait instinctivement contre la décadence révolutionnaire, hommes et femmes, se disputaient la place pour

l'entendre, le voir, en être vus, conseillés, consolés, conduits vers des régions plus pures, dont la jeunesse semblait avoir le sentiment, sinon la certitude. Ceux qu'il a si vite tirés du scepticisme et du vide sont innombrables ; et pourtant, l'un d'eux, dont l'ingratitude envers Lacordaire a tenu à honneur de se faire connaître, n'a pu s'empêcher d'attester ce mouvement dont il se proclame victime, car il demande pardon au public d'avoir été, dit-il, séduit et fasciné. Les Juifs ne parlaient pas mieux : seducit turbas. (Saint Jean, 7, 12.)

Un écrivain s'oublie approuvant l'ingratitude, et dit : « L'auteur a trouvé le vrai moyen- de juger le P. Lacordaire, c'est de le dominer... » Alors le P. Lacordaire n'est pas près d'être jugé. Comment dominer ce qui nous écrase ?

A part l'ingratitude, n'est-ce donc pas offenser Dieu que d'accuser de vaine séduction, c'est-à-dire de fausseté, un défenseur aussi franc de la vérité religieuse ? 11 vous déplaît après vous avoir ravi i Mais s'il plaît à mille autres, voulez-vous l'empêcher de leur faire du bien ? Quelle responsabilité !

A toute injure, Lacordaire opposait son silence ; belle et sainte arme, qu'évidemment son divin Maître lui apprit à manier. 11 en a fait si bon usage qn'on ne peut citer de lui une seule ligne, imprimée de son consentement, à l'adresse d'un ennemi. 11 va jusqu'à supplier le plus énergique des journaux religieux, ÏUtiivers, de garder le même silence devant les adversaires de sa fonda-

iimi (1). Jésus autem tacebai. C'est Dieu qui le venge ; car je ue sache pas un de ses agresseurs dont lecœum'ail été noyé dans un Ilot d'amertume en échange de la goutte de tiel ou de vinaigre qu'ils lui ont jetée ou même souhaitée. Deusullor.

« Mais enfin, disais-je à l'un d'eux, montrez-moi donc, un seul passage de ses discours, un seul point de sa conduite, que, de son vivant, Rome ait condamné. »

Néant à la requête. Ne faut-il pas que la haine poursuive la renommée ?

De 1834 à is:>u, sans préjudice de la guerre qu'on lui a faite après sa mort, Lacordaire fui non-seulement critiqué, ce qui est de droit commun, mais attaqué violemment par (W> savants qui se vantaient de découvrir ses hérésies. Sommés de les citer, ils se rabattaient sur un diminutif, disant qu'il frisait l'hérésie. Il ne frise rien, mais il vous défrise.

D'autres, n'osant l'attaquer en face, prenaient un détour, et faisaient pour Rome la petite bombe qui devait d'autant mieux éclater sur Paris. Ils lui reprochaient tantôt d'avoir suivi, tantôt d'avoir abandonné le Maître (2). — Accorde/.-vniis. s. V. p.

I .i J'ignore, écrivait-il ii .Mn" Sw.... ce que nos ennemis publieront en France contre nous : mais quoiqu'ils disent et illuminent, je ne répondrai pas. Le malheur est le | > I u - beau vêtement que l'homme puisse porter, et les ennemis ne savent j qu'ils font en vous en couvrant. >i (Corr. de Fal.. Il mai 1*11

•J M. de Lamennais.

Multi enim testimonium falsum dicebant advenus eum. Et convenientia testimonia non erant. (Luc, XIV, 56.)

Un de leurs mémoires était sur la table de Grégoire XVI, au moment où il reçut pour la dernière fois Lacordaire en audience particulière : « Voilà, lui dit le Saint-Père en déchirant le pamphlet, ce que je fais de ce qu'on m'écrit contre vous. »

Lacordaire a suivi M. de Lamennais lorsqu'on le pouvait. Il l'a quitté quand on le devait.

C'est démontré par tous ses historiens, depuis Lorain jusqu'à Foisset , en passant par le R. P. Chocarne. Ils sont irréfutables.

Quand un homme veut se pendre, on n'est pourtant ni fou ni ingrat pour ne pas vouloir se pendre avec lui.

CHAPITRK XIX

MOUT DK M'"" LACORDAIRE. — DEUX LETTRES. SECOND VOYAGE DE LACORDAIRE A ROME.

Huitième Lettre, uu |>ere de l'auteur.

Vdv\>. i mars I83B.

« Monsieur,

n J'ai été bien touché de la marque de souvenir que vous m'avez donnée dans une si triste circonstance. Je me rappelle toujours avec reconnaissance toutes les bontés que vous m'avez témoignées en divers temps, et dont la source, je le vois bien, n'est point tarie dans votre cœur, malgré l'éloignement qui nous sépare depuis bien des années. Je vous prie d'offrir à Mme Régnier mes hommages les plus respectueux et tous mes sentiments de gratitude pour son souvenir. Nous avons perdu beaucoup en perdant la mère que Dieu nous avait donnée. C'était une femme vraiment forte et chrétienne, à qui nous devons plus

qu'il ne nous est possible de dire. Elle n'avait plus qu'à jouir en paix de ses enfants dans une heureuse vieillesse, lorsque Dieu s'est montré jaloux de lui donner lui-même sa récompense. Je remercie Joseph du mot qu'il a ajouté à votre bonne lettre. Il sait combien je l'aime, et combien je désirerais lui voir un sort déterminé, si obscur qu'il put être. Je vais bientôt après mes Conférences partir pour Rome, et" j'y trouverai des occasions de penser à lui.

» Veuillez agréer, etc. »

» H. Làcordaire. »

Mme Làcordaire était une personne de petite taille, mince et frêle en apparence, mais ferme sans raideur, et d'une droiture qui se révélait dès le premier abord ; un de ces beaux caractères bourguignons pleins d'ouverture, de bienveillance et de fidélité. Ses traits, qui se reproduisirent en grand nombre sur la figure de son fils Henri, trahissaient par leur mobilité sa sensibilité exquise ; sa bouche, qui paraissait grande par la perte des dents à un âge avancé, était toujours prête à sourire, digne accompagnement de ses paroles qui ne sortaient jamais du cercle de la charité. Quand je voyais Mme Làcordaire, je ne pouvais m'empêcher d'admirer en elle la veuve chrétienne, repoussant, jeune encore, toute idée de nouveau mariage, pour vouer à ses quatre fils, ses soins, ses privations, l'autorité de sa piété et de son savoir-vivre.

Si la pauvre dame avait survécu au I'.. P. Lacordaire, je crois qu'elle aurait demandé à Dieu de mourir, plutôt que de voir les dernières volontés de son noble fils poursuivies et déchirées par un procès, dont ses deux fils, MM. Théodore et Télèphe, ont si dignement décliné toute solidarité.

Quelles furent les émotions de M. Lacordaire en juillet 1830? Si son fils Henri, avait remarqué l'air triomphant des vainqueurs de la rue, il n'avait pu voir les terreurs et les envolées des plus notables habitants de Paris et de la province, à l'aspect du drapeau de la guerre, revenant de Waterloo, provoquer les puissances qui croyaient l'y avoir enterré. Puis les démissions et les destitutions tombaient comme la grêle sur des familles honorables, gênées, désolées. Parmi les magistrats qui refusaient le serment au nouveau régime, se faisait remarquer l'austère et savant M.Riainbourg, président de chambre à la Cour de Dijon, qui avait introduit Lacordaire chez Me Guillemin, avocat en cassation. L'oncle d'Hippolyte, juge non moins austère, en faisait autant au tribunal de Paris. A Dijon, son père fuyait, poursuivi par des hommes de violence, qui, ne pouvant forcer les portes de l'hôtel d'Àrcelot (1), grimpaient à minuit aux fenêtres de sa vénérable mère en criant : « Il nous faut la tête de ton mari, entends-tu y Nous la

(i) Rue Saint-Pierre, 28.

traînerons dans le ruisseau. » Les dignes mères d'Hippolyte et d'Henri Lacordaire, et leur amie Mme la présidente Riambourg n'avaient, en politique comme en religion, qu'une seule et même manière de voir, qui était du reste celle de tous les gens de bien d'alors. Pour les trois saintes femmes, le Prince désiré par une nation catholique, et sacré par l'Eglise, est toujours (même avec les défauts personnels) revêtu de deux caractères, éminemment vénérables, indélébiles, la majesté et la paternité, à qui l'on ne saurait porter atteinte sans un double sacrilège ; et ce sacrilège devait attirer infailliblement la double malédiction attachée à tout ce qui blesse l'Esprit-Saint, intervenu dans l'onction du sacre. Il faut avoir connu la bonne bourgeoisie chrétienne de cette époque pour se faire une juste idée, je ne dirai pas de la frayeur de Mme Lacordaire, qui ne s'effrayait pas facilement, mais de sa douleur profonde en face des signes de réjouissance du peuple de Paris, qui n'est certes pas la France.

On ne saurait trop recommander aux jeunes gens le désir de Lacordaire de leur voir un sort déterminé. La fixité c'est l'ordre qui détourne le caprice et sauve l'emploi du temps. Dieu même s'est astreint à la fixité, il fait toute chose dans la nature à temps fixe, et nous ne saurions mieux faire que d'imiter ce Père de la nature , puisqu'il est parfait.

Neuvième Lettre»

Rome, 23 juin isr.d.

« Mon cher Joseph,

» Je suis très-content de mon séjour à Rome, sous tous les rapports. Le Pape, qui m'a donné une audience le G juin dernier, m'a reçu avec une bonté toute paternelle, et m'a dit les choses les plus encourageantes ; je ne l'ai pas trouvé vieilli ; il m'a paru aussi vert qu'il y a quatre ans.

» Les autres personnes que j'ai vues, entre autres le cardinal secrétaire d'Etat et le cardinal vicaire, m'ont fait un accueil très-cordial.

» Quoique j'aie vu plusieurs fois la Suisse, et que je l'aie parcourue presque dans tous les sens, je n'ai jamais visité la célèbre abbaye d'Einsiedeln dont tu me parles dans ta lettre du 1:2 avril ; je suis bien aise de voir que tu choisisses des sujets religieux pour sujet de tes études et de tes publications, quoique j'eusse aimé mieux te voir suivre une autre carrière.

» Tout à toi de cœur, » H. Lacordàire. »

Dans ces mots « quoique j'eusse aimé mieux te voir suivre une autre carrière, » on reconnaît l'ami d'Hippolyte ; cher Hippolyte, qui disait si

bien : « Si j'avais un fils qui vint me demander lequel serait le mieux de faire de la littérature sa carrière, ou de se jeter par la fenêtre : La fenêtre, mon enfant, lui crierais-je, jette-toi mille fois par trente-six mille fenêtres. Puis, faisant allusion à certains esclaves de la presse, il ajoutait : « Vivre en vendant sa pensée au plus offrant, et à » tant la ligne ; allonger cette ligne non par un » besoin de vérité, mais de pot-au-feu ou de dé- » bauclie, est-ce là le métier d'un homme ? J'en » connais qui le font, les misérables! vrais gens » de sac et de corde. »

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