SA VOCATION MONASTIQUE. — ROME
Dans l'état de médiocrité où vivait alors la prédication française, à part une ou deux voix exceptionnelles, Lacordaire désirait rassembler un corps spécial de missionnaires soumis à une règle sévère, et affermis par le temps comme par d'il-
lustres modèles. C'est ce qui manquait aux missionnaires diocésains de certaines contrées d'où ils disparaissaient peu à peu; la vie monastique n'admet pas les contrefaçons.
Du reste, Lacordaire n'eut jamais l'idée de servir lui-même de modèle oratoire, sachant que l'individualité non plus ne s'imite pas. Il y avait bien les Jésuites, ouvriers intrépides et redoutés de tous les ennemis de Dieu et de son Eglise. Leur esprit sérieux, uni et persévérant, leur piété et leur distinction, leur tact pour l'éducation, pour la conduite des âmes, leur courage à s'élancer et mourir aux premiers rangs, les feront toujours reconnaître, bien qu'ils vivent sans éclat, sans costume particulier. C'est ce qui avait inspiré à l'abbé Lacordaire, puis à M. l'abbé Jandel, son futur général, l'idée de se donner à l'illustre Compagnie de Jésus. Mais encore elle n'était pas spécialement vouée à la prédication. Enfin, il faut convenir que le génie oratoire de Lacordaire avait besoin d'une liberté et d'une spontanéité dont la célèbre Compagnie aurait pu ne pas s'accommoder tous les jours, bien que l'éloquent, mais plus calme P. de Ravignan avoue dans ses écrits ne s'être jamais senti gêné dans l'impromptu de ses périodes oratoires. D'ailleurs, les Jésuites vivaient, les Franciscains vivaient ; et Lacordaire tenait à ressusciter quelqu'une de ces grandes familles apostoliques, que la Révolution croit toujours avoir définitivement ensevelies, et dont l'esprit ou
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l'essence, comme il le dit dans ses Conférences, ne périt jamais.
J'entendais les gens qui ne connaissent l'histoire monastique que par les sottises entassées dans l'opéra des Huguenots lui crier : ressuscitez tout ce qu'il vous plaira, excepté les Dominicains : c'est le poignard, la torture, le bûcher, enfin l'Inquisition. Et il répondait doucement, comme le Sauveur : Lisez donc l'histoire, vous ne la connaissez pas et vous vous trompez. « Erratis nescientes Seripturas. » (Matt., XXII, 29). L'Inquisition est une loi de police ; les Dominicains sont une fond ut ion.
Et il les fonda.
A toute œuvre durable il faut une base, le dévoùment, le don de soi-même : qui vult post me venire , abneget semetipsum : qui veut faire comme moi, dit le Christ, doit se renoncer. Voilà pourquoi Lacordaire va s'exposer à la mort.
Il veut rester à Rome parce que le choléra y règne (1). En sortir ? « Il y aurait lâcheté, disait-il, jamais je ne me suis mieux porté. » C'est le cas d'ajouter, avec l'Evangile, qui odit animant suam in hoc mundo, in vitam œternam custodit eam, qui méprise sa vie en ce monde l'éternisé dans l'autre. (S. Mathieu, XVI, 24.)
Etabli depuis deux mois à Saint-Louis-des-Français, il peut, comme saint Ignace, saint François
(i) Letlre de Mm Swelchine, 21 août 1857. Corresp. de Falloux.
d'Assise, saint Dominique, saint François Xavier, saint Charles et sainte Camille, faire sa ronde dans les hôpitaux, et sa cour aux pestiférés. Enfin, ajoute-t-il, « jamais il ne s'est trouvé plus heureux (1), « nulle part il ne régne autant de sécurité, une liberté plus grande. » Chacun n'y fait pas un dogme de ses idées, une Eglise de son parti." Ni de son journal par conséquent. C'esl que Rome n'était pas encore une ville de régime nouveau, c'est-a-dire livrée à la liberté de la presse. Le mal et le bien n'y avaient pas des droits égaux. Là où ce malheur existe, un bon journal n'est ni une fiole de poison ni un verre d'eau sucrée ; c'est une épée et une cuirasse, au service de la vérité et du droit. En dehors de ce double aliment divin, l'âme de l'abonné tombe d'inanition par l'effet de la vaine pâture périodique que préparent les impies, et qu'avalent les ignorants ; c'est le plus fort nombre.
Le journal français par excellence sera toujours catholique comme le Pape, indépendant comme la justice et soumis comme la conscience. Il verra toujours le droit où Dieu l'a fait naître, et non où voudrait le poser un intérêt sans droit, qu'on appelle la possibilité ou l'opportunité.
Mais pour un ou deux journaux chrétiens, que de malotrus bouleversant le monde ! Que d'ordures infectant l'air politique sans que l'on ose
(1) Lettre de M-« de La Tour du Pin, 20 avril 1837.
couper cours à la plus terrible des libertés ! Comment ! Un prêtre avec toutes ses études, son âge, son expérience de la conscience humaine, son talent littéraire, ne pourra lancer dans le public une page, une ligne, sans s'exposer à un coup de massue; et voici un ignorant, un manant effronté, qui a juré de vivre de sa plume à tout prix ; et qui, sans étude, sans tact, sans conviction et sans aucun souci de flétrissure, monte, tout éperonné d'insolence et cuirassé d'erreurs, un journal comme toute autre monture ; et du haut de sa rossinante, pourfend les dogmes, la tiare, les trônes, les réputations, tout, et, avant tout, le sens commun et la vérité ! Le pays qui le tolère peut se vanter de laisser semer le vent pour recueillir toutes les tempêtes imaginables.
Lacordaire (1) continue l'éloge du gouvernement pontifical, en dépeignant la paix dont on jouissait alors à Rome. « Les passions lointaines qui voudraient s'y glisser, dit-il, y expirent comme l'écume au bord de la mer. » En effet, lorsqu'il plut à M. de Lamennais de faire éclater son pétard, Les affaires de Rome, la paix de la ville éternelle ne diminua point.
Mais l'année suivante apparaissait à Paris et à Rome la Lettre sur le Saint-Siège, où l'auteur, l'abbé Lacordaire, s'efforçait de parer la Papauté contre toutes les attaques. Lacordaire qui, nous
(i) Même lettre à M™8 de la Tour du Pin.
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Pavons vu, avait lentement mais d'autant plu> sûrement conquis l'approbation de Mgr de Quélen, se posait ainsi à Rome et à Paris, parmi les apologistes du Souverain Pontificat.